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jeudi 26 avril 2012

Le piège de la forme

Vous racontez une histoire, forcément, vous allez devoir conclure un contrat avec votre lecteur.
Un contrat qui spécifie ce que vous allez raconter et surtout comment vous allez le raconter. Si on commence un livre par huit cents pages de description de forêt de conifère, étonnamment, peu de gens s'y intéressent. Il faut une forme, qui s'adaptera forcément au contenu. Le récit d'un crime prendra la forme d'un Whodunit(colonel moutarde dans la cuisine avec la trompette à pistons) un long monologue pour la Chute de Camus, un poème épique pour l'Enéide de Virgile, etc. Il faut réussir à faire passer la pilule et que le lecteur accepte ce que vous lui racontez.
Par contre, il arrive qu'une histoire soit complétement dominée par son pacte narratif. Et c'est dommage, parce que la pilule ne passe plus.

Une série policière. Sisi.

Prenez Dr House. Comme un ami me le soulignait encore récemment, malgré l'évidence qui n'avait pas encore été digérée par mon cerveau, Dr House est une série policière. C'est évident. Il y a un crime (les symptômes), un coupable à rechercher (diagnostic), des interrogatoires (examens médicaux, entretien pour faire avouer au patient comment il a eu des blessures ou autre) et des perquisitions dans l'appartement du susp…euh, du patient ("on a fouillé ton frigo on a trouvé du Cenovis©, mec, t'es malade") qui conduisent l'enquête à sa conclusion.
Donc FORCÉMENT, au bout de cinq minutes, ils disent que c'est une gangliolymphatectomie spongieuse à plaques larges mais on SAIT  que SOIT c'est pas vrai SOIT c'est-vrai-mais-on-le-saura-que-à-la-fin-de-l'épisode parce qu'un symptôme contredit absolument tout (en général, cracher du sang, avoir une éruption cutanée, s'évanouir, ne plus sentir ses bras ou ses jambes).
S'ensuit la période de doute et tout et tout quant au patient, alors on commence à vouloir lui diagnostiquer plein de trucs, mais à chaque fois tout le monde a tort mais de façons différente et ce jusqu'à la fin de l'épisode (rajoutez ici de temps en temps un médecin qui décide de changer le traitement alors que Dr House ne veut pas. Exactement le schéma du flic qui veut rendre justice à lui tout seul) où en général on décide de donner des stéroïdes au patient, pour voir ce qu'il a. J'ai d'ailleurs appris un truc génial grâce à Dr House : les stéroides, soit ça te sauve la vie, soit ça te tue. Pas d'alternative.
Et Dr House va finalement dans la chambre du patient mourant perfusé de partout pour lui dire qu'il n'est qu'un putain de sac à merde de perdre ses fluides corporels comme ça, c'est dégoûtant, et il se comporte comme un connard, en lui reprochant généralement des trucs personnels (exemple : il est heureux) avant de trouver la solution grâce à un éclair de génie absolument pas professionnel.

Donc à CHAQUE FOIS, que le patient va passe à deux doigts de la mort entre de 1m inute d'épisode jusqu'à la 42ème minute, où on trouve enfin ce qu'il a.  on SAIT qu'il va s'en sortir. Rarement, le patient meurt et, le cas échéant, à la fin. Le schéma narratif vous pourrit le suspense.
C'est bien pour ça que les meilleurs épisodes de Dr House (Three Stories, les fins de saisons, notammenet la 4 avec House's Head et Wilson's Heart, ou encore Nobody's Fault dans la dernière saison)  sont ceux qui diffèrent de ce schéma chiant de type Cluedo genre le colonel Moutarde dans la bibliothèque avec le chandelier.

"Hum. Je crois que c'est la varicelle dans le foie avec des métastases, j'ai bon ?"


Pareil pour Harry Potter, par exemple. J.K. Rowling a insisté sur le fait qu'elle voulait clairement présenter les sept années scolaires de Harry à Poudlard, à l'origine. Donc qui commence pendant les vacances d'été, la rentrée, toute l'années scolaire, Noël et qui s'achève au début des vacances d'été suivantes.
Le problème c'est que les dénouements dramatiques ON NE PEUT PAS les mettre au début. Sinon on raconterait quoi, après ? On se ferait chier. Donc ils sont à la fin. Et comme la fin est toujours début été, hé bien… Je vais faire un petit schéma pour que vous compreniez bien : les moments les plus épiques de Harry Potter dans chaque tome et leur localisation dans l'année :

Tome 1 Harry vainct Voldemort à nouveau en l'empêchant de s'emparer de la pierre philosophale. juin
Tome 2 Harry bat Voldemort sous forme de Tom Jédusor revenu du passé et tue le basilic juin
Tome 3 Harry sauve Sirius, Peter Petigrow s'enfuit alors qu'on découvre la vérité sur le meurtre des parents Potter. Motherfucking time travel juin
Tome 4 Voldemort revient d'entre les morts, Harry le combat à nouveau, Cedric Diggory meurt. juin
Tome 5 Bataille au département des mystères, mégafight Voldemort VS Dumbledore, mort de Sirius, découverte de la prophétie. juin
Tome 6 Récupération de l'Horcruxe, mort de Dumbledore, attaque des mangemorts sur Poudlard. juin
Tome 7 Grande bataille de Poudlard, mort de Voldemort, victoire du bien contre le mal, et des brioches. juin(bon en fait, en mai, mais allez vous faire foutre)

(on me souffle dans l'oreillette que ce serait plutôt en mai vu leurs dates d'examens, je vous emmerde, c'est pareil.)

Vous remarquez quelque chose ? Tiens donc ! Comme si les forces du mal se réveillaient chaque année en juin, et décidaient d'attaquer uniquement à ces dates là. Comme s'il y avait un examen de Grand Méchant démoniaque chaque année en juin…

*
*   *
Les candidats attendaient en file devant une table sur laquelle tronait un bac de petits papiers.
"Alors, nous allons procéder au tirage des sujets. Monsieur… Vador ? Venez tirer un billet.
– Ksshh… Hrrm…Ksshhh.
– Att-Att-Attention ! On ne regarde pas, pas de tricherie.
– Ksshh.
– Alors voyons ce que vous avez tiré. Hmm. "Faire régner l'ordre sur la galaxie".
– Ksshh. Facile.
– C'est la cinquième fois qu'il tombe dessus !" protesta une voix aiguë derrière lui.

Et l'homme masqué drapé de noir s'en fut en riant.

"Bon, ensuite c'est au tour deeee… Ah, voilà ! Un habitué ! Monsieur Jédusor ?
– C'est Voldemort !
– Ah oui, c'est vrai votre crise d'identité, et votre pseudonyme concocté à partir d'un mot-valise français qui n'a aucun sens. Vous vous êtes réconcilié avec votre père, d'ailleurs ?
– Hum, vu que je l'ai tué il y a cinquante ans, c'est difficile, vous savez.
– Euh, oui, j'imagine.
– Par contre on a rouvert sa tombe et on s'est servi de la poudre de ses ossements pour me ressuciter. Ca rapproche, ces activités en famille.
– Hé bien, c'est très bien, tout ça, pour votre équilibre intérieur, ça peut aider, vous savez. J'ai toujours pensé que vos problèmes venaient de cet environnement familial perturbateur, de ces conflits jamais résolus.
– Non, c'est juste parce que Dumbledore m'empêche toujours de réussir !"

"Et puis, au fond, Dumbledore, il vous aide un peu, non ? Oups, j'ai oublié de fermer la porte de cerbère. Oups, j'ai laissé Harry aller sous l'eau et dans un labyrinthe sans aucune surveillance et aller combattre un basilic à 12 ans aussi." 

"Oh, oui. Dumbledore. Mais vous l'avez tué, l'année passée, non ?
– Oui, admit-il avec dépit. Enfin, un connard de serviteur l'a fait. Je lui apprendrai à ce connard. Si un jour je dois le buter, plutôt que de le tuer sans douleur avec l'Avada Kedavra, je lui balance mon serpent.
Bon, alors, ça ne peut que vous porter chance si ce "Dumby" dont vous me parliez est mort, reprit l'examinateur en tendant un bac de petits papiers. Tirez, s'il vous plaît.
– D'accord, d'accord. Alors… Quoi ? Encore ?!
– Euh, vous êtes tombé sur quoi comme sujet ?
– "Tuer Harry Potter" !
– Ah. Un difficile.
– Mais c'est une blague, bordel ? Ça fait six fois que je tombe dessus !
– Hm. En fait non, au Tome 3 vous étiez tombé sur : ne pas apparaître de l'histoire du tout, et vous n'y étiez pas parvenu.
– Vous ne m'aviez pas dit que les flashbacks comptaient ! Et puis j'étais tombé dessus lors de ma première fois, il y a… seize ans ? Arf, niqué par le pouvoir de l'amour. Saloperie. Tomber six fois sur Harry Potter, alors que Vador a toujours eu une chance de cocu."

Il s'en alla en maugréant alors qu'on appelait le Grand Méchant suivant : Galbatorix. Galbatorix tomba sur : "faire le boulot des gentils et maintenir l'ordre en attendant qu'ils viennent vous tuer." C'est ce qu'il avait toujours fait. Les dragonniers maintenaient l'ordre, il le fait à leur place. Quelle bonne raison aurait-on de le tuer ? Aucune.
L'examinateur s'en aperçut et exclut Galbatorix de la session d'examens.
Par contre, vu sous cet angle, c'était au tour d'Eragon de se présenter. Il rédigea une convocation.

 *
*  *

Et pourquoi ? Simplement pour utiliser le schéma "ohmondieu c'est trop dur non seulement j'ai mes examens mais en plus je dois sauver le monde !" et c'est pour cela que le 7 diffère, étant donné qu'ils quittent l'école, ils n'ont plus cette pression illusoire sur la tête et des évènements badass il en arrive tout le temps. Je me rappelle d'ailleurs qu'à la sortie du 7 j'avais imprimé la page wikipédia qui le résumait afin d'enfin savoir si les conjectures posées sur la suite de l'histoire se vérifiaient et l'avait emportée pour avoir un peu de lecture loin de toute civilisation(en Syrie). Verdict ?
WHAT. THE. FUCK.
Ca ne correspondait tellement pas aux autres tomes où la moitié du temps, ils faisaient… Leurs devoirs, que je n'y avais pas cru. Factuellement, l'article de wikipédia suivait linéairement l'histoire et la décrivait simplement(c'est peut-être ça qui fait la force des spoilers de l'Odieux Connard). Mais on aurait dit une mauvaise fanfiction parce qu'elle ne respectait pas le pacte narratif des six autres tomes. C'est ça d'ailleurs qui rend les fanfictions mauvaise : le manque de respect de l'univers et de  sa cohérence.
 
"Bon, les gars, vous êtes les deux mortels qui n'ont absolument aucun pouvoir, alors on va vous foutre, euh, toi l'archer sur un immeuble et toi la gonzesse, à terre en train de te battre."

Pis sinon j'ai été voir the Avengers. C'est pas mal. Vraiment. Mais c'est un peu comme Dr House. : seules les répliques, les vannes, les reprises de jeu de mot et autres permettent de tenir réveillé(merci Joss Whedon). Le film ne se prend pas trop au sérieux, ironie, clashes à la yo mamma, et sarcasme.  Moment dramatique ? Paf, on te le casse avec Hulk qui rote, ça détend. Par contre le schéma narratif est usé. 1h45 de film puis 30 minutes de combat dithyrambique apocalyptique un peu inutile et dispendieux. Et la menace sur le monde entier ? Comme d'hab, on arrive à la restreindre à un quartier de Manhattan. 
Et il y a plein d'incohérences (la meuf de Tony Stark elle devait prendre son avion le jour même de quand Tony Stark reçoit le dossier. Donc puisqu'on la voit dans l'avion à la fin du film… Le film se passe en… Même pas un jour ?). Les aliens Chitauri dont on nous rebat les oreilles sont, au final, des humanoïdes, avec des pieds et des mains, dotés de motos volantes, de- flingues et de lances électriques.  On a vu mieux.  Talk about eye candy.
Je sais bien que c'est parce que pour les scènes d'action ça aide d'avoir des figurants humains, et donc que les aliens sont humanoïdes mais bon. J'en causais avec Antoine, il me disait que justement, dans Dr Who (série qu'honte à moi, je n'ai pas encore regardée) les Timelords avaient imposé leur empreinte sur le temps lui-même de sorte que tous les êtres intelligents du cosmos finissent par leur ressembler. Et paf ! Que des personnages humains ! Pareil pour l'idée de régénération du Docteur. On change d'acteur dix fois ? Bah ! On n'a qu'à dire que c'est parce qu'il doit se régénérer et qu'il change donc d'apparence et de personnalité ! Au final tous les pactes narratifs sont ingurgités et digérés par la série au point d'en faire partie intégrante. C'est l'histoire qui dicte la forme et la maîtrise, au contraire de Dr House ou Harry Potter où l'histoire se laisse enfermer dans un carcan.

Prenez Star Trek, aussi. Ils n'avaient pas les moyens de faire de longues scènes atterrissage de vaisseaux, alors ils ont sorti… Le téléporteur ! Ca mange pas de pain, un peu de paillettes à l'écran et ça accélère le rythme de l'histoire. Mais au final ça a tellement fait partie de l'histoire ("Beam me up, scotty !") que quand j'ai lu deux textes sur la téléportation quantique, un de Trinh Xuan Thuan et un autre de Stephen Hawking, j'ai vu qu'ils commençaient tous les deux… par parler de Star Trek.
Qu'un bricolage inventé pour simplifier l'histoire finisse par influencer deux astrophysiciens… N'est-ce pas le signe qu'on a réussi à faire digérer le pacte au lecteur ?

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- une poétesse victorienne moraliste, à peu près.