Blog Archive

jeudi 19 avril 2012

Préjugés sur la BD et Université

(oui, encore)

Je vous avais déjà conté le rapport conflictuel entre monde académique et bande dessinée via l'article coup de coeur de l'uniscope. J'y critiquais cette posture qui revient à dire que tous ces petits mickeys c'est pour les gosses MAIS ÉGALEMENT l'autre posture, plus insidieuse et sournoise et tout aussi nuisible qui consiste à dire "enfin une BD adulte !" ce qui revient à classer tout le reste dans les rangs de la stupidité crasse et puérile. Je veux dire, tous les dessinateurs ne sont pas Tebo, y'en a qui parlent d'autre chose que de caca (par pitié l'Atelier Mastodonte dans Spirou STOP STOP STOOOOOP arrêtez avec Tébo, c'est plus drôle et Maïa Mazaurette arrête de faire les gags du Royaume ) et ce depuis fort longtemps, depuis la naissance même de la bande dessinée, si tant est qu'on lui trouve une naissance vu que "raconter une histoire avec des images" c'est vieux comme Lascaux, probablement.

Ben ça recommence.Que l'université s'intéresse à la BD, c'est bien. Qu'elle dise "REGARDEZ ! REGARDEZ ! On va étudier sérieusement les petits mickeys ! Ca vous la coupe, hein ? Ben ouais, on va dire des trucs sérieux sur des trucs cons ! HAHAHA !" c'est complétement con.

Il n'y a pas besoin de revendiquer "la bd est devenue sérieuse" ou de passer son temps à se justifier, la BD est un truc sérieux, Point. Dans la mesure où tout média est un truc sérieux, bien entendu.Voici donc un cycle de Master-Class de BD. Bon "Master Class", c'est pas vraiment mes maîtres, hein, j'ai jamais entendu parler d'eux avant de voir les affiches et tout. Et ça a bien l'air d'être de la BD européenne avec plein de décors, des couleurs en aplats, des visages raides et des bulles qui sonnent faux.

C'est fou comme notre cinéma arrive à ressembler à notre bande dessinée, vu sous un certain angle.
Mais bon, le prospectus en question :

Bon alors récapitulons, premièrement je connais aucun des quatre auteurs à part Enki Bilal.
Deuxièmement, c'est pas lui qui fait à Lausanne, je suis déçu.
Troisièmement, les oeuvres évoquées pour prouver que la BD devrait avoir son mot à dire sur tout : "le cartésianisme façon charles pépin et Jul donne à réfléchir" La planète des sages est un dictionnaire des philosophes avec une pleine page de texte et une page de BD pour chaque penseur. Tu m'étonnes que ça donne à réfléchir, c'est pas comme si ils avaient ADAPTÉ le cartèsianisme. Quai d'Orsay chroniques diplomatiques est une BD que je trouve géniale - Ca me fait penser que Blain est invité au BD-FIL cette année hiiiiii et que j'ai pas envie de faire le concours de BD parce que le thème est soûlant. Bref. - mais sérieusement ? L'enseigner en études politiques ? Tout ce que ça fait c'est rejouer la guerre en Irak vue du Quai d'Orsay (ministère des affaires étrangères français) ! Les personnages sont drôles, Alexandre Taillard de Worms pompé sur Dominique de Villepin en diplomate grandiloquent et homme de lettres, mais ça ne présente pas spécialement bien la dynamique de la diplomatie, juste quelques anecdotes de fond de cabinets (sans mauvais jeu de mot)… La mort de Staline "revisitée"par Fabien Nury et Thierry Robin…  Pas une mauvaise BD non plus côté fiction historique, mais remarquez une chose : les bandes dessinées qu'on invoque sont des ADAPTATIONS. De bêtes sacs dans lesquel on pourrait mettre n'importe quoi. Et qui est du coup sont pratiques pour faire passer des sujets compliqués.
Mais on ne pourrait pas laisser la BD démarrer ses propres réflexions, sa propre profondeur, sa propre philosophie ? Non, il FAUT qu'on brandisse du Descartes, du diplomatique, de l'historique(mort de Staline) pour être invoqué comme utile. Pas de fantastique, pas de Science-fiction, pas de fantasmagorique, que du lourd.
Ensuite, voilà le pire compliment du monde : Il n'y a pas de sujet que le neuvième art ne saurait traiter : profondeur et regard décalé ne sont pas condamnés à s'exclure mutuellement.
Déjà je le RÉPÈTE s'il n'y a pas "de sujet que le neuvième art ne saurait traiter" pourquoi se contenter de pomper ceux des autres médias ?
Ensuite profondeur et regard décalé ne sont pas condamnés à s'exclure mutuellement. Vous avez bien lu. REGARD DÉCALÉ. La bande dessinée ne peut pas avoir de REGARD NORMAL sur quelque chose. Elle a forcément un REGARD DÉCALÉ, c'est entendu. 
Je cite le dictionnaire de l'Académie Française, 8ème édition (1932-1935)

Décaler :
Enlever la cale à; changer l'équilibre, l'aplomb. Il signifie, par extension, Avancer ou Reculer une série d'objets ou de faits. Décaler tous les trains d'une heure.

Donc la bande dessinée a un point de vue décalé, quoi qu'il arrive. Tiens donc. Ca m'enerve tellement. Pourquoi pas un point de vue "perturbé" ou "iconoclaste" histoire d'avoir l'air encore plus con ? Pourquoi on ne dit pas ça du cinéma ou de la littérature ? Tout point de vue est décalé ! Forcément ! Sinon ça ne serait pas un point de vue. On ne peut pas accorder à la BD le droit d'être profonde gratuitement, non, il lui faut le mériter, et réussir à faire oublier son regard, profondément décalé, et le fait que dans le grand gang des arts, elle reste le petit dernier qui doit faire ses preuves.

Or elle n'a plus à le faire.
Il n'y a plus rien à prouver.
Continuer à se justifier ça pousse à croire, qu'au contraire, il y avait quelque chose à légitimer. Il ne reste plus qu'à continuer à parler normalement et à dénoncer les mauvais compliments.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

"As-tu vérifié si ce que tu veux me dire est vrai ?
Ce que tu veux m'apprendre, est-ce quelque chose de bien ?
Est-il utile que tu m'apprennes cela ?
Dans le cas contraire, pourquoi tiendrais-tu à me le dire ?"
- une poétesse victorienne moraliste, à peu près.