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mardi 5 juillet 2011

Le Souverain Polymorphe


Texte composé lors d'une de ces rédactions obligées à l'école.


“A force de mentir aux autres, ne finit-on pas par se mentir à soi-même ? Mais si ! Et l'on s'égare dans le dédale de ses propres constructions irréelles…”
Le Duc de Vannes s'affala dans son fauteuil lorsque son ex-visiteur récent se fut assez éloigné de la porte pour ne pas l'entendre. Il resta assis quelques instant et savoura une pause. Du moins, l'ébauche d'une pause telle que se la figuraient, mettons, les esclaves. Ensuite de quoi il se leva, sa posture rappelant quelque peu que l'homme descendait peut-être de l'arrière grand-oncle d'un primate. Si son langage corporel s'était exprimé à haute voix il aurait dit quelque chose comme "Rohlala…Pffouuh…Bon, ben, quand 'faut y aller, hein ?". Une fois levé, il tituba jusqu'à une tapisserie dans laquelle était si adroitement dissimulée une porte qu'il était impossible de la déceler sans savoir qu'elle était là. Et personne ne savait.

Personne ne savait non plus que derrière cette porte se situait un couloir affublé de cette ergonomie particulière aux passages secrets, menant à une pièce, au coeur du Palais de Lucre, reliée à la plupart des bureaux des notables y siégeant. Cette place de l'Étoile interne renfermait les vêtements, maquillages et fiches techniques nécessaires aux rôles du "Duc de Vannes". En effet, en plus d'être le duc de Vannes il était également le Roi de Lucre, le Baron de Caller, et, en somme, la grosse majorité des marquis, comtes, chevaliers et tout ce qui se fait de noble dans le pays de Lucre. Il jouait même le Vidame de Carmide, à l'occasion, quoique le titre fût un peu désuet. Il se félicitait intérieurement que le pays de Lucre préfère les tête-à-tête aux longues réunions nombreuses et conspiratrices (même si ça prenait deux siècles pour faire passer un message) sans quoi il aurait eu du mal à, par exemple jouer deux personnes à la fois sans se servir de marionnettes et de ventriloquie. Il saisit la fiche technique du "Prince de Lieze" qui devait rencontrer un maréchal tout à l'heure. Tempes grisonnantes. Libéral. Opposé à la réforme de l'agriculture proposée par le colonel-baron Sterche (Un autre de ses rôles, pensa-t-il en soupirant à l'absurdité de la chose). Sent toujours le tabac… Il n'acheva pas sa lecture.

Le souverain polymorphe s'arrêta en pleine séance de maquillage à la lueur des chandelles et regarda son visage, du moins celui qui était présentement collé à sa figure. Ce qui le fatiguait n'était pas de passer d'un déguisement à l'autre. Tout avait commencé quand il avait voulu jouer…Quoi, déjà ? Un comte ? Pour la blague. En souvenir des années de théâtre qu'il avait laissées derrière lui en prenant le trône. Deux milles déguisements avaient coulé sous les ponts et une prestesse toute féline imprégnait désormais les travestissements qu'imposait ce train de vie. Ce qui le gênait c'était de devoir, en plus de mettre en scène et jouer, écrire les textes des nobles caricatures d'Hamlet qui géraient son royaume, se faisant rabrouer, sous forme de chevalier, par ceux qu'il avait enguirlandé deux heures plus tôt, sous forme de Marquis. Cette schizophrénie théâtrale commençait à le peser. Il soupira à nouveau puis reprit la fiche technique du "Prince de Lieze" : …toujours le tabac puisqu'il fume la pipe. Parle rude, pas comme un prince. Postillonne abondamment quand il s'énerve. Ah, flûte. Vu le visiteur, il faudrait prévoir une serpillière sinon le Comte Palatin (qui n'est autre que lui-même) devra lui reprocher de faire gondoler la surface de son bureau. Le maréchal Guitou. Il se massa les tempes dans l'escalier qui menait aux appartements du "prince".

Il ne s'assit même pas. Des coups toqués retentirent à la porte. Ceux qui laissent à penser que leur instigateur avait sérieusement hésité à défoncer la porte.
– Entrez, annonça-t-il d'une voix de prince en passant la dernière main à son expression faciale dans la mesure ou trois couches de prothèses le lui permettaient.
Le maréchal entra. Il salua. Il semblait vouloir rester debout. Tant mieux, se dit le "prince", au moins il ne sifflera pas de la vieille fine aux frais du palais et le comte palat…Et je n'aurais pas à faire circuler une trois cents vingt-septième note de service sur l'alcoolisme, la noblesse, la décadence et les clé des armoires à alcools qui pourraient se retrouver dans un délai assez court dans une localité géographique hors de portée de vos mains avides si vous ne baissez pas un peu le coude. 
– Bonjour, excellence.
– Bonjour, monsieur le maréchal. Vous m'avez envoyé, je crois, le baron de Callègre, à propos de, je cite, "les conneries du duc de Vannes" ?
– Oui, excellence, répondit le dénommé Guitou qui, comme tout militaire proprement entraîné à ces circonstances-là, regardait fixement droit devant lui, un point imaginaire à deux mètres de hauteur sur le mur d'en face. Rapport à toutes ces théories sur l'agronomie appliquée, tout ça. Alors que les paysans, moi je dis, ils savent faire, déjà, hein. Pas besoin qu'on leur donne des cours, pas vrai ?
– Oui. Mais je ne peux pas détrôner le duc de vannes pour un motif aussi…Agricole. C'est, je le crains, un élément indispensable de la marche du royaume.
– Inséparable, vous voulez dire. Comme les machins qui lâchent des craquements dans les boiseries du palais.

Le "prince" soupirait intérieurement. Lui et le Maréchal Guitou étaient peut-être faits pour s'entendre, en fait. Deux gros caractères mal limés. Ils avaient l'air de se dire, là, debout en face l'un de l'autre, que s'ils n'étaient pas contraints par toutes ces sottises de maréchaussée et de principauté ils seraient en train de se taper les épaules en se resservant des verres et en parlant de chasse ou autre passe-temps qui colle souvent aux brutes affublées de pouvoir. Même aux brutes tout court, songeait le "prince" au regard du panel de ses rôles. Un autre inconvénient : il était obligé de s'instruire sur tout. Agriculture, astronomie, chasse, pêche, religion, histoire, géographie et tout ce que l'humanité avait pu produire de connaissances, en fait. Et puis non, se dit-il en reportant son attention sur Guitou, il n'étaient pas obligé de s'engueuler, d'autant plus qu'il allait devoir se farcir une belle brochette de lourdauds dans la journée. Et puis, ce n'était qu'une réforme de l'agriculture et il devrait refaire presque entièrement son maquillage pour jouer le "vicomte de Stöhl" (celui qui avait une méchante cicatrice qu'on osait pas trop regarder). Il ne pouvait pas perdre du temps en tergiversations.
– Hum. Soit. Je crois que je lui toucherai un mot, en passant.
– Merci beaucoup, Excellence.


Il était beaucoup plus tard. Le fard de la nuit se répandait lentement dans l'air, gommant les couleurs et les contours des décors déjà bien entamés par la morsure du brouillard. Des décors, songeait ironiquement le Comte Palatin, dernier apostolat factice du souverain en regardant le dernier visiteur s'éloigner, un bourgeois intéressé par la reforme de l'agriculture qui avait sérieusement estropié son emploi du temps. Evidemment puisqu'aux contraire de ses collègues monarques, il s'auto-déléguait les tâches qui l'encombraient. La plupart du temps, les tâches en question dégringolaient l'échelle sociale pour finir entre les mains d'un ouvrier ou d'un bourgeois comme celui qui s'éloignait du lourd portail fleurdelisé que la garde venait de fermer. Quelle journée de cinglé. Il avait accueilli le Jankheer d'un étrange pays voisin (il prétendait son titre équivalent à celui d'écuyer) avec trois opposants à la réforme de l’agriculture (le Duc de Graaf, le Marquis de Kaise, l'Écuyer de Virme et le "chevalier rouge" dont il n'arrivait plus à se souvenir du nom mais il était sûr qu'il y avait une alouette de sinople sur son blason, quel manque de goût, franchement) en alternance avec quatre de ses défenseurs(Baron de Merte-Faux, Sénéchal de Guise, Baron Latour et finalement ce bourgeois, là, monsieur Retorneau) qu’il avait tour à tour soutenu et tire vers le bas, jonglant avec les intrigues ainsi qu’avec des tronçonneuses en marche. Il se consolait en se disant que si tout le monde pouvait pinailler en regardant par-dessus l'épaule des paysans en prodiguant des conseils à tire-larigot sur le labourage des champs, c'était que le royaume devait être prospère et plutôt inactif. Trop pour se quereller outre mesure, en tout cas.
Il frissonna en imaginant qu'une guerre se déclenche. Il allait falloir mobiliser des troupes et plusieurs seigneurs devraient les conduire de front… Difficile à mettre en scène. Et s'il mourait ? De préférence durant son office de Roi de Lucre, on l'enterrerait, réfléchirait à sa succession, convoquerait les conseils de la noblesse… Et on se rendrait compte que la moitié de la noblesse avait disparu. Il réfléchissait souvent à cette éventualité, il lui fallait un remplaçant, voire pire, un successeur. Il n'était plus si jeune.
Mais pourquoi faisait-il tout ça ? Il ne se souvenait même plus de son nom. De son propre nom. Il avait effectivement adopté le nom de Joseph II de Lucre en prenant le trône à la faveur des liens de parenté capillotractés qu'il possédait avec le dernier Roi de Lucre. Oh, il possédait sûrement quelques gènes royaux, tapis aux fond de ses chromosomes. Vu la propension bien connue des familles royales pour la consanguinité, il en possédait certainement quelques-uns en plusieurs exemplaires. Et en ce moment il se demandait à qui léguer ces chromosomes. Le regard englouti par la masse de brume environnante, il songeait à avoir un héritier, une descendance. Malheureusement c'était une tâche qu'il ne pouvait pas s'auto-déléguer. Du moins pas en l'état actuel de la médecine à Lucre.
Il alla se coucher avec une certaine nausée. Celle qui emplit le coeur des médecins de guerre qui voient leurs patients, guéris, retourner à la bataille, immense machine à fabriquer des cadavres. Ce malaise qui touche tous ceux affublés de travaux vains, Le mal de Sisyphe. Et pourquoi faisait-il tout ça se demandait-il encore en s'allongeant ?
Pour le peuple.
Pour Retorneau, Latour, de Guise, de Merte-Faux, de Kaise, de Graaf et tous ceux qu'il administrait, orientait, gouvernait. Eux au moins, songea-t-il en soufflant sur son candélabre, ce sont de vraies personnes, avec des amis, une famille, des vrais conseillers et subordonnés. Des gens qui avaient autre chose à faire que jongler avec cent cinquante fonctions. De vraies personnes. Pour le peuple, en somme.
Puis le Roi de Lucre sombra dans le sommeil.


Monsieur Retorneau le bourgeois, traversait les petites ruelles marchandes adjacentes au palais. Une journée fructueuse, se dit "monsieur Retorneau". Il avait gagné à sa cause deux barons, un marquis et un vicomte. D'un autre côté, il avait perdu un prince et un duc, qu'il avait carrément offerts à la cause du Maréchal Guitou. Mais au fond, la cause du Maréchal Guitou, c'était la sienne, aussi. C'était le jeu. Certains personnages gagneraient, certaines idées perdureraient peut-être cinquante ans avec un peu de chance et les autres, écartés du jeu du pouvoir ou plus simplement de la panoplie de costumes et de personnalités de "Monsieur Retorneau", savaient s'éclipser. Il passa devant une cordonnerie et se dit que s'il continuait comme ça il allait bientôt être anobli. Encore une fois, se dit-il en riant dans sa barbe, qui risqua de se détacher. "Monsieur Retorneau" – manifestement futur "Messire Retorneau" – tourna devant un chaudron de thé de Noël touillé par deux ouvriers. L'odeur de cannelle perdurait encore, quelque part entre son nez et son cerveau, lorsqu'il pénétra dans une mansarde insoupçonnable. Aussi insoupçonnable que le passage derrière la tapisserie du bureau du Duc de Vannes. Et personne ne savait non plus.
Il claqua la porte au nez de la brume et du froid qui essayaient d'entrer et entreprit de se dévêtir de son maquillage, de sa barbe factice et de ses couches de vêtements qu'il accrocha impeccablement à un cintre marqué sobrement : Monsieur A. M. Retorneau.
Il s'alignait aux côtés d'une bonne vingtaine d'autres crochets composites ou s'entassaient maquillages, fiches techniques et vêtements, eux aussi étiquettés :

• Mal Guitou
• Bon Latour
• Sénéchal de Guise
• Bon de Merte-Faux
• Mess. de Virme
• Dc. de Graaf
• Sire Calogrenant

Et il n'y avait là que ses rôles principaux. pour les cent huitante sept autres il louait un entrepôt près des ports. C'était cher mais ses rentes d'Ecuyer-Sénéchal-Chevalier-Baron-Comte-Marquis en plus de celle de Gardien des Clés de la Couronne et de Garde des Sceaux le lui permettaient. Ce n'était même pas de l'usurpation, il s'était fait anoblir par le Roi de Lucre en personne. C'était juste qu'il…Cumulait, mettons. Et qu'il bernait le roi, les ducs, les marquis…Bref, il bernait tout le monde en beauté. Il se demanda si quelqu'un découvrirait un jour le stratagème. 

Il se demanda s'il allait encore passer un bleu de travail pour rejoindre les ouvriers dans son personnage fameux de "Eul'Roger de la rue du Castel" mais il étais tard et il devait dormir pour quatorze, au fond. Au moment d'enfiler son pyjama il ressentait la gêne habituelle en se demandant "qui suis-je ?". Peu de gens se le demandaient en dehors de raisons philosophiques obscures pour le moins confuses. Lui il se le demandait parce qu'il devait réellement se concentrer pour savoir quel pyjama il devait mettre. Et surtout, quelles initiales devait-il broder sur ses peignoirs ? Bref, ça n'avait l'air de rien comme ça mais ça vous minait la quiétude satisfaite dans laquelle vous comptiez vous endormir.

Il souffla sa chandelle et resta pétrifié un instant ainsi qu'un enfant qui pense qu'un monstre siège sous son lit. Il se sentait mal. Malade, même. On écrivait malheureusement peu de traités sur la Grippe de l'Imposteur . Il essaya de se rassurer, de se consoler, meme, en se disant que le Roi de Lucre, le Baron de Callègre, le Vidame de Carmide, le Colonel-Baron Sterche, le Prince de Lieze, le Duc de Vannes ou le Comte Palatin étaient de vraies personnes, pas juste des déguisements et des personnalités de rechange. Puis il s'abima à ses rêves ainsi qu'un roi.



Dix ans plus tard, le Roi de Lucre et le Duc de Graaf s’entretueront suite à un échange particulièrement violent. Du moins en apparence. On convoquera en catastrophe le Conseil des Pairs de Lucre en vue d’élire un nouveau roi. Sur les trois cents attendus, quinze se présenteront. Les quinze seuls à n’avoir pas été qu’un étiquette et un déguisement.

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- une poétesse victorienne moraliste, à peu près.