Blog Archive

lundi 14 novembre 2011

Roman graphique et film dessiné.

Will Eisner ne pensait pas à mal, j'en suis certain.
 En baptisant "Graphic Novel" (="Roman graphique") sa bande dessinée A Contract with God, il voulait abattre les préjugés, pas les renforcer. Montrer que la bande dessinée, décriée, humiliée, considérée comme un sous-art, comme faisant partie du music-hall, même par certains de ses plus fervents tenors était capable de plus. Il voulait s'émanciper des clichés antérieurs, fût-ce au prix d'un nouveau nom, d'un nouveau territoire. Il avait exilé sa création. Non, ce n'est plus de la BD, c'est un ROMAN GRAPHIQUE.

Qu'est-ce qu'un roman graphique ? Une BD, sauf que c'est plus long, plus dense, plus sérieux que des fascicules de douze pages virevoltantes présentant des malabars dopés à la créatine jusqu'à l'extrême en train de se cogner dessus. C'est principalement une définition négative : Ce n'est pas (que) pour les enfants, ça s'adresse à un public adulte et sérieux. Nous on fait pas dans les petits mickeys, l'humour, les super-héros, nous on est profonds, du genre à s'affaler contre un carreau un jour d'orage en se disant que nom de bleu, la mort, c'est pas cool. C'est pour adultes.

Nul ne peux retirer le talent d'Eisner de ses planches, ni contester qu'il n'a pas grandement participé à la popularisation de la bande dessinée d'élite. On flatte sa marginalité, son côté underground, on fuit les modulations graphiques dispendieuses des comics grouillant en foule à nos pieds.

Le terme de roman graphique est et reste une arche de Noé. Chanceux, le peu qui est parvenu à se hisser à bord, et qui s'extrait ainsi du Déluge de moqueries. Mais cela s'est fait et se fait encore au détriment des bêtes BDs restées à terre sont toujours considérées comme un art "populaire", "enfantin", une "industrie", voire pas un art du tout.
Pour combattre un élitisme, celui des beaux-arts, tu as dû en créer un autre, Will, un petit bout de lopin très select, dans lequel on ne laissera jamais entrer Garfield ou Grimmy. Par contre Calvin&Hobbes ou Snoopy, on pourrait tu vois, parce que Snoopy c'est souvent insensé et chiant ("Chiant, c'est très bien tu vois, on pourrait dire que Snoopy c'est une épopée en haikus, ah, ça c'est génial, on s'approche de la BD d'art et d'essai, là !" ) et que Calvin&Hobbes c'est la meilleure BD de la terre. Les autres, vous entrez pas avec vos baskets, non mais. Si cette séparation beaux-arts/arts populaires a disparu c'est juste pour se reformer, intacte, au sein de la bande dessinée. Lanfeust Mag VS l'Association.

Les dogmes sont là. Adultes, sérieux, tout ce qu'il y a de plus haïssable de prétention.


"Le film d'animation prouve qu'il sait aussi s'adresser à un public adulte", "un film dessiné (et non un dessin animé!), même volonté d'élitisme dégueulasse, même condamnation des dessins animés, qui s'adressent forcément à un public juvénile, moi ça me fait vomir.
Le dessin animé, tout comme la bande dessinée, n'a pas attendu cette dénomination pompeuse pour produire des oeuvres valables. Forcément, si je vous parle de Pixar, vous me hurlerez à la figure votre horreur du mainstream. Personnellement j'ai adoré le Monde de Nemo  ou Toy Story (sorti il y a bientôt dix ans pour le premier, plus de quinze pour le deuxième) et c'est pas parce que j'ai grandi que je vais dénier de la valeur à ces films, revus récemment (pour la douzième fois, je suppose, mais bon). Et après ? C'est quoi le problème ? C'est honteux de regarder des trucs que même un enfant peut comprendre ? On veut que les mioches ne comprennent pas ce qu'on regarde, ou qu'ils se fassent chier ? On se sent intelligents, les mecs ? On fuit la simplicité ?

Adeptes du "film dessiné" du "roman graphique", bientôt vous trouverez des super noms pour les jeux vidéos, les livres illustrés ou autres médias couverts du mépris des idiots et vous vous émerveillerez "enfin pour un public adulte !" en les rebaptisant probablement "films ludo-interactifs" ou "littérature iconographiquement simultanée" ; grand bien vous en fasse. 

Car quand vous aurez défriché toutes les possibilités de communiquer et que vous aurez élu les "sérieuses" à votre goût, moi je ferai toujours de la BD, et je regarderai toujours des dessins animés. Sans me soucier de savoir si c'est de l'art, ou autre, je profiterai, au-delà des mots et des tortionnaires de ces derniers.

2 commentaires:

  1. Je te soutiens à fond, mec.
    T'as oublié de citer Hayao Miyasaki aussi. Genre le château ambulant ou le voyage de chihiro, c'est des chefs-d’œuvre!

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. C'est net. Mais justement Miyazaki il est un peu hors-concours. Parce que bon, si il fallait avoir CE talent pour qu'on se dise destiné à un public "adulte"… Il reste plus grand monde.

      Supprimer

"As-tu vérifié si ce que tu veux me dire est vrai ?
Ce que tu veux m'apprendre, est-ce quelque chose de bien ?
Est-il utile que tu m'apprennes cela ?
Dans le cas contraire, pourquoi tiendrais-tu à me le dire ?"
- une poétesse victorienne moraliste, à peu près.