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mardi 19 juillet 2011

Désartrage

A la suite d'un bafouillement, alors que j'essayais de paraître intelligent dans une cuisine mal éclairée, mais fort bien pourvue en boissons en tout genre (boissons qui sont peut-être la cause dudit dérapage) il arriva que l'âme soeur présumée d'un de mes amis portât à mon encontre l'accusation d'être un sale camusien.
Mon verre m'échappa dans un spasme. Etant en plastique, il rebondit sur le sol avec un bruit parfaitement inadapté au tragique de la situation.
Je regardai fixement ce qui, tout en gardant l'apparence d'une femme, prit soudain un aspect quasiment démoniaque. 
"Alors tu es… Sartrienne ?", supputai-je à son adresse. Le nom, adjectivé, puis mis au féminin, avait pris une teinte étrange, imprononçable et il avait hésité au bord de mes lèvres comme un plongeur débutant au bord des dix mètres de Bellerive.
Ce qui fut le contenu de mon verre glissait lentement sur les rigoles du carrelage comme sur des canaux, assombrissant encore plus la pièce. Bon sang, Camus et Sartre se disputaient par journaux, skyblogs et cartes postales interposées il y a de cela cinquante ans à Paris, fallait-il que la lutte se réincarne en 2011, entre un évier et un lave-vaisselle Lausannois ?

L'ambiance était pareille à une corde de guitare que nos souffles tendaient de plus en plus, mon ami enserrait toujours son amie entre ses bras, sans se douter du monstre qu'il tenait aussi près de ses organes vitaux, ou bien était-il possédé, voire complice ?
"– Oui, bien sûr, Sartre, tu peux pas test, c'est génial, c'est magnifique, c'est profond, philosophique, la profondeur de sa prose n'a d'équivalent que dans la profondeur de sa pipe etc."
Alors qu'elle passait en revue les – rares - qualités de Sartre, j'aperçus deux cercles assombrir le pourtour de ses yeux, comme un écho des binocles du fameux philosophe parisien.
"– Non, moi j'aime mieux Camus, quand même."


Cette tête de faux-jeton, nom de bleu.


Donc dans un but purement informatif et afin d'améliorer mes connaissances parcellaires sur la matière, afin de trancher avec plus de perspicacité, et ABSOLUMENT PAS drapé dans ma mauvaise foi avec pour but de ratatiner ce sale premier de classe de Sartre.

Mon bouquiniste préféré m'en fournit donc trois livres cornés et rapiécés : Les Mains Sales, La Nausée et le Mur (recueil de nouvelles).
Bon alors le Mur contient quatre nouvelles : Le Mur, l'histoire d'un rebelle espagnol, attrapé par les méchants, qui va être condamné à mort, comme ses deux camarades viennent de l'être, à moins qu'il ne dénonce Ramon Gris. Oh l'absurdité de la vie quand on sait qu'on va mourir, ô emphase du corps stressé par ses dernières heures, et blablabla, mauvais remake des derniers jours d'un condamné.

- Hahaha, vils méchants, vous ne m'aurez pas comme ça, tiens, je vais vous faire perdre du temps : il est au cimetière. (note : c'est pas vrai hihihi)
- Ah, t'as pas intérêt à nous mener en bateau, sinon... Tu vas le regretter.
- Oui bon, à la base j'suis censé être condamné à mort, donc bon, niveau surenchère inutile, merci.
Les méchants reviennent, et lui disent que bon, il peut se casser. Bon. Perso je l'aurais quand même un peu foutu en tôle, hein, je sais pas, je suis peut-être un gros sadique, ou juste plus prudent que les polichinelles qui tiennent ici le rôle de fascistes.
- Tiens donc, s'étonne notre héros, ils avaient pourtant dit que si je leur mentait, ils me feraient ma fête. Puisqu'ils me libèrent, ça doit signifier que je leur ai pas menti ? Mais pourtant je l'ai fait. Cataclysme et perplexité, que se passe-t-il dans ma tête ? Oh et puis j'm'en fous, j'suis pas mort, lol.

Et là il croise quelqu'un qui lui dit que Ramon Gris s'est fait tuer, il n'était plus chez son frère - comme le croit le héros - mais AU CIMETIERE ! Paf, tragédie et coïncidence, écroulement des horizons simultanés, le héros se met à rire hystériquement.

Tiens donc, je m'y attendais pas du tout, quelle gestion admirable du suspense.

Erostrate, moins long, c'est l'histoire d'un gus qui veut tuer des gens juste pour... Euh... Ben, pour le fun, comme Erostrate avait détruit le temple d'Artemis pour être célèbre. Et au final il bute que une ou deux personnes, et encore même pas. Ouah, vends-moi du rêve, Sartre.

Dans Intimité on parle de cul. Voilà.

Et finalement, l'Enfance d'un chef. C'est l'histoire très psychologique de Lucien Fleurier, qui passe de l'étude de Freud, à se faire sodomiser par un surréaliste, puis devenir antisémite et buter un juif qui lit l'humanité. A la fin, il décide de se faire pousser la moustache.

Bon, ce qui me taquine chez Sartre c'est qu'il mélange mal deux aspects distincts de son oeuvre : philosophie et littérature. Chez Camus, comme vinaigre et huile d'olive se mixent pour former une harmonieuse vinaigrette, le mélange réussit : le monologue en spirale épouse les contours de la Chute de Clamence dans le récit éponyme. La débandade de Clamence cautionne ses théories, qui elles-mêmes consistent à rendre ses péripéties plus profondes, limite lyriques.Ainsi l'action et la pensée, raconter et démontrer se rejoignent.
Dans l'Enfance d'un Chef, par contre, la vie défile, le gamin snob raconte sa vie et, paf d'un seul coup "Tu as lu Freud ?"  ici les idées voyagent sans masque, matérialisées sous le nom de leur auteur, incarnées par la psychanalyse que les personnages se jettent les uns sur les autres.
Il faut donc faire une jonction entre les deux, tout comme une bonne vinaigrette nécéssite un cuillerrée de moutarde. Et quel trait d'union va-t-on employer pour enchaîner l'histoire d'un gamin complexé et la pensée de Freud ? Ben tiens, paf, du cul.

Et donc quand on utilise le cul comme moutarde, celle-ci ne tarde pas à me monter au nez, que dis-je, à escalader mes narines en y arrachant les poils qui s'y trouvent.

Et forcément quand la vinaigrette est ratée, les salades qu'il nous raconte ont du mal à passer.

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"As-tu vérifié si ce que tu veux me dire est vrai ?
Ce que tu veux m'apprendre, est-ce quelque chose de bien ?
Est-il utile que tu m'apprennes cela ?
Dans le cas contraire, pourquoi tiendrais-tu à me le dire ?"
- une poétesse victorienne moraliste, à peu près.