samedi 30 août 2014

Absences

Nouvelle, fortement amputée pour passer sous la barre des 12'000 signes, pour le concours littéraire de Meyrin. Peu de choses sont essentielles à une histoire et malheureusement, c'est celles-ci qui restent.
Comme pour le pseudo-Tétynons Ogma j'ai voulu alterner entre deux points de vue, paragraphe par paragraphe, un passez muscade qui hébète le lecteur suffisamment pour avoir l'air intelligent.
Si je finis le Troisième Testament, ça fera trois nouvelles.


***


Absences

Une terrasse.
Mélissa n’avait pas de métier depuis qu’elle avait compris qu’un salaire c’était de l’argent qu’on vous jetait pour que vous ne bougiez pas. Elle avait décidé qu’à la place elle serait riche.
Tous se demandait : comment saviez-vous pour le développement du solaire ? D’où investir autant en Ouzbékistan ? Cherchant malfaisance, délit d’initié, complot, derrière ce qui était jusqu’ici un talent infaillible à accumuler des opportunités. La richesse, elle, en découlait.
Nul ne savait pourquoi. Pas même Félix, qui l’abreuvait de parlote.
Elle recopiait un texte :
sang vert contient du cuivre. Le champ électromagnétique génère le charme qu’ils exercent sur les autres espèces. Peau toujours sous tension. Ils sont donc sensibles aux métaux à haute conductance (cuivre, argent, lithium) qui leurs font 3 + D5 dégâts/3secondes…

Une silhouette monstrueuse dans la pénombre d’un donjon, armure luisante de runes incandescentes.
Il résume un grimoire marqué «TEЯRA» avec une petite plume :
conquit rapidement les puits du Nord-Ouest, renforçant le monopole pétrolier kurde…
Au bas, une armée. Victorieuse.
Le soleil se couche.

Pétrole Kurde, nota Melissa. Son stylo continua :
1483[III] : Découverte de l’Orcanie par Visarion [navire d’argent]
1500-1700[III] : Orcs discriminés ds la communauté elfique (farfadets, nains, elfes, gnomes). Corresp. pas aux standards de beauté elf. Très sensibles au charme
1685[II] : 10% les plus pauvres = 95% d’Orcs
1692-6[III] : Révoltes orques
Melissa s’interrompit en prenant une gorgée de café.

«Maître ?
Hm.
Vous… dormiez.
En effet, Sycorin.»
De l’encre biffait ses écrits mêlés sur le cours du pétrole et les révoltes orques. Il confondait de nouveau. Peu importe, maintenant qu’il avait vaincu.
S’accoudant au balcon, le Seigneur de la Foudre et du Feu contempla ses troupes, dans leurs armures fraîchement forgées.
C’était facile de haïr un orc.
Des siècles d’écrasement. Mais il les avait coalisé Il avait convaincu les Farfadets, les Gnomes — sans peine — que les Elfes étaient causes premières de leur mal.
Au milieu des hallebardes, le défilement des vaincus, dans leurs carcans de cuivre. Et malgré la distance et la foule, un regard elfe fut assez haineux pour accrocher celui du Seigneur.
«Sycorin ?»
Facile de haïr un orc.
Mais haïr un elfe, encore plus facile, songea-t-il en regardant l’Archimage.
«Qu’on me l’amène

«Mélissa ? Mélissa ?»
La tasse de Melissa s’était arrêtée à mi-chemin. Elle se secoua et regarda l’heure : deux minutes manquées. Du café avait versé sur ses genoux. Elle avait bavé, aussi.
«Encore une de tes absences ?
Oui.»
Tapotement sur la table.
Félix était préoccupé, comme souvent. C’était un garçon foncièrement orienté, aimanté, se déversant tout entier dans la discussion ou dans le souci.
«J’en ai toujours eu. Si j’évite de conduire des bulldozers ou jongler avec des tronçonneuses…»
Le café était calme. Félix rassembla une poignée de monnaie blanche sur l’addition. Mélissa aurait payé d’un gros billet, plus par flemme que par charité. Elle empaqueta les feuillets.
«Il faut que tu saches, Sycorin, je ne t’ai p

La cellule brillait de cuivre verdi, enserrant l’elfe. Sa peau crépitait.
«J’ai gagné
J’ai remarqué, Maître.» dit l’elfe. Nouvelle salve d’étincelles quand il frotta contre sa laisse.
«Qu’est-ce que je dois faire maintenant ?
Ce que vous voulez, Maître.
Non, c’est ce que vous faisiez. Que dois-je faire avec toute cette magie ?
Votre magie ? Du bricolage.
Quand on a été vaincu par ces «bricolages», on se tait.»
Silence.
«Je crois qu’on a deviné la source de votre chance, maître… Ou Mélissa, si ça peut simplifier.»
Le Maître pâlit et courut hors de la prison aussi vite que lui permettait son armure pleine de pointes et de plaques.
Dans le cachot, les étincelles, au lieu de mourir au sol, rebondissent sur les murs, se rassemblent, tourbillonnent, forment une sphère de lumière qui se contracte en un point avant d’exploser, puissant éclair traversant les plafonds vers la bibliothèque.
Où se trouve le Maître.
«Il faut que je trouve…» dit-il, avant que l’éclair ne le fauche.

as tout dit.» aurait-elle voulu dire. Mais elle tombait, tombait.
Blancheur. Ciel. Effondrée sur la route elle fixait les nuages entre les immeubles. Loin, comme de derrière ses oreilles, la voix de Félix, flou.
Jamais avant. Pas de crises avec ses absences. Un liquide tiède — sang ? — coulait de son nez et de ses oreilles et expliquait peut-être pourquoi elle peinait à entendre Félix.
«…elle m’a appelé Sycorin…»
Dans l’ambulance, elle commença à discerner.
«Melissa ? Tu me reconnais ?
Bien sûr, ce serait le comble que je t’oublie, toi qu

Heureusement pour le Maitre, plutôt que des ambulances trimballant les malades, les orcs avaient des mages thaumaturges qui rendaient des points de vie
Entasser du cuivre sur l’archimage jusqu’à le dissimuler l’avait calmé. S’il recommençait pareil coup, on le coulerait dans un bloc du métal tout en (si possible) le gardant vivant.
«Vous jouez à TEЯRA ? demanda Sycorin en voyant le manuel carbonisé.
Un peu. Je m’intéresse aux loisirs des troupes.
Pas très revigorant. Il y a des jeux plus… adaptés à l’entraînement.»
Défaut orc, ne voir que l’utilité directe. Défaut elfique, à vrai dire.
«Dis, Sycorin. Crois-tu qu’on peut jouer à un jeu de rôle dans un jeu de rôle ?
Eh bien, maître, on joue pour s’amuser pas pour se casser la tête. Quand je joue un secrétaire qui a un patron et que je décide de ne pas aller au bureau, dit Sycorin en articulant les termes exotiques, Ca n’a pas de sens sur TEЯRA mais ça fait rire autour de la table. Si vous jouez un joueur, faut amuser quelqu’un que vous êtes en train d’inventer.
Et ça n’est pas drôle ?»
Sycorin réfléchit.
«Non. Quand on comprend, on ne rit pas.
Je suis surpris que tu comprennes. C’est de la haute magie.
Maître, je ne suis que votre hum

i a toujours été là pour moi.» aurait-elle dit, mais l’hôpital était moche et ils ne trouvèrent rien. Saignement mystère.
«On traite drôlement bien le néant.» nota Melissa devant son ordonnance, que l’absence de diagnostic n’empêchait pas de prescrire moult pilules.
Quand ils furent en sécurité, ils reprirent leurs plans de voyage, complexes vu leurs préférences pour les crises sanitaires, territoriales ou culturelles qui durent un demi-siècle et tuent en permanence, mais pas trop, sinon la partie s’arrêterait , faute de joueurs et qu’ils s’amusaient à résoudre.
Question de ressources, et Mélissa en avait moult. Elle se concentrait dès lors sur

ble serviteur.»
Ca devenait pesant.
Les transitions arrivaient en dormant. Là, c’est toujours au milieu d’une phrase.
Mais pas n’importe quelles phrases.
Il inscrivit :

Il faut que tu saches…
qu’on me l’amène…
que tu comprennes…
Il faut que je trouve

saches, amène, comprennes, trouve.
Il prit une feuille sur laquelle il avait griffonné de mémoire les runes étranges qu’il utilisait en tant que Mélissa. Il avait tellement de mal à les lire. Tellement de mal à faire passer quoi que ce soit d’un monde à l’autre. Mais c’était comme ça qu’il était où il — ou elle — en était.
Sur le sol de la cellule, l’archimage vit le papier atterrir devant lui :
Le subjonctif est un mode grammatical exprimant un fait pensé ou imaginé (opinion, fait irréel, incertain ou simplement envisagé)
Il sourit.
«C’est ça qui me fait changer de monde ?»
Sourire, toujours.
«Ce n’est que du…langage.
Dans ce temps verbal il reste… beaucoup de puissance. Cristallisée quand le monde n’était que langage. Ca amincit les parois entre les mondes, ça suffit à faire basculer.
Vers le monde des hommes ?
Oui.
Ca s’est déjà produit ? Des gens… Comme moi ?
Oui.
Visarion.» devina l’orc. «C’est pour ça : il connaissait l’Orcanie avant d’y venir.
Oui. Tu n’es pas seul à faire le saut…

Félix il faut que je te parle de ce que
Quand j’ai
tombé
Oui
Il faut que
tombé une campagne de jeu de rôle
te parles Sycorin

«Félix !» Mélissa bondit.
Il arriva de la salle de bain, elle se jette dans ses bras. Où on est ? Mais, en Jordanie. Le train magnétique, tu sais, contre le truc chiite.
«On devait pas faire ça avant septembre !
On est en septembre.»
Un mois entier loin.
«Félix, mes «dons»… Je peux pas mourir sans te dire.» Elle pleurait.
Il était de marbre.
«Est-ce que ça concerne des des elfes, le seigneur du Feu ?
Comment tu…
Tu m’as déjà raconté.»
Il la prit délicatement dans un taxi vers l’aéroport.
«Et je t’ai dit : tu es surmenée, il ne faut pas prendre ça au sérieux. Le monde réel, c’est celui qui a des conséquences. Ici. Avec moi. Je t’ai laissé faire ton armure pour te rassurer, mais la vie continue…»
Mélissa soupira. Il avait raison. Les orcs, les elfes étaient plus fictifs que les humains. Les elfes étaient partout dans notre culture, tandis que les elfiques n’avaient pas vraiment de…
Ce chauffeur de taxi avait des oreilles drôlement pointues.
La stupeur de Mélissa prévint Félix, qui dévia le canon que l’elfe brandit.
La voiture sortit de la route, défonça une balustrade et puis plus rien.
Enfin, quelques instants de rien, avant que le toit ne s'enfonce de quarante centimètres quand le sol vint le frapper.

Toutes les chaînes du mage volèrent en éclat.
«Non. Le cuivre…
picote vaguement, à mon niveau.»
Un quart de la tour fut pulvérisé par le blast suivant.
Dans les débris, les rares survivants, dont Sycorin, virent le Maître et l’Archimage lutter au corps à corps.
Sans pitié.

«Ils m’ont envoyé un putain d’assassin»
Les roues tournaient comiquement dans les airs..
Félix s’était cassé les deux jambes et refusait de croire ce qu’il voyait.
Mélissa tira la lèvre de l’elfe mort pour montrer les crocs métalliques. Il crut subitement toute l’histoire.
«Il faut t’amener à l’hôpital.
Mélissa…
J’ai toujours cru que ce monde-ci était calme. Ca a changé. Plus d’assassins vont venir. Vais avoir besoin de muscles.»
Elle avait mis l’armure.
«Je suis désolée. Je sais pas si ça va…»

le Maître tente d’écraser le crâne…
Mélissa étend le bras…
Les deux mains se joignent
«Qu'il en soit ainsi !» crient-ils ensemble, subjonctifs conjugués.
Puis la foudre détruit tous les planchers, tous les murs.

Félix gisait, sans alternative.
A la place de son amie, un géant vert muni d'une armure très… pointue. Il en enleva une épaule pour mettre Félix dessus sans l’empaler.
Il courut plusieurs kilomètres, vers la ville, vers l'hôpital.
Du sang verdâtre dans son sillage.

Melissa émergea en scaphandre des restes de la bibliothèque.
«Toi.»
L’elfe avançait dans les débris.
«Tricheuse qui n'est là que parce que tu as lu les règles. Mais tu n'es plus un problème, surtout sous cette forme.»
Il l'attrapa par les épaules et la foudroya.
«Je n’ai pas vaincu en trichant.»
L’elfe regardait ses mains brûlées.
Une gemme de Lithium aiguisée le planta au cou. Sang et lumière en jaillirent alors qu'il reculait sur les poutres dénudées de la tour.
«Supraconducteurs» dit-elle. Son gant carbonise le bras elfique enserré.
«Les manuels aident. Mais sur terre j’ai vaincu en pensant «orc». Et pour t’écraser ?»
Il tenta de la tacler, sa peau se disloqua contre les protections.
«En étant humaine.»
Coup dans le ventre.
«Nos organismes ne sont pas si solides. Nos sociétés pas si stables.»
Ses pouces crèvent les yeux du mage.
«Pas de points de vie qui s’ôtent régulièrement jusqu’à ce qu’on meure. Une artère, le mauvais os, un pillage c’est tout ce qu’il faut pour revenir au néant.»
A coups doublés, elle l’envoya tituber jusqu’aux escaliers intacts.
«Alors on invente des structures irrationnelles. L’armée. La famille. Tant de sacrifices : on ne peut plus ouvrir sa gueule dans les rangs.»
Elle le poussa dans les marches.
«Mais qu’est-ce qu’on est efficace quand on doit se taire.»

Aveugle, l’elfe ne pouvait voir les reflets du cuivre qui fondait dans l’énorme cuve mais il sentit la fonderie.
«Tu renverses ça, tu meurs avec moi. Sans toi ils ne sauront pas quoi faire. Ils détruiront ton monde… Tu vas te sacrifier pour… pour…
Oh non.» Elle sourit. «C'est toi qui n'a qu'un seul corps.»
La cuve culbuta dans un grand «GLOUB» sourd.

Félix plâtré, l'orc vint le chercher à l'hôpital.
«Mélissa ?
Oui.»
Et ça lui suffisait.

jeudi 21 août 2014

Totem et Tabou

Totems de la Brigade de Montbenon et du Groupe des Quatre-Vents. Notez Merlin (moi), Nain de Jardin, Meiko, Mushu et Pumba.

J'ai lu plusieurs fois que la totémisation scout était de l'appropriation culturelle.
Je suis loin d'être d'accord.

L'indianisme est nuisible et risible, et effectivement, certains groupes scouts pèchent encore de ce côté-là. (e.g. Order of the Arrow)

« Je prétends qu'un garçon pour devenir un vrai scout, suivant l'idéal tracé par le chef, n'a nullement besoin de recevoir un nom. Il n'est pas indispensable qu'il s'appelle Tigre Bleu ou Loup Vert, ni qu'il porte une robe bigarré au lieu de la chemise scoute et des plumes dans les cheveux... Rêver que vous êtes un scout me paraît contenir plus d'idéal et de romanesque, plus de pensées pratiques de dévouement et de bonheur que de rêver que vous êtes Peau-Rouge. » Robert Baden-Powell, Headquarters Gazett, novembre 1919.  

J'admettrai également que c'est bien l'indianisme du début du XXème siècle qui inspira (en partie) les pratiques de totems scouts, probablement à travers le mouvement Woodcraft de Seton. D'ailleurs il y aura des gens qui quitteront le scoutisme pour s'orienter vers des mouvements de revival indianistes plus poussés. L'autre partie, par contre, viendrait plutôt de ce que les Ndébélés et Ashantis que Baden-Powell avait affrontés ou encadrés en servant l'empire colonial britannique lui auraient donné moult surnoms, soulignant sa bravoure. S'il y a appropriation, elle a été faite envers les Ndébélés, et non les amérindiens. 
Ce totem est sujet à caution, dans la mesure où BP l’aurait reçu des Matabelés lors de sa lutte contre eux. En fait Impisi en Ndebele, signifie la créature qui rôde furtivement la nuit - la hyène - (fisi en swahili). BP a d’ailleurs reçu d’autres surnoms dont « Mhala Parzi » ce qui d’après lui voulait dire : « Celui qui tire des plans avant de viser ». Lors de sa campagne contre les Ashantis en 1895, les soldats indigènes qu’il avait formés pour combattre aux côtés des Anglais le désignèrent sous le nom de Kanatankis ou « l’homme au grand chapeau ». (Wikipédia )
Cependant, si ça l'a jamais été (BP ne parlant pas explicitement de totémisation au sens où on l'entend dans ses écrits) ce n'était que très lâchement inspiré des réelles pratiques amérindiennes et plus proche par exemple de l'onomastique Toussian du Burkina Faso  http://www.toponymiefrancophone.org/DivFranco/pdf/elements_sociolinguistiques.pdf
Il était certes courant dans certaines tribus amérindiennes de donner un nom d'usage qui vient se superposer au premier nom (parfois secret) de l'individu, le deuxième nom faisant plus figure d'épithète qui pouvait varier à mesure que le baptisé accomplirait d'autres exploits. Enfin, si c'était un homme : les femmes gardaient généralement le même nom.
D'ailleurs je remarque souvent qu'on blâme l'appropriation, mais de quelle culture ? Dans la variété des pratiques amérindiennes, qui a-t-on volé ? Quels rites onomastiques a-t-on dérobé ? On le tait. On assume simplement, avec autant d'ignorance du sujet que les indianistes susnommés, que les amérindiens s'appelaient tous Loup Preux ou Canard Agile, et donc qu'il y a vol de culture, sans s'interroger sur quelles tribus pratiquaient cela avec quelles modalités, et surtout si cela n'avait pas son origine ailleurs.

Le terme totem vient des Algonqkins, où le totem est une entité naturelle (arbre, animal, etc.) lié à un groupe d'individus et qui entretient un rapport d'homologie avec eux (parfois à travers un lien ancestral : le clan de la Grue descend vraiment d'une Grue). C'est le totémisme décrit entre autres par Lévi-Strauss dans le cadre de rapport d'exogamie : les différents clans s'imaginent issus de divers animaux afin d'entériner leur séparation culturelle, qui devient, dans le langage mythique, une séparation naturelle.
Le rapport d'homologie créé entre groupes culturels et espèces naturels permet de soutenir le schéma d'échange de femmes (et d'hommes) entre les groupes en interdisant les mariages internes.
Cependant, on aurait tort de voir un rapport d'analogie entre les clans et les espèces, entre le clan de la grue et la grue. Il s'agit plutôt d'une analogie entre d'une part les rapports entre les clans, et de l'autre, les rapports entre les espèces.
Ce n'est pas que le clan du bœuf ressemble au bœuf, c'est plutôt que le clan du bœuf diffère du clan du loup de la même manière que le bœuf diffère du loup.
Ce que je veux souligner, c'est que ce type de totémisme n'insiste que très peu sur la similarité entre les "totémisés" et le totem : cela peut arriver qu'on dise du clan de la taupe qu'ils vivent sous terre, du clan du loup qu'ils mangent la viande crue, mais sur le ton de la raillerie, et Levi-Strauss doute que ce mimétisme soit très fonctionnel.
Et effectivement, Baden-Powell s'en est inspiré, mais pour les animaux de patrouille : patrouille Puma, patrouille Vautour, patrouille Lynx… Et de même manière, l'identification au totem de patrouille est très faible : les pumas ne se sentent que très peu pumas, pareil pour les lynx. On aperçoit par contre un certain mimétisme de la part des Vautours, qui tendent à devenir des crevards, et tirer fierté de voler de la nourriture (sans doute un effet collatéral d'avoir choisi un animal à la connotation symbolique si forte).
Il arrive apparemment que les individus soient nommés d'après leur totem de clan, devenant leur nom de famille en quelques sorte, mais ce n'est pas par identification avec ce totem.

Mais la totémisation scoute où l'on prend un individu qu'on baptise Belette Agile, au contraire, s'appuie entièrement sur la ressemblance entre une personne et un animal, ce qui n'a pas grand chose à voir avec le totémisme Algonquin.
Il y avait une pratique onomastique Algonquin de nommer des individus d'après des phénomènes naturels ou des animaux, mais ce n'étaient pas exclusivement des animaux, parfois des adjectifs, et deuxièmement le fait de nommer des gens d'après des éléments naturels est une pratique quasiment universelle.

Arthur est annoncé dans l'historia regum britanniae comme étant le Sanglier de Cornouailles, le nom Arthur lui-même viendrait de la racine germanique pour "Ours", de même que Bernard. Arnaud voudrait dire "aigle". Dans le monde arabe, on trouve par exemple mon nom [ليث] qui veut dire lion. Et autres lions, certains autocrates ont fait de ce surnom animal leur nom qui est également un prénom. Pareil pour Oussama, qui signifie "lionceau". Côté grec, Mélissa veut dire abeille, Lara veut dire mouette. Et si on regarde côté plantes, on trouvera Laure(nt), Rose, Rosa, Hyacinthe, Garance, Iris, Violette, Yasmine, Capucine…
Bref, même en occident, c'est courant de se tourner vers la nature pour nommer les gens.

On pourrait aussi dire que c'est le fait de donner plusieurs noms changeant qu'on emprunte, mais c'est aussi une pratique établie de longue date : les surnoms circonstanciels prenant le pas sur les noms de famille ("Cicéron" est un cognomen, rappelons-le), les empereurs, les rois et les papes choisissant un nom de règne

Le fait de traiter la culture amérindienne comme un costume qu'on enfile pour les cérémonies de l'Order of the Arrow ou pour jouer le samedi après-midi, ça c'est nocif, stupide et irrespectueux.
Le fait de donner un nom animal ou végétal à quelqu'un, de l'inscrire dans la sphère de symboles dont on a imprégné la nature, au contraire, on ne m'ôtera pas de l'idée que 
  1. C'est une pratique quasiment universelle
  2. Ça n'a pas sa source chez les amérindiens, malgré qu'on l'ait voulu croire dans une tentative romantique d'ancrer la pratique.
Totems 2014 : Baribal, Fennec, Sapajou, Caméléon, Colvert.

vendredi 1 août 2014

Mégot et sens du vent


[article brouillon en grande partie basé sur le livre de Fatima Mernessi, The Veil and the Male Elite]


Qu'est-ce qu'une cause ?
Quand il faut du bois et une flamme pour faire un feu, est-ce le bois la cause, ou la flamme ?

Une posture tentante vis-à-vis de l'Islam serait de l'essentialiser : le mode de pensée islamique gangrènerait les consciences de Toumbouctou à Jakarta et empêcherait l'approche progressiste que nous autres occidentaux avons dans le sang grâce à notre tradition libérale qu'on peut faire remonter aussi loin qu'il nous chante : aux Lumières émancipatrices, à la Renaissance porteuse de savoir, à Jésus le libre penseur, à la philosophie grecque, suivant nos préférences. L'Islam, fondé sur l'acceptation sans discussion d'une vérité révélée, empêcherait les vertus du doute, du débat démocratique ou toute pensée égalitaire de s'installer.
Nos Lumières, le roman national les présente comme les fruits de la vérité explosant les défenses du Dogme Chrétien, qui avait avili et abêti les européens.
Oubliant que pratiquement tout cela est faux : cela reste périlleux de dire à la fois que notre vil Dogme chrétien se serait effondré, mais qu'aucune lumière ne pourrait percer les ténèbres islamiques.
On peut l'expliquer comme une guerre de memeplexes. Pour un chrétien, c'est facile, il suffit de dire que si le dogme chrétien a fini par s'effondrer c'est parce que la Liberté était depuis toujours inscrite en la Bible ; et que l'Islam n'aurait pas dans ses écrits pareille inspiration. A l'inverse, plutôt que de valoriser le christianisme, on peut le déprécier : affirmer qu'il portait en son fruit le vers de l'athéisme, qu'il s'est décomposé de lui-même et qu'au contraire l'Islam est un système oppressif plus cohérent.

Les sociétés musulmanes seraient plus intolérantes (on tue les chrétiens), moins respectueuses des libertés individuelles (on lapide les femmes et les apostats) et plus primitives, donc elles ne pourraient connaître les joies du pluralisme et de la démocratie et seraient destinées à rester dans des régimes autoritaires/claniques/intégristes.

Mais les lumières occidentales sont loin d'être si victorieuses qu'on le prétend. Après la Révolution, pouf, Restauration. Suivent Révolution II, Restauration II : Electric Boogaloo, Révolution III… Bref, les sequels sont moins intéressant, mais parvenus à De Gaulle, on semble prétendre une ligne droite entre 1789 et notre bonne belle cinquième république.

Regarder chaque petite victoire, la prétendre l'expression des Droits de l'Homme©, part essentielle de notre identité, et occulter les autres évènements qui ne seraient que des accidents de l'histoire, tout en regardant toute tâche d'ombre de l'histoire orientale comme une tare supplémentaire émergeant de l'islam.

Ensuite, à l'échelle de l'humanité, ces idéaux des droits de l'homme, de liberté, d'égalité, sont particulièrement neufs. Si on fait un carottage de l'humanité jusqu'à ses premiers temps, on extraira quasiment la même matière partout, avec une petite couche en surface, pleine d'Européens qui après des millénaires à faire comme tout le monde, méprisent le reste de l'Univers pour n'être pas assez droitsdelhommiste.
De même, rappeler perpétuellement les exactions islamistes les plus extrêmes pour les prétendre essentielles a quelque chose d'aberrant, en ce que cela nie entièrement le passé. Si la destruction du Tombeau de Jonas par ISIS démontrait que l'Islam, par essence, ne tolère pas les tombes, pourquoi s'étaient-ils embarrassés à le construire, l'entretenir et venir en pèlerinage ? Si l'expulsion des chrétiens de Mossoul par ISIS montrait que par essence l'Islam ne tolérait pas les chrétiens, comment cette communauté aurait-elle traversé quatorze siècles de musulmans ?
Et, encore plus récent que tous ces droits de l'homme, l'Islam intégriste et wahhabite.
Ce dernier n'avait d'ailleurs qu'une portée réduite jusqu'il y a peu. Qu'est-ce qui a changé et permis cet essor ?

Les conditions matérielles : L'alphabétisation, la démocratisation des moyens de communication de masse (télévision, internet), les pétrodollars conférant aux Wahhabites le pouvoir de kickstarter leur machine de propagande.

Avec des moyens pareils, ISIS se constitue une armée de maximum 50'000 âmes, dont beaucoup d'étrangers(certaines sources avancent 4000 "étrangers"). Au nord du Nigeria (erratum cf le commentaire de Typhon), Boko Haram ne représenterait "que" 30'000 personnes. Ils ne peuvent prospérer que dans des contextes détruits, de guérilla, assurant leur pouvoir par des massacres sanglants et épisodiques. Malgré leurs plans supposément grandiloquents, difficile d'envisager qu'ISIS s'attaquera frontalement à la Turquie (membre de l'OTAN, armée de 500'000 hommes, 2 millions de réservistes) à Israël (176'000 hommes, 500'000 réservistes) ou à l'Iran (523'000 hommes, 1'800'000 réservistes). Plus probable d'imaginer une percée au Liban, plus fragile, surtout qu'ils ont déjà revendiqué une attaque là-bas en janvier. Et si sur le papier, l'armée irakienne compte 191'000 actifs sur le papier, il est clair que les défections au profit d'ISIS ou le départ des américains n'aident pas. Là, la propagande est utile, plus qu'en Afghanistan (28% d'alphabétisation) mettons, où c'est le système tribal qui fait tenir le truc (pashtoune), ou Boko Haram qui fonctionne plus au massacre automatique. On pourrait évoquer le cas de la Somalie (37%) comme exemple supplémentaire de ces pays rudes où un système tribal rigoureux peut maintenir plus d'ordre que nos avatars de police/justice, quoique ça semble aller mieux.



Laissons là la géopolitique de bazar. Boko Haram, ISIS, AQMI, tout cela ne montre pas le visage majoritaire de l'Islam mais bien une minorité qui s'assure le contrôle du reste du contrôle de population par la violence au service d'une idéologie aussi récente qu'elle se prétend vieille.

Et puis dirons d'autres, le mal n'est pas commis exclusivement par l'Islam.
Si on veut trouver des mentalités belliqueuses, on peut se tourner vers les Mongols, qui ont conquis le plus grand empire du monde, étaient connus pour laisser des piles de têtes pour faire peur et qui ont d'ailleurs détruit Bagdad. Ils se sont plus tard posés quand ils ont vu que lever des impôts rapportait plus à long terme que piller. Va-t-on pour autant dire que la mentalité mongole est forcément maléfique ?
Le Coran est violent ? La Bible aussi ! Et des religions fondées sur des principes aussi pacifiques que le Bouddhisme peuvent engendrer des arts martiaux, des ordres de moines-soldats et être la base d'une identité nationale excluante qui met en péril les Rohingyas…

Beaucoup de gens s'arrêtent là : ils montrent que les islamistes sont une minorité (i.e une majorité de musulmans ne passe pas son temps à massacrer les autres) et ils montrent que le mal est perpétré en dehors de l'islam (donc que l'Islam n'est pas cause exclusive de mal) croyant avoir démontré que l'Islam n'était pas du tout corrélé au fanatisme religieux.
Or il l'est.

lien subtil entre suprastructur et infrastructure (allégorie)


Dire que les causes matérielles l'emportent sur les causes idéologiques ne veut pas dire que la religion ne cause rien, comme voudrait nous le faire croire un matérialisme un peu bête. Même dire que l'islam est un "prétexte" usité dans un but politique c'est admettre que l'Islam permet de mobiliser des soldats fanatiques. Mais quand des islamiste prétendent établir un califat islamique pour assurer le règne éternel de l'Islam commencent à expulser des chrétiens, peut-être faut-il les croire sincères. Et quand bien même : si les fanatiques font le gros du travail et s'inscrivent dans un narratif complètement religieux, c'est important aussi.

"Les causes matérielles l'emportent" veut dire qu'ils vont s'emparer des sources de pétrole (parce qu'ils ont besoin de fric et qu'ils ont des voitures) et que plutôt que de décapiter de vils occidentaux, ils vont les échanger contre des valises de fric.

Mais ce n'est pas parce qu'ils poursuivent leurs buts religieux de façon pragmatique qu'ils ne sont pas religieux.

Et les intégristes ont un avantage inéchappable sur le restant de la population : ils veulent se battre. La plupart des gens veulent une vie tranquille et préfèrent laisser exploser des monuments millénaires et lapider l'occasionnelle femme adultère plutôt que prendre le risque de se faire zigouiller.
Toute société voit s'affronter l'ordre et la liberté, ce qui fonctionne et ce qui est juste. Les systèmes comme le Xeer sont diablement efficaces dans des sociétés en péril. Les gens ont tendance à être sexiste et esclavagiste, parce que c'est efficace, comme les forêts ont tendance à brûler de par leur composition carbone.

Les droits de l'homme ne sont pas rien. On y croit de temps en temps. Parfois ils font avancer une réforme, parfois ils guident le tonfa, parfois ils interdisent un truc. Et petit à petit, ça avance.
Mais ils ne sont pas tout. On peut difficilement dire que c'est la faute à Voltaire.
Et l'Islam n'est pas rien.

L'islam, en tant que memeplexe élaboré au cours des siècles a, effectivement, une part de responsabilité dans l'avènement de ces milices guerrières.
Ces milices sont toutes Wahhabites ou elles prétendent regarder le message originel de l'Islam, alors regardons-le.

Mahomet a un message progressiste sur plusieurs plans
Les mesures qui triomphent doivent avoir un certain soutien, et s’assurer celui des dominés peut être un moyen de grossir ces rangs, quand on se bute aux dominants, notamment de Médine.  Et les femmes ont pu être des soutiens similaires.

En faveur des esclaves

De nombreux esclaves émancipés seront parmi les plus fervents premiers musulmans, de par le gain de statut social que la nouvelle religion permettait, ainsi Abu Bakra ou Zayd, dont le fils Oussama conduira une expédition en Syrie. Malgré l'opposition des soldats, Mahomet maintient sa décision de lui confier le commandement et après sa mort Abu Bakr.
D'ailleurs l'esclavage est interdit explicitement, dans le Coran, mais on trouvera bien une astuce lexicographique, un jeu de mot, pour y échapper. De la même manière, beaucoup disent que la malédiction de Cham offrait le cadre idéologique permettant l'esclavage, cependant, l'Eglise a souvent été très opposée à ces pratiques. Thomas d'Aquin disait que seule la foi comptait, pas le corps et la plupart des directives émises par le Saint Siège comme les Ecritures s'opposent à l'esclavage. Sauf qu'avoir un pape qui geint "l'esclavage c'est pas bien" dans un contexte esclavagiste va avoir très peu d'impact, et un pape qui dit "l'esclavage c'est ok", ce qu'on l'a incité à moult reprise à approuver, sera repris et son absolution répétée à droite à gauche. Mahomet interdit de réduire ses frères musulmans en otage ? Qu'à cela ne tienne ! On asservira des infidèles.

Dans le monde arabe comme en occident, l'esclavage dura. Là, on peut dire que les structures économiques écrasent les structures religieuses.

Cela n'alla pas mieux avec le temps et les conquêtes arabes. Ainsi, dans un passage très connu pour son racisme de sa Muqqadimah, Ibn Khaldun dit bien :
les seuls peuples à accepter l'esclavage sont les noirs, en raison d'un degré inférieur d'humanité, leur place étant plus proche du stade animal  (II, 23)
On pourrait citer Al Tusi et d'autres savants musulmans mais ce serait s'éloigner de notre sujet.


En faveur des femmes

Il y a quelques points très sexistes qu'on cite volontiers, l'UDC allant jusqu'à les placarder sur ses affiches pour montrer que l'Islam est super sexiste, mais au fond on peut déceler quelques mouvements très progressistes.
Les femmes de Mahomet ont toujours tenu un rôle extrêmement important dans sa vie, de conseil et de soutien. Quand Anr Ibn al-’As lui demanda qui il aimait le mieux sur terre, le prophète répondit «Aisha». Rebuté, il lui demanda alors qui il aimait le mieux parmi les hommes, il répondit Abu Bakr, puiqu’il avait engendré Aisha. (s. Zarkashi, al-Ijiba) Abu Bakr était connu pour sa sensibilité, qualité pas forcément valorisée : il ne pouvait lire le Coran sans pleurer.
Les femmes du prophète sont souvent invoquées par les musulmans encore aujourd’hui comme des prototypes  de relation, des règles à suivre. Et de leur vivant elles étaient conscientes de l’aura que la proximité de Mahomet leur donnait. Aisha était dite la plus compétente en matière de fiqh (droit) et les gens venaient souvent lui demander conseil. (Ibn Hajar Al-Aqsalani, al Isaba fi tamyiz al-sahaba)

L'héritage

Dans l’Arabie Préislamique, les femmes étaient dans les affaires d’héritage, traitées comme des bibelots. Leur garde passait à la mort de leur mari, au fils, qui pouvait la remarier à qui il voulait, peut-être un cousin.. Le droit d’hériter était fortement lié au partage du butin, et donc à la faculté de se battre. Le paradigme semble avoir été que les non-combattants (femmes) ne pouvaient dès lors pas recevoir de richesses en partage. Leur donner une part d’héritage, même de moitié de celle des hommes, c’est chambouler cet ordre.
Malgré l’état de soumission dans lequel elles semblent avoir été, dès l’annonce du droit d’hériter, elles viennent enquérir pour la suite logique. Les hommes se plaignaient que les femmes ne se battent pas, donc elles doivent avoir moins le droit d'hériter ; les femmes viennent alors réclamer le droit de combattre, qui leur sera refusé.
Leur accorder cela, c'était déjà beaucoup en contexte, même s'il y eut rétropédalage très vite.

Le voile

De la même manière la sourate des femmes est descendue à un moment crucial, où les hypocrites de Médine, déçus par les échecs militaire (bataille de Uhud), médisaient sur Mahomet et refusaient notamment de respecter son intimité. Lors de sa nuit de noce avec Zaynab, des bavards restaient à papoter dans une salle contigë à laur chambre conjugale alors que les nouveaux mariés auraient voulu rester seuls. Mahomet excedé, mais n’osant pas non plus les foutre à la porte accrocha un rideau sur le seuil entre les deux pièces. Alors qu’il faisait cela, le verset descendit. C’est la première mention du voile (hijab).
J’entends souvent des musulmans progressistes affirmer que ohlala ces siècles de musulmans ont tout fait faux, ça parlait d’un RIDEAU et pas d’un VOILE ce qui démontre donc que ça n’a rien à voir et que le voile est un ajout ultérieur, alors que, comme le note Mernissi, dans les deux cas, on affiche une séparation entre la sphère publique et privée, qui concerne particulièrement les femmes.

Ces mesures de ségrégation visaient d’une part à protéger les femmes du prophète, certains fanfaronnant à dire qu’ils les marieraient après la mort de Mahomet, mais également à contrebalancer les mesures égalitaires prises par Mahomet et qui avaient apparemment contrarié beaucoup de ses soutiens.

La violence conjugale

Omar, le deuxième calife, était connu pour sa violence, si différente de la douceur du prophète. Al Khattam aurait refusé de l'épouser pour cette raison, d'ailleurs. Il avait notamment frappé sa soeur Fatima à lui en laisser des marques, lorsqu'elle organisait des réunions propageant la religion étrangère de Mahomet (Omar n'était pas encore converti) et il avait entre autres giflé brutalement sa femme, la projetant au sol.
Il s'était notamment étonné de découvrir les moeurs décadente de Médine où les hommes – horreur ! – laissent les femmes se déplacer et les écoutent. Sa femme avait d'ailleurs commencé à répondre à Omar, arguant que les femmes du prophète lui répondaient, et qu'une d'entre elles s'était même fait la malle après une dispute. Apprenant cela, il avait fait le tour de toutes les femmes de Mahomet (commençant par sa fille, Hafsa,  pour confirmer la rumeur) les enjoignant à l'obéissance et à la soumission, seule Um Salama ayant la force de caractère de lui rétorquer que ce n'étaient pas ses affaires. Celles qui n'avaient pas eu la force de tenir tête à Omar vinrent féliciter Um Salama pour cela.

Avec la défaite de Uhud, les hommes mécontents que l’ordre ait été ainsi perturbé profitent de la perte d'éclat du prophète pour faire pression sur ses femmes, d'où une posture réactionnaire de la part de Mahomet et le renforcement de la ségrégation des genres. Mahomet, incapable par ses défaites d’accomplir son programme, cède, et leur rend les rênes.
Et lorsqu'une femme, frappée par son mari, vient demander d'arbitrer, il veut réprimander le mari, mais le verset descend.
“Les hommes ont « autorité » [qawwâmûna] sur les femmes, en raison des faveurs que Dieu accorde à ceux-là sur celles-ci, et aussi à cause des dépenses qu’ils font de leurs biens.
Les femmes vertueuses sont obéissantes « à leur mari » [qânitât], et protègent ce qui doit être protégé, pendant l’absence de leur époux, avec la protection de Dieu.
Et quant à celles dont vous craignez la désobéissance [nushûz], exhortez-les, éloignez-vous d’elles dans leurs lits et « frappez-les » [wa-dribûhunna].
Si elles arrivent à vous obéir, alors ne cherchez plus de voie contre elles, car Dieu est certes, Haut et Grand ! ” Coran IV.34

Je lis parfois des gens traduire wa-dribûhunna par «corriger». Drôle d’euphémisme, la racine drb désignant premièrement l’action de frapper.
Il dit qu'il voulait une chose, mais que Dieu en voulait une autre. En effet, Mahomet, contrairement à Omar, était clairement opposé à la violence conjugale, et ne portait jamais la main sur ses femmes. Lorsque cela s'envenimait, il pouvait aller jusqu'à quitter son logis pendant 29 jours, ou une de ses femmes s'échapper comme cela surprenait Omar.

Le débat subséquent sur les nuances de répudiation sexuelle, verbale est trivial ici. Mais il est certain que confronté à des suppliques incessantes des deux genres, dans une situation de crise et probablement influencé par Omar, qui symbolisait la tradition, Mahomet a choisi l'efficacité de celle-ci plutôt que la justice.
Et il est sans doute possible aujourd'hui d'interpréter tout autrement ce verset, puisqu'est invoqué non seulement un droit décerné par Dieu, mais aussi la dépendance financière des femmes aux hommes, qui a pu diminuer avec l'augmentation du travail salarié des femmes.


Le cas Abu Hurayra

Abu Hurayra était connu pour promouvoir de nombreux hadiths misogynes, au point qu’il n’aimait pas le surnom abu Hurayra (= Père de la chatte) à cause de la féminité qu’il contenait.
Il a souvent été attrappé la main dans le pot de confiture, à inventer ou déformer des hadiths, et Aisha ne se privait pas de le lui faire remarquer. Il rapporta que Mahomat avait dit qu’une femme qui avait laissé mourir un chaton irait en enfer, mais Aisha l’avait contredit en lui disant que l’âme d’une croyante avait trop de valeur pour Dieu pour qu’il la torture pour si peu, et elle l’enjoignit à faire attention quand il prendrait la responsabilité de répéter les mots du Prophète.
Il aurait aussi inventé des hadiths à propos de la vie sexuelle du Prophète notamment sur la question de la salissure sexuelle. Il a notamment rapporté que Mahomet se purifiait après l’acte sexuel, durant le mois de Ramadan. Les croyants, perplexes, allèrent demander à Um Salma et Aisha, qui leur dirent que le Prophète avait parfois des rapports le matin et ne se purifiait pas ensuite.
Confronté, Abu Hurayra admis ne pas l’avoir entendu de la bouche de Mahomet mais de quelqu’un d’autre, et il finit par rétracter complètement ces mots sur son lit de mort. (Mernessi, pp. 72-3)

La science du téléphone arabe que sont les hadiths a atteint des sommets. On doit toujours connaitre la chaîne de transmission et la fiabilité de chaque maillon. On pourrait penser que quelqu’un qui a manifestement mis des mots dans la bouche du Prophète pour ses propres fins aurait été considéré comme un rapporteur peu fiable, mais non, il semble plutôt que l’effet inverse se soit produit : malgré les preuves qui vont contre sa réputation, Abu Hurayra est considéré comme fiable (par les sunnites), ces hadiths sont des instruments tellement efficaces pour le sexisme des hommes qu’ils sont considérés d’autant plus vrais.
Abu Hurayra n’est pas le seul a avoir ajouté sa misogynie au corpus. Ali est fort connu pour ses sorties, de même que Omar, le deuxième calife. Ce dernier a laissé une trace moins importante puisqu’il rechignait à rapporter des hadiths, arguant la labilité de la mémoire humaine. Al Asqalani rapporte qu’il aurait d’ailleurs dit de Abu Hurayra : «Nous avons beaucoup de choses à dire. Mais nous avons peur de les dire. Cet homme n’a pas ces limites.»
Un autre Omar, Ibn Hasin, disait avoir peur de rapporter des hadiths à cause de cette tendance des compagnons à déformer des scènes qu’il avait vu de ses yeux.

Le fameux hadith "celui qui confie ses affaires à une femme…"

Autre hadith misogyne, celui de Abu Bakra, justement. En l’an 36 de l’Hégire, la guerre éclate entre Aicha et Ali, et Abu Bakra, esclave émancipé à Ta'ir en l'an 8 de l'hégire, par sa conversion à l'islam est notable de la ville de Basra. Aïcha tente de le recruter, mais il ne sait que faire. Il craint par dessus tout la fitna, la discorde, la division dans la communauté, en effet, c'est uniquement au travers de cette communauté et de la fraternité interne qu'il doit son statut de notable. En outre, Aïcha fait exécuter le gouverneur de Basra et 600 musulmans.
Après la bataille et la victoire d'Ali, ce dernier fit déposer un gouverneur qui avait refusé de le joindre, citant un hadith qui recommande de ne pas intervenir en cas de fitna. C'était un ami d'Ali, et il était déposé malgré tout. Alors qu'est-ce qu'Ali ferait à Abu Bakra, qui n'était pas de ses proches, s'il avait juré fidélité à Aïcha ? Mais d'un autre côté, il ne pouvait pas refuser à la "mère des croyants" de la joindre dans son combat, apparemment légitime.
Heureusement, sa mémoire miraculeuse lui revint subitement. Il se rappela soudain que, vingt-cinq ans plus tôt, durant une crise politique en Perse, une femme aurait été élue reine, et Mahomet aurait commenté :
Ceux qui confient du pouvoir à une femme ne connaîtront pas la prospérité.
Dans les faits, il s'agirait effectivement de la crise qui suivait la mort Khosrau II en 628  et où plusieurs prétendants aux trône s'affrontaient, notamment Azarmidokht, qui règne en 630-1. Et personne d'autre ne se serait rappelé cela et il n'aurait jamais eu l'occasion avant cela d'être misogyne.

Pour citer Mernissi
At that time, Aisha’s situation was scarcely enviable. She was politically wiped out: 13,000 of her supporters had fallen on the field of battle. Ali had retaken Basra, and all those who had not chosen to join Ali’s clan had to justify their action. This can explain why a man like Abu Bakra needed to recall opportune traditions, his record far from being satisfactory, as he had refused to take part in the civil war. . .the decision not to participate in this civil war was not an exceptional one, limited to a few members of the elite. The mosques were full of people who found it absurd to follow leaders who wanted to lead the community into tearing each other to pieces. Abu Bakra was not in any way an exception. When Aisha contacted him, Abu Bakra made known his response to her: he was against fitna [civil war]. He is supposed to have said to her (according to the way he told it after the battle): “It is true you are our umm [mother]; it is true that as such you have rights over us. But I heard the Prophet saw: “Those who entrust power [mulk] to a woman will never know prosperity” (Mernissi 54-55).

Abu Bakra a été condamné pour faux témoignage par Omar d'ailleurs, et fouetté pour cela (il avait accusé quelqu'un d'adultère, un témoin s'étant récusé, il a été fouetté avec d'autres) et pourtant cela n'a pas affecté la transmission de ce Hadith, unique (rapporté par personne d'autre) et si pratique.
Pour Abu Bakra comme pour ceux qui le citent, afin de refuser de hautes études et du pouvoir aux femmes.

Quand Mahomet va contre le sens du vent, ça laisse très peu de traces, quand Mahomet va dans le sens du vent., le hadith le plus bancal est gravé dans le marbre.

Donc Mahomet était-il un salaud sexiste ? Pour un Arabe du VIIe siècle, non. Quand il avait les mains libre, il semble même avoir été très soucieux de l’émancipation des femmes.
Mahomet a-t-il pris des mesures extrêmement sexistes ou qui seraient interprétées de façon sexiste en temps de crise ? Oui.

Mais quand un mégot embrase une forêt, on ne peut pas juste blâmer la forêt, qu'importe les détours que prend la flamme pour vaincre.