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mardi 5 juillet 2011

Les Trois Frères


C'EST l'histoire de trois frères pirates qui écumaient les mers il y a bien longtemps de cela.

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*  *

UNE VAGUE vint remonter et se s'abattre sur la proue du Black Jack. Le Comte s'appuyait à la rambarde du navire, son catogan presque défait par le vent. Il était vétû très élégamment. Trop élégamment pour quelqu'un qui vivait en mettant à sac les navires qu'il rencontrait. Malgré sa situation de pirate, il avait glorieusement esquivé tous les stéréotypes associés à sa fonction et était donc, pour l'heure, l'heureux propriétaire de deux yeux, dix doigts, tous ses membres et une peau sans trace de cicatrices. De plus, ses vêtements (en l'occurrence un manteau gris, taillé sur mesure, à brandebourgs cuivrés, une chemise au col de dentelle, un pantalon en velours noir qui bouffait délicatement sur ses hautes bottes proprement cirées, ainsi qu'un tricorne, assorti à la teinte de son manteau) n'étaient pas couverts de sang, de sueurs ou d'autres fluides corporels sortis de leurs contenants habituels par les dures lois de l'existence. Cette entorse à la tradition pirate de sentir comme une aisselle de forgeron par temps de canicule ainsi que ses excès de coquetterie, lui avaient valu des sobriquets pour le moins déplaisants. La liste s'en agençait chronologiquement comme suit :

- Le marquis
- Le comte
- Le duc
- La duchesse, hihihi
- Arghnonpitiéonplaisantaitlaisseznousvivreargh.
- Le comte, ça allait bien, en fait.

Il fut bientôt rejoint par son sosie. Enfin, un sosie crasseux qui ressemblait au Comte comme où un furoncle ressemble à un grain de beauté. Un sosie qui aurait trimballé une armurerie entière dissimulée plus ou moins habilement parmi ses ourlets, ceintures et fourreaux qui le ceignaient sans cohérence. En plus de cette quantité exubérante d'armes, il portait assez de breloques et de bracelets pour en avoir des marques de bronzage sur les avant-bras.
C'était le Capitaine, de trois ans son cadet.

"On les aura bientôt rattrapés", annonça le Capitaine avec l'assurance mesurée de qui s'est plongé dans de complexes calculs de vitesse avant de les biffer sauvagement, agacé du manque de coopération des calculs de triangulation, avant d'inscrire "anvirons troi quars d'heure" en faisant un paté d'encre, qui avait étonnamment la forme de la Floride.
"L'équipage le sent, ils s'agitent, ajouta le Comte, alors que la cordelette qui tenait ses cheveux les laissa définitivement onduler, tombant dans les flots.
Un silence s'installa, tout fait de vagues, agitant le bateau et les cheveux du Comte.
"Ouais", dit simplement le Capitaine.

Une traque de plusieurs jours ponctuée d'échanges de canon quand le hasard rapprochait les pirates et la pauvre proie avait rempli les jours et l'esprit de l'équipage, et l'abordage en était l'aboutissement. La zone de faible courant dans laquelle s'engageait le navire chinois le prenait au piège. Sa silhouette promettait des monceaux d'or et de joyaux, facilement convertibles en rhum et en femmes dans le premier bourg auquel ils accosteraient. Et cette silhouette grossissait à vue d'oeil.
Le Capitaine reporta son attention sur la bannière qui claquait au sommet du mat. 
IIIC.
Les "Trois C", comme on les appelle en tremblant. Comte, Capitaine et… Ah, le voilà, justement. Le Chevalier.

Une armure rouillée, comme arrosée par une pluie d'urine pendant des siècles, s'extrayait de la cabine, un casque coiffé d'un panache tout aussi écarlate sous un bras, une masse d'arme et qui donnait des frissons quand on la regarde dans l'autre main. Ce guerrier anachronique semblait ajouter le tétanos à la liste des méfaits du combat et des voyages en mer. Des algues pendaient ça et là, coincées dans les rivets qui liaient les plaques de cette carapace. C'était le cadet de ce trio et, sous tous points de vue, le plus terrifiant. On racontait, en tremblant qu'il s'agissait de quelque paladin  Et pour ajouter à la terreur, il brandissait cette masse d'armes qui donnait des frissons quand on la regarde et qui faisait facilement le poids d'un homme ou deux.
Il restait sur le navire. C'est un point peu connu des stratégies marines mais, lorsqu'un navire se fait aborder par des pirates, il envoie toujours un contre-abordage sur le bâtiment adverse afin de profiter de la défense éparpillée de l'ennemi. Ca crée donc un instant d'incertitude prononcée ou tout le monde se bat sur les deux navires, tenant d'en prendre le contrôle.
Le Chevalier avait bien essayé, un temps, de se propulser à l'attaque, comme tout le monde, au moyen d'une corde et d'un peu d'élan, mais, à cause du poids de son attirail, il avait glissé le long de sa liane pour laisser un joli trou en forme de chevalier dans la coque adverse. Il avait par là même envoyé par le fond la cargaison convoitée et risqué sa vie. Récupérer, par nuit de tempête, les morceaux de la cuirasse, qu'il avait abandonnés pour échapper à la noyade, lui avait valu une belle pneumonie.
Non, quitter le pont n'était pas prudent. Il restait là, couvrant l'ennemi d'imprécations moyenâgeuses et lui explosant le crâne.

Trois frères… Abandonnés par une famille négligente, ils avaient été inséparables. Rien ne les avait divisés quand ils s'étaient embarqués sur une des flottes bigarrées, souvent mêlées des déçus des colonies, des monarchies, de l'esclavage et de de l'oppression en général. Le Rêve Pirate, profondément ravivé par la république pirate de Libertalia, au nord de Madagascar, y était pour beaucoup. C'est ensemble que les trois frères étaient passés sous les bottes des marins, sous le pont, dans les cuisines, dans la cabine du cartographe, et, honteusement, de nouveau cuisiniers mais dans la marine française. Attention, non pas qu'il y ait honte à être cuisinier. Quelqu'un qu'on laisse faire la tambouille,  alors qu'il pourrait empoisonner tout l'équipage reçoit forcément la confiance et le respect de tous. C'est un organe important de ce monstre qu'est un équipage. Non, la honte c'est d'avoir servi sous les ordres du Roi de France, d'avoir servi la couronne la plus opportuniste du monde qui n'attend que la ruine des autres empires pour plonger dessus et grailler les restes, ainsi qu'un vautour. Heureusement, un coup du sort plaça leur navire sous les affres d'une attaque. Ils profitèrent de l'occasion pour empoisonner la bouffe, justement, dès que les canons pirates apparurent. A coups de casseroles, de barricades et d'ingéniosité, ils finirent par triompher des soldats français, déjà bien entamés par les troubles digestifs que le poison leur causait. C'est donc un galion sous le contrôle des trois frères, le drapeau à fleurs de lys brûlant sur le pont. Ce haut fait, avait pour ainsi dire scellés leurs destinées. Pour se protéger des balles, le cadet s'était empêtré dans des casseroles. En perfectionnant la technique, il avait forgé le personnage du Chevalier. L'aîné avait, pour trophée, volé le manteau d'un comte, un vrai. En effet, le pavillon à fleurs de lys n'est brandi que quand un membre de la famille royale est à bord. Qu'il ait réussi à faire couler le sang bleu, lui valut beaucoup, beaucoup d'estime et son début de surnom. Quant au benjamin, l'autorité avec laquelle il menait ses deux frères et les moussaillons qu'ils avaient ralliés à leur cause le fit baptiser Capitaine.
Peu de temps s'écoula avant que les deux navires ne se séparent. La fratrie avait pris le commandement d'un des deux et étendu la bannière des trois C.

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"As-tu vérifié si ce que tu veux me dire est vrai ?
Ce que tu veux m'apprendre, est-ce quelque chose de bien ?
Est-il utile que tu m'apprennes cela ?
Dans le cas contraire, pourquoi tiendrais-tu à me le dire ?"
- une poétesse victorienne moraliste, à peu près.