samedi 19 avril 2014

Art et prouesse

L'art et la prouesse
J’ai toujours été éberlué par la vantardise modeste du speed painting. On présente ses oeuvres comme créations dérisoires, ce qui permet de faire reluire sa capacité productive : oh, ce dessin magnifique ? Je n’ai mis QUE 30 minutes à le faire.
Je me suis récemment mis à télécharger d’autres brosses et textures pour GIMP plutôt que d’utiliser la brosse ronde, qui rend tout dessin de détails aussi pratique que de fouetter des oeufs avec un parpaing. Et j’ai réussi à obtenir la teinte rude et âpre qui caractérise le peint à la main, passe-partout, qui figure un rocher, une forêt, un marais.

Ce truc a été fait en 30 secondes.
De la même manière, j‘ai trouvé des brosses ahurissantes pour faire de la fumée, des nuages, et tout.

De nouveau 30 secondes.
Et encore, je me prive de décalquer des images, ou d’en inclure carrément dans mes images, deux trois filtres, un peu de flou et ça passe. Quoique certaines brosses soient si détaillées que c’est du collage.

Le fait est que le numérique rend le collage, le plagiat, la triche en somme, beaucoup plus facile. Mais il reste toujours des gens pour geindre quand tu le fais. Je me rappelle d’une discussion dans les commentaires du blog de Boulet, je crois qu’ils parlaient de La Page Blanche, BD qu’il avait scénarisée et qui était dessinée par Pénélope Bagieu. Un commentateur avait remarqué que ladite Pénélope avait de toute évidence décalqué son Pont Alexandre de la première image qui sortait sur Google.

Scandale !
Boulet défendait Pénélope, en partie j’imagine puisqu’il a travaillé avec elle, mais aussi parce que le processus n’est pas important

En art, seul le résultat compte. Enfin, pas vraiment. La «démarche» tend à prendre une sacrée importance. Boulet s’amusa récemment à faire des dessins à l’ardoise magique, autrement dit, à faire un truc qui n’est intéressant que parce que le moyen de dessiner n’est pas pratique du tout. Mais bon, si je m’attache les mains à une enclume, ce sera dur de dessiner aussi, où sont mes hordes de fans ?
J’ai toujours beaucoup de peine quand je vois des gens dessiner de façon hyperréaliste d’après photo. Après tout, le résultat final diffère terriblement peu de la photo. A quoi bon ? A quoi bon brûler des jours et des nuits de vie humaine, s’user le sang jusqu’à l’eau, juste pour reproduire ce qu'a fait un appareil plus rapide et efficace que vous, surtout quand vous utilisez le fruit dudit appareil
Ca entraine, certes.

Les mauvais artistes empruntent, les bons artistes volent.
Picasso

Je ne suis pas sur de ce qu’il voulait dire, mais j’ai toujours compris cette phrase dans le sens que le bon artiste prend tout ce qu’il peut, ne rend rien, et dissimule son forfait : quand on recelle on ne veut pas qu’on sache de quel camion c’est tombé.
En art, seul le résultat compte et une partie du résultat, c’est de dissimuler le processus, quand il est facile et le montrer quand il est ardu.

mardi 15 avril 2014

Onto et Phylo

Les parallèles foireux entre ontogénèse et phylogénèse ne sont pas neufs.
Pour expliciter un peu, l'ontogénèse désigne le commencement de l'être, en l'occurrence de l'individu, puisque dans notre époque libéralo-prométhéphistoophélèsque l'entièreté de l'être est réduite à l'individu, centre du monde, la débauche des enfants-rois, tout fout le camp. Phylogénèse par contre se rapporte au commencement et à la croissance de l'espèce. Tirer des liens entre phylogénèse et ontogénèse signifie donc prétendre que l'individu traverse des étapes qui, dans le motif fractal de l'humanité se retrouvent également dans les tendances de l'espèce entière. Ainsi la préhistoire serait l'enfance de l'humanité, par exemple, ou l'embryon humain, en se formant, passerait par les divers stades de la vie, celule, organisme multicellulaire, poisson, amphibien, etc.

Freud est connu pour l'avoir fait, associant les stades du développement de l'enfant avec l'évolution du phénomène religieux, dans Totem et Tabou.
Au départ, l'enfant est narcissique, centré uniquement sur lui-même. Il s'imagine tout-puissant et prend littéralement ses désirs pour des réalités. Transposé à l'humanité c'est le stade animiste. Les gens pensent en fonction d'un paradigme magique où ils pensent pouvoir contraindre les forces qui gouvernent le monde.
Ensuite, il réalise l'existence du monde extérieur, mais n'a toujours aucun contrôle sur le monde et tente de s'attirer les faveurs d'être tous-puissants, ses parents, sur lesquels il a transposé sa libido. C'est une période propitiatoire, on tente de concilier, des forces, plus de les contraindre. Transposé à l'humanité, c'est le stade religieux.
Freud avait des croyances encore plus profondes en matière de phylogénétique, notamment les traits hérités, pain béni de la nombre de psychologues autoproclamés encore aujourd'hui, biberonnés de Zola sans doute.
Enfin, vient le stade réaliste, de la science scientifique, où on se contente de comprendre la vraie causalité vraie. Toute personne qui n'est pas athée et rationaliste est probablement un enfant, un primitif ou un névrosé.
Le problème étant qu'il y a des enfants "primitifs", des enfants névrosés, des névrosés primitifs, voire tout ça d'un coup. (pas de chance)

Maintenant je me demande si pareils modèles ont été imaginés sur le plan social.
Je m'explique.
Alors que je rangeais des livres, un collègue rangeur se plaignait d'avoir passé son anniversaire à travailler ses cours, assis dans la bibliothèque, s'enfilant juste une tranche de gâteau au petit-déjeuner. Il disait, plaisantant, regretter l'époque de l'école primaire où les fêtes s'organisaient d'elles-mêmes grâce à nos parents, et où toute la classe serait là.
En l'écoutant je me rendais compte que son discours semblait très conservateur, plaignant la perte de cette communion sociale qui s'opérait de façon apparemment organique et spontanée, comme certains plaignent la perte de l'ordre social qui prévalait dans le temps et qui garantissait l'équilibre du monde, quand tous n'essayaient pas de briser leurs chaînes.
De la même manière que les relations traditionnelles sont brisées par l'industrialisation, le changement de la production, l'urbanisation, les amitiés enfantines sont dissoutes alors que tous gagnent en autonomie, et que, indépendants, ils s'éloignent les uns des autres.
Donc, je me doute bien que ces théories, si elles existent, seraient stupides, mais existe-t-il des théories qui mettent en parallèle l'évolution des rapports sociaux à travers l'histoire et l'évolution de la socialisation des enfants jusqu'à l'âge adulte ?

Oui, j'avais prévenu que ce serait con.

mardi 8 avril 2014

La Cause du Lapin

Il est peu de moments où l'on songe autant à la causalité et à la théorie des jeux que lors d'un rendez-vous. Point de Schelling, déjà. "Le Hall de l'hopital" pouvant signifier plusieurs choses et étant incapables de communiquer avec l'autre (je n'ai actuellement pas de téléphone portable) on doit deviner au plus probable.
Le temps passant, on évalue les probabilités. On irait bien se prendre un café, plutôt que d'attendre, mais le risque est trop fort de manquer votre soupirant, alors vous restez vissé au siège inconfortable et dont vous glissez.
L'espoir vous fait d'abord sceptique et prudent. Il est impossible de savoir ce qui se passe hors les murs, alors vous estimez que la chance que la personne arrive ne dépend pas de son retard, tant de choses étant possibles, tous les délais sont plausibles. Mais vous y croyez. A chaque instant, il ou elle pourrait arriver.
Au bout d'un moment vous en venez à considérer les probabilités, et vous voyez votre espoir décroître. Vous ne vous laissez plus à imaginer des embouteillages ou des aventures, vous restez à ce que vous connaissez : les murs du lieu-dit, et l'absence dudit. Et vous concluez que l'absence engendre l'absence. Le reste est espoir infantile. Peut-être viendra-t-il, viendra-t-elle ? Vous avez eu de pires retards.
Les quarts s'additionnent et bientôt l'heure a passé. Vient alors le déni. Peut-être vous êtes vous simplement trompé d'heure ? Peut-être avez vous imaginé le rendez-vous une heure plus tôt qu'il ne l'était. Et il faut reconnaître qu'on vous a posé un lapin.
Deux fois en deux jours, les gens ont simplement oublié.
Si on a vite admis que Godot était une métaphore pour Dieu, ce n'est peut-être pas seulement à cause de son nom rappelant le terme anglais, mais peut-être aussi parce que notre espérance, notre confiance, et la somme des deux, la foi, n'est jamais tant mise à l'épreuve que dans l'attente impuissante.

Pour ne pas avoir perdu mon midi entièrement, je vais glisser mon bulletin de vote dépassionné sur TAOUA, acronyme semblant "tower" dit par un enthousiaste, qui porte effectivement sur la construction d'une tour.
"Le temps s'en va, mais l'éternité reste", dit la peinture s'écaillant au-dessus du cadran solaire de la Place de la Louve, rendu bête par les nuages, l'ombre suspendue quelque part sans atteindrele mur, sans marquer le temps.
L'éternité est toujours là, certes, mais ça me fait une belle jambe.

lundi 31 mars 2014

Comment ne pas dessiner de personnage féminin

N.b. : Encore une prise de tête où je chouigne "c'est difficile de s'extraire de nos modes de penser". Déjà fait en deux occasions :
 Ce n'est pas une critique de qui que ce soit, c'est juste que je ne sais jamais quoi faire quand je dessine, et que le dessin est intrinsèquement lié aux clichés, en ce qu'on choisit toujours ce qui finit sur la page, on ne peut pas y mettre la réalité entière, on doit forcément s'appuyer sur des conventions.
De toute évidence, c'est coton.
 
 
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Les clichés sont le marteau et le tournevis de la boîte à outils de l'esprit.
- Terry Pratchett




C'est pas dur du tout, de dessiner un personnage féminin.
Bon y'a des clichés à éviter, mais c'est pas dur.
Quelles sont nos options pour qu'on voit que c'est une femme ?

a) Marqueurs artificiels
Quand j'ai fait mes illustrations pour la République je causais avec un autre dessinateur et mon ex-prof de philo, et il me disait qu'un des pièges de dessiner les femmes c'était de se contenter de leur faire des hanches, des seins et d'ajouter des cils. Sur ce dernier exemple, il citait Bambi où l'on voyait que les lapins étaient pratiquement pareils si ce n'était le mascara de la femelle.
Lui disait au contraire qu'il fallait saisir la féminité dans le trait même, dans la façon de dessiner même, ce que j'appellerais "l'école mystico-sensuelle".

Pourquoi c'est pas bien ?
Aujourd'hui Myroie parlait de ce dessin, disant que c'était tant mieux que ces animaux antropomorphes n'aient pas de maquillage pour distinguer la renarde du renard, contrairement à, par exemple la BD Blacksad où Guarnido y va à la truelle. Et c'est bien parce qu'on peut représenter une femme sans artifices, quand voir des femmes constamment maquillées aux longs cils et rouge à lèvre nous fait considérer ça comme l'image féminine par défaut, et donc l'absence de maquillage comme une carence. Si la femme en tant qu'icône devient synonyme de maquillage il faut s'attendre à ce que la demande que les femmes portent du maquillage s'intensifie (et le rejet de celles qui n'y adhèrent pas).
C'est donc bien de s'en passer.

Mais à quel prix ?
En l'occurence, la féminité de Scully nous est communiquée par d'autres traits physiques.
Vous me direz, un dessin ne représente que des traits physiques, mais c'est faux : pour être efficace, il doit aussi renvoyer à des choses symboliques ou iconiques. Le dessin est toujours une lutte entre l’œil, la main et la tête ; entre la vision, l'exécution et l'idée.
Le character design doit toujours communiquer quelque chose, en s'appuyant sur l'un ou l'autre paradigme, et comme toute tentative de communication, il s'appuie sur ce que le public connait.

b) Marqueurs biologiques

Ici c'est la petitesse de certaines parties de son corps qui signifient que c'est une femme (en plus du contexte, qui identifie les deux personnages de x-files) ses yeux légèrement plus grans, son museau bien raccourci, sa tête globalement moins grande, ses mains TRÈS menues. (Le fameux syndrome "mon oeil est plus gros que mon poignet" fort cultivé par Disney dernièrement. Et bien sûr les cheveux longs et la coupe de son costard.
Or, déjà, les mains petites ne sont pas l'apanage des femmes, et la grandeur n'est pas celle des hommes. Sans doute nous parlera-t-on pour la douzième fois de dimorphisme et nous montrant que les hommes sont en moyenne plus grands. Ça ne justifie pas d'avoir des mains si petites (encore plus que celles de Mulder, déjà atrophiées) et d'avoir en général des persos féminins fins et menus, et des hommes barraqués, épais, grands. Il y a des gens, des deux sexes, qui dérogent à ces stéréotypes, quand bien même souscririez-vous à cet essentialisme biologique, vous devriez l'admettre.
Et puis, la construction sociale n'aide pas. Si on allaite toujours en moyenne moins les filles. si on leur file moins à manger, si on les incite moins à faire du sport ; ça va pas aider à réduire l'écart-type.

Pourquoi c'est pas bien ?
Déjà, oui, ça entretient l'idée que la force physique, la grandeur et le muscle sont l'apanage des hommes, toujours.
Ensuite, si on considère, comme il est décent, les femmes trans* comme des femmes et les hommes trans* comme des hommes, il n'est que normal d'enfoncer encore plus ce déterminisme biologique : si on admet (comme Myrole et moi-même) que c'est ce qui est en votre esprit qui détermine votre genre, ce n'est pas dans leur corps qu'on va déceler les signes de leur genre, mais bien dans les marqueurs dont ils/elles se sont parés.
Il y a aussi l'école suscitée qui dit que l'important c'est la sensualité du trait ou je sais pas quoi, tu devrais, avec ton pinceau, entrer en contact avec l'essence du féminin ultime et je suis pas sûr que ça change grand chose : le genre est perçu par l'apparence, c'est comme ça, en général, qu'on l'attribue aux gens, certes, ça n'empêche pas qu'il n'y a pas de qualités absolument féminines ou d'autres absolument masculines sur le plan du corps nu, et souvent, on s'appuie sur des vêtements, du maquillage, etc.
Dans les deux cas, c'est transphobe de lier genre et types de corps.

Nota bene
On voit là deux combats.
L'un contre l'association entre les femmes et les marqueurs féminins.
L'un contre l'association entre le genre et le sexe biologique.
Certains pensent ces combats antinomiques : soi-disant que les trans* (omettant bien sûr les genderqueer) investissant les genres, ils renforcent ces stéréotypes en les arborant.
Je ne pense pas qu'il y a opposition, mais il y a clairement tension, entre le museau du renard et le maquillage. D'un côté, s'appuyer sur le corps, ça présente une femme hors des modèles qu'on a l'habitude de voir, MAIS s'appuyer sur les marqueurs (team lapine) ça admet que la féminité est labile et constituée, dans son apparence, uniquement de ces marqueurs ce qui est bien moins essentialiste ?

c) N'en avoir rien à foutre
Je suppose que c'est mon côté privilégié qui ressort, mais parfois on se dit OH ET PUIS ZUT j'ai réfléchi 30secondes je suis un parangon de vertu, je vais faire nimp et tout ira bien, de toute façon personne ne me lit.
Des fois, je fais mes personnages féminins n'importe comment. Je mets un nez, des oreilles, des cheveux, des vêtements, et au final on me dit "ah, c'est une fille ?" Et je dis "ben oui".
Ce qui n'est pas très efficace, convenons-en.


Pourquoi c'est pas bien ?

Parce que ça invisibilise ?
Parce que dans un média visuel, si on ne voit pas que ce sont des femmes, c'est comme s'il n'y avait pas de femmes ?
Nous sommes habitués à percevoir le neutre et le vide comme masculin, la féminité étant le genre marqué, donc si on ne mets pas de marqueurs et qu'il n'y a pas de contexte, on verra un homme. Si on veut être compris directement, on mettra des yeux doux, des cheveux longs, un menton mince, et tant pis pour les meufs à menton carré, à cheveux rasés, aux yeux chassieux.
Mais est-ce qu'on va vraiment "démarquer" la féminité en jonglant entre les marqueurs cités ci-dessus ?



Comment parvenir à faire ça quand tout le monde est capable dans nos sociétés de déterminer des deux bonhommes-bâtons ci-dessous lequel est homme ou femme ?
Source : xkcd
Je ne sais vraiment pas. J'essaie de varier. Je sais pas si on peut faire grand-chose de plus.
Et bien sûr c'est un grand jeu de renvois, et il est difficile de critiquer l'un sans tomber dans le piège d'un des deux autres. Sans fin.

vendredi 28 mars 2014

FEMMES FORTES TM

Au départ c'était simple : les femmes sont cantonnées à des rôles de faiblesse, de passivité, d'accessoire, de tremplins émotionnels pour le Héros, forcément masculin, forcément bité.
Se débarrasser de ça réclamait donc qu'on ait des FEMMES FORTES© qui soient FORTES avec des flingues et des biscotos, qui arrachent la gueule du méchant avec les dents et le transportent sur l'épaule avant d'aller tabasser le mec qui leur faisait du plat au début du film, usant du corps démembré de leur ennemi comme un fléau.

Très vite, j'imagine, on s'est rendu compte que des personnages interdits d'avoir des failles ou des faiblesses n'étaient pas très intéressants. Critiques formulée envers Superman, mais également dans le trope du Gary Stue ou de la Mary Sue, personnages parfaits et donc désagréables.

Enfin, je dis "très vite" mais il semble que la révélation ne fut que tardive. Ce n'est que récemment que des tonnes de gens se sont retrouvés à brandir haut et fort leur conviction que les FEMMES FORTES© n'étaient pas la solution à tous les problèmes de représentation féminine.

Et là on nous dit que l'important ce n'est pas d'avoir des personnages féminins actifs et puissants, voire violents, mais bien d'avoir des personnages féminins bien développés.
Et que ce qui nous manquerait c'est de la variété, plus que de la puissance.
Et bien sûr, nombre d'écrivains auto-satisfaits ont pu se gorger de leur talent en se demandant à voix haute "comment se fait-il que j'écrive d'aussi bons personnages féminins ? Hmmm... A vrai dire, je ne fais rien de spécial, je suis tellement génial que tous mes personnages sont bien développés, et donc mon oeuvre est automatiquement féministe."
I always feel like the wrong person to be asked when I get asked that question because people say, ‘Well how do you write such good female characters?’ And I go, ‘Well I write people.’ Approximately half of the people I know are female and they’re cool, and they’re interesting, and so, why wouldn’t I?
Ou George R. R. Martin


On peut ajouter Tarantino et Joss Whedon à la liste, histoire de rigoler, mais étant donné que j'ai pas vu leurs CHEFS D'OEUVRE DE LA MORT je ne peux en aucun cas juger de leurs autres oeuvres, voyons. Redonnons la parole aux femmes :
Kate Beaton, auteure des fameux "strong female characters strips".
I think the major problem here is that women were clamoring for “strong female characters,” and male writers misunderstood.  They thought the feminists meant [Strong Female] Characters.  The feminists meant [Strong Characters], Female.
I want [female characters] to be allowed to be weak and strong and happy and sad – human, basically. The fallacy in Hollywood is that if you’re making a ‘feminist’ story, the woman kicks ass and wins. That’s not feminist, that’s macho. A movie about a weak, vulnerable woman can be feminist if it shows a real person that we can empathize with. 
Rebecca Hall
“There’s been a sort of trend for awhile of people writing strong women as women who are morally right, which is so uninteresting. It’s no fun and frankly it’s a massive disservice to womankind. It boxes us in to making these sort of slightly dull, virtuous choices… We need to be villains too. We need to be messy and sloppy and three-dimensional and complicated, and that’s writing a strong woman.”

Deux thèses.
La première, tout le monde est d'accord : avoir dix personnages de femmes qui se battent (action !), tuent des types (misandrie !), et tirent au shotgun dans des costumes moulants de cuir (sex-positive!) ça ne va pas révolutionner le média, notamment parce que c'est une façade, faite pour être inattaquable plutôt qu'intéressante : 
This Super Strong Female Character is almost like a Mary Sue, except instead of being perfect in every way because she’s a stand-in for the author, she’s perfect in every way so the male audience will want to bang her and so the female audience won’t be able to say, “Tsk tsk, what a weak female character!”  It’s a win-win situation.  (op. cit.)
La seconde thèse, c'est qu'on n'a pas besoin de personnages féminins forts, juste de personnages féminins variés. Appelons cette thèse Women Are People : autrement dit, les personnages féminins n'ont pas besoin d'être écrits de façon particulière (ce qui contredit l'interviewer de GRRM, qui les disait différemment écrites) ou avec un soin spécial, il suffirait de le faire bien.
Ca me semble non seulement fainéant (ça n'engage à absolument aucune réflexion a fortiori) mais naïf.
On aurait besoin d'avoir Jeanne qui rit et Jeanne qui pleure, et pas juste Jeanne-qui-n'a-pas-besoin-d'un-homme-en-harley-Davidson, et la diversité serait le remède :
Let’s see more female characters
that fall down hilariously (like Lucille Ball)
that are arrogant (like Zhang Yiyi in Crouching Tiger, Hidden Dragon)
that are realistic or exuberant villains (like Tilda Swinton in Michael Clayton or Atia from Rome)
that are neurotic (like Elliott from Scrubs)
that are mean or cruel (like Elaine from Seinfeld)
that are vengeful (like The Bride from Kill Bill)
that are forgetful (like Dory from Finding Nemo)
that say the wrong things (like C.J. in The West Wing, often, or, again, Elliott from Scrubs, always)
that are emotionally repressed (like Marge from The Simpsons)
that are nerdy and awkward (like Belle from Beauty and the Beast)
that are crazy (like everyone, male or female, from Neon Genesis Evangelion)
that are insufferable know-it-alls (like Hermione or Lisa Simpson)
that are depressed (I can’t think of one, which is interesting, since women are more likely to be depressed in real life. Who’s the female equivalent of Hamlet? Is there one?) (op. cit.)
Premièrement, ça enjambe tous les autres problèmes : sexualisation des femmes, rôles significativement liés à la maternité ou au couple, histoire entièrement rattachées à celles des héros masculins, et quand une histoire est centré sur une femme, elle parle de sa féminité, alors que les hommes peuvent parler de tout etc.
Tu veux PLUS de femmes atteintes des multiples tares que les stéréotypes ont pu attribuer à leur sexe ? Je vois mal en quoi, intrinséquement, ça serait positif.
Strong just means they have their own goals that move beyond “I want to do whatever the male hero wants to do” or “I want to marry the male hero.”  “I want to have a baby” is moderately better – moderately.  Let’s try to be a little more creative, huh?   (op. cit.)
EFFECTIVEMENT. 
Comme le dit Lindsay Ellis, les femmes sont constamment ramenées à leur maternité :
Disney has never, ever been shy about telling its audience that there are many more types of love than just romantic. Consider Lilo and Stitch, The Fox and the Hound, The Lion King, Robin Hood, Brother Bear, Tarzan, The Black Cauldron…quick, someone stop me before I list three-quarters of all the films Disney has ever made.
Now, quick, make a list for all the major female characters of reproductive age that don’t feature in a romance!
Even Nani from Lilo and Stitch ends up with a love interest. The issue here is not “does Disney push the importance of friendship and family?” – obviously, that’s one of their richest commodities- it’s “are young women allowed to have a story arc without romance being involved?” And the answer to that is usually a resounding no. Hell, even in Brave, Merida’s whole storyline still revolves around her function as a reproductive vessel. This is one of the major sticking points when talking about female characters in the media – once they hit puberty, even if they don’t end up as part of a breeding pair it must at least be addressed.
The problem is not that young female characters have romantic arcs, it’s that’s all there is.
Donc sortir de ces clichés est plus important, beaucoup plus important, il me semble, que de les réactualiser en soulignant "oui mais je l'ai fait bien, regardez, elle a des buts".
Si une femme a pour seul et unique but d'avoir un bébé, peut importe à quel point tu l'écris bien, c'est un personnage qui s'inscrit et prolonge dans des normes de féminité stéréotypées et qui n'apporte pas grand-chose.
La plupart des gens qui propagent ces schémas prétendent néanmoins que ces clichés ne sont pas des chefs d'accusation. Un personnage féminin peut être mère, le problème vient quand il n'est QUE mère. Mais ça me semble étrange.
"Si ton perso féminin est très très bien écrit, ça va, sinon, il tombe dans une case"

Si une femme passe son temps à se faire kidnapper ou violer, ça reste, il me semble, négatif, peu importe la quantité de lyrisme et de réalisme psychologique impliquée, parce que l'action d'un personnage et son influence sur l'histoire sont déterminants quant à quels schémas ça perpétue.
Prenons The Collector de John Fowles, relatant le kidnapping de Miranda Grey par Clegg, raconté suivant leurs deux perspectives, celle du malade kidnappeur et celle de sa victime. Certes, le point de vue de Miranda ajoute beaucoup au livre, mais nonobstant cette description de ses états d'âme et émotions, ça reste une histoire sur une femme qui se fait enlever et [spoiler] qui meurt aux griffes d'un homme. (ma prof d'Anglais du collège tenait vraiment à entamer notre santé d'esprit)

[Le script originel de Frozen] avait à l'origine une méchante Disney bien plus classique : un peu plus en chair, très maniérée, comiquement méchante, colorée. Je suis content qu'on ait évité ce stéréotype de sorcière ("Beh, une femme sûre d'elle et différente ! Au bûcher !") pour passer à la X-Women ("Beh, une femme pas sûre d'elle et différente ! Au bûcher !") […] (Raiponce la Reine des Neiges Rebelles Ou Quoi)

Quand j'ai vu Frozen j'ai été dépité : l'histoire d'Andersen avait bercé mon enfance est était singulière, pour Andersen. Pour une fois, l'héroïne n'était pas punie pour son orgueil, ni ne mourrait. Elle partait à un monde hostile, arracher son ami à une reine, puissante sorcière, rencontrant plusieurs femmes aidantes sur son chemin.
La fille était l'héroïne, le héros le bibelot, l'ennemie une femme redoutée, les auxiliaires tout aussi féminines et bingo ! La relation entre la fille et le garçon était d'amitié, non d'amour ! Grand chelem !

…Disney prend cette histoire et en fait l'histoire de deux filles orphelines qui galèrent complètement, sans contrôle sur des pouvoirs magiques, leur royaume, ou leurs histoires d'amour, deux love interest pour Anna, et elle se trouvent menacées ou aidées par des hommes en tous points de l'histoire.
Thomas Cadène dit que le film était féministe car les hommes n'étaient que des utilités ou des nuisances.
Sauf que nuisance et utilité sont les deux facettes de la puissance.
Et que la puissance est associée aux hommes de façon dramatiquement courante.

On ne peut pas juste enjamber ça.
Et reste que Frozen, quoique centré sur la relation entre les deux soeurs ne montre pas d'interactions intéressantes entre les deux.

Women Are People est une manière très simple de botter en touche et d'imaginer que le contexte et les clichés n'ont plus aucune importance, puisqu'il suffirait de donner des motivations, des désirs et une histoire à une femme – ce qu'on fait pour tout personnage – et pouf, son personnage recevrait le stampel FEMINIST APPROVED STRONG WOMAN automatiquement.


Deuxièmement, un personnage "bien écrit" est le critère le plus arbitraire du monde et une bonne manière de frimer. Dire "il suffit qu'un personnage féminin soit bien écrit" en pointant une de ses propres oeuvres, ça s'appelle juste se faire mousser.
Je pense n'avoir pas besoin de développer (haha) ce point. Vous voulez démonter un film ? Vous ne l'aimez pas ?
Enumérez simplement les scènes contenant des informations sur un personnage, puis prétendez qu'elles sont paresseuses, qu'il aurait fallu les montrer de façon plus visuelles ou moins explicites, ou pire, dîtes simplement "ce n'est pas du développement de personnage, ça !" on vous acclamera.
Comment, tout ce qu'on découvre de Jean Valjean, c'est qu'il a une famille à nourrir ! Mais qu'est-ce que c'est que ce pater familias éhonté, cliché d'une ère patriarcale oppressive ? Il use de violence en plus, pour voler ce pain ! Terrible ! Aucun développement ! Clichés !

Troisièmement, écrire un personnage féminin comme un personnage masculin pose encore problème.
J'ai vu récemment Captain America : The Winter Soldier, qui fait intervenir, en plus du superhéros etatsunien, Black Widow, ex-agente secrète russe, femme fatale du tonnerre.
Bien sûr, tout le monde a pu démontrer que ce film était de la merde oppressive, parce qu'elle avait les cheveux lisses sur les posters et la bouche entrouverte, mais si on prenait la précaution inutile de regarder le film, on pouvait se dire qu'elle avait sa place dans le film et sauvait des gens et tout, cependant Cap avait le beau rôle (dans son propre film il fallait s'y attendre).
Et si on échange les rôles ? On aura quand même beaucoup de problèmes inédits.
Par exemple, Cap et le Winter Soldier ont de beaux moments de combats qui tendant à la danse ou à l'accouplement, dans sa chorégraphie, sa tension, sa sueur, etc. A un moment, Cap enserre le vilain soviétique de ses jambes depuis son dos et, collé contre lui, l'étrangle jusqu'à ce qu'il perde conscience.
Que Black Widow le fasse et paf, on aura quelqu'un pour critiquer, qu'encore une fois, elle est ramenée à son corps d'espion sexy, et reduite à un corps, qu'elle doit forcément être sensuelle pour être forte, etc.
Mais si Black Widow s'était limitée à la mitraille, on critiquera que le corps à corps reste l'apanage des hommes, que c'est triste qu'on ne montre pas l'étalage de sa force physique.
Quand on colle des corps, on est conditionnés pour y voir un truc sexuel (sans spoiler, certaines scènes le ship Cap/Winter Soldier a de beaux jours devant lui)
Certains films y échappent. Quand on mate Raze, je n'ai pas pensé un seul instant à du cul, alors que c'est des femmes qui se bastonnent, très durement. Mais il est certain qu'intervertir Cap et BW aurait fait jaser.

Comme je le disais dans cette BD, rien que représenter un personnage en train d'en soigner un autre est problématique :
  1. Une femme soignée par un homme : "Oh ! Encore une femme sauvée par un homme ! Une vraie Damsel in Distress !"
  2. Un homme soigné par une femme : "Oh ! Encore une femme cantonnée à un rôle de soignante maternelle et douce ! Le repos du guerrier, hein !"
  3. Un homme soigné par un homme : "Oh ! T'as raté le Bechdel test !"
  4. Une femme soignée par une femme : "Oh ! Le putain de fanservice, le gros male gaze, le pervers qui veut juste représenter des nichons !"
Dans un monde innocent, la représentation de seins, d'hommes, de femmes, de soignants, ne poserait pas problèmes.
Mais j'ai l'impression qu'ici, quelle que soit l'option choisie, on pourra m'en faire reproche. Et j'aimerais bien représenter une scène de soin sans avoir à me flageller pour l'eau que j'apporte au moulin du patriarcat.
(et on ne parle même pas de la représentation binaire du genre que je perpétue ici)

Quatrièmement, ça fait dépendre le verdict moral porté sur une œuvre (son rôle dans la perpétuation de nos stéréotypes de genre) de critères esthétiques. Tout le monde n'est pas Gaiman ou Martin, tout le monde ne sait pas écrire super bien, développer des personnages, aguicher des lecteurs. Tout le monde n'écrit pas de personnages fabuleusement bien décrits.
Admettons-le. La société dont on émerge a quadrillés le monde de multiples rôles, et il est très facile dès lors, au moindre glissement de glisser dans l'une ou l'autre case.
C'est extrêmement difficile d'en sortir, particulièrement pour les hommes, parce qu'ils n'ont pratiquement aucun intérêt à s'y appliquer, mais aussi pour les femmes et à mesure qu'elles investissent les médias narratifs, elles se confrontent à ce problème.
Tout le monde a taclé The Hobbit 2 parce que Tauriel, qu'on nous promettait introduite pour de bonnes raisons, avait en fait une idylle avec un des nains.
We DO need criticism of female characters but we also need support
And you can’t give real criticism if you’re blinded by your biases, if a character trait you’d love on a male character is a dealbreaker for a female one
If a character is never JUST a love interest or JUST there for sex appeal as a man, then spend a few minutes thinking about it before you put that label on a female character (why is Tauriel JUST a love interest for Kili instead of Kili being JUST a love interest for her?)
Accept that you’re coming from a place of bias too and figure out what those are.

Quelqu'un lui répond :
Can’t support things when there’s nothing there worth supporting. Pretending oppression doesn’t exist doesn’t make it vanish. Pretending something is “okay” or “progress” when it’s not doesn’t make it okay. That is why we are where we are today—people apologizing away the fact that women are treated as props for male characters and objects of consumption for male consumers.
Side note: I love that at this point critical evaluation, subject and referring to decades of rigorously debated theoretical construction, counts as ‘bias’. “Your ignorance is not equal to my expertise,” and all that.
You REALLY think that there’s NOTHING to support? About ANY of these characters?
What makes a character “okay” then? Do they have to be written by women (two out of three of the writers on The Hobbit are female), never fall in love with or interact with men (Mako Mori must be JUST a love interest), be always strong and empowered, have none of their body shape visible (JUST a pair of tits), be good (because clearly her character must represent all women everywhere) but not TOO good (Mary Sue!!)
We all were born into a society that hates women. It would be ridiculous to think that that doesn’t affect women and their thoughts/actions too. It’s called internalized misogyny, and that’s what I’m referring to as “bias.”

Je crois que nous sommes parvenus au coeur du problème. Pourquoi de plus en plus de femmes pour dire qu'elles ne veulent plus de FEMMES FORTES© ? Parce que c'est chiant et que c'est impossible de faire des histoires avec.
Lindsay Ellis a pris la défense de Frozen dans un long article, qui répondait à un autre long article.
Lindsay Ellis, Noelle Stevenson et Kate Beaton ont le point commun d'être des femmes et de raconter des histoires, et sans doute voient-elles que maintenir les personnages féminins à des standards de pureté et de vertu mirifiques et faire dépendre de leur dépiction le salut de l'humanité n'est pas la meilleure méthode pour faire de bonnes histoires.
A l'avenir, de plus en plus de femmes vont pénétrer ces médias, elles auront envie de raconter des histoires réalistes, alors oui, elles feront beaucoup des erreurs qui ont été reprochées aux hommes. Mais nous avons fait tellement d'erreurs, les répétant tellement, qu'il est difficile d'être original.

Certes, nous manquons d'histoires de femmes occupant le devant de la scène narrative et nous manquons de variété, mais nous manquons également de femmes actives, malgré tous les films d'action se dotant d'une lutteuse pour l'affiche.
La critique des FEMMES FORTES© reste à mes yeux une sorte d'arme supplémentaire sur laquelle on pourrait toujours compter pour foutre dans la gueule des personnages féminins. Si une femme a le malheur de tomber dans l'un des 5660959 tropes qui sont objectivement dégradants pour les femmes, on analysera dans cette direction. Si elle ne l'a pas ? Alors nous soupirerons "encore une FEMME FORTE©, NOUS NE SOMMES PAS DUPES, HOLLYWOOD, nous voyons clair dans ton jeu !" sans analyse plus poussée.

Conclusion

Je n'ai aucune légitimité pour rien. Contrairement à Gaiman ou Martin je n'ai même pas de bonnes histoires pour m'appuyer, donc je ne prends pas position pour l'heure, j'ai juste essayé de vocaliser tour à tour ce qui me semblent deux postures narratives, que je vois ici et là. J'essaie d'apprendre.
Je ne veux en aucun cas qu'on arrête de critiquer des films à mort. C'est très bien, et ça nous rend conscient de certaines répétitions.
Par contre, au vu des discours sus-cités, j'aimerais vraiment qu'on arrête de dire que c'est facile de faire de bonnes histoires sous cet angle.
Si on doit se battre par articles de 100'000 mots interposés juste pour définir si "film x est plutôt bien" vs. "film x est une abomination sexiste" c'est que c'est loin d'être évident. Bien sûr, dans les espaces de parole, le plus radical tend à l'emporter, parce que tout le monde joue à qui aura la vue la plus perçante, qui se fera moins berner. Alors on retweet, on reblogue, on ne veut pas passer pour le complice idiot et accoutumé au sexisme, tout de même.
Ecrit comme ça j'ai l'air de dénoncer un vil complot, mais je pense que c'est pour le mieux, que le désir de pureté gagne en publicité.

L'art reste difficile, et presque dix fois plus en gardant tout ça en tête.
Accuser tout ce qu'on trouve d'être sexiste ou pire d'être du "faux-féminisme" en inventant au fur et à mesure des critères de plus en plus élevés a au moins l'avantage de développer l'imagination (je suis persuadé que Lindsay Ellis et x pourraient se répondre des pavés de 50'000 pages pour l'éternité) mais je doute qu'un bon manuel d'écriture en sorte, quand que ce soit.







Un jour, on parlera du Bechdel Test, mais j'attends que Lindsay Ellis se lance d'abord et je relaierai simplement son article, parce qu'il sera probablement parfait.


P.S. : Bref, c'est la centralité des personnages féminins qui semble plus importante que leur variété ou leur puissance ?

The Deed of Charity



N.b. Il semble que ce titre ait déjà été donné à un chapitre d'une fanfiction de My Little Pony : Friendship is Magic, écrite en pentamètres iambiques. Il faut que je lise ce truc.
Illustration trouvée ici, représentant Daniel touché par l'ange.
Article écrit mêlant expérience de bénévolat à la Soupe Populaire et quelques expériences personnelles. Attention : je parle de scoutisme, je suis un vil fascistoïde.

Prolégomène aux prolégomènes à la charité

Dans les rayons de la BCU j’ai dû récemment ranger un livre intitulé «prolégomènes à la charité». Il m’a profondément marqué, enfin, profondément, c’est relatif, si on considère que je n’ai pris connaissance que du titre. N’empêche je suis resté à le fixer quelques bonnes minutes avant de me souvenir que j’étais payé sur deniers étatiques pour arranger ces étagères.
J’ai tenté de le lire mais c’était très très chiant, alors on va simplement garder le titre, pardon Marion.
(pour les intéressés : Éditions de la Différence, 1986.)

Ces derniers temps, bon ou mauvais boyscout en manque de B.A., et peut-être ayant envie dans le cadre de ma vie d'accomplir des bienfaits pour des gens qui les apprécieraient, pour une fois, plutôt que de perdre des heures à faire des BDs sur le marxisme et les poneys dont nul n’a à foutre, ou une émission de radio qui n’a même pas réussi à garder ses chroniqueurs, encore moins attirer des auditeurs, je me suis décidé à aller filer avec quelques amis un coup de main à la Soupe Populaire, gérée à Lausanne par la Fondation Mère Sofia.

Je ne savais alors pas ce que le bénévolat là-bas impliquait. Servir la nourriture ? La faire, supposais-je ? Faire la vaisselle ? Faire la tournée des invendus, une carte en main, recevant sur le siège passager d’une camionette cabossée les appels à l’aide de vendeurs paniqués que leur nourriture se perde, et fulgurant dans les emboutillages pour s’assurer de leur sauvetage ?

Dans les faits, je commençai par la vaisselle et le café.

Location


Les locaux de la Soupe sont miteux, si tant est que les mites puissent manger à travers le béton. C’est un ancien garage, comme le montre la porte — qui pouvait auparavant coulisser en l’air pour laisser passer des automobiles — et le linoléum, solide, mais irrémédiablement creusé ici ou là. Des tables couvertes de nappes cirées multicolores, une bougie posée dessus, s’alignent à droite de l’entére jusqu’à un bar, où des gens s’affairent.

A gauche de l’entrée, un autre bar feint de clore la salle, mais il n’en fait que la moitié de la largeur. A droite, un mur de bois chétif, après un espace pour passer derrière : en effet, c’est là que la vaisselle se trouve. Un escalier permet de passer à l’arrière où se trouve j’imagine la compta et tout, ainsi que des casiers où les bénévoles et salariés posent leurs affaires. Des WC pour ceux-ci également. (mais pas pour les usagers, j’y reviens)


Principe


Les «usagers» comme on les nomme pour éviter de dire «la plèbe» ou «les rejets de la société» passent le long du bar de droite, pour récupérer de la nourriture, qui leur est servie par un ou deux bénévoles à chaque fois. On trouve d’abord un morceau de papier portant la date du jour (ça sert à compter le nombre de participants et limiter le resquillage : beaucoup tentent de prendre 3 desserts) et une serviette ; puis un petit pain, mais qui peut être remplacé par un taillé aux greubons, ou du pain aux lardons; s’ensuivent les sandwiches, invendus des diverses boulangeries lausannoises qui collaborent (les autres, j’imagine, foutent juste de la javel dans leurs containers de déchets, pour éviter de se faire chaparder ça par des renards, ou pire, des clochards) ; suit un repas chaud (sauf le vendredi, il est froid, salade de pâtes ou de riz) préparé par des bénévoles durant la journée généralement des pâtes, du riz ou de la purée, avec des légumes ; puis de la salade. Généralement il y en a au moins deux, une salade verte, et une caisse où on mélange toutes les salades invendues de Manor. Pour finir, les desserts, qui viennent aussi des invendus des boulangeries et pâtisseries de l’agglomération.

Vous êtes peut-être surpris, si vous êtes du genre à vous imaginer cette institution comme un concentré de paupérisme, ou scandalisé si vous êtes un gros con, que pareil luxe garnisse la Soupe Populaire. Quoi ! Salade, dessert, un sandwich pour la route, mais c’est n’importe quoi, ça ne devrait être que de la Soupe, car comme chacun sait c’est un plat calorique qui devrait suffire à ces pouilleux.

Il y a en effet de la soupe, un bac à part, et généralement délicieuse. Du pain est donné là également. A part de la chaîne nourricière sandwich-repas-salade-dessert se tient le bar à gauche de l’entrée. Ici se trouvent d’autres invendus : les pains entiers, des salades/taboulés empaquetés à part et des légumes des marchés. Certaines personnes ne viennent d’ailleurs pas manger mais simplement prendre du pain et des légumes pour améliorer le quotidien de leur famille. Cette section n’est pas toujours garnie, par exemple le dimanche, les magasins ouverts étant rares, il n’y a généralement que du pain. Derrière ce bar, une machine à café et à thé (généralement une tisane que je trouve infâme) permet de garnir les usagers de boissons chaudes, là des caisses de Fayrouz (soda ultra sucré aux fruits) et de Plan B (fausse boisson énergétique) sont là pour les boissons froides, également invendus et qui ont généralement périmé depuis 10 mois.


L’expérience fut intéressante. C’est de la charité bourgeoise au fond : je donne de la nourriture qui ne m’appartient pas. Je vois pas comment on peut faire plus bourgeois.


Vivre de restes


Il y a chez les usagers une peur terrible de la flétrissure.

Sans doute se rendent-ils compte qu'il s'agit principalement d'invendus, et dès lors qu'ils ont largement eu le temps de faisander. Ainsi certains aliments provoquent une méfiance accrue, lorsqu'il s'agit de biens rapidement périssables comme des desserts à la crème ou lorsqu'il n'est pas possible d'évaluer directement leur fraîcheur. On préférera un sandwich au jambon qu'au pâté, la viande hachée pouvant contenir n'importe quoi, et de provenances diverses. On préfère une laitue entière, feuilles encore rassemblées, qu'une salade mêlée faite de rampon (Valerianella locusta en Vaudois), de feuilles déchiquetées, de dent-de-lion. En effet, toutes les feuilles de la salade entière sont à peu près dans le même état, on peut l'évaluer d'un seul coup oculaire, mais là, dans la mêlée, impossible de se prononcer, d'où refus massif de la part des usagers, deux caisses pleines de végétation parfaitement comestible ne trouvèrent souvent pas preneur.

De même, les sandwichs au saumon, diablement orangés, trouvèrent moins preneur que la truite fumée, peut-être parce que la truite ressemble plus à l’idée qu’on se fait du poisson, et donc provoque moins de méfiance quand on proclame “fish” en l'agitant.

De même, il y a un micro-onde dans le dos de ceux qui donnent les sandwichs. En effet, on a aussi des tranches de pizza à donner et le fromage coagulé n'est pas forcément agréable, on peut donc réchauffer pour ceux qui le veulent. Sauf que beaucoup demandent aussi à réchauffer des sandwichs et le pain qu'ils ont reçu. On donne un coup de 20 secondes du feu nucléaire sortant de cette bouche de l'enfer et on doit servir 100 personnes, donc forcément, on n'a pas forcément le temps de chauffer à mort ton taillé aux greubons.

D'ailleurs certains des usagers sont précieux comme des princes de conte.

Oui, je n'ai aucune compassion pour le mec qui retient toute la file d'attente, voire la remonte, parce qu'il veut son morceau de pain aux lardons chauffé à précisément 80°C ; ni pour le mec qui demande à ce qu'on réchauffe son sandwich au fromage à trois reprises. Bien sûr, le fromage dégoulinait ensuite sur l'assiette de carton qui soutenait l'en-cas. Ce connard pris soin de prendre l'assiette, de remonter toute la file pour aller jeter le sandwich, puis revint continuer à récupérer de la nourriture.

Aucune compassion pour tous ces délicats qui ne veulent rien manger d'autre que du boeuf. Au début, j'étais surpris. Certes, il y a des musulmans, des végétariens, des allergiques, mais c'est généralement quelque chose de précis qu'on évite : C'est du porc ? Non ? Bon je prends. Mais ceux qui demandaient chaque soir avec avidité des sandwichs au boeuf, à réchauffer, mais qui ne veulent rien d'autre m'intriguaient. N'ont-ils pas vraiment faim ? Un sandwich c'est presque l'équivalent d'un repas, pas une quantité négligeable ou un apéritif dispensable. Et s'ils demandent à le chauffer c'est qu'ils veulent le manger immédiatement et non l’emporter comme certains font.

Je découvris bientôt la solution de ce mystère : ils jettent salade, assaisonnement et pain, ne gardant que la viande et ils l'ajoutent aux pâtes ou au riz servi ce jour, comme agrément. Pas bête, mais sacrément chiant vis-à-vis de ceux qui auraient pu vouloir le sandwich en entier ou qui par exemple n’en peuvent pas emporter parce qu’il ne reste ensuite, après ces précieux, que du porc…

Aucune compassion pour ceux qui n’ont apparemment pas envie de s'exprimer correctement sur leurs désirs, et demandent simplement "show me", "montre-moi", on doit ensuite ouvrir et montrer le contenu de douze sandwichs jusqu'à ce qu'ils daignent en accepter un comme pitance, ou, qu'au terme de cette danse, hochent dédaigneusement la tête et tout ça pour rien.

Certains usagers ont un souci avec le concept de quantité ou de finitude d'ailleurs. On donne le dernier sandwich au poulet à qui les précédait. Ils veulent la même chose. On leur dit qu'il n'y en a plus. MAIS LE TYPE AVANT MOI IL EN A EU UN. Parce que c'était le dernier. DONNEZ M'EN UN. On ne peut physiquement pas. VOUS ÊTES RACISTES.

Durim ricana et passa au suivant. Mais qui sait ? Peut-être les structures de domination sont telles qu'on a inconsciemment compté dans la file le nombre de sandwich au poulet qu'il faudrait concéder juste pour opprimer l'en-cas de ce monsieur en particulier.

Pendant ce temps y'a 50 personnes derrière qui attendent.

Et pas un caprice pour rattraper l'autre.

Après que j'aie tenté de convaincre un musulman en anglais que la mousse de canard ne contenait pas de porc, il hésita longuement, demanda à voir plusieurs des autres sandwichs (il ne restait que du jambon, du jambon de dinde, du salami, bref que des chairs suspicieuses), puis décida finalement qu'il ne pouvait pas faire confiance à ces mixtures rosâtres.

Agacée par le va-et-vient et mes tentatives infructueuses de suppléer à son appétit la récipiendaire suivante, qui le zyeutait hargneuse, lâcha ce cri du coeur : "Mais vous savez, les musulmans, ils sont pas meilleurs que nous ! Toujours à faire des manières !"

Et après, en bonne Suissesse ayant assimilé une morale calvino-luthéro-ascétique, elle accepta sans broncher le premier sandwich qu'on lui donne, histoire de montrer sa supériorité ? Non, elle me casse le cul pendant 10 minutes parce qu'elle veut du JAMBON DE PARME et que je sais pas à quoi ça ressemble bordel, tiens du jambon cru, non c'est pas ça, tiens, non ça c’est pas de Parme, ad libidem. Également cette autre dame qui prit trois fois des sandwichs au saumon le premier janvier. Certes, on en avait largement assez, et "vous m'en voulez pas je mange que l'intérieur", dit-elle en remisant le pain dans une poubelle à proximité.

Oui, je vous en veux un peu, j'ai fait ces sandwichs, putain. (pas d'invendus le 1er janvier au soir, férié, on doit donc faire nous même les en-cas) Et j’aurais préféré qu’ils aillent à qui les consommerait, pas qu’on jette le pain.

Il y en a bien sûr qui n'en ont rien à foutre, qui ont très faim, qui acceptent tout, qui sont extrêmement reconnaissants des longueurs auxquelles on va pour tenter de plaire à leurs préférences.

Mais c'est la soupe populaire, sangdieu, à l'origine c'était de la soupe et du pain. Tant mieux que ça se soit amélioré, mais c'est extrêmement dérangeant que 90% des efforts et problèmes viennent de ce que monsieur et madame sont absolument intransigeant sur le parfum de leur tartelette ou l'assaisonnement du pâté de leur sandwich, sans aucun égards pour les suivants.

Pourquoi est-ce que je n’ai pas de compassion ? Pourquoi est-ce que je les traite comme des louveteaux capricieux ? Biaisé comme une flûte, je considère, intérieurement, que si ça va pour moi, ça devrait aller pour tous, terrible travers. Car je vis chauffé et nourri. Les gens défilent devant moi, l’étudiant à la vie si confortable que tous les futurs qu’il imagine pour lui le mènent à des professions misérables, qui hésite quant à quelle sucrerie intellectuelle se vouer : philosophie, étude des religions ou bande dessinée ? Ils défilent et me voilà, rechignant intérieurement quand ils font des manières, alors qu’ils ont vécu des choses que je ne peux imaginer, qu’ils ont perdu des choses dont l’absence me détruirait, tendant des mains abîmées, tremblantes, voire amputées.

Et si j’ai effectivement un problème de compassion, je pense qu’on devrait faire le bien indépendamment de nos émotions ou de notre humeur, parce qu’elles fluctuent beaucoup trop pour baser ma moralité.

Alors ma foi je continue.


Licences et libéralisme

Tous mangèrent et furent rassasiés, et on emporta douze paniers pleins des morceaux qui restaient. (Mathieu 14.20)

Les responsables de l’établissement me confiaient que si le soutien de la ville pourrait être un peu augmenté, il était tout de même heureux que la Soupe ne soit pas directement gérée par l’Etat. Il y a fort à parier que pareille étatisation aboutirait à des standards d’hygiène bien supérieur. L’approvisionnement pourrait être contesté (produits périmés ?) tout comme le service. On porte des gants, mais on est bien les seuls. Le père Claude, boulanger donnant ses invendus, s’était présenté devant nous pour une assiette. Alors que je mettais des gants, il s’était exclamé à mon encontre “tu crois que le boulanger il a mis des gants pour pêtrir la pâte ?” et effectivement, on n’en sait rien. Peut-être que les employés de Manor qui transmettent leurs salades à la Soupe s’amusent à éjaculer dedans avant, on n’en saurait rien, tout le système fonctionne sur tellement de confiance.

Le fait est que les législations étatiques ne semblent justifiées qu’aux gens en bloc. Les foules semblent accepter de multiples règles dans leur peur d’elles-mêmes, mais prenez les gens individuellement et ils trouveront tout règlement stupide.

(Parenthèse : ça s’est profondément fait sentir dans les milieux scouts d’ailleurs. On est toujours tendus entre la roublardise aventureuse voire je-m’en-foutiste et le besoin évident de sécurité.)

Qu’on dise à d’honnêtes quinquagénaires que l’on n’a pas le droit de dormir dans notre cabane parce qu’on n’a pas d’escalier externe au deuxième étage, qu’on n’a pas le droit d’aller se baigner dans le lac avec nos gosses parce qu’on n’a pas de brevet de secouriste (le truc qui coûte 300 boules et 20h de cours), que faire des tyroliennes devient difficile, on reçoit des soupirs exaspérés, ahlala, notre époque obsédée par la sécurité, mais n’importe quoi, de mon temps on allait tous au lac et on avait 4 ans, et pis au pire, en cas d’incendie, vous sautez sur le talus, y’a qu’un étage…

Fort à parier que si c’était leur gosse qui se viandait d'une tyrolienne ou simplement d’une falaise, ils ne diraient rien quand le chef serait condamné ensuite à 300 jours amende à 120 francs. [bis]

Après coup on cherche les licences et les diplômes. As-tu bien fait ta licence A Jeunesse&Sport ? Y avait-il le bon nombre de chefs sur le camp ? Le dossier de camp avait-il bien prévu qu’on mangerait la bonne quantité de légumes à midi ? Tout était-il sécurisé dans la mesure du prévisible ? Peut-être. Au final un mousqueton en aluminium aura cédé. On sera pourtant bien content quand on démontrera que la procédure x ou y peu importe son degré de causalité sur l’accident, a été mal respectée. Après Oetwi, un ami me confia que ça devait être des branquignoles, une photo montrant une chaîne tendue directement sur un arbre, ce qui tend à lourdement abîmer ces végétaux. Haha ! On a déniché le coupable, on peut recommencer à prétendre nos institutions efficace, la mort ne frappant pas au hasard, mais bien les impies qui ont oublié de protéger les arbres, ce qui a bien entendu causé l’accident.

J’ai donc l’impression qu’il est heureux que pareilles institutions n’aient pas encore été investies de la mesquinerie bureaucratique qui accompagne l’encadrement étatique. Du genre, vous demandez à l’Ecole d’aider votre gamin qui a un problème de coordination (apraxie) et vous vous retrouvez accusé de l’avoir aggressé sexuellement, puisque ces troubles sont pris comme des compulsions masturbatoires. Il y a fort à parier que l’Etat chargé de faire tourner la Soupe, dans un grand désir de pureté finirait par la fermer parce que non mais ho l’hygiène, vaut mieux ne pas donner de nourriture que prendre le risque de rendre des gens malades. Peut-être qu’on aurait même un scandale de Salmonellose bien au carré dans les journaux, avec des démissions et tout avant le rideau, et après les gens pourraient s’en retourner à leur confort.

Ce ne serait qu’une application de plus de la croyance démesurée dans le pouvoir des bonnes intentions. Les prisons sont mauvaises. Donc ne construisons plus de prisons ! Pourtant les sentences continuent de frapper, et du coup les prisons sont bondées, et encore pire.

Certes, beaucoup de gens méritent mieux que la Soupe, mais le réclamer sans plausible remplacement, c’est mesquin.

Et puis comme disait un des responsables, on reçoit généralement des gens qui ont un système immunitaire solide.
Dormir dehors confère pareille qualité, ou plutôt, tue ceux qui ne l’ont pas.

Autre chose sur le libéralisme : on peut bien le critiquer pour ses problèmes de répartition des ressources, mais je crois qu’en terme d’approvisionnement il se débrouille pas mal, il déborde même un peu. Certes, le problème de l’appariement reste : certains n’ont pas les moyens de se payer ces nourritures. Mais ma foi, quand on produit, il est pratiquement impossible de prévoir la quantité parfaite de nourriture pour un temps donné, soit on ne produit pas assez, soit on produit trop. Entre pénurie et surproduction, si on souhaite un minimum de prospérité et, trivialement, que les surplus puissent alimenter la Soupe, on choisit un minimum de surproduction.

C’est précisément parce que les ressources sont affreusement mal réparties, qu’on fait beaucoup plus de pains au chocolat ou de sandwiches que n’en mangent les Lausannois que cette institution peut exister et en redistribuer le fruit au bord de la pourriture.

Bien sûr, cela demande la complaisance des marchands, qui tels le Père Claude donnent le fruit de leur travail, plutôt que la poubelle-javel contre les renards-clochards qui erreraient dans le coin comme font certains supermarchés suisses bien connus, et qui cherchent par après la rédemption via quelque simonie.

Maintenant que les sacs poubelle sont taxés, je suppose que ça coûte moins cher d’être généreux et surtout je pense qu’il convient de rappeler que c’est une forme d’aide palliative, certes relativement efficace, mais intrinsèquement liée à l’économie qui a en premier lieu créé la situation qu’elle veut résoudre.
(enfin, pas mal d’usagers seraient sans doute plus autonomes économiquement si on arrêtait cinq minutes de rajouter des entraves à l’emploi pour les étrangers aussi Oh oui des quotas, on avait besoin de ça)

Et dans une économie centralisée, en général on doit aussi payer pour sa bouffe, sauf qu’en plus on se fade des pénuries régulièrement. [bis]

Liberalités et licence

The black brothers began to pass out food. They'd brought slab of hard salt beef, dried cod, dried beans, turnips, carrots, sacks of barley meal and wheathen floor, pickled eggs, barrels of onions and apple.
"You can have an onion or an apple" Jon heard Hairy Hal tell one woman. "But not both. You got to pick."
The woman did not seem to understand. "I need two of each. One of each for me, t'others for my boy. He's sick, but an apple will set him right."
Hal shook his head. "He has to come and pick his own apple. Or his onion. Not both. Same as you. Now is it an apple or an onion ? Be quick about it, now, there's more behind you.
"An apple" she said, and he gave her one, an old dried thing, small and withered.
"Move along, woman, shouted a man three places back. "It's cold out here."
The woman paid to the shout no mind. "Another apple," she said to Hairy Hal. "For my son. Please. This one is too little."
Hal looked to Jon. Jon shooked his head. They would be out of apples soon enough. If they started giving two to everyone who wanted two, the latecomers would get none. (George R. R. Martin, A Dance With Dragons, pp. 315-6)
Un des problèmes à être là c’est que souvent on y est pour aider des gens, et que chaque récipiendaire a le potentiel de nous apitoyer infiniment.

C'est un problème simple : on ne peut pas servir tout le monde parfaitement, alors on envoie chier des gens. Pourquoi ne pas tout mettre en libre-service ? Parce qu'à chaque fois qu'on le fait, les trois premiers arrachent 20 croissants chacun et y'a plus rien pour le 10ème, ce n'est clairement pas une répartition optimale. Typiquement, on sert toujours moins de pâtes qu'ils ne voudraient, pour la simple raison qu'ils arrivent affamés et tendent à surestimer leur capacité stomacale. Par contre il y a un deuxième service, sans problème, pour qui a encore faim.

C'est l'effet Tetris. Dans le feu de l'action, trouver une solution parfaite nuit à tout le monde et à la file d'attente. Tu voulais du pain blanc avec des noix, MAIS de moins de 800gr. ? Tant pis. Le mieux est l'ennemi du bien.

Mais on fait tout ce qu'on peut pour satisfaire les désirs présentés.

Les gens demandent plus.

La mesquinerie est courante : on décrie souvent l'appétit illimité des pauvres, ces sales profiteurs.
Je devais avoir 12 ans, un ami me mettait en garde contre une de ses connaissances, de par ses talents de manipulations : "Ah mais lui tu le connais pas. Des crevards, y'en a, tu leur tend le doigt, ils te prennent la main, tu leur tend la main, ils te prennent le bras. Mais lui, lui, tu lui tend le doigt, il te prend la jambe."
En arrivant à la Soupe je m'étais dit que c'était un mode de pensée nocif, et forcément quand on est là, et qu'on a des trucs à donner on se dit "shit let's be Santa" et on joue au roi du pétrole, jusqu'à ce qu'en fin de soirée, il n'y ait plus de croissants.
Certains m'ont dit qu'il n'y avait qu'à mettre la bouffe en libre-service. Je doute qu'on aboutisse à beaucoup, si on excepte des batailles de couteau de cette façon. Tous les gens qui viennent se servir ont généralement un rapport assez à cran avec la nourriture, on s'en doute, ils sont souvent attendu l'ouverture dehors dans le froid, fait la file pendant une demi-heure en salivant et ont donc les crocs.
Cependant si on leur servait à tous la quantité de nourriture qu'ils désirent, on n'en a simplement pas assez pour tous, pour la simple raison qu'ils se rassasient plus tôt qu'ils pensaient, et finissent par jeter le surplus. Tant pis pour le suivant. Parce qu'ils n'ont pas envie de refaire la queue ou simplement peur de manquer, ils prennent toujours plus. J'ai vu certaines personnes engranger des quantités de pain phénoménales, qu'il ne me semblait pas possible de consommer dans un délai normal, même pour une dizaine de personne, en même temps tant mieux, on a généralement beaucoup trop de pain (ou plus exactement, tout le monde veut des baguettes parisienne ou de la tresse).
Du coup on donne des portions plus petites. On rationne. Parfois on s'en écarte, donnant un coup d'oeil alentours, pour voir si cet instinct généreux ne nous sera pas imputé, mais le fait est qu'on donne de petites portions, tout en offrant un deuxième voire troisième service pour les plus affamés. Les desserts et les sandwichs sont limités par contre.
Parfois, on a vraiment trop, et avant la fermeture, on distribue croissants et desserts ou sandwichs, en posant une caisse sur le comptoir. Le premier précipité se saisit de tout ce qu'il peut porter, et après lui le Déluge. Ce n'est vraiment pas un mode de distribution optimal.
Donc en disant cela, ne propage-je pas le cliché classiste du pauvre avide et insatiable ? Peut-être mais je ne le pense pas foncièrement infondé.
Ces attitudes ne sont pas des caprices, ce sont des stratégies de survie. Ce que nous sommes prompts à taxer d'égoïsme, c'est souvent le seul moyen pour ces gens de saisir des opportunités. La civilité n'a cours qu'entre gens assurés de leur rapport au monde continu.
On observe aussi des gens très civils, patients, parcimonieux, mais c'est bien simple, il n'y a pas qu'une seule pauvreté, et pas qu'une seule réaction à celle-ci. Simplement, plutôt que de prétendre que tout irait bien en self-service parce que les pauvres ils sont tous gentils, je préfère rappeler que ces empressements sont normaux, et que les usagers ont entre eux l'indulgence que confère l'empathie, tâchons de les imiter.

La charité sacrifice

"A fair bargain leaves both sides unhappy" (G.R.R. Martin, ADWD, p. 816)
Est-ce vraiment de la charité ? Quand la vie vous met entre les mains le pouvoir d’améliorer sans efforts le quotidien de son prochain, est-ce de la charité de concéder cela d’un geste de main ? Les commerces donnant leurs excédents, les bénévoles transvasant la nourriture, aucun de ces êtres ne fait des efforts exceptionnels, ça devrait être normal, tous ont leur protocole à suivre, la charité a ici été décomposée en de multiples petites corvées. En définitive, cela aide, une chose à la fois, sans exploits, mais au fond de nous ne nous semble-t-il pas que la charité doit être plus que ça ?

Quand j’avais 12 ans je me suis fait attraper à voler de la bière, audace doublement condamnable. Le négociant, sachant que j’habite dans le quartier, plutôt que de convoquer la police comme il serait de coutume, me dit simplement d’aller quérir ma mère. Il lui expliqua sa clémence, et ma mère ne manqua pas de me réprimander. Enfin, pas beaucoup étonnamment, je soupçonne que mes parents concevaient toujours une joie secrète à chacune de mes frasques, de même que ma sœur cadette, non seulement parce que ça leur révélait les dessous de ma vie, gardée majoritairement secrète, mais aussi parce que ça leur permettait d’affirmer leur utilité, étant manifeste que malgré nos bonnes voire très bonnes notes à l’école, nous avions besoin d’eux pour nous remettre sur le droit chemin. Mon parcours fut encore cahoteux en tant que EHP, i.e. “surdoué”, ma sœur, elle, l’Hermione de la famille n’eut même pas ces accidents, elle se contenta d’enchaîner le bons résultats, ayant pour loisir la lecture et le tricot, ayant montré un désintérêt profond pour les drogues, alcool et tabac compris, et la plupart des interactions sociales festives de son âge.

C’est tellement insupportable, heureusement qu’il y a mon frère encore cadet pour faire crasse sur crasse en écoutant du rap.

Mais bref, le responsable du magasin se retint de lâcher sur moi les chiens de l’autorité, et tel Jean Valjean recevant des candélabres, cela me fit avoir extrêmement honte de moi-même. Aujourd’hui encore, quand je ne ferais qu’envisager de mettre la main sur ce qui ne m’est pas offert, ce souvenir vient malaiser le fantasme. S’il n’était pas normal de dénoncer les vols à la justice, le geste n’aurait pas le même impact.

Le pouvoir ce n’est pas d’accomplir les tâches qu’on nous prescrit , le pouvoir, c’est de pouvoir s’en écarter. Il réside dans l’exception.

De même il semble que la charité se définisse spontanément en ce qu’elle dépasse l’automatique, qu’elle enfreint le protocole.

Vient ensuite la question évidente : cette notion de charité n’est-elle pas immorale ?
Je veux dire, si on admet qu’une institution agençant des zombies fatigués dans mon genre, sans espoir sur la nature humaine et sociale, améliore néanmoins le monde mais qu’on la dénigre parce que quand même si ça pouvait être un sacrifice héroïque et émouvant, ce serait mieux, est-ce qu’on n’est pas immoral ? Est-ce qu’on ne crache pas sur un meilleur monde, simplement pour des raisons esthétiques, au fond, pour rendre le monde plus dramatique ?
Peut-être est-ce pour ça que ça me blase : je ne fais pas grande différence. Si je décide de me faire porter pâle quand vient le vendredi soir, les bénévoles restant se répartiront la charge de travail. Je ne fais pas une différence majeure. Le service sera moins efficace, la file d’attente plus longue et sans doute le staff plus fatigué, mais dans l’ensemble le résultat sera à peine différent.
Une étude a montré que certaines gens étaient offusquées que certains veuillent tirer un bénéfice personnel d'une entreprise de charité, peu importe à quel point elle réussit, ils voudraient que celle-ci soit parfaitement désintéressée. C'est instinctif.
Autrement dit, vendre des beignets, c'est honnête, si tu deviens billionnaire tant mieux, le monde aura plus de beignets, des gens auront des emplois de merde dans tes usines à beignets, mais malgré tout on se dira que tu n'es qu'un de ces vils capitalistes usuels. En revanche, si tu as le malheur de faire de l'humanitaire, par exemple, et de toucher le moindre centime pour toi, tu es un salaud qui exploite la générosité des gens pour faire son beurre. Pourtant, tout le monde sera d'accord qu'un type qui s'est enrichi en fournissant de l'eau potable à des populations défavorisées vaut mieux qu'un type qui s'enrichit en vendant des beignets, en terme d'amélioration apportée au monde.
Néanmoins, peut-être parce qu'on voudrait simplement que les ONG transmutent nos déniers en bonnes actions sans intermédiaires, mais d'où est-ce que ça vient ?
Je suppose que ça vient d'une morale centrée sur l'intention plus que le résultat, d'une part, et de l'autre de notre perception de l'argent.
Une bonne action, faite pour de l'argent apparaît pervertie, parce qu'être vénal, c'est mal. Ainsi entend-on parler des vils artistes qui devraient accepter de se faire pirater parce qu'ils font de l'art pour l'art, et dans d'autres domaines, la prostitution et la vente d'organes.
Certes il faut séparer la critique "La vente de services sexuels/organes, en l'état actuel de clandestinité est extrêmement dommageable aux gens très pauvres qui font ça parce qu'ils n'ont pas d'autres alternatives" et la critique "vendre un organe/faire l'amour pour de l'argent, c'est essentiellement mal". Il y a une critique de circonstance et une d'essence. On peut tout à fait soutenir que la prostitution, en principe, doit être tolérée, mais aussi que le monde n'est pas fait de principes et que cette pratique a des effets délétères.
Est-ce que l'interdiction résorbe ces effets ? C'est une autre question, mais probablement non.

Agonistique du don

Sartre disait que la générosité était une “rage de donner”.
Je ne sais pas trop dans quel contexte, probablement pour justifier son flegme, mais Sartre me gonfle. J’ai rien contre ses idées, mais si je pouvais les télécharger directement en mon esprit sans passer par le supplice de devoir lire ses livres, ce serait un progrès apprécié.

Il n’empêche que le don en tant qu’action offensive, voire violente, a été étudié longuement, au moins depuis l’Essai sur le Don de Marcel Mauss.

Saladin et Richard Coeur de Lion avaient une relation semblable. Déjà ils se foutaient pas mal sur la gueule, mais plusieurs récits attestent d’une sorte de compétition chevaleresque de générosité.
Quand Richard fut blessé, Saladin offrit le service de son médecin personnel, Moïse Maïmonide ; à Arsuf, quand Richard perdit son cheval, Saladin lui en envoya deux en remplacement.
Comme Charlemagne et quelque Suleyman qui s’envoient des éléphants histoire de montrer c’est qui le patron, on peut oppresser par le don. On signifie sa supériorité, on montre qu’on est tellement bien loti qu’on peut même bazarder à la ronde ses ressources. Les deux soeurs de ma mère ont toujours vécu une existence plus précaire, ne serait-ce que de par la séparation d'avec leurs conjoints quand mes parents sont encore mariés, pour autant, chaque Noël, elles investissaient dans des cadeaux disproportionnés, comme pour braver leur finances labiles.
Et c’est peut-être une des raisons qui me fait aller à la Soupe.
Peut-être est-ce pour ça que la clémence du tenancier sus-cité me laissa un parfum de honte : en me faisant une faveur je me sentais immédiatement redevable ? Est-ce pour ça que je suis si vite agacé en donnant, je m'attends automatiquement à de la gratitude ?

La barrière

La frontière entre usagers et bénévoles est parfois maigre.
Une bonne part de ces derniers a commencé par faire partie de ces premiers, puis un jour ils aidèrent à transbahuter les caisses de bouffe hors du camion, puis à balayer, etc. 
Il y a effectivement trafic de bons procédés. Les bénévoles ne sont pas censés tirer avantage de leur position, mais rien qu'en étant là avant l'ouverture des portes, ils peuvent piocher dans la nourriture à leur convenance, mais aussi se réserver 10 baguettes de pain, on ne dira (presque) rien, et bien sûr favoriser l'un ou l'autre récipiendaire, suivant qu'ils le connaissent, ou qu'ils partagent avec lui la langue, par exemple.
Je fais des études de lettres, de la bande dessinée, de la radio amateur, médiocre sur tous plans pour l’heure. Aucune de ces pistes ne me garantit un revenu, une carrière agréable ou même un public
Est-ce qu’aller donner de ma personne à la Soupe Populaire n’est un moyen de garantir que je suis de ce côté de la barrière et pas de l’autre ? Est-ce que c'est me donner une excuse pour découvrir ce milieu, ce filet de sécurité ? Un pied dans les sandwiches gratuits mais sans abandonner sa dignité : tout de même, je suis là pour aider. J'ai le luxe de donner de mon temps.
Est-ce que je le fais pour mieux marquer la barrière, ou pour mieux la franchir, le cas échéant ?

Foi, espérance et charité.

Les trois vertus théologales, s'ajoutant aux quatre cardinales.
Je crois que le terme de charité est profondément marqué dans notre langage par son usage chrétien, on imagine immédiatement l'aumône, et bien sûr, le rapport de ces trois vertus à la fin des temps, foi et espérance étant fortement liées à (et rendues caduques par) l'avènement du royaume de Dieu. Si le trône de Dieu fend les cieux, foi et espérance n'ont plus vraiment de sens, et la charité non plus.
Mais la charité est la seule vertu qui m'a semblé indépendante et qui n'était pas gorgée de mystères. Elle se transpose bien dans un autre système, si on veut simplement améliorer le monde suivant les critères x ou y.
Mais foi et espérance aussi bien : rester convaincu qu'il faut améliorer le monde, espérer de toute force que je suis en train de le faire et être toujours plus gentil que nécessaire.

lundi 24 mars 2014

Forge

Une forge à charbon de bois, avec un sèche-cheveux, raccordé à un pied de table pour faire la soufflerie. Ca marche très bien, d'abord.
Je voulais balancer plein de photos, mais ça marche pas.
Là, c'est un éclaireur de la troupe Durandal, 12 ans, surnommé Hérisson. Bientôt j'aurai les photos des couteaux de tous.

Sinon le couteau que j'ai offert à Zoé :


Prises juste après le revenu, traitement thermique qui doit suivre la forge, pour rendre le métal moins rigide et moins cassant, je crois, je suis pas un pro, je fais ce qu'on me dit chef.
Le côté mordorant-violacé disparait peu à peu à mesure que la lame retrouve sa température normale, c'est assez fou. La seule autre fois où j'avais forgé un couteau je m'étais retrouvé avec un revenu jaune paille et c'est tout.
Sinon le fourreau et le manche, mais Zoé n'aime pas la cordelette rouge et optera sans doute pour du vert :