mardi 15 avril 2014

Onto et Phylo

Les parallèles foireux entre ontogénèse et phylogénèse ne sont pas neufs.
Pour expliciter un peu, l'ontogénèse désigne le commencement de l'être, en l'occurrence de l'individu, puisque dans notre époque libéralo-prométhéphistoophélèsque l'entièreté de l'être est réduite à l'individu, centre du monde, la débauche des enfants-rois, tout fout le camp. Phylogénèse par contre se rapporte au commencement et à la croissance de l'espèce. Tirer des liens entre phylogénèse et ontogénèse signifie donc prétendre que l'individu traverse des étapes qui, dans le motif fractal de l'humanité se retrouvent également dans les tendances de l'espèce entière. Ainsi la préhistoire serait l'enfance de l'humanité, par exemple, ou l'embryon humain, en se formant, passerait par les divers stades de la vie, celule, organisme multicellulaire, poisson, amphibien, etc.

Freud est connu pour l'avoir fait, associant les stades du développement de l'enfant avec l'évolution du phénomène religieux, dans Totem et Tabou.
Au départ, l'enfant est narcissique, centré uniquement sur lui-même. Il s'imagine tout-puissant et prend littéralement ses désirs pour des réalités. Transposé à l'humanité c'est le stade animiste. Les gens pensent en fonction d'un paradigme magique où ils pensent pouvoir contraindre les forces qui gouvernent le monde.
Ensuite, il réalise l'existence du monde extérieur, mais n'a toujours aucun contrôle sur le monde et tente de s'attirer les faveurs d'être tous-puissants, ses parents, sur lesquels il a transposé sa libido. C'est une période propitiatoire, on tente de concilier, des forces, plus de les contraindre. Transposé à l'humanité, c'est le stade religieux.
Freud avait des croyances encore plus profondes en matière de phylogénétique, notamment les traits hérités, pain béni de la nombre de psychologues autoproclamés encore aujourd'hui, biberonnés de Zola sans doute.
Enfin, vient le stade réaliste, de la science scientifique, où on se contente de comprendre la vraie causalité vraie. Toute personne qui n'est pas athée et rationaliste est probablement un enfant, un primitif ou un névrosé.
Le problème étant qu'il y a des enfants "primitifs", des enfants névrosés, des névrosés primitifs, voire tout ça d'un coup. (pas de chance)

Maintenant je me demande si pareils modèles ont été imaginés sur le plan social.
Je m'explique.
Alors que je rangeais des livres, un collègue rangeur se plaignait d'avoir passé son anniversaire à travailler ses cours, assis dans la bibliothèque, s'enfilant juste une tranche de gâteau au petit-déjeuner. Il disait, plaisantant, regretter l'époque de l'école primaire où les fêtes s'organisaient d'elles-mêmes grâce à nos parents, et où toute la classe serait là.
En l'écoutant je me rendais compte que son discours semblait très conservateur, plaignant la perte de cette communion sociale qui s'opérait de façon apparemment organique et spontanée, comme certains plaignent la perte de l'ordre social qui prévalait dans le temps et qui garantissait l'équilibre du monde, quand tous n'essayaient pas de briser leurs chaînes.
De la même manière que les relations traditionnelles sont brisées par l'industrialisation, le changement de la production, l'urbanisation, les amitiés enfantines sont dissoutes alors que tous gagnent en autonomie, et que, indépendants, ils s'éloignent les uns des autres.
Donc, je me doute bien que ces théories, si elles existent, seraient stupides, mais existe-t-il des théories qui mettent en parallèle l'évolution des rapports sociaux à travers l'histoire et l'évolution de la socialisation des enfants jusqu'à l'âge adulte ?

Oui, j'avais prévenu que ce serait con.

mardi 8 avril 2014

La Cause du Lapin

Il est peu de moments où l'on songe autant à la causalité et à la théorie des jeux que lors d'un rendez-vous. Point de Schelling, déjà. "Le Hall de l'hopital" pouvant signifier plusieurs choses et étant incapables de communiquer avec l'autre (je n'ai actuellement pas de téléphone portable) on doit deviner au plus probable.
Le temps passant, on évalue les probabilités. On irait bien se prendre un café, plutôt que d'attendre, mais le risque est trop fort de manquer votre soupirant, alors vous restez vissé au siège inconfortable et dont vous glissez.
L'espoir vous fait d'abord sceptique et prudent. Il est impossible de savoir ce qui se passe hors les murs, alors vous estimez que la chance que la personne arrive ne dépend pas de son retard, tant de choses étant possibles, tous les délais sont plausibles. Mais vous y croyez. A chaque instant, il ou elle pourrait arriver.
Au bout d'un moment vous en venez à considérer les probabilités, et vous voyez votre espoir décroître. Vous ne vous laissez plus à imaginer des embouteillages ou des aventures, vous restez à ce que vous connaissez : les murs du lieu-dit, et l'absence dudit. Et vous concluez que l'absence engendre l'absence. Le reste est espoir infantile. Peut-être viendra-t-il, viendra-t-elle ? Vous avez eu de pires retards.
Les quarts s'additionnent et bientôt l'heure a passé. Vient alors le déni. Peut-être vous êtes vous simplement trompé d'heure ? Peut-être avez vous imaginé le rendez-vous une heure plus tôt qu'il ne l'était. Et il faut reconnaître qu'on vous a posé un lapin.
Deux fois en deux jours, les gens ont simplement oublié.
Si on a vite admis que Godot était une métaphore pour Dieu, ce n'est peut-être pas seulement à cause de son nom rappelant le terme anglais, mais peut-être aussi parce que notre espérance, notre confiance, et la somme des deux, la foi, n'est jamais tant mise à l'épreuve que dans l'attente impuissante.

Pour ne pas avoir perdu mon midi entièrement, je vais glisser mon bulletin de vote dépassionné sur TAOUA, acronyme semblant "tower" dit par un enthousiaste, qui porte effectivement sur la construction d'une tour.
"Le temps s'en va, mais l'éternité reste", dit la peinture s'écaillant au-dessus du cadran solaire de la Place de la Louve, rendu bête par les nuages, l'ombre suspendue quelque part sans atteindrele mur, sans marquer le temps.
L'éternité est toujours là, certes, mais ça me fait une belle jambe.

lundi 31 mars 2014

Comment ne pas dessiner de personnage féminin

N.b. : Encore une prise de tête où je chouigne "c'est difficile de s'extraire de nos modes de penser". Déjà fait en deux occasions :
 Ce n'est pas une critique de qui que ce soit, c'est juste que je ne sais jamais quoi faire quand je dessine, et que le dessin est intrinsèquement lié aux clichés, en ce qu'on choisit toujours ce qui finit sur la page, on ne peut pas y mettre la réalité entière, on doit forcément s'appuyer sur des conventions.
De toute évidence, c'est coton.
 
 
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Les clichés sont le marteau et le tournevis de la boîte à outils de l'esprit.
- Terry Pratchett




C'est pas dur du tout, de dessiner un personnage féminin.
Bon y'a des clichés à éviter, mais c'est pas dur.
Quelles sont nos options pour qu'on voit que c'est une femme ?

a) Marqueurs artificiels
Quand j'ai fait mes illustrations pour la République je causais avec un autre dessinateur et mon ex-prof de philo, et il me disait qu'un des pièges de dessiner les femmes c'était de se contenter de leur faire des hanches, des seins et d'ajouter des cils. Sur ce dernier exemple, il citait Bambi où l'on voyait que les lapins étaient pratiquement pareils si ce n'était le mascara de la femelle.
Lui disait au contraire qu'il fallait saisir la féminité dans le trait même, dans la façon de dessiner même, ce que j'appellerais "l'école mystico-sensuelle".

Pourquoi c'est pas bien ?
Aujourd'hui Myroie parlait de ce dessin, disant que c'était tant mieux que ces animaux antropomorphes n'aient pas de maquillage pour distinguer la renarde du renard, contrairement à, par exemple la BD Blacksad où Guarnido y va à la truelle. Et c'est bien parce qu'on peut représenter une femme sans artifices, quand voir des femmes constamment maquillées aux longs cils et rouge à lèvre nous fait considérer ça comme l'image féminine par défaut, et donc l'absence de maquillage comme une carence. Si la femme en tant qu'icône devient synonyme de maquillage il faut s'attendre à ce que la demande que les femmes portent du maquillage s'intensifie (et le rejet de celles qui n'y adhèrent pas).
C'est donc bien de s'en passer.

Mais à quel prix ?
En l'occurence, la féminité de Scully nous est communiquée par d'autres traits physiques.
Vous me direz, un dessin ne représente que des traits physiques, mais c'est faux : pour être efficace, il doit aussi renvoyer à des choses symboliques ou iconiques. Le dessin est toujours une lutte entre l’œil, la main et la tête ; entre la vision, l'exécution et l'idée.
Le character design doit toujours communiquer quelque chose, en s'appuyant sur l'un ou l'autre paradigme, et comme toute tentative de communication, il s'appuie sur ce que le public connait.

b) Marqueurs biologiques

Ici c'est la petitesse de certaines parties de son corps qui signifient que c'est une femme (en plus du contexte, qui identifie les deux personnages de x-files) ses yeux légèrement plus grans, son museau bien raccourci, sa tête globalement moins grande, ses mains TRÈS menues. (Le fameux syndrome "mon oeil est plus gros que mon poignet" fort cultivé par Disney dernièrement. Et bien sûr les cheveux longs et la coupe de son costard.
Or, déjà, les mains petites ne sont pas l'apanage des femmes, et la grandeur n'est pas celle des hommes. Sans doute nous parlera-t-on pour la douzième fois de dimorphisme et nous montrant que les hommes sont en moyenne plus grands. Ça ne justifie pas d'avoir des mains si petites (encore plus que celles de Mulder, déjà atrophiées) et d'avoir en général des persos féminins fins et menus, et des hommes barraqués, épais, grands. Il y a des gens, des deux sexes, qui dérogent à ces stéréotypes, quand bien même souscririez-vous à cet essentialisme biologique, vous devriez l'admettre.
Et puis, la construction sociale n'aide pas. Si on allaite toujours en moyenne moins les filles. si on leur file moins à manger, si on les incite moins à faire du sport ; ça va pas aider à réduire l'écart-type.

Pourquoi c'est pas bien ?
Déjà, oui, ça entretient l'idée que la force physique, la grandeur et le muscle sont l'apanage des hommes, toujours.
Ensuite, si on considère, comme il est décent, les femmes trans* comme des femmes et les hommes trans* comme des hommes, il n'est que normal d'enfoncer encore plus ce déterminisme biologique : si on admet (comme Myrole et moi-même) que c'est ce qui est en votre esprit qui détermine votre genre, ce n'est pas dans leur corps qu'on va déceler les signes de leur genre, mais bien dans les marqueurs dont ils/elles se sont parés.
Il y a aussi l'école suscitée qui dit que l'important c'est la sensualité du trait ou je sais pas quoi, tu devrais, avec ton pinceau, entrer en contact avec l'essence du féminin ultime et je suis pas sûr que ça change grand chose : le genre est perçu par l'apparence, c'est comme ça, en général, qu'on l'attribue aux gens, certes, ça n'empêche pas qu'il n'y a pas de qualités absolument féminines ou d'autres absolument masculines sur le plan du corps nu, et souvent, on s'appuie sur des vêtements, du maquillage, etc.
Dans les deux cas, c'est transphobe de lier genre et types de corps.

Nota bene
On voit là deux combats.
L'un contre l'association entre les femmes et les marqueurs féminins.
L'un contre l'association entre le genre et le sexe biologique.
Certains pensent ces combats antinomiques : soi-disant que les trans* (omettant bien sûr les genderqueer) investissant les genres, ils renforcent ces stéréotypes en les arborant.
Je ne pense pas qu'il y a opposition, mais il y a clairement tension, entre le museau du renard et le maquillage. D'un côté, s'appuyer sur le corps, ça présente une femme hors des modèles qu'on a l'habitude de voir, MAIS s'appuyer sur les marqueurs (team lapine) ça admet que la féminité est labile et constituée, dans son apparence, uniquement de ces marqueurs ce qui est bien moins essentialiste ?

c) N'en avoir rien à foutre
Je suppose que c'est mon côté privilégié qui ressort, mais parfois on se dit OH ET PUIS ZUT j'ai réfléchi 30secondes je suis un parangon de vertu, je vais faire nimp et tout ira bien, de toute façon personne ne me lit.
Des fois, je fais mes personnages féminins n'importe comment. Je mets un nez, des oreilles, des cheveux, des vêtements, et au final on me dit "ah, c'est une fille ?" Et je dis "ben oui".
Ce qui n'est pas très efficace, convenons-en.


Pourquoi c'est pas bien ?

Parce que ça invisibilise ?
Parce que dans un média visuel, si on ne voit pas que ce sont des femmes, c'est comme s'il n'y avait pas de femmes ?
Nous sommes habitués à percevoir le neutre et le vide comme masculin, la féminité étant le genre marqué, donc si on ne mets pas de marqueurs et qu'il n'y a pas de contexte, on verra un homme. Si on veut être compris directement, on mettra des yeux doux, des cheveux longs, un menton mince, et tant pis pour les meufs à menton carré, à cheveux rasés, aux yeux chassieux.
Mais est-ce qu'on va vraiment "démarquer" la féminité en jonglant entre les marqueurs cités ci-dessus ?



Comment parvenir à faire ça quand tout le monde est capable dans nos sociétés de déterminer des deux bonhommes-bâtons ci-dessous lequel est homme ou femme ?
Source : xkcd
Je ne sais vraiment pas. J'essaie de varier. Je sais pas si on peut faire grand-chose de plus.
Et bien sûr c'est un grand jeu de renvois, et il est difficile de critiquer l'un sans tomber dans le piège d'un des deux autres. Sans fin.

vendredi 28 mars 2014

FEMMES FORTES TM

Au départ c'était simple : les femmes sont cantonnées à des rôles de faiblesse, de passivité, d'accessoire, de tremplins émotionnels pour le Héros, forcément masculin, forcément bité.
Se débarrasser de ça réclamait donc qu'on ait des FEMMES FORTES© qui soient FORTES avec des flingues et des biscotos, qui arrachent la gueule du méchant avec les dents et le transportent sur l'épaule avant d'aller tabasser le mec qui leur faisait du plat au début du film, usant du corps démembré de leur ennemi comme un fléau.

Très vite, j'imagine, on s'est rendu compte que des personnages interdits d'avoir des failles ou des faiblesses n'étaient pas très intéressants. Critiques formulée envers Superman, mais également dans le trope du Gary Stue ou de la Mary Sue, personnages parfaits et donc désagréables.

Enfin, je dis "très vite" mais il semble que la révélation ne fut que tardive. Ce n'est que récemment que des tonnes de gens se sont retrouvés à brandir haut et fort leur conviction que les FEMMES FORTES© n'étaient pas la solution à tous les problèmes de représentation féminine.

Et là on nous dit que l'important ce n'est pas d'avoir des personnages féminins actifs et puissants, voire violents, mais bien d'avoir des personnages féminins bien développés.
Et que ce qui nous manquerait c'est de la variété, plus que de la puissance.
Et bien sûr, nombre d'écrivains auto-satisfaits ont pu se gorger de leur talent en se demandant à voix haute "comment se fait-il que j'écrive d'aussi bons personnages féminins ? Hmmm... A vrai dire, je ne fais rien de spécial, je suis tellement génial que tous mes personnages sont bien développés, et donc mon oeuvre est automatiquement féministe."
I always feel like the wrong person to be asked when I get asked that question because people say, ‘Well how do you write such good female characters?’ And I go, ‘Well I write people.’ Approximately half of the people I know are female and they’re cool, and they’re interesting, and so, why wouldn’t I?
Ou George R. R. Martin


On peut ajouter Tarantino et Joss Whedon à la liste, histoire de rigoler, mais étant donné que j'ai pas vu leurs CHEFS D'OEUVRE DE LA MORT je ne peux en aucun cas juger de leurs autres oeuvres, voyons. Redonnons la parole aux femmes :
Kate Beaton, auteure des fameux "strong female characters strips".
I think the major problem here is that women were clamoring for “strong female characters,” and male writers misunderstood.  They thought the feminists meant [Strong Female] Characters.  The feminists meant [Strong Characters], Female.
I want [female characters] to be allowed to be weak and strong and happy and sad – human, basically. The fallacy in Hollywood is that if you’re making a ‘feminist’ story, the woman kicks ass and wins. That’s not feminist, that’s macho. A movie about a weak, vulnerable woman can be feminist if it shows a real person that we can empathize with. 
Rebecca Hall
“There’s been a sort of trend for awhile of people writing strong women as women who are morally right, which is so uninteresting. It’s no fun and frankly it’s a massive disservice to womankind. It boxes us in to making these sort of slightly dull, virtuous choices… We need to be villains too. We need to be messy and sloppy and three-dimensional and complicated, and that’s writing a strong woman.”

Deux thèses.
La première, tout le monde est d'accord : avoir dix personnages de femmes qui se battent (action !), tuent des types (misandrie !), et tirent au shotgun dans des costumes moulants de cuir (sex-positive!) ça ne va pas révolutionner le média, notamment parce que c'est une façade, faite pour être inattaquable plutôt qu'intéressante : 
This Super Strong Female Character is almost like a Mary Sue, except instead of being perfect in every way because she’s a stand-in for the author, she’s perfect in every way so the male audience will want to bang her and so the female audience won’t be able to say, “Tsk tsk, what a weak female character!”  It’s a win-win situation.  (op. cit.)
La seconde thèse, c'est qu'on n'a pas besoin de personnages féminins forts, juste de personnages féminins variés. Appelons cette thèse Women Are People : autrement dit, les personnages féminins n'ont pas besoin d'être écrits de façon particulière (ce qui contredit l'interviewer de GRRM, qui les disait différemment écrites) ou avec un soin spécial, il suffirait de le faire bien.
Ca me semble non seulement fainéant (ça n'engage à absolument aucune réflexion a fortiori) mais naïf.
On aurait besoin d'avoir Jeanne qui rit et Jeanne qui pleure, et pas juste Jeanne-qui-n'a-pas-besoin-d'un-homme-en-harley-Davidson, et la diversité serait le remède :
Let’s see more female characters
that fall down hilariously (like Lucille Ball)
that are arrogant (like Zhang Yiyi in Crouching Tiger, Hidden Dragon)
that are realistic or exuberant villains (like Tilda Swinton in Michael Clayton or Atia from Rome)
that are neurotic (like Elliott from Scrubs)
that are mean or cruel (like Elaine from Seinfeld)
that are vengeful (like The Bride from Kill Bill)
that are forgetful (like Dory from Finding Nemo)
that say the wrong things (like C.J. in The West Wing, often, or, again, Elliott from Scrubs, always)
that are emotionally repressed (like Marge from The Simpsons)
that are nerdy and awkward (like Belle from Beauty and the Beast)
that are crazy (like everyone, male or female, from Neon Genesis Evangelion)
that are insufferable know-it-alls (like Hermione or Lisa Simpson)
that are depressed (I can’t think of one, which is interesting, since women are more likely to be depressed in real life. Who’s the female equivalent of Hamlet? Is there one?) (op. cit.)
Premièrement, ça enjambe tous les autres problèmes : sexualisation des femmes, rôles significativement liés à la maternité ou au couple, histoire entièrement rattachées à celles des héros masculins, et quand une histoire est centré sur une femme, elle parle de sa féminité, alors que les hommes peuvent parler de tout etc.
Tu veux PLUS de femmes atteintes des multiples tares que les stéréotypes ont pu attribuer à leur sexe ? Je vois mal en quoi, intrinséquement, ça serait positif.
Strong just means they have their own goals that move beyond “I want to do whatever the male hero wants to do” or “I want to marry the male hero.”  “I want to have a baby” is moderately better – moderately.  Let’s try to be a little more creative, huh?   (op. cit.)
EFFECTIVEMENT. 
Comme le dit Lindsay Ellis, les femmes sont constamment ramenées à leur maternité :
Disney has never, ever been shy about telling its audience that there are many more types of love than just romantic. Consider Lilo and Stitch, The Fox and the Hound, The Lion King, Robin Hood, Brother Bear, Tarzan, The Black Cauldron…quick, someone stop me before I list three-quarters of all the films Disney has ever made.
Now, quick, make a list for all the major female characters of reproductive age that don’t feature in a romance!
Even Nani from Lilo and Stitch ends up with a love interest. The issue here is not “does Disney push the importance of friendship and family?” – obviously, that’s one of their richest commodities- it’s “are young women allowed to have a story arc without romance being involved?” And the answer to that is usually a resounding no. Hell, even in Brave, Merida’s whole storyline still revolves around her function as a reproductive vessel. This is one of the major sticking points when talking about female characters in the media – once they hit puberty, even if they don’t end up as part of a breeding pair it must at least be addressed.
The problem is not that young female characters have romantic arcs, it’s that’s all there is.
Donc sortir de ces clichés est plus important, beaucoup plus important, il me semble, que de les réactualiser en soulignant "oui mais je l'ai fait bien, regardez, elle a des buts".
Si une femme a pour seul et unique but d'avoir un bébé, peut importe à quel point tu l'écris bien, c'est un personnage qui s'inscrit et prolonge dans des normes de féminité stéréotypées et qui n'apporte pas grand-chose.
La plupart des gens qui propagent ces schémas prétendent néanmoins que ces clichés ne sont pas des chefs d'accusation. Un personnage féminin peut être mère, le problème vient quand il n'est QUE mère. Mais ça me semble étrange.
"Si ton perso féminin est très très bien écrit, ça va, sinon, il tombe dans une case"

Si une femme passe son temps à se faire kidnapper ou violer, ça reste, il me semble, négatif, peu importe la quantité de lyrisme et de réalisme psychologique impliquée, parce que l'action d'un personnage et son influence sur l'histoire sont déterminants quant à quels schémas ça perpétue.
Prenons The Collector de John Fowles, relatant le kidnapping de Miranda Grey par Clegg, raconté suivant leurs deux perspectives, celle du malade kidnappeur et celle de sa victime. Certes, le point de vue de Miranda ajoute beaucoup au livre, mais nonobstant cette description de ses états d'âme et émotions, ça reste une histoire sur une femme qui se fait enlever et [spoiler] qui meurt aux griffes d'un homme. (ma prof d'Anglais du collège tenait vraiment à entamer notre santé d'esprit)

[Le script originel de Frozen] avait à l'origine une méchante Disney bien plus classique : un peu plus en chair, très maniérée, comiquement méchante, colorée. Je suis content qu'on ait évité ce stéréotype de sorcière ("Beh, une femme sûre d'elle et différente ! Au bûcher !") pour passer à la X-Women ("Beh, une femme pas sûre d'elle et différente ! Au bûcher !") […] (Raiponce la Reine des Neiges Rebelles Ou Quoi)

Quand j'ai vu Frozen j'ai été dépité : l'histoire d'Andersen avait bercé mon enfance est était singulière, pour Andersen. Pour une fois, l'héroïne n'était pas punie pour son orgueil, ni ne mourrait. Elle partait à un monde hostile, arracher son ami à une reine, puissante sorcière, rencontrant plusieurs femmes aidantes sur son chemin.
La fille était l'héroïne, le héros le bibelot, l'ennemie une femme redoutée, les auxiliaires tout aussi féminines et bingo ! La relation entre la fille et le garçon était d'amitié, non d'amour ! Grand chelem !

…Disney prend cette histoire et en fait l'histoire de deux filles orphelines qui galèrent complètement, sans contrôle sur des pouvoirs magiques, leur royaume, ou leurs histoires d'amour, deux love interest pour Anna, et elle se trouvent menacées ou aidées par des hommes en tous points de l'histoire.
Thomas Cadène dit que le film était féministe car les hommes n'étaient que des utilités ou des nuisances.
Sauf que nuisance et utilité sont les deux facettes de la puissance.
Et que la puissance est associée aux hommes de façon dramatiquement courante.

On ne peut pas juste enjamber ça.
Et reste que Frozen, quoique centré sur la relation entre les deux soeurs ne montre pas d'interactions intéressantes entre les deux.

Women Are People est une manière très simple de botter en touche et d'imaginer que le contexte et les clichés n'ont plus aucune importance, puisqu'il suffirait de donner des motivations, des désirs et une histoire à une femme – ce qu'on fait pour tout personnage – et pouf, son personnage recevrait le stampel FEMINIST APPROVED STRONG WOMAN automatiquement.


Deuxièmement, un personnage "bien écrit" est le critère le plus arbitraire du monde et une bonne manière de frimer. Dire "il suffit qu'un personnage féminin soit bien écrit" en pointant une de ses propres oeuvres, ça s'appelle juste se faire mousser.
Je pense n'avoir pas besoin de développer (haha) ce point. Vous voulez démonter un film ? Vous ne l'aimez pas ?
Enumérez simplement les scènes contenant des informations sur un personnage, puis prétendez qu'elles sont paresseuses, qu'il aurait fallu les montrer de façon plus visuelles ou moins explicites, ou pire, dîtes simplement "ce n'est pas du développement de personnage, ça !" on vous acclamera.
Comment, tout ce qu'on découvre de Jean Valjean, c'est qu'il a une famille à nourrir ! Mais qu'est-ce que c'est que ce pater familias éhonté, cliché d'une ère patriarcale oppressive ? Il use de violence en plus, pour voler ce pain ! Terrible ! Aucun développement ! Clichés !

Troisièmement, écrire un personnage féminin comme un personnage masculin pose encore problème.
J'ai vu récemment Captain America : The Winter Soldier, qui fait intervenir, en plus du superhéros etatsunien, Black Widow, ex-agente secrète russe, femme fatale du tonnerre.
Bien sûr, tout le monde a pu démontrer que ce film était de la merde oppressive, parce qu'elle avait les cheveux lisses sur les posters et la bouche entrouverte, mais si on prenait la précaution inutile de regarder le film, on pouvait se dire qu'elle avait sa place dans le film et sauvait des gens et tout, cependant Cap avait le beau rôle (dans son propre film il fallait s'y attendre).
Et si on échange les rôles ? On aura quand même beaucoup de problèmes inédits.
Par exemple, Cap et le Winter Soldier ont de beaux moments de combats qui tendant à la danse ou à l'accouplement, dans sa chorégraphie, sa tension, sa sueur, etc. A un moment, Cap enserre le vilain soviétique de ses jambes depuis son dos et, collé contre lui, l'étrangle jusqu'à ce qu'il perde conscience.
Que Black Widow le fasse et paf, on aura quelqu'un pour critiquer, qu'encore une fois, elle est ramenée à son corps d'espion sexy, et reduite à un corps, qu'elle doit forcément être sensuelle pour être forte, etc.
Mais si Black Widow s'était limitée à la mitraille, on critiquera que le corps à corps reste l'apanage des hommes, que c'est triste qu'on ne montre pas l'étalage de sa force physique.
Quand on colle des corps, on est conditionnés pour y voir un truc sexuel (sans spoiler, certaines scènes le ship Cap/Winter Soldier a de beaux jours devant lui)
Certains films y échappent. Quand on mate Raze, je n'ai pas pensé un seul instant à du cul, alors que c'est des femmes qui se bastonnent, très durement. Mais il est certain qu'intervertir Cap et BW aurait fait jaser.

Comme je le disais dans cette BD, rien que représenter un personnage en train d'en soigner un autre est problématique :
  1. Une femme soignée par un homme : "Oh ! Encore une femme sauvée par un homme ! Une vraie Damsel in Distress !"
  2. Un homme soigné par une femme : "Oh ! Encore une femme cantonnée à un rôle de soignante maternelle et douce ! Le repos du guerrier, hein !"
  3. Un homme soigné par un homme : "Oh ! T'as raté le Bechdel test !"
  4. Une femme soignée par une femme : "Oh ! Le putain de fanservice, le gros male gaze, le pervers qui veut juste représenter des nichons !"
Dans un monde innocent, la représentation de seins, d'hommes, de femmes, de soignants, ne poserait pas problèmes.
Mais j'ai l'impression qu'ici, quelle que soit l'option choisie, on pourra m'en faire reproche. Et j'aimerais bien représenter une scène de soin sans avoir à me flageller pour l'eau que j'apporte au moulin du patriarcat.
(et on ne parle même pas de la représentation binaire du genre que je perpétue ici)

Quatrièmement, ça fait dépendre le verdict moral porté sur une œuvre (son rôle dans la perpétuation de nos stéréotypes de genre) de critères esthétiques. Tout le monde n'est pas Gaiman ou Martin, tout le monde ne sait pas écrire super bien, développer des personnages, aguicher des lecteurs. Tout le monde n'écrit pas de personnages fabuleusement bien décrits.
Admettons-le. La société dont on émerge a quadrillés le monde de multiples rôles, et il est très facile dès lors, au moindre glissement de glisser dans l'une ou l'autre case.
C'est extrêmement difficile d'en sortir, particulièrement pour les hommes, parce qu'ils n'ont pratiquement aucun intérêt à s'y appliquer, mais aussi pour les femmes et à mesure qu'elles investissent les médias narratifs, elles se confrontent à ce problème.
Tout le monde a taclé The Hobbit 2 parce que Tauriel, qu'on nous promettait introduite pour de bonnes raisons, avait en fait une idylle avec un des nains.
We DO need criticism of female characters but we also need support
And you can’t give real criticism if you’re blinded by your biases, if a character trait you’d love on a male character is a dealbreaker for a female one
If a character is never JUST a love interest or JUST there for sex appeal as a man, then spend a few minutes thinking about it before you put that label on a female character (why is Tauriel JUST a love interest for Kili instead of Kili being JUST a love interest for her?)
Accept that you’re coming from a place of bias too and figure out what those are.

Quelqu'un lui répond :
Can’t support things when there’s nothing there worth supporting. Pretending oppression doesn’t exist doesn’t make it vanish. Pretending something is “okay” or “progress” when it’s not doesn’t make it okay. That is why we are where we are today—people apologizing away the fact that women are treated as props for male characters and objects of consumption for male consumers.
Side note: I love that at this point critical evaluation, subject and referring to decades of rigorously debated theoretical construction, counts as ‘bias’. “Your ignorance is not equal to my expertise,” and all that.
You REALLY think that there’s NOTHING to support? About ANY of these characters?
What makes a character “okay” then? Do they have to be written by women (two out of three of the writers on The Hobbit are female), never fall in love with or interact with men (Mako Mori must be JUST a love interest), be always strong and empowered, have none of their body shape visible (JUST a pair of tits), be good (because clearly her character must represent all women everywhere) but not TOO good (Mary Sue!!)
We all were born into a society that hates women. It would be ridiculous to think that that doesn’t affect women and their thoughts/actions too. It’s called internalized misogyny, and that’s what I’m referring to as “bias.”

Je crois que nous sommes parvenus au coeur du problème. Pourquoi de plus en plus de femmes pour dire qu'elles ne veulent plus de FEMMES FORTES© ? Parce que c'est chiant et que c'est impossible de faire des histoires avec.
Lindsay Ellis a pris la défense de Frozen dans un long article, qui répondait à un autre long article.
Lindsay Ellis, Noelle Stevenson et Kate Beaton ont le point commun d'être des femmes et de raconter des histoires, et sans doute voient-elles que maintenir les personnages féminins à des standards de pureté et de vertu mirifiques et faire dépendre de leur dépiction le salut de l'humanité n'est pas la meilleure méthode pour faire de bonnes histoires.
A l'avenir, de plus en plus de femmes vont pénétrer ces médias, elles auront envie de raconter des histoires réalistes, alors oui, elles feront beaucoup des erreurs qui ont été reprochées aux hommes. Mais nous avons fait tellement d'erreurs, les répétant tellement, qu'il est difficile d'être original.

Certes, nous manquons d'histoires de femmes occupant le devant de la scène narrative et nous manquons de variété, mais nous manquons également de femmes actives, malgré tous les films d'action se dotant d'une lutteuse pour l'affiche.
La critique des FEMMES FORTES© reste à mes yeux une sorte d'arme supplémentaire sur laquelle on pourrait toujours compter pour foutre dans la gueule des personnages féminins. Si une femme a le malheur de tomber dans l'un des 5660959 tropes qui sont objectivement dégradants pour les femmes, on analysera dans cette direction. Si elle ne l'a pas ? Alors nous soupirerons "encore une FEMME FORTE©, NOUS NE SOMMES PAS DUPES, HOLLYWOOD, nous voyons clair dans ton jeu !" sans analyse plus poussée.

Conclusion

Je n'ai aucune légitimité pour rien. Contrairement à Gaiman ou Martin je n'ai même pas de bonnes histoires pour m'appuyer, donc je ne prends pas position pour l'heure, j'ai juste essayé de vocaliser tour à tour ce qui me semblent deux postures narratives, que je vois ici et là. J'essaie d'apprendre.
Je ne veux en aucun cas qu'on arrête de critiquer des films à mort. C'est très bien, et ça nous rend conscient de certaines répétitions.
Par contre, au vu des discours sus-cités, j'aimerais vraiment qu'on arrête de dire que c'est facile de faire de bonnes histoires sous cet angle.
Si on doit se battre par articles de 100'000 mots interposés juste pour définir si "film x est plutôt bien" vs. "film x est une abomination sexiste" c'est que c'est loin d'être évident. Bien sûr, dans les espaces de parole, le plus radical tend à l'emporter, parce que tout le monde joue à qui aura la vue la plus perçante, qui se fera moins berner. Alors on retweet, on reblogue, on ne veut pas passer pour le complice idiot et accoutumé au sexisme, tout de même.
Ecrit comme ça j'ai l'air de dénoncer un vil complot, mais je pense que c'est pour le mieux, que le désir de pureté gagne en publicité.

L'art reste difficile, et presque dix fois plus en gardant tout ça en tête.
Accuser tout ce qu'on trouve d'être sexiste ou pire d'être du "faux-féminisme" en inventant au fur et à mesure des critères de plus en plus élevés a au moins l'avantage de développer l'imagination (je suis persuadé que Lindsay Ellis et x pourraient se répondre des pavés de 50'000 pages pour l'éternité) mais je doute qu'un bon manuel d'écriture en sorte, quand que ce soit.







Un jour, on parlera du Bechdel Test, mais j'attends que Lindsay Ellis se lance d'abord et je relaierai simplement son article, parce qu'il sera probablement parfait.


P.S. : Bref, c'est la centralité des personnages féminins qui semble plus importante que leur variété ou leur puissance ?

The Deed of Charity



N.b. Il semble que ce titre ait déjà été donné à un chapitre d'une fanfiction de My Little Pony : Friendship is Magic, écrite en pentamètres iambiques. Il faut que je lise ce truc.
Illustration trouvée ici, représentant Daniel touché par l'ange.
Article écrit mêlant expérience de bénévolat à la Soupe Populaire et quelques expériences personnelles. Attention : je parle de scoutisme, je suis un vil fascistoïde.

Prolégomène aux prolégomènes à la charité

Dans les rayons de la BCU j’ai dû récemment ranger un livre intitulé «prolégomènes à la charité». Il m’a profondément marqué, enfin, profondément, c’est relatif, si on considère que je n’ai pris connaissance que du titre. N’empêche je suis resté à le fixer quelques bonnes minutes avant de me souvenir que j’étais payé sur deniers étatiques pour arranger ces étagères.
J’ai tenté de le lire mais c’était très très chiant, alors on va simplement garder le titre, pardon Marion.
(pour les intéressés : Éditions de la Différence, 1986.)

Ces derniers temps, bon ou mauvais boyscout en manque de B.A., et peut-être ayant envie dans le cadre de ma vie d'accomplir des bienfaits pour des gens qui les apprécieraient, pour une fois, plutôt que de perdre des heures à faire des BDs sur le marxisme et les poneys dont nul n’a à foutre, ou une émission de radio qui n’a même pas réussi à garder ses chroniqueurs, encore moins attirer des auditeurs, je me suis décidé à aller filer avec quelques amis un coup de main à la Soupe Populaire, gérée à Lausanne par la Fondation Mère Sofia.

Je ne savais alors pas ce que le bénévolat là-bas impliquait. Servir la nourriture ? La faire, supposais-je ? Faire la vaisselle ? Faire la tournée des invendus, une carte en main, recevant sur le siège passager d’une camionette cabossée les appels à l’aide de vendeurs paniqués que leur nourriture se perde, et fulgurant dans les emboutillages pour s’assurer de leur sauvetage ?

Dans les faits, je commençai par la vaisselle et le café.

Location


Les locaux de la Soupe sont miteux, si tant est que les mites puissent manger à travers le béton. C’est un ancien garage, comme le montre la porte — qui pouvait auparavant coulisser en l’air pour laisser passer des automobiles — et le linoléum, solide, mais irrémédiablement creusé ici ou là. Des tables couvertes de nappes cirées multicolores, une bougie posée dessus, s’alignent à droite de l’entére jusqu’à un bar, où des gens s’affairent.

A gauche de l’entrée, un autre bar feint de clore la salle, mais il n’en fait que la moitié de la largeur. A droite, un mur de bois chétif, après un espace pour passer derrière : en effet, c’est là que la vaisselle se trouve. Un escalier permet de passer à l’arrière où se trouve j’imagine la compta et tout, ainsi que des casiers où les bénévoles et salariés posent leurs affaires. Des WC pour ceux-ci également. (mais pas pour les usagers, j’y reviens)


Principe


Les «usagers» comme on les nomme pour éviter de dire «la plèbe» ou «les rejets de la société» passent le long du bar de droite, pour récupérer de la nourriture, qui leur est servie par un ou deux bénévoles à chaque fois. On trouve d’abord un morceau de papier portant la date du jour (ça sert à compter le nombre de participants et limiter le resquillage : beaucoup tentent de prendre 3 desserts) et une serviette ; puis un petit pain, mais qui peut être remplacé par un taillé aux greubons, ou du pain aux lardons; s’ensuivent les sandwiches, invendus des diverses boulangeries lausannoises qui collaborent (les autres, j’imagine, foutent juste de la javel dans leurs containers de déchets, pour éviter de se faire chaparder ça par des renards, ou pire, des clochards) ; suit un repas chaud (sauf le vendredi, il est froid, salade de pâtes ou de riz) préparé par des bénévoles durant la journée généralement des pâtes, du riz ou de la purée, avec des légumes ; puis de la salade. Généralement il y en a au moins deux, une salade verte, et une caisse où on mélange toutes les salades invendues de Manor. Pour finir, les desserts, qui viennent aussi des invendus des boulangeries et pâtisseries de l’agglomération.

Vous êtes peut-être surpris, si vous êtes du genre à vous imaginer cette institution comme un concentré de paupérisme, ou scandalisé si vous êtes un gros con, que pareil luxe garnisse la Soupe Populaire. Quoi ! Salade, dessert, un sandwich pour la route, mais c’est n’importe quoi, ça ne devrait être que de la Soupe, car comme chacun sait c’est un plat calorique qui devrait suffire à ces pouilleux.

Il y a en effet de la soupe, un bac à part, et généralement délicieuse. Du pain est donné là également. A part de la chaîne nourricière sandwich-repas-salade-dessert se tient le bar à gauche de l’entrée. Ici se trouvent d’autres invendus : les pains entiers, des salades/taboulés empaquetés à part et des légumes des marchés. Certaines personnes ne viennent d’ailleurs pas manger mais simplement prendre du pain et des légumes pour améliorer le quotidien de leur famille. Cette section n’est pas toujours garnie, par exemple le dimanche, les magasins ouverts étant rares, il n’y a généralement que du pain. Derrière ce bar, une machine à café et à thé (généralement une tisane que je trouve infâme) permet de garnir les usagers de boissons chaudes, là des caisses de Fayrouz (soda ultra sucré aux fruits) et de Plan B (fausse boisson énergétique) sont là pour les boissons froides, également invendus et qui ont généralement périmé depuis 10 mois.


L’expérience fut intéressante. C’est de la charité bourgeoise au fond : je donne de la nourriture qui ne m’appartient pas. Je vois pas comment on peut faire plus bourgeois.


Vivre de restes


Il y a chez les usagers une peur terrible de la flétrissure.

Sans doute se rendent-ils compte qu'il s'agit principalement d'invendus, et dès lors qu'ils ont largement eu le temps de faisander. Ainsi certains aliments provoquent une méfiance accrue, lorsqu'il s'agit de biens rapidement périssables comme des desserts à la crème ou lorsqu'il n'est pas possible d'évaluer directement leur fraîcheur. On préférera un sandwich au jambon qu'au pâté, la viande hachée pouvant contenir n'importe quoi, et de provenances diverses. On préfère une laitue entière, feuilles encore rassemblées, qu'une salade mêlée faite de rampon (Valerianella locusta en Vaudois), de feuilles déchiquetées, de dent-de-lion. En effet, toutes les feuilles de la salade entière sont à peu près dans le même état, on peut l'évaluer d'un seul coup oculaire, mais là, dans la mêlée, impossible de se prononcer, d'où refus massif de la part des usagers, deux caisses pleines de végétation parfaitement comestible ne trouvèrent souvent pas preneur.

De même, les sandwichs au saumon, diablement orangés, trouvèrent moins preneur que la truite fumée, peut-être parce que la truite ressemble plus à l’idée qu’on se fait du poisson, et donc provoque moins de méfiance quand on proclame “fish” en l'agitant.

De même, il y a un micro-onde dans le dos de ceux qui donnent les sandwichs. En effet, on a aussi des tranches de pizza à donner et le fromage coagulé n'est pas forcément agréable, on peut donc réchauffer pour ceux qui le veulent. Sauf que beaucoup demandent aussi à réchauffer des sandwichs et le pain qu'ils ont reçu. On donne un coup de 20 secondes du feu nucléaire sortant de cette bouche de l'enfer et on doit servir 100 personnes, donc forcément, on n'a pas forcément le temps de chauffer à mort ton taillé aux greubons.

D'ailleurs certains des usagers sont précieux comme des princes de conte.

Oui, je n'ai aucune compassion pour le mec qui retient toute la file d'attente, voire la remonte, parce qu'il veut son morceau de pain aux lardons chauffé à précisément 80°C ; ni pour le mec qui demande à ce qu'on réchauffe son sandwich au fromage à trois reprises. Bien sûr, le fromage dégoulinait ensuite sur l'assiette de carton qui soutenait l'en-cas. Ce connard pris soin de prendre l'assiette, de remonter toute la file pour aller jeter le sandwich, puis revint continuer à récupérer de la nourriture.

Aucune compassion pour tous ces délicats qui ne veulent rien manger d'autre que du boeuf. Au début, j'étais surpris. Certes, il y a des musulmans, des végétariens, des allergiques, mais c'est généralement quelque chose de précis qu'on évite : C'est du porc ? Non ? Bon je prends. Mais ceux qui demandaient chaque soir avec avidité des sandwichs au boeuf, à réchauffer, mais qui ne veulent rien d'autre m'intriguaient. N'ont-ils pas vraiment faim ? Un sandwich c'est presque l'équivalent d'un repas, pas une quantité négligeable ou un apéritif dispensable. Et s'ils demandent à le chauffer c'est qu'ils veulent le manger immédiatement et non l’emporter comme certains font.

Je découvris bientôt la solution de ce mystère : ils jettent salade, assaisonnement et pain, ne gardant que la viande et ils l'ajoutent aux pâtes ou au riz servi ce jour, comme agrément. Pas bête, mais sacrément chiant vis-à-vis de ceux qui auraient pu vouloir le sandwich en entier ou qui par exemple n’en peuvent pas emporter parce qu’il ne reste ensuite, après ces précieux, que du porc…

Aucune compassion pour ceux qui n’ont apparemment pas envie de s'exprimer correctement sur leurs désirs, et demandent simplement "show me", "montre-moi", on doit ensuite ouvrir et montrer le contenu de douze sandwichs jusqu'à ce qu'ils daignent en accepter un comme pitance, ou, qu'au terme de cette danse, hochent dédaigneusement la tête et tout ça pour rien.

Certains usagers ont un souci avec le concept de quantité ou de finitude d'ailleurs. On donne le dernier sandwich au poulet à qui les précédait. Ils veulent la même chose. On leur dit qu'il n'y en a plus. MAIS LE TYPE AVANT MOI IL EN A EU UN. Parce que c'était le dernier. DONNEZ M'EN UN. On ne peut physiquement pas. VOUS ÊTES RACISTES.

Durim ricana et passa au suivant. Mais qui sait ? Peut-être les structures de domination sont telles qu'on a inconsciemment compté dans la file le nombre de sandwich au poulet qu'il faudrait concéder juste pour opprimer l'en-cas de ce monsieur en particulier.

Pendant ce temps y'a 50 personnes derrière qui attendent.

Et pas un caprice pour rattraper l'autre.

Après que j'aie tenté de convaincre un musulman en anglais que la mousse de canard ne contenait pas de porc, il hésita longuement, demanda à voir plusieurs des autres sandwichs (il ne restait que du jambon, du jambon de dinde, du salami, bref que des chairs suspicieuses), puis décida finalement qu'il ne pouvait pas faire confiance à ces mixtures rosâtres.

Agacée par le va-et-vient et mes tentatives infructueuses de suppléer à son appétit la récipiendaire suivante, qui le zyeutait hargneuse, lâcha ce cri du coeur : "Mais vous savez, les musulmans, ils sont pas meilleurs que nous ! Toujours à faire des manières !"

Et après, en bonne Suissesse ayant assimilé une morale calvino-luthéro-ascétique, elle accepta sans broncher le premier sandwich qu'on lui donne, histoire de montrer sa supériorité ? Non, elle me casse le cul pendant 10 minutes parce qu'elle veut du JAMBON DE PARME et que je sais pas à quoi ça ressemble bordel, tiens du jambon cru, non c'est pas ça, tiens, non ça c’est pas de Parme, ad libidem. Également cette autre dame qui prit trois fois des sandwichs au saumon le premier janvier. Certes, on en avait largement assez, et "vous m'en voulez pas je mange que l'intérieur", dit-elle en remisant le pain dans une poubelle à proximité.

Oui, je vous en veux un peu, j'ai fait ces sandwichs, putain. (pas d'invendus le 1er janvier au soir, férié, on doit donc faire nous même les en-cas) Et j’aurais préféré qu’ils aillent à qui les consommerait, pas qu’on jette le pain.

Il y en a bien sûr qui n'en ont rien à foutre, qui ont très faim, qui acceptent tout, qui sont extrêmement reconnaissants des longueurs auxquelles on va pour tenter de plaire à leurs préférences.

Mais c'est la soupe populaire, sangdieu, à l'origine c'était de la soupe et du pain. Tant mieux que ça se soit amélioré, mais c'est extrêmement dérangeant que 90% des efforts et problèmes viennent de ce que monsieur et madame sont absolument intransigeant sur le parfum de leur tartelette ou l'assaisonnement du pâté de leur sandwich, sans aucun égards pour les suivants.

Pourquoi est-ce que je n’ai pas de compassion ? Pourquoi est-ce que je les traite comme des louveteaux capricieux ? Biaisé comme une flûte, je considère, intérieurement, que si ça va pour moi, ça devrait aller pour tous, terrible travers. Car je vis chauffé et nourri. Les gens défilent devant moi, l’étudiant à la vie si confortable que tous les futurs qu’il imagine pour lui le mènent à des professions misérables, qui hésite quant à quelle sucrerie intellectuelle se vouer : philosophie, étude des religions ou bande dessinée ? Ils défilent et me voilà, rechignant intérieurement quand ils font des manières, alors qu’ils ont vécu des choses que je ne peux imaginer, qu’ils ont perdu des choses dont l’absence me détruirait, tendant des mains abîmées, tremblantes, voire amputées.

Et si j’ai effectivement un problème de compassion, je pense qu’on devrait faire le bien indépendamment de nos émotions ou de notre humeur, parce qu’elles fluctuent beaucoup trop pour baser ma moralité.

Alors ma foi je continue.


Licences et libéralisme

Tous mangèrent et furent rassasiés, et on emporta douze paniers pleins des morceaux qui restaient. (Mathieu 14.20)

Les responsables de l’établissement me confiaient que si le soutien de la ville pourrait être un peu augmenté, il était tout de même heureux que la Soupe ne soit pas directement gérée par l’Etat. Il y a fort à parier que pareille étatisation aboutirait à des standards d’hygiène bien supérieur. L’approvisionnement pourrait être contesté (produits périmés ?) tout comme le service. On porte des gants, mais on est bien les seuls. Le père Claude, boulanger donnant ses invendus, s’était présenté devant nous pour une assiette. Alors que je mettais des gants, il s’était exclamé à mon encontre “tu crois que le boulanger il a mis des gants pour pêtrir la pâte ?” et effectivement, on n’en sait rien. Peut-être que les employés de Manor qui transmettent leurs salades à la Soupe s’amusent à éjaculer dedans avant, on n’en saurait rien, tout le système fonctionne sur tellement de confiance.

Le fait est que les législations étatiques ne semblent justifiées qu’aux gens en bloc. Les foules semblent accepter de multiples règles dans leur peur d’elles-mêmes, mais prenez les gens individuellement et ils trouveront tout règlement stupide.

(Parenthèse : ça s’est profondément fait sentir dans les milieux scouts d’ailleurs. On est toujours tendus entre la roublardise aventureuse voire je-m’en-foutiste et le besoin évident de sécurité.)

Qu’on dise à d’honnêtes quinquagénaires que l’on n’a pas le droit de dormir dans notre cabane parce qu’on n’a pas d’escalier externe au deuxième étage, qu’on n’a pas le droit d’aller se baigner dans le lac avec nos gosses parce qu’on n’a pas de brevet de secouriste (le truc qui coûte 300 boules et 20h de cours), que faire des tyroliennes devient difficile, on reçoit des soupirs exaspérés, ahlala, notre époque obsédée par la sécurité, mais n’importe quoi, de mon temps on allait tous au lac et on avait 4 ans, et pis au pire, en cas d’incendie, vous sautez sur le talus, y’a qu’un étage…

Fort à parier que si c’était leur gosse qui se viandait d'une tyrolienne ou simplement d’une falaise, ils ne diraient rien quand le chef serait condamné ensuite à 300 jours amende à 120 francs. [bis]

Après coup on cherche les licences et les diplômes. As-tu bien fait ta licence A Jeunesse&Sport ? Y avait-il le bon nombre de chefs sur le camp ? Le dossier de camp avait-il bien prévu qu’on mangerait la bonne quantité de légumes à midi ? Tout était-il sécurisé dans la mesure du prévisible ? Peut-être. Au final un mousqueton en aluminium aura cédé. On sera pourtant bien content quand on démontrera que la procédure x ou y peu importe son degré de causalité sur l’accident, a été mal respectée. Après Oetwi, un ami me confia que ça devait être des branquignoles, une photo montrant une chaîne tendue directement sur un arbre, ce qui tend à lourdement abîmer ces végétaux. Haha ! On a déniché le coupable, on peut recommencer à prétendre nos institutions efficace, la mort ne frappant pas au hasard, mais bien les impies qui ont oublié de protéger les arbres, ce qui a bien entendu causé l’accident.

J’ai donc l’impression qu’il est heureux que pareilles institutions n’aient pas encore été investies de la mesquinerie bureaucratique qui accompagne l’encadrement étatique. Du genre, vous demandez à l’Ecole d’aider votre gamin qui a un problème de coordination (apraxie) et vous vous retrouvez accusé de l’avoir aggressé sexuellement, puisque ces troubles sont pris comme des compulsions masturbatoires. Il y a fort à parier que l’Etat chargé de faire tourner la Soupe, dans un grand désir de pureté finirait par la fermer parce que non mais ho l’hygiène, vaut mieux ne pas donner de nourriture que prendre le risque de rendre des gens malades. Peut-être qu’on aurait même un scandale de Salmonellose bien au carré dans les journaux, avec des démissions et tout avant le rideau, et après les gens pourraient s’en retourner à leur confort.

Ce ne serait qu’une application de plus de la croyance démesurée dans le pouvoir des bonnes intentions. Les prisons sont mauvaises. Donc ne construisons plus de prisons ! Pourtant les sentences continuent de frapper, et du coup les prisons sont bondées, et encore pire.

Certes, beaucoup de gens méritent mieux que la Soupe, mais le réclamer sans plausible remplacement, c’est mesquin.

Et puis comme disait un des responsables, on reçoit généralement des gens qui ont un système immunitaire solide.
Dormir dehors confère pareille qualité, ou plutôt, tue ceux qui ne l’ont pas.

Autre chose sur le libéralisme : on peut bien le critiquer pour ses problèmes de répartition des ressources, mais je crois qu’en terme d’approvisionnement il se débrouille pas mal, il déborde même un peu. Certes, le problème de l’appariement reste : certains n’ont pas les moyens de se payer ces nourritures. Mais ma foi, quand on produit, il est pratiquement impossible de prévoir la quantité parfaite de nourriture pour un temps donné, soit on ne produit pas assez, soit on produit trop. Entre pénurie et surproduction, si on souhaite un minimum de prospérité et, trivialement, que les surplus puissent alimenter la Soupe, on choisit un minimum de surproduction.

C’est précisément parce que les ressources sont affreusement mal réparties, qu’on fait beaucoup plus de pains au chocolat ou de sandwiches que n’en mangent les Lausannois que cette institution peut exister et en redistribuer le fruit au bord de la pourriture.

Bien sûr, cela demande la complaisance des marchands, qui tels le Père Claude donnent le fruit de leur travail, plutôt que la poubelle-javel contre les renards-clochards qui erreraient dans le coin comme font certains supermarchés suisses bien connus, et qui cherchent par après la rédemption via quelque simonie.

Maintenant que les sacs poubelle sont taxés, je suppose que ça coûte moins cher d’être généreux et surtout je pense qu’il convient de rappeler que c’est une forme d’aide palliative, certes relativement efficace, mais intrinsèquement liée à l’économie qui a en premier lieu créé la situation qu’elle veut résoudre.
(enfin, pas mal d’usagers seraient sans doute plus autonomes économiquement si on arrêtait cinq minutes de rajouter des entraves à l’emploi pour les étrangers aussi Oh oui des quotas, on avait besoin de ça)

Et dans une économie centralisée, en général on doit aussi payer pour sa bouffe, sauf qu’en plus on se fade des pénuries régulièrement. [bis]

Liberalités et licence

The black brothers began to pass out food. They'd brought slab of hard salt beef, dried cod, dried beans, turnips, carrots, sacks of barley meal and wheathen floor, pickled eggs, barrels of onions and apple.
"You can have an onion or an apple" Jon heard Hairy Hal tell one woman. "But not both. You got to pick."
The woman did not seem to understand. "I need two of each. One of each for me, t'others for my boy. He's sick, but an apple will set him right."
Hal shook his head. "He has to come and pick his own apple. Or his onion. Not both. Same as you. Now is it an apple or an onion ? Be quick about it, now, there's more behind you.
"An apple" she said, and he gave her one, an old dried thing, small and withered.
"Move along, woman, shouted a man three places back. "It's cold out here."
The woman paid to the shout no mind. "Another apple," she said to Hairy Hal. "For my son. Please. This one is too little."
Hal looked to Jon. Jon shooked his head. They would be out of apples soon enough. If they started giving two to everyone who wanted two, the latecomers would get none. (George R. R. Martin, A Dance With Dragons, pp. 315-6)
Un des problèmes à être là c’est que souvent on y est pour aider des gens, et que chaque récipiendaire a le potentiel de nous apitoyer infiniment.

C'est un problème simple : on ne peut pas servir tout le monde parfaitement, alors on envoie chier des gens. Pourquoi ne pas tout mettre en libre-service ? Parce qu'à chaque fois qu'on le fait, les trois premiers arrachent 20 croissants chacun et y'a plus rien pour le 10ème, ce n'est clairement pas une répartition optimale. Typiquement, on sert toujours moins de pâtes qu'ils ne voudraient, pour la simple raison qu'ils arrivent affamés et tendent à surestimer leur capacité stomacale. Par contre il y a un deuxième service, sans problème, pour qui a encore faim.

C'est l'effet Tetris. Dans le feu de l'action, trouver une solution parfaite nuit à tout le monde et à la file d'attente. Tu voulais du pain blanc avec des noix, MAIS de moins de 800gr. ? Tant pis. Le mieux est l'ennemi du bien.

Mais on fait tout ce qu'on peut pour satisfaire les désirs présentés.

Les gens demandent plus.

La mesquinerie est courante : on décrie souvent l'appétit illimité des pauvres, ces sales profiteurs.
Je devais avoir 12 ans, un ami me mettait en garde contre une de ses connaissances, de par ses talents de manipulations : "Ah mais lui tu le connais pas. Des crevards, y'en a, tu leur tend le doigt, ils te prennent la main, tu leur tend la main, ils te prennent le bras. Mais lui, lui, tu lui tend le doigt, il te prend la jambe."
En arrivant à la Soupe je m'étais dit que c'était un mode de pensée nocif, et forcément quand on est là, et qu'on a des trucs à donner on se dit "shit let's be Santa" et on joue au roi du pétrole, jusqu'à ce qu'en fin de soirée, il n'y ait plus de croissants.
Certains m'ont dit qu'il n'y avait qu'à mettre la bouffe en libre-service. Je doute qu'on aboutisse à beaucoup, si on excepte des batailles de couteau de cette façon. Tous les gens qui viennent se servir ont généralement un rapport assez à cran avec la nourriture, on s'en doute, ils sont souvent attendu l'ouverture dehors dans le froid, fait la file pendant une demi-heure en salivant et ont donc les crocs.
Cependant si on leur servait à tous la quantité de nourriture qu'ils désirent, on n'en a simplement pas assez pour tous, pour la simple raison qu'ils se rassasient plus tôt qu'ils pensaient, et finissent par jeter le surplus. Tant pis pour le suivant. Parce qu'ils n'ont pas envie de refaire la queue ou simplement peur de manquer, ils prennent toujours plus. J'ai vu certaines personnes engranger des quantités de pain phénoménales, qu'il ne me semblait pas possible de consommer dans un délai normal, même pour une dizaine de personne, en même temps tant mieux, on a généralement beaucoup trop de pain (ou plus exactement, tout le monde veut des baguettes parisienne ou de la tresse).
Du coup on donne des portions plus petites. On rationne. Parfois on s'en écarte, donnant un coup d'oeil alentours, pour voir si cet instinct généreux ne nous sera pas imputé, mais le fait est qu'on donne de petites portions, tout en offrant un deuxième voire troisième service pour les plus affamés. Les desserts et les sandwichs sont limités par contre.
Parfois, on a vraiment trop, et avant la fermeture, on distribue croissants et desserts ou sandwichs, en posant une caisse sur le comptoir. Le premier précipité se saisit de tout ce qu'il peut porter, et après lui le Déluge. Ce n'est vraiment pas un mode de distribution optimal.
Donc en disant cela, ne propage-je pas le cliché classiste du pauvre avide et insatiable ? Peut-être mais je ne le pense pas foncièrement infondé.
Ces attitudes ne sont pas des caprices, ce sont des stratégies de survie. Ce que nous sommes prompts à taxer d'égoïsme, c'est souvent le seul moyen pour ces gens de saisir des opportunités. La civilité n'a cours qu'entre gens assurés de leur rapport au monde continu.
On observe aussi des gens très civils, patients, parcimonieux, mais c'est bien simple, il n'y a pas qu'une seule pauvreté, et pas qu'une seule réaction à celle-ci. Simplement, plutôt que de prétendre que tout irait bien en self-service parce que les pauvres ils sont tous gentils, je préfère rappeler que ces empressements sont normaux, et que les usagers ont entre eux l'indulgence que confère l'empathie, tâchons de les imiter.

La charité sacrifice

"A fair bargain leaves both sides unhappy" (G.R.R. Martin, ADWD, p. 816)
Est-ce vraiment de la charité ? Quand la vie vous met entre les mains le pouvoir d’améliorer sans efforts le quotidien de son prochain, est-ce de la charité de concéder cela d’un geste de main ? Les commerces donnant leurs excédents, les bénévoles transvasant la nourriture, aucun de ces êtres ne fait des efforts exceptionnels, ça devrait être normal, tous ont leur protocole à suivre, la charité a ici été décomposée en de multiples petites corvées. En définitive, cela aide, une chose à la fois, sans exploits, mais au fond de nous ne nous semble-t-il pas que la charité doit être plus que ça ?

Quand j’avais 12 ans je me suis fait attraper à voler de la bière, audace doublement condamnable. Le négociant, sachant que j’habite dans le quartier, plutôt que de convoquer la police comme il serait de coutume, me dit simplement d’aller quérir ma mère. Il lui expliqua sa clémence, et ma mère ne manqua pas de me réprimander. Enfin, pas beaucoup étonnamment, je soupçonne que mes parents concevaient toujours une joie secrète à chacune de mes frasques, de même que ma sœur cadette, non seulement parce que ça leur révélait les dessous de ma vie, gardée majoritairement secrète, mais aussi parce que ça leur permettait d’affirmer leur utilité, étant manifeste que malgré nos bonnes voire très bonnes notes à l’école, nous avions besoin d’eux pour nous remettre sur le droit chemin. Mon parcours fut encore cahoteux en tant que EHP, i.e. “surdoué”, ma sœur, elle, l’Hermione de la famille n’eut même pas ces accidents, elle se contenta d’enchaîner le bons résultats, ayant pour loisir la lecture et le tricot, ayant montré un désintérêt profond pour les drogues, alcool et tabac compris, et la plupart des interactions sociales festives de son âge.

C’est tellement insupportable, heureusement qu’il y a mon frère encore cadet pour faire crasse sur crasse en écoutant du rap.

Mais bref, le responsable du magasin se retint de lâcher sur moi les chiens de l’autorité, et tel Jean Valjean recevant des candélabres, cela me fit avoir extrêmement honte de moi-même. Aujourd’hui encore, quand je ne ferais qu’envisager de mettre la main sur ce qui ne m’est pas offert, ce souvenir vient malaiser le fantasme. S’il n’était pas normal de dénoncer les vols à la justice, le geste n’aurait pas le même impact.

Le pouvoir ce n’est pas d’accomplir les tâches qu’on nous prescrit , le pouvoir, c’est de pouvoir s’en écarter. Il réside dans l’exception.

De même il semble que la charité se définisse spontanément en ce qu’elle dépasse l’automatique, qu’elle enfreint le protocole.

Vient ensuite la question évidente : cette notion de charité n’est-elle pas immorale ?
Je veux dire, si on admet qu’une institution agençant des zombies fatigués dans mon genre, sans espoir sur la nature humaine et sociale, améliore néanmoins le monde mais qu’on la dénigre parce que quand même si ça pouvait être un sacrifice héroïque et émouvant, ce serait mieux, est-ce qu’on n’est pas immoral ? Est-ce qu’on ne crache pas sur un meilleur monde, simplement pour des raisons esthétiques, au fond, pour rendre le monde plus dramatique ?
Peut-être est-ce pour ça que ça me blase : je ne fais pas grande différence. Si je décide de me faire porter pâle quand vient le vendredi soir, les bénévoles restant se répartiront la charge de travail. Je ne fais pas une différence majeure. Le service sera moins efficace, la file d’attente plus longue et sans doute le staff plus fatigué, mais dans l’ensemble le résultat sera à peine différent.
Une étude a montré que certaines gens étaient offusquées que certains veuillent tirer un bénéfice personnel d'une entreprise de charité, peu importe à quel point elle réussit, ils voudraient que celle-ci soit parfaitement désintéressée. C'est instinctif.
Autrement dit, vendre des beignets, c'est honnête, si tu deviens billionnaire tant mieux, le monde aura plus de beignets, des gens auront des emplois de merde dans tes usines à beignets, mais malgré tout on se dira que tu n'es qu'un de ces vils capitalistes usuels. En revanche, si tu as le malheur de faire de l'humanitaire, par exemple, et de toucher le moindre centime pour toi, tu es un salaud qui exploite la générosité des gens pour faire son beurre. Pourtant, tout le monde sera d'accord qu'un type qui s'est enrichi en fournissant de l'eau potable à des populations défavorisées vaut mieux qu'un type qui s'enrichit en vendant des beignets, en terme d'amélioration apportée au monde.
Néanmoins, peut-être parce qu'on voudrait simplement que les ONG transmutent nos déniers en bonnes actions sans intermédiaires, mais d'où est-ce que ça vient ?
Je suppose que ça vient d'une morale centrée sur l'intention plus que le résultat, d'une part, et de l'autre de notre perception de l'argent.
Une bonne action, faite pour de l'argent apparaît pervertie, parce qu'être vénal, c'est mal. Ainsi entend-on parler des vils artistes qui devraient accepter de se faire pirater parce qu'ils font de l'art pour l'art, et dans d'autres domaines, la prostitution et la vente d'organes.
Certes il faut séparer la critique "La vente de services sexuels/organes, en l'état actuel de clandestinité est extrêmement dommageable aux gens très pauvres qui font ça parce qu'ils n'ont pas d'autres alternatives" et la critique "vendre un organe/faire l'amour pour de l'argent, c'est essentiellement mal". Il y a une critique de circonstance et une d'essence. On peut tout à fait soutenir que la prostitution, en principe, doit être tolérée, mais aussi que le monde n'est pas fait de principes et que cette pratique a des effets délétères.
Est-ce que l'interdiction résorbe ces effets ? C'est une autre question, mais probablement non.

Agonistique du don

Sartre disait que la générosité était une “rage de donner”.
Je ne sais pas trop dans quel contexte, probablement pour justifier son flegme, mais Sartre me gonfle. J’ai rien contre ses idées, mais si je pouvais les télécharger directement en mon esprit sans passer par le supplice de devoir lire ses livres, ce serait un progrès apprécié.

Il n’empêche que le don en tant qu’action offensive, voire violente, a été étudié longuement, au moins depuis l’Essai sur le Don de Marcel Mauss.

Saladin et Richard Coeur de Lion avaient une relation semblable. Déjà ils se foutaient pas mal sur la gueule, mais plusieurs récits attestent d’une sorte de compétition chevaleresque de générosité.
Quand Richard fut blessé, Saladin offrit le service de son médecin personnel, Moïse Maïmonide ; à Arsuf, quand Richard perdit son cheval, Saladin lui en envoya deux en remplacement.
Comme Charlemagne et quelque Suleyman qui s’envoient des éléphants histoire de montrer c’est qui le patron, on peut oppresser par le don. On signifie sa supériorité, on montre qu’on est tellement bien loti qu’on peut même bazarder à la ronde ses ressources. Les deux soeurs de ma mère ont toujours vécu une existence plus précaire, ne serait-ce que de par la séparation d'avec leurs conjoints quand mes parents sont encore mariés, pour autant, chaque Noël, elles investissaient dans des cadeaux disproportionnés, comme pour braver leur finances labiles.
Et c’est peut-être une des raisons qui me fait aller à la Soupe.
Peut-être est-ce pour ça que la clémence du tenancier sus-cité me laissa un parfum de honte : en me faisant une faveur je me sentais immédiatement redevable ? Est-ce pour ça que je suis si vite agacé en donnant, je m'attends automatiquement à de la gratitude ?

La barrière

La frontière entre usagers et bénévoles est parfois maigre.
Une bonne part de ces derniers a commencé par faire partie de ces premiers, puis un jour ils aidèrent à transbahuter les caisses de bouffe hors du camion, puis à balayer, etc. 
Il y a effectivement trafic de bons procédés. Les bénévoles ne sont pas censés tirer avantage de leur position, mais rien qu'en étant là avant l'ouverture des portes, ils peuvent piocher dans la nourriture à leur convenance, mais aussi se réserver 10 baguettes de pain, on ne dira (presque) rien, et bien sûr favoriser l'un ou l'autre récipiendaire, suivant qu'ils le connaissent, ou qu'ils partagent avec lui la langue, par exemple.
Je fais des études de lettres, de la bande dessinée, de la radio amateur, médiocre sur tous plans pour l’heure. Aucune de ces pistes ne me garantit un revenu, une carrière agréable ou même un public
Est-ce qu’aller donner de ma personne à la Soupe Populaire n’est un moyen de garantir que je suis de ce côté de la barrière et pas de l’autre ? Est-ce que c'est me donner une excuse pour découvrir ce milieu, ce filet de sécurité ? Un pied dans les sandwiches gratuits mais sans abandonner sa dignité : tout de même, je suis là pour aider. J'ai le luxe de donner de mon temps.
Est-ce que je le fais pour mieux marquer la barrière, ou pour mieux la franchir, le cas échéant ?

Foi, espérance et charité.

Les trois vertus théologales, s'ajoutant aux quatre cardinales.
Je crois que le terme de charité est profondément marqué dans notre langage par son usage chrétien, on imagine immédiatement l'aumône, et bien sûr, le rapport de ces trois vertus à la fin des temps, foi et espérance étant fortement liées à (et rendues caduques par) l'avènement du royaume de Dieu. Si le trône de Dieu fend les cieux, foi et espérance n'ont plus vraiment de sens, et la charité non plus.
Mais la charité est la seule vertu qui m'a semblé indépendante et qui n'était pas gorgée de mystères. Elle se transpose bien dans un autre système, si on veut simplement améliorer le monde suivant les critères x ou y.
Mais foi et espérance aussi bien : rester convaincu qu'il faut améliorer le monde, espérer de toute force que je suis en train de le faire et être toujours plus gentil que nécessaire.

lundi 24 mars 2014

Forge

Une forge à charbon de bois, avec un sèche-cheveux, raccordé à un pied de table pour faire la soufflerie. Ca marche très bien, d'abord.
Je voulais balancer plein de photos, mais ça marche pas.
Là, c'est un éclaireur de la troupe Durandal, 12 ans, surnommé Hérisson. Bientôt j'aurai les photos des couteaux de tous.

Sinon le couteau que j'ai offert à Zoé :


Prises juste après le revenu, traitement thermique qui doit suivre la forge, pour rendre le métal moins rigide et moins cassant, je crois, je suis pas un pro, je fais ce qu'on me dit chef.
Le côté mordorant-violacé disparait peu à peu à mesure que la lame retrouve sa température normale, c'est assez fou. La seule autre fois où j'avais forgé un couteau je m'étais retrouvé avec un revenu jaune paille et c'est tout.
Sinon le fourreau et le manche, mais Zoé n'aime pas la cordelette rouge et optera sans doute pour du vert :


jeudi 13 mars 2014

"La liberté, pas l'anarchie" pensées sur les Libres Enfants de Summerhill de A. S. Neill


Un des conseils les plus précieux qu'il me fut donné en cours d’histoire des religions c’est qu’il faut se méfier des modèles voraces, qui englobent absolument tout et l’expliquent. Il est simplement improbable qu’un modèle unique parvienne à expliquer au moyen d’une seule causalité la totalité de la variation du phénomène religieux.
Le fait est que ces modèles recueillent le plus de publicité et de lauriers. On les baptise «systèmes» de par leur complétude, on chie sur ceux qui veulent simplement étudier des choses au cas par cas, blâmant leur mentalité de petit chimiste. Non ! L’humain n’est pas fait que d’expériences séparées ! Il y a une nature humaine au-delà, un modèle secret et transcendant dont nous devons percer les mystères.
En histoire des religions on trouve ainsi Frayer, Mircea Eliade et bien sûr, j'en parlerai puisque c'est la saison du freudisme débile, Joseph Campbell.
Freud est dans ce cas. Il fait un usage fréquent de logique circulaire ou simplement de raisonnement indémontrables, et par conséquent irréfutables. Quelle ne fut pas ma peine dès lors de découvrir que l’école de Summerhill, bien connue pour son aspect libertaire, était en fait nourrie jusqu’à la moelle de vulgate freudienne !
Petit rappel : l’école de Summerhill est une expérience visant à laisser aux enfants le plus de liberté possible. La présence aux cours est facultative, ne viennent que s’ils sont intéressés. Il s’agit de tenter de sortir la contrainte de l’éducation. L’intention semble louable.
Toutes les références sont faites conformément à la pagination de


Les Libres Enfants de Summerhill
par
A. S. Neill
Traduction de l'anglais par M. Laguilhomie.
François Maspero, 1980 [1960]


Nicolas Bouvier parlait du "virus pédagogique" des Helvètes, et effectivement, on semble accueillir les pupilles étrange(r)s, tels Kim Jong-Un, et j'inclurais, infecté, quelques commentaires issus de mon expérience en tant que chef louveteau(janvier-décembre 2013).

De la nuisance des adultes-dieux

"La voix du Père que l'enfant a entendue à l'âge de cinq ans est la voix de Dieu tout-puissant." (p.201)
Au commencement de la réflexion, plusieurs principes intéressants.

Par exemple, le fait est que si un adulte réprimande un enfant et tente de lui inculquer un principe, il risque de lui faire beaucoup plus de mal que si l’enfant l’avait appris de lui-même au contact du monde, et le vœu n’en vaut pas forcément la chandelle : on force un gosse à se laver les mains. Il refoule son envie d’être sale, et pouf, dix ans plus tard, il est scatophile.
«Sous la férule de l’adulte, l’enfant devient haineux. Comme il ne peut exprimer sa haine aux adultes impunément, il se venge sur les plus faibles ou les plus petits que lui.» (p. 57)
Le père et la mère ayant un ascendant sans pareil sur l'enfant, véritables dieux vivants de le jargon des mauvais psychologues – je doute qu'un enfant capable de penser le concept de Dieu y voie la semblance de ses parents – chacune de leur brimade signifiera beaucoup plus que si elle venait d'un inconnu, ou d'un autre enfant. Jusque-là rien de particulier.


Commandement et refoulement

Mais alors, vous exclamez-vous, comment inculquer à un gosse le respect des autres si quand on lui dit "respecte les autres" ça le pousse à ne pas les respecter ? Il ne faut pas l'inculquer, dit Neill. Parce que si vous essayez de le faire, il va refouler ses pulsions malsaines et elles vont ressortir pires. Il faut laisser l’enfant devenir bon naturellement, position infâme de rousseauisme.
«Les manières ne peuvent pas s’enseigner car elles ont leur siège dans l’inconscient.»(p.174)
«Je crois que c’est l’instruction morale qui rend l’enfant mauvais. J’ai découvert que quand je démolissais l’instruction que l’enfant avait reçue, il devenait bon.» (p. 222)
«Ma longue expérience des enfants m’a convaincu qu’il est absolument inutile d’enseigner à l’enfant comment il doit se conduire. Il apprend en temps voulu ce qui est bien et ce qui est mal, à condition qu’on n’exerce aucune pression.» (p.225)
L’enfant est une toupie qu’il ne s’agirait pas d’effleurer.

En outre, puisque son modèle est total (généralement, un abruti dit totalitaire), il imagine que la psyché est seule source du vol :
L’adolescent qui cambriole une maison est conscient qu’il désire acquérir de l’argent ou des biens matériels, mais il ne connaît pas le mobile profond qui le pousse à les acquérir de cette façon plutôt que de la façon sociale qui consiste à les gagner. Ce mobile est enseveli et c’est pourquoi les remontrances et les punitions ne peuvent le guérir […] (p.259)
Personne ne vole par nécessité, sans doute.

La seule manière de remédier à une pulsion, c'est d'y céder

Mais alors comment faire pour les guérir, alors ? Aller dans leur sens !
C’est pourquoi les sermons de la religion ne le touchent pas profondément. Mais si, un soir le curé partait avec lui pour cambrioler, un tel acte entraînerait la dissolution de la haine du moi qui est la cause de la conduite antisociale. Ce geste de solidarité amènerait l’adolescent à réviser son attitude. La guérison de plus d’un jeune voleur a commencé lorsque je l’ai accompagné pour aller voler les poules du voisin ou lorsque je l’ai aidé à barboter dans la petite caisse de l’école. L’action atteint l’inconscient où les mots n’ont aucun effet. C’est pourquoi l’amour et l’approbation guérissent souvent un enfant de ses problèmes. (ibid.)
En gros, quand un de mes louveteaux tirait les cheveux d’une louvette, j’aurai dû aller dans son sens ! J’aurais dû aller persécuter ces filles avec lui, histoire de briser sa «haine du moi» ! Mais quel tas de conneries, et si Neill est réputé pour aller casser des carreaux avec les nouveaux arrivants de l’école, je crois qu’il attribue une puissance trop profonde à ces actions. Les adultes qui traitent avec les enfants sur un pied d’égalité ont certes de grandes chances d’avoir leur sympathie, et donc d’être plus réceptifs à leur conseils, moins effrayés de leurs réprimandes. On le remarque aux scouts, souvent le défouloir des enfants, loin de leurs parents. R. et M. embêtaient ainsi Y., louvette de son état, jusqu'à la porter à une fureur extrême. Y. c'est un peu Calvin de Calvin&Hobbes en fille, qui aime mariner dans des flaque de boue en en lançant partout, qui vit un peu dans son monde, qui a une voix brisée à force de crier, qui mordait les gens en se prenant pour un raptor. Mais elle ne vint pas se plaindre de ce que les deux autres, plus âgés, la harcelaient. Elle prit sur elle de saisir une grosse branche et de courir après les deux plaisantins pour les rosser. Quoique je fus tenté de laisser Y. exprimer ses sentiments, je tentai de la décourager, lui ôtant sa branche, afin qu'elle ne crève pas les yeux desdits. Une autre louvette essayait d'apaiser ses pulsions meurtrières, mais elle était inflexible : elle voulait leur cogner dessus.
Elle partit bouder. Et quitta d'ailleurs la meute. Je ne crois pas qu'elle y soit revenue.
R. et M. y sont par contre toujours, ces petits cons.
Peut-être que j'aurais dû les tabasser avec Y, afin de dissoudre sa haine du moi ? Qui sait, peut-être qu'elle serait restée.

Avoir une forme d’autorité moins contraignante, moins puissante aussi, aide à cadrer les gens. Si les enfants sont loins de leurs parents et s'ils savent qu'on n’a qu’une autorité relative sur eux, qu’on ne caftera pas, etc. ils seront donc forcément plus réceptifs. Mais c'est un argument pour les camps scouts (#personalbranlinge) pas forcément pour l'école, de façon permanente, parce qu'il me semble que cette sorte de chose est plus dure à maintenir en un foyer avec un enfant que dans une ruche telle que Summerhill.
Maintenant je doute que la malfaisance s’éteigne d’elle-même sous les poutous. Il avoue :
«Je ne dis pas que l’amour guérira un cas de claustrophobie ou un cas de sadisme marqué mais généralement il guérit presque tous les jeunes voleurs, les jeunes menteurs et les jeunes destructeurs.» (ibid.)
Le problème c’est qu’un enfant qui en embête un autre, qui le cogne, qui le harcèle ce n’est pas un cas de «sadisme marqué» pour nos contemporains. La plupart des gens l’imaginent propre à l’enfance, et inévitable.
Neill ne semble parler que des actes antisociaux des enfants qui impactent la société adulte (mensonges, vols, destruction de biens) sans doute parce que ce sont les seuls qui gênent et que les gosses se martyrisant parmi n’est pas si grave.
«Nous avons eu un professeur, une femme, qui était très susceptible et les filles la taquinaient toujours. Elles ne pouvaient taquiner personne d’autre puisqu’elles n’obtenaient de réaction de personne d’autre. On ne peut taquiner que ceux qui se drapent dans leur dignité.» (p.34)
Et quand je me faisais emmerder à l’école on me disait de pas réagir et que ça passerait. Mais quelle morale de connard satisfait. Passants, abandonnez toute dignité, sinon oulalah vous risquez de traumatiser les enfants.
Si un gamin chope un complexe d’une engueulade résultant de ce qu’il nuisait aux autres, tant pis pour sa gueule, j’ai envie de dire. Je préfère prendre le risque de «refouler» les pulsions violentes d’un bully que de laisser s’installer un traumatisme plus évident et certain chez ses victimes.

Vaudou freudien

Il n'y a pas seulement croyance dans une nature humaine bonne, mais dans une nature humaine pratiquement omnisciente.
«Quand les enfants ont un régime équilibré, les bonbons qu’ils achètent avec leur argent de poche ne leur font pas de mal. Les enfants aiment les bonbons parce que leur corps a besoin de sucre et on doit leur en donner.» (p.163)
Je n’y connais pas grand chose en nutrition, je suis le Socrate des régimes, mais je suis à peu près certain que les bonbons n’ont absolument aucun intérêt nutritionnel.
"Un autre cas insoluble fut celui de la petite Florence. Elle était illégitime et ne le savait pas. L'expérience m'a démontré que tout enfant illégitime sait inconsciemment qu'il l'est." (p. 50)

Voilà.
Sinon bien sûr, l'hagiographie freudienne habituelle : on évoque la cause d'un trouble mental, le traumatisme initial et pouf, ça guérit.
Il répète énormément aux gosses que la masturbation c'est bien et d'où viennent les enfants.
Ainsi l'interdit de la masturbation avait créé un pyromane (p. 199) un gosse détestable (p. 201) une petite fille qui voulait "se pelotonner" mais qu'on lui empêchait de le faire en classe (p.202,surprenant)
Et bien sûr le moment que je rêve de voir joué par Tom Hanks, dans le rôle du thérapeute, je vois déjà le garçon blond ronchon en salopette, les pupitres martelés par les ans, avec encore les réceptacles à encriers – mais plus les encriers ; le tout baigné dans la lumière de la fin d'après-midi, irisant les cheveux de Tom Hanks d'une crête blanche, les poussières dansant dans la salle de classe vide.
Une semaine après l'arrivée de Billie, la montre en or d'un membre du personnel disparut.
Je demandai à la surveillante si elle avait vu quelque indice.
"J'ai vu Billie avec les pièces d'une montre", dit-elle. "Quand je lui ai demandé où il les a trouvées il m'a répondu qu'il les avait trouvées chez lui, dans un grand trou dans le jardin."
Je savais que Billie mettait dans sa malle fermée à clé tout ce qui lui appartenait. J'essayais la serrure avec une de mes clés [LYMF: putain avoue que tu sais crocheter] et réussis à ouvrir la malle. J'y trouvai des morceaux de la montre en or qui, apparemment, avait été ouverte avec un marteau et des ciseaux. Je refermai la malle et appelai Billie.
"As-tu vu la montre de monsieur Anderson ?", demandai-je.
Il leva vers moi de grands yeux innocents. "Non", dit-il, et il ajouta "Quelle montre ?"
Je le regardai pendant un moment [LYMF:JE SENS LE TOM HANKS AAAA] "Billie", dis-je, "Sais-tu d'où viennent les enfants ?"
Il me regarda avec intérêt. "Oui", dit-il, "Du ciel."
 "Oh ! Non", dis-je en souriant. "Tu as d'abord grandi dans le ventre de ta maman, puis quand tu es devenu assez gros, tu en es sorti." Sans un mot, il se dirigea vers la malle, l'ouvrit et me tendit la montre cassée. Son besoin de voler était guéri, car ce qu'il volait, c'était la vérité."(p. 224)

Je.
Je ne peux pas mettre en doute la véracité du témoignage, ce serait de mauvaise foi, mais tout de même. Même lui semble avoir du mal à y croire :
Le lecteur peut être tenté de penser que sa cure fut magique.(ibid.)
C'EST DU VAUDOU FREUDIEN BRÛLEZ LE
Mais elle n'eut rien de magique. (ibid.)
MENSONGE MENSONGE SORCIER SORCIER
Quand un enfant parle d'un grand trou à la maison, il est vraisemblable qu'inconsciemment il songe à la caverne dont il est sorti. Je savais que le père de Billie avait plusieurs chiens dont Billie devait savoir d'où venaient les chiens et en réfléchissant il avait deviné d'où lui-même était venu. Un mensonge timide de sa mère l'obligea à refouler ce qu'il avait deviné et son désir de connaître la vérité prit la forme d'une gratification symbolique. Symboliquement, il ouvrait des mères pour voir ce qu'elles avaient à l'intérieur. (ibid.)

VOILA.
Sinon ça guérit le nazisme, parce que ce genre de trucs c'estdu saisque refoulé aussi. Ca m'aurait étonné.
[citation à venir quand je la retrouve]

Et bien sûr, la clause de non-responsabilité. Pas forcément fausse, mais ironique de la voir accolée à tant de panacées :
"Guérir dépend du malade plus que du thérapeute." (p.253)
C'est de votre faute bande de gros nuls.

La haine de la morale


Il va falloir être clair.
Lors d’une discussion avinée avec des (apprentis) philosophes, on vint à dire qu’il y a trois types de propositions.
  1. Des propositions ontologiques, sur ce que le monde est.
  2. Des propositions morales, sur ce que le monde devrait être.
  3. Et des propositions métaphysiques, qui ne concernent aucun des deux.
Cependant, toute proposition qui vise à améliorer le monde est morale. Il faut arrêter de prétendre que juste parce que vous ne parlez pas de «bien», de «principes», de «règles» ce n’est pas de la morale. Il faut arrêter de prétendre que l’éthique est quelque chose de différent.
«Je me réclame de l’éthique pas de la morale.» Taubira
Bref, la morale ça pue les règles en bois sur le bout des phalanges, et les méchants curés contraignants, alors on ose plus s’en réclamer, voire on s’en distancie dans une espèce d’entrechat argumentatif grotesque.
On voudrait améliorer le monde, mais en aucun cas on ne prétend être moral. On peut en résumer l’absurdité dans les termes «le bien et le mal c’est mal». Pour considérer qu’un système de valeur est mauvais, il faut avoir un autre système de valeur.
Il faut séparer morale et contrainte morale. Le rejet de la seconde semble assez évident dans l'optique de Neill, on va éviter de culpabiliser les enfants, mais est-ce que ça veut dire qu’on va éviter à tout prix de leur conseiller l’amélioration du monde ?
"On peut apprendre à un enfant à être propre sans amener dans son esprit un intérêt fixé ou refoulé pour ses fonctions naturelles. Ni le chaton, ni le veau ne semblent avoir de complexes quant à leurs excréments. Le complexe chez l'enfant est amené par l'éducation qu'il reçoit. Quand la mère dit vilain ou sale ou même simplement tut tut, l'idée du bien et du mal apparaît. La question devient morale, alors qu'elle devrait rester physique." (pp.158-159, italique original)
Dire à un enfant de pas se chier dessus, pouf, la question devient morale, c'est horrible.
«Il est vrai qu’il n’est pas toujours facile de décider de ce qui est une punition et de ce qui n’en est pas. Un jour, un garçon emprunta ma meilleure scie. Le lendemain je la trouvais abandonnée sous la pluie. Je dis au gamin que jamais je ne la lui reprêterais. Ce n’était pas une punition, car la punition implique un jugement moral.» (p.)

Interdire l’accès à des objets à quelqu’un de peu consciencieux est aussi un jugement moral putain, arrête de te trouver des excuses tu fais de la morale comme tout le monde.
"Je passai, un certain printemps, des semaines à planter des pommes de terre ; lorsqu'en juin je découvris qu'on m'en avait arraché huit plants, j'entrai dans une grande colère. Cependant il y avait une grande différence entre ma colère et celle d'un homme imbu de son autorité. Ma colère était motivée par la disparition de mes pommes de terre alors que celle de l'home imbu de son autorité eût été prise au nom de la morale – du bien et du mal. Je ne fis pas du vol de mes patates une question de bien et de mal, j'en fis une question de patates. C'étaient mes patates et on aurait dû les laisser tranquilles. J'espère que la distinction est claire." (p. 25)
NON
Tu te bases sur des droits de propriété mais ça reste de la MORAAAAAALE
Et si un gosse est affamé ou malfaisant au point de voler des patates juste lui dire "PATATE" ne va pas beaucoup l'aider.

"Un garçon de dix-sept ans [et] une fille de seize ans […] tombèrent amoureux l'un de l'autre et on les voyait toujours ensemble. JE les rencontrai un soir tard et les arrêtai."(p. 64)

Les "arrêtai" alors qu'ils étaient en train de faire quoi ?
Ah non, ok dans le sens de interpeller.
Do go on.

"Je ne sais pas ce que vous faîtes tous deux", dis-je "et moralement cela m'est égale car ce n'est pas une question morale du tout. Mais économiquement parlant, cela ne m'est pas égal. Si toi, Kate, tu as un enfant, c'est la fin de mon école." (p. 64)
Économiquement.

"Nuh, Romeo on peut pas faire l'amour, des gens vont mourir et économiquement, ce serait pas terrible."
Bon.
Je laisse tomber.
Je crois qu'il est à cours de périphrases pour se dire amoral aussi.
«chaque individu est libre de faire ce qui lui plait aussi longtemps qu’’il ne viole pas la liberté des autres» (p. 143)
Ah, encore un de ces fameux principes qui n'aide qu'à mettre quelques mots sur des instincts moraux, jusqu'à ce que ça ne soit plus utile et qu'on dise "mais il faut du bon sens !".


Le bon sens


Revenons au principe premier. La morale devrait émerger naturellement. Tenter de l’inculquer est nuisible.
«Une question impie se pose : pourquoi un enfant devrait-il obéir ? Ma réponse est la suivante : pour satisfaire la soif de pouvoir de l’adulte. Autrement pour quelle raison devrait-il le faire ?» (p. 143)
Bien sûr vous serez tentés de dire «mais si on est au bord d’une voie ferrée et que les enfants courent dans tous les sens ? Si c’est une urgence médicale ? Si les enfants jouent avec des explosifs ? Il faut bien qu’on les remette en place»
«Vous me direz «Il peut avoir les pieds mouillés s’il n’obéit pas quand on lui dit de mettre ses chaussures. Il poeut tomber de la falaise s’il n’écoute pas les ordres de son père» (p.143)
Et bien sûr Neill dira «Bien sûr ! Il faut faire preuve de bon sens, enfin !»
«L’enfant doit obéir quand il s’agit d’une question de vie ou de mort. Mais combien de fois un enfan est-il puni parce q’il désobéit quand il s’agit d’une telle question ? Rarement, probaglement même jamais. Dans in tel cas, généralement on le serre dans ses bras et on dit : «Mon Dieu ! Tu es sauf !» C’est pour les petites choses qu’un enfant est généralement puni.» (p.143)
Cela semble une constante : les gens haïssent la morale, et prétendent pouvoir se contenter d’une série de principes simples (sans qu’ils soient conscients qu’il s’agit d’une morale déontologique) et quand on pointe des exceptions à ces principes, ils crient au «bon sens» ! Revenons au principe de "ma liberté s'arrête là où commence celle des autres" et aux patates.
En quoi est-ce que les enfants qui déterrent tes plans empiètent sur ta liberté plus que tu n'empiète sur la leur ? S'ils veulent courir au milieu du jardin, de quel droit interposerais-tu des patates ?
La bonne réponse c'est que les patates fructifiant, elles amènent un meilleur monde et que courir est possible en d'autres endroits de la pelouse, sans sacrifice. Pas qu'en piétinant ils empiètent sur ta LIBERTAY.

Le «bon sens» est une manière de se défausser sur le lecteur. Plutôt que d’admettre que le système moral présenté a un problème, on dit que c’est de la faute du lecteur s’il ose appliquer ledit système. C’est la garantie ultime. Mettez «mais il faut avoir un peu de bon sens, tout de même» à la fin de Mein Kampf et vous pourrez blâmer tout «débordement» sur l’enthousiasme d’un lecteur sans bon sens.

«La liberté à Sumerhill ne signifie pas pour autant l’abrogation du bon sens. Nous sommes très soucieux de la sécurité des enfants. Ils ne peuvent se baigner, par exemple qu’en présence d’un surveillant pour six élèves ; aucun enfant en dessous de 11 ans ne peut rouler seul à bicyclette sur la route. Ces réglements ont été établis par les enfants eux-mêmes et votés au cours d’une Assemblée Générale. Mais nous n’avons pas de lois en ce qui concerne grimper aux arbres. […] Nous défendons à nos élèves de grimpers sur les toits, de même que nous prohibons les carabines à plombs et toutes les armes qui peuvent blesser. Je suis toujours anxieux quand la mode à Sumerhill est aux sabres en bois. Je demande qu’on en recouvre les bouts avec du caoutchouc ou du tissu et même après cela je suis ravi quand cette toquade passe. Il n’est pas toujours facile de tracer la ligne de démarcation entre la prudence et l’anxiété.»(p. 35)
«On ne devrait pas demander à un enfant de faire face à des responsabilités pour lesquelles il n’est pas prêt, pas plus qu’on ne dervait lui demander de prendre des décisions pour lesquelles il n’est pas assez mûr. Il faut agir avec bon sens.» (p.142)
«Seul un idiot permettrait que dans une pouponnière les fenêtres n’aient pas de barres d’appui, ou que la cheminée reste sans garde-feu. Pourtant, trop souvant, de jeunes enthousiastes de l’autonomie viennent nous rendre visite et sont surpris par notre manque de liberté parce que nous enfermons les fioles marquées «poison» dans un placard du laboratoire ou parce que nous défendons aux élèves de jouer dans l’escalier de secours de l’école. Le mouvement en faveur de la liberté est gâché et rendu détestable parce qu’un trop grand nombre de ses adeptes n’ont pas les pieds sur terre.» (p.106)

You don’t say.

Quelle différence ontologique entre ces principes et ceux que n’importe quel parent impose à ses enfants ? Si un gosse veut se baigner à 3h du mat’ que faîtes-vous ? Si un enfant de 8 ans roule sur la route ? Si une carabine à plomb pénètre l'école ? Utilise-t-on la force, la confiscation ? Est-ce que ça ne risque pas aussi de complexer ces pauvres enfants que vous les contraigniez ? En couvrant de caoutchouc le bout de leur symbole phallique en bois, ne castrez-vous pas ces pauvres petits ? Pourquoi est-ce que ces interdits ne seraient pas potentiellement nuisibles ?
«[un enthousiaste] protesta parce que j’enguirlandais sévèrement un garçon de sept ans qui flanquiat des coups de pieds dans la porte de mon bureau. Il pensait que j’aurais dû sourire et tolérer l’enfant jusqu’'à ce que celui-ci ait épuisé son désir de taper dans la porte.» (p.106)
OUI PARCE QUE C’EST UN PEU CE QUE TU RÉPÈTES PENDANT 200 PAGES?
«Si je suis en train de peindre et que Robert jette de la terre sur ma peinture fraîne, je tempête contre lui parce qu’il est chez nous depuis longtemps et ce que je lui dis n’a pas d’importance. Mais supposez que Robert vienne d’arriver d’une école qu’ildétestati et que jeter de la erre sur la porte soit une façon d’exprimer sa haine de l’autorité ; je prendrais de la terre moi aussi et la jetterais sur la porte parce que son salut est plus important que la porte.» (p.116)
Il faut donc faire preuve de mesure et de réflexion et de compromis, c’est intéressant dans la mesure où il écrit ailleurs en mode Rorschach "No Compromise" :
«Pour défendre la jeunesse,il faut se déganter. Aucun d’entre nous ne peut rester neutre. Nous devons choisir : l’autorité ou la liberté ; la discipline ou l’autodétermination. Il ne peut y avoir de demi-mesure. La situation est trop urgente.» (p.259)
Mais bon.
«… Il est certain que j’ai passé des années à tolérer la conduite destructive d’enfants difficile, mais je ne l’ai fait que lorsque je le jugeais nécessaire en tant que thérapeute. […] Je me souviens d’un ballet à Covent Garden auquel j’assistais avec un ami. Durant la première partie, un enfant devant nous parlait à haute voix à son père. A l’entracte je nous trouvais d’autres place.s Mon compagnon me dit : «Que feriez vous si un de vos élèves se conduisait de cette façon-là ?»
«Je lui dirais de la fermer.» dis-je.» (p. 106)

I.e. quand ça me fait chier, j’engueule. Que de tolérance. Heureusement que son vaudou freudien lui permet de détecter quand c’est un refoulement et quand c’est simplement un connard de gosse. Bien joué.
Le problème ce n'est pas que Neill dise qu'il y a des degrés de gravité des afflictions anti-sociales et qu'il y a un temps et un lieu pour la tolérance, tandis qu'ailleurs il est permis de se montrer strict, c'est même logique et raisonnable, cependant, le problème vient de ce qu'il affirme pratiquement tous les problèmes enfantins issus de tels refoulements pour ensuite nous dire que parfois ce n'est pas grave.
Les parents sont lâchés devant ces choix : être des salauds oppressifs et manquer de faire refouler l'âme de leur môme, ou être des "idiots" suivant les mots de Neill, à trop lâcher la bride, alors que le "bon sens" est pourtant évident.
Je crois que je viens de résumer la totalité de la pédagogie moderne.

Là, Neill pourrait dire que c’est parce que les parents règnent sur la vie de l’enfant sans partage que leurs décisions ont autant d’impact. Mais une fois l’autorité dissoute dans l’Assemblée des Enfants, et les Enfants y participant, le blâme ne pèse plus aussi lourd.
Ce qui amène notre prochain point.

Le problème de l’autorité face à l'individu

«J’ai observé que les élèves se corrigent mutuellement.» (p.175)
Il faut savoir qu’il y a quand même des règles dans cette école. Simplement elles sont votées par l’assemblée des élèves. L’école est démocratique plus qu’anarchiste. Neill ne s’empresse pas de répéter à tout va que «la liberté n’est pas l’anarchie» (p.107, p.133 et tant d’autres).
Pas grand chose à dire, c'est même quelque chose que je trouve sympa.
En camp louveteau on a ce qu'on appelle la Charte, qu'on fait ensemble. On demande aux louveteaux quelles seront les règles de la cabane et on attend qu'ils aient énoncé les plus logiques (pas courir dans les escaliers, pas taper les autres, respecter le sommeil des autres) on l'inscrit ensuite au mur.

Jouer le Grand Frère ou le Grand-Père

Encore une fois, je crois qu’il se méprend. Il a créé avec son école une position confortable.
C’est pratiquement un camp de vacances ouvert toute l’année, en ce qu’il ne traite pas directement avec les parents contrairement au prof usuel. Les enfants se sentent en sécurité, et libres.
De même, même quand un louveteau déploie l’attitude la plus chiante (et limite autistique) par exemple s’enfuir dans la forêt, se planquer dans les buissons, manger des feuilles, je ne le dis pas à ses parents. Parce que s’il se fait engueuler chez lui à cause de moi, je perds la relation privilégiée (dans un certain sens) que je pourrais avoir. Ou peut-être qu’il mangera des feuilles pendant 5 ans en continuant de galoper comme un chien en aboyant (c'est arrivé). Sans doute parce qu’il ne peut pas le faire chez lui. Difficile à encadrer. Difficile de l'intégrer au groupe ou de savoir ce qu'il fait là.
Mais la distance qu’on a avec ces enfants fait qu’on peut leur laisser cette marge, on n’a pas d’objectifs définis pour eux, pas de plan quinquennal, alors ça va, au pire il s’améliorera en entrant aux éclais.
Autre exemple mieux connu : les grand-parents sont souvent bien plus indulgents envers leurs petits-enfants qu'envers leurs enfants, laissant tout passer, pour la simple et bonne raison qu'ils n'ont pas à les supporter tout le temps jusqu'à leur majorité en étant responsable de tout ce qu'ils font.
Vous savez qui ne peut pas avoir le même détachement vis-à-vis des enfants ? Leurs parents.
Les parents de gosses pyromanes, menteurs, voleurs, destructeurs, drogués, qui tentent désespérément de les caser dans un avenir jouable, qui ne peuvent pas juste espérer que peut-être, plus tard, leurs gosses vont se calmer et ne pas finir en prison ou mort d’une overdose, parce qu'ils ne seront pas parvenus à "épuiser leurs habitudes".
Du haut de son trône de mansuétude, Neill a le beau rôle, il peut là rejeter entièrement la faute sur les parents, d’avoir mal implémenté la jeunesse de leur môme :
«Quand une mère m’écrit pour me demander que faire quand ses enfants font des bêtises pendant qu’elle prépare le dîner, je ne peux que réoondre que sans doute elle les a élevés d’une façon qui les pousse à se conduire ainsi.» (p.108)
«On devrait afficher dans toutes le crèches cette vérité fondamentale : On ne doit pas laisser crier un bébé. Ses désirs doivent être satisfaits en tout temps.
Avec un horaire fixe, la mère est toujours prête avant l’enfant. Eocmme un expert de l’efficacité, elle sait toujours àl’avance ce qu’elle va faire. Mais elle élève un bébé mécanique, un bébé fait au moule. Un tel bébé, il est évident, donnera un minimum de soucis aux adultes, aux dépens de son développement personnel. Par contre, avec un bébé autonome, chaque jour — chaque minute — est une nouvelle découverte pour la mêmem. Parce q’alors la mère est toujours un peu en retard sur le bébé et apprend continuellement par l’observation approfondie de son enfant. Ainsi si le bébé crie une demi-heure après la tétée, la jeune mère devra résoudre le problème par sa propre intuittion sans s’occuper de l’avis des «mécanistes» de l’horaire fixe.» (p.162)
J'entends d'ici la mère tourmentée, occupée devant son fourneau -  pendant que bébé court à quatre pattes et fait du désordre - demander avec irritation : "Qu'est-ce que c'est que cette histoire d'autonomie pour les enfants ? Tout cela est très bien pour les femmes riches qui ont une gouvernante, mais pour moi cela n'est que mots et remue-ménage" (p.113)
Voilà, c’est de ta faute, démerde-toi. T’avais qu’à être disponible 24/7 pour tes gosses, putain de prolétaire. Et si tu les torches pas à l’instant, ils développeront un complexe, seront des pyromanes ou des voleurs…
«Les pauvres types qu’on arrête pour des actes sexuels infantiles — comme de montrer des cartes obscènes aux écolières ou d’exhiber leurs parties génitales en publi — sont des hommes qui ont eu des mères moralisatrices.» (p.223)
…Ou des criminels sexuels.
Parce que c’est la faute aux mamans, bien entendu, encore une fois.

Il est impossible de garder la trace de tous les accidents qui pourraient traumatiser les enfants, parce que bien souvent eux-mêmes ne s'en rappellent pas.
Baissez la tête. Respirez. Toussez. Vous n’êtes jamais tombée d’une échelle, étant petite ?
– Je ne me souviens pas.
– Vous n’avez jamais mal ici le soir en vous couchant ? Une espèce de
courbature ?
– Oui, des fois.
– Essayez de vous rappeler. Ça devait être une grande échelle.
– Ça se peut bien.
– C’était une échelle d’environ trois mètres cinquante, posée contre un mur. Vous êtes tombée à la renverse. C’est la fesse gauche, heureusement, qui a porté.
– Ah oui !
(Knock, Jules Romains)

De la même manière que Knock dans la pièce de Jules Romains, parvient à convaincre la dame, Freud et son disciple Neill peuvent inventer des causes fantômes aux problèmes d'un patient, et, partant, des remèdes aussi efficaces et solides.

L’enfance défouloir.

Un des problèmes principaux, c’est que toute cette tolérance est une tolérance feinte, dans la pire acception du terme, dans le rechignement intérieur contenu du pédagogue.

Neill n’en a rien à foutre des attitudes qu’il défend chez les enfants. Il considère simplement que les laisser s’exprimer est le meilleur moyen qu’elles s’épuisent et s’éteignent, afin d’avoir enfin des adultes sains.
Prenons le bruit, par exemple.
Les enfants sont bruyants.
Non, je sais qu'ils sont physiquement capables de fermer leurs caquets, mais enfant + pluriel = bruyant.
"Les enfants sont naturellement bruyants et les parents doivent accepter ce phénomène et apprendre à vivre avec. Un enfant, pour grandir sainement doit avoir le droit de faire du bruit. [...] C'est un peu comme si je vivais dans une fabrique de cuivres ; on s'habitue au son perpétuel des marteaux. [...] la différence c'est que le bruit du marteau [est] toujours le même, tandis que celui des enfants est varié et strident. Le réfectoire de Summerhill est un lieu bruyant. Les enfants, comme les animaux sont bruyants à l'heure des repas.  [...] Quand un grand s'insurge contre le bruit que font les petits,ceux-ci protestent bruyamment et sincèrement car les grands sont tout aussi bruyants." (p.172)
Et de conclure :
"Le bruit et le jeu vont de pair mais ils ne sont vraiment appropriés qu'entre sept et quatorze ans" (p.173)

«homosexualité et perversions»

Ce serait terrible de retenir à charge sa vision de l'homosexualité, quand ce livre a un demi-siècle.
Faisons ça.
Comme chez Freud, l'homosexualité est une perversion de la sexualité normale hétéro bien comme il faut.
"La masturbation, le don juanisme, l'homosexualité sont improductifs parce qu'ils sont asociaux. L'homme moral nouveau découvrira qu'il doit remplir les deux fonctions de la sexualité, c'est-à-dire qu'àmoins d'aimer il ne trouvera pas le plaisir extrême dans l'acte sexuel." (p.198)
QUI EST MORALISATEUR, MAINTENANT ?
QUI, MAINTENANT ?



«Une Suissesse de quinze ans [disait] à une autre [élève] âgée de dix ans : «Je sais depuis longtemps comment naissent les enfants. Ma mère me l’a dit. Et elle m’a dit beaucoup d’autres choses encore
Je lui demandai ce qu’elle savait et elle me parla de l’homosexualité et des perversions. Il n’était pas utile de lui expliquer tout cela. Le résultat c’est que la fillette était névrosée.» (p.196)

Il ne dit d’ailleurs pas en quoi elle l'était. Sans doute que parler de «perversions» et d’homosexualité, de ne pas être enfin «sain» à quinze ans suffit au qualificatif.
«Je me demande à quel point l’impuissance et la frigidité chez les adultes ne sont pas dues à la première interférence dans une relation hétérosexuelle infantile. Je me demande aussi jusqu’à quel point l’homosexualité si répandue ne provient pas de ce qu’on tolère les activités homosexuelles dans l’enfance et qu’on condamne les activités hétérosexuelles.»
Attendez, je croyais que quand on laissat s’exprimer une tendance elle s’épuisait.
Or, il dit qu’on laisse l’homosexualité s’exprimer dans l’enfance.
Pourtant les enfants homo resteraient homo ? Il prétend soigner le racisme, le nazisme, la pyromanie, tout, mais l’homosexualité, par contre, résisterait aux assauts de la liberté ?
Pas étonnant qu'il l'ait en si basse estime, cette perversion.
 C'est parce que les enfants de Summerhill ne souffrent pas de complexe de culpabilité quant à la masturbation qu'ils ne réagissent pas d'une façon malsaine à la phase d'homosexualité latente. […]
L'homosexualité découle en quelque sorte de la masturbation. Vous vous masturbez avec un autre afin qu'il partage votre culpabilité, rendant ainsi plus léger votre fardeau […]
Je ne sais pas quels refoulements de l'enfance mènent à l'homosexualité, mais il semble certain qu'ils prennent racine dans la prime enfance. Summerhill, de nos jours, ne prend plus d'enfants de moins de cinq ans, par conséquent nous avons affaire à des petits qui n'ont pas tous été éduqués sainement dans les premières années. Néanmoins, en trente-huit ans, l'école n'a produit aucun homosexuel. La raison en est que la liberté produit des enfants sains. (p. 209)

Certes, je tacle à un demi-siècle de distance, mais tout de même.


Le conformisme masqué

Il semble parfois qu'une pointe de conformisme transparaisse dans la glose libertaire.
«Ce qui est impardonnable c’est d’habiller un enfant d’une façon qui le distingue des autres. Mettre un grand garçon en culottes courtes quand ses camarades ont des pantalons longs est cruel.» (p.169)
Le fait est que Neill est persuadé que tous les gosses peuvent devenir de bons petits travailleurs hétérosexuels ordonnés et polis. C’est son but.
Que deviennent les élèves de Summerhill, quatrième chapitre de la première partie s'occupe d'ailleurs de convaincre les gens du bien-fondé de sa démarche : créer des petits balayeurs, garçons de caf, cow-boys ou ouvriers heureux. Et pour ça, bien sûr, pas besoin de cours ! Alors y'a aucun problème qu'un gosse reste 10 ans dans l'école et en sorte sans savoir lire.
Il parle ainsi d'un ancien élève de Sumerhill qui a appris à flatter un contremaître de l'usine dans laquelle il bosse.
Jack me dit : "Ce n'était pas de la lèche de ma part. C'était de la psychologie. Le gars me faisait de la peine.
- Quel fut le résultat ?
- Oh, dit Jack. J'étais le seul type de l'usine avec qui il était courtois."
J'appelle cela un excellent exemple des manières que la vie collective donne aux jeunes  penser aux autres et à ce qu'ils ressentent. (p.177)
Son idée de la moralité spontanée peut être trouvée en d'autres occasions, dans un passage rappelant le Supplément au Voyage de Bougainville de Diderot, notamment :
« Tous ces [criminels] sont malheureux. Voler c'est être détesté par les autres et l'instinct grégaire est puissant. Etre bien vu de ses voisins est un objectif normal dans la vie. L'être humain n'est pas antisocial par nature. Seul un facteur plus fort que l'égoïsme peut rendre une personne antisociale. Quel est ce facteur ? Quand le conflit entre les deux "moi" - le moi naturel et le moi façonné par l'éducation - est trop violent, l'égoïsme retourne au stade infantile. L'opinion publique prend alors une place secondaire. Ainsi le cléptomane connaît la honte affreuse de voir son nom dans les journaux, mais la peur de l'opinion publique n'est pas aussi forte que le désir infantile. La cléptomanie, au fond, n'est qu'un désir de trouver le bonheur, mais parce que le geste symbolique ne peut jamais satisfaire le désir originel, la victime répète constamment ses efforts.»(p.223)
«A Summerhill, quand un enfant de sept ans ennuie tout le monde, la communauté exprime sa désapprobation. Comme l’aprobation des autres est quelque chose que chacun désire, l’enfant apprend à bien se conduire.»(p. 146)
En parlant de Little Commonwealth, centre de rééducation du début du XXème, précurseur de Summerhill: «Lorsqu’un nouveau garçon entrai au Little Commonwealth, il recherchait l’approbation de ses compagnons, uitlisant la technique en usage dans les bas quartiers : il se vantait de ses méfaits, de son adresse pour voler aux étalages, de ses ruses pour échapper à la police. Quand le nouveau venu s’apercevait qu’il se vantait devant des jeunes qui avaient abandonné ce genre d’approbation sociale, il était désorienté et souvent délaissait avec mépris ses compagnons comme de pauvres types. Graduellement, son désir naturel d’approbation le forçait à rechercher celle-ci dans son nouveau milieu. […] En quelques mois, il devenait un être sociable.» (p.117)

Oui, quand on a une horde de gosses vertueux, rejointe par un roublard, il rentrera dans le rang. Mais si justement la socialisation positive se fait suivant «la technique en usage dans les bas quartiers», ça ne va qu’empirer la pulsion antisociale du groupe.
Il admet bien que ce désir d’approbation sociale peut être nuisible, mais apparemment sa foi en la NATURE HUMAINE est trop forte pour s'inquiéter de si peu.
«Quand Willie fait des pâtés avec de la boue, sa mère s’inquiète de ce que les voisins critiqueront l’état de ses vêtements. En ce cas, le besoin d’approbation sociale — le qu’en dira-t-on — prend le pas sur le besoin d’approbation individuelle — le besoin de s’épanouir dans l’action.»(p. 168)

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Le sexe


Comme bien sûr on ne refoule rien du tout, les relations entre genres sont tout ce qu’il y a de plus sain. Même pas d’orgies comme on s’en imaginait remplies les pensionnats de jeunes filles.

A Summerhill on laisse les garçons et les filles tranquilles. Les relations entre les deux sexes semblent y être très saines. Ni l’un ni l’autre des deux sexes ne grandira avec des illusions sur l’un ou sur l’autre. (p. 66)
Néanmoins certains indices laissent penser que c’est pas si différent de partout ailleurs :
«[en parlant de théâtre] Les garçons et les filles de quatorze ans refusent les rôles d’amoureux, mais les jeunes enfants jouent n’importe quel rôle. Les élèves de plus de quinte ans accepteront des rôles d’amoureux si la pièce est une comédie. Seuls un ou deux grands acceptent des roles d’amoureux sérieux.» (p.73)

Il semble y avoir le même cortège de ricanements gênés entourant la chose amoureuse. CLAIREMENT DU REFOULEMENT.
/prend un bloc note
/griffonne "probablement sexuel"
/griffonne "penser à parler de masturbation et de comment on fait les bébés"

Sexualité infantile et Lannisters


«Si l’activité sexuelle entre frère et sœur à l’âge de cinq ans était accecptée comme un phénomène naturel, chacun trouverait librement l’objet de son choix sexuel en dehors de la famille.» (p.191)
Neill fait plusieurs fois référence à une rosse qu'il se serait prise lors d'une partie de  sororal.
La plupart des personnes que je connais qui ont eu une «activité sexuelle» à cinq ans voudraient protester. Neill semble arguer que sorties des rapports d’autorité, le sexe entre enfants est sain. Le souci c’est que le gambit Lannister, i.e. des faux jumeaux garçon et fille, et donc de même age, est rare. Les viols émergent souvent aux conflans des rapport d’autorité : père, mère, chef scout, prêtre, ce ne sont pas des hasards répétés, et le fait est qu’un frère aïné peut tout à fait faire ce mal.
Autre moment quand il parle du cas fictif de John Smith :
"Sa curiosité des origines de la vie rencontre des mensonges maladroits et si efficaces qu'elle disparut. Les mensonges sur les origines de la vie se combinèrent avec la peur qu'il avait eue de sa mère, à cinq ans, quand elle l'avait trouvé avec sa sœur, ou sa petite voisine, s'explorant mutuellement le sexe."(pp. 98-99)
Il dit d'ailleurs que cela vient de son vécu, mais je ne retrouve point la citation.

Patriarcat et non sequitur


«A Summerhill, par temps chaud, les garçons et les professeurs viennent à la salle à manger le torse nu. Personne n’y prête attention. Summerhill relègue les petites choses à leur place, les traitant avec indifférence.»(p. 169)
Que d'audace.
Ce serait peut-être plus impressionnant si il n'y avait pas quelques relicats, disons de rôles genrés, dont il prétend que la tension disparait avec l'autonomie :
«Naturellement je suis le symbole paternel pour tous nos élèves et ma femme, elle, le symbole maternel. Dans la vie de notre groupe, ma femme est moins favorisée que moi, car elle hérite de toute la haine inconsciente contre la mère que les filles lui portent, alors que moi, j’ai leur affection. Les garçons, au contraire, expriment leur amour filial à ma femme et leur haine du père à moi. Mais les garçons n’expriment pas leur haine aussi facilement que les filles. Cela est dû à ce qu’ils peuvent plus aisément s’occuper de choses, alors que les filles s’occupent plutôt de gens. Un garçon en colère donne un coup de pied dans un ballon alors qu’une fille jette des invectives à un symbole maternel.»(p.52)
«Il se peut que je trouve les jeunes garçons plus imaginatifs parce que notre école est mieux équipée pour servir les garçons que les filles. Les fillettes d’une dizaine d’années ne s’intéressent pas à la ferronerie ou à la menuiserie. Elles n’ont aucun penchant pour le rafistolage des moteurs, nonn plus que pour l’eléctricité ou la radio. Elles ont bien leur travail manuel qui compren la poterie, le découpage du linoléum, la peinture et la couture, mais pour certains ce n’est pas suffisant. […] Les filles paraissent aimer le laboratoire de chimie tout autant que les garçons. L’atelier est le seul endroit qui n’intéresse pas les filles de plus de neuf ans. Les filles sont moins actives dans leur participation aux Assemblées Générales de l’école et je ne suis pas encore parvenu à savoir pourquoi.» (p.31)
Je me demande bien. Regardons peut-être ce qu'il dit dans le portrait de Mary, sœur fictive de John Smith.
Son environnement répressif est le même que celui qui étouffe son frère. Elle a, cependant, des handicaps spéciaux que John n'a pas. Dans une société patriarcale elle est nettement inférieure et elle est dressée pour le savoir. Elle doit aider au ménage de la maison pendant que son frère lit ou joue. elle apprend rapiement que lorsqu'elle aura un emploi elle sera moins bien payée qu'un homme.
Mary, de coutume, ne se rebelle pas contre son statut inférieur, dans une société masculine. L'homme veille à ce qu'elle reçoive des compensations du genre clinquant. Devant elle, on restera debout en sa présence si elle n'est pas assise. On enseignera subtilement à Mary que sa fonction première est d'être aussi jolie que possible, le résultat étant qu'on dépense des millions en vêtements et en cosmétiques plutôt qu'en livres et pour les études. (p.100)

Mais chacun sait que seuls les pédants croient qu'on s'instruit dans les livres.

Ce qui m'impressionne c'est qu'il développe la notion de patriarcat, que les filles sont élevées vers un rôle passif, mais le fait qu'il ne trouve pas de cause sexuelle et refoulée, il se sent obligé de dire "je me demande ce qui fait que les filles sont moins attirées par les métiers manuels et moins actives en Parlement".

Conclusion

"On est de son enfance comme on est d'un pays" – Bachelard
Et tout ceci nous rappelle que le freudisme, quoique fondateur, est une longue entreprise xénophobe contre cedit pays, s'acharnant à le montrer source de tous nos maux.
"Je ne sais pas quels refoulements de l'enfance mènent à l'homosexualité, mais il semble certain qu'ils prennent racine dans la prime enfance." (p.209)
Contrée lointaine, l'enfance, où on peut imaginer trouver la cause de tout, sans preuves.

Au moins, il avoue ses échecs :
"Il faut tout de même que je vous parle de nos échecs. Barbel, une Suédoise de quinze ans, resta chez nous pendant un an. Elle ne trouva rien qui l'intéressât. Elle était venue trop tard à Summerhill. Pendant dix ans e sa vie des professeurs avaient pris les décisions à sa place. Quand elle vint à Summerhill elle avait déjà perdu toute initiative. [...]
J'eus aussi deux jeunes Yougoslaves de onze et quatorze ans. Summerhill ne réussit pas à les intéresser. elles passaient la plus grande partie de leur temps à faire des remarques grossières sur moi en croate." (p. 45)
Et il inclut le rapport de l'inspecteur de Sa Majesté qui note d'ailleurs :
«L’impossibilité de s’isoler. «Summerhill est un lieu où il est difficile d’étudier.» La phrase est du Directeur. C’est une ruche active où mille choses captent l’attention et l’intérêt. Aucun enfant n’a une chambre pour lui seul et il n’exite aucune pièce désignée pour étudier dans le calme. Une personne résolue pourrait sans doute toujours trouver quelque endroit, mais le degré nécessaire de détermination est rare. Peu d’enfants restent à l’école après seize ans quoique rien ne les en empêche. Il y a, et il y eut, par le passé à Summerhill, quelques enfants extremement intelligents et capables, mais il est douteux que sur le plan académique, ils aient trouvé ce dont ils avaient besoin.» (p.83)
Ce n'est clairement pas l'école pour qui aime les études, mais pour qui veut juste devenir heureux, je suppose que c'est pas mal.
A condition qu'avoir un haut niveau d'éducation ne soit pas dans vos plans.
Basiquement, il s'est dit qu'on forçait les gens dans une morale débile qu'ils apprennent de toute façon tout seul, si on les lâche dans la nature,
Mais ça les laisse soumis à cette morale. Ça reste des gens en usine ou balayeurs, mais heureux et enfin soumis. Ça reste une norme freudienne tragiquement hétérosexuelle (et pas le droit de masturber, rappelle-toi, c'est pour les gosses).
Il disait avec mépris d'une autre méthode progressiste (Caldwell Cook) qu'il avec mépris être sans but :
Le jeu n'est ainsi envisagé que comme un moyen, pour arriver à une fin, mais quelle fin, je n'en sais vraiment rien. (p.41)
Et sa fin à lui, je ne l'ai perçue qu'en filigrane : le conformisme. L'instinct grégaire.
Ce n'est pas très haut, ni beau, ni fondé sur des principes logiques, ou même forcément sain, mais ce qui est triste c'est que cela fonctionnerait sans doute mieux que pas mal de nos écoles.
Et ça nous fournira même en balayeurs illettrés, mais joviaux. Que demander de plus ?

Autre, chose, vous voyez quand je disais qu'il était plus facile de faire cela avec les enfants des autres ? Il se trouve que l'actuelle directrice, sa fille, Zoe Readhead a, dans son enfance, été envoyée dans un pensionnat en Suisse à cause d'une période difficile où elle fumait et tout.
Neill, who was 63 when Readhead was born in 1946, sometimes found his daughter too lively. Her mother told Croall that, at 12, her daughter became involved with a group of troublemakers at Summerhill, who were "never going to a lesson, smoking, swearing … breaking bedtime laws, pinching". She was sent to a school in Switzerland, which Neill imagined to be "progressive" in the Summerhill sense, but in fact required children to rise at 6.30 for a cold shower, take long mountain walks and go to bed at 8.30. She hated it, threatening "sueside" in a letter home and persuading Neill to take her away in her second term.
Tiens mec, facile de brader des conseils, mais quand ça devient trop dur, on catapulte ses mômes à l'étranger.
Que dit-elle d'ailleurs sur l'école actuellement, et pourquoi elle en a abandonné de nombreux principes ?
Indeed, Readhead says, "Summerhill often now finds itself in a disciplinarian role because many children today don't have boundaries set in their homes." It's a far cry from the days when, as she puts it, "my father was breaking windows with them to show adults weren't to be feared". 
Cela montre bien à quel point cela a changé, mais le monde aussi a changé. Nos plaintes sur les enfants, par contre, et leur indisciplines, restent. On les bat moins, remarque, donc tant mieux.
Neill semble avoir persuadé que l'idée de son école était plus importante que celle-ci. Il a bien raison, en bien ou en mal.
Sic transit.