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jeudi 26 juillet 2012

Définition de Dieu

Je suis tombé sur le texte de Ricky Gervais "Why I'm an atheist" et j'ai plutôt rigolé.
Néamoins j'ai tiqué sur le passage suivant.
But what are atheists really being accused of?
The dictionary definition of God is “a supernatural creator and overseer of the universe.” Included in this definition are all deities, goddesses and supernatural beings. Since the beginning of recorded history, which is defined by the invention of writing by the Sumerians around 6,000 years ago, historians have cataloged over 3700 supernatural beings, of which 2870 can be considered deities.
So next time someone tells me they believe in God, I’ll say “Oh which one? Zeus? Hades? Jupiter? Mars? Odin? Thor? Krishna? Vishnu? Ra?…” If they say “Just God. I only believe in the one God,” I’ll point out that they are nearly as atheistic as me. I don’t believe in 2,870 gods, and they don’t believe in 2,869.
Si l'on prend les trois conditions qu'il impliquait dans sa définition tirée du dictionnaire : 
  1. surnaturel
  2. créateur de l'univers
  3. et protecteur de ce dernier.
…Et qu'on les compare à la liste d'exemples de déités qu'il donnait, on se trouvera déçu : dans les faits, ni Zeus, ni Hadès, ni Jupiter (= Zeus en version latine, merde) ni Mars, ni Odin ni Thor, ni Krishna ne créent l'univers. Krishna n'est même qu'un avatar de Vishnu. Certes Ra, selon certains mythes tire le monde et les hommes de la "Soupe primordiale" mais dans d'autres, il est lui-même issu de Nout. De même Vishnu, pour les vishnuites, est le dieu le plus puissant, et donc le seul à subsister après que tout le reste soit détruit par les flots à la fin d'un cycle (1 mahayuga, ce qui équivaut à…Euh, beaucoup. 4 millions d'années). Il somnole un peu sur l'onde, ensuite de quoi un lotus sort de son nombril, puis de la fleur émerge Brahma, qui crée un nouveau monde. Mais dans d'autres versions, le dernier dieu à subsister reste Shiva, sous la forme d'une colonne de feu(un linga, qui représente en fait son pénis NE ME POSEZ PAS DE QUESTIONS). Et il existe d'autres mythes de création qui m'échappent.
Cer univers, qu'il ait été créé par eux ou non, les dieux le protègent-ils ? Sans doute. En tout cas pour ce qui est de Zeus, d'Odin, de Thor, de Krishna ou de Ra. Mars, moins. C'est un peu le dieu de la guerre, les mecs, il va pas protéger grand chose.
Ensuite, surnaturel. Surnaturel signifie quoi ? Hors de la nature ? Au-dessus de la nature ? Mais comment cela saurait-il être quand la "Nature", par définition, englobe tout ce qui existe ?
On ne peut parler de surnaturel que si l'on a des notions très précises de lois naturelles, et d'une nature déterminée par ces lois. Si l'on n'a pas de lois précises qui circonscrivent le champ d'action de la gravitation, de flux gastriques ou des transformations chimiques, pourquoi trouverait-on quelque chose "surnaturel" ? Qu'y aurait-il d'étrange à voir une table léviter si on n'avait pas une loi qui dit "les tables restent fixées au sol par la pesanteur" gravée dans un coin de la tête ? De même, si l'on ignore tout de la fabrication du vin, qu'y a-t-il de surnaturel dans le miracle effectué par Jésus aux noces de Caana ? C'est parce qu'on SAIT par quels processus le vin est fabriqué. Qu'il le soit par une autre voie VOILA qui est surnaturel. Or pour oser affirmer qu'il n'existe pas d'autre voies de fabriquer du vin que celle que l'on connait et que si l'on arrive à le faire malgré tout, cela est un "miracle" hors de la nature, n'est-ce pas faire montre d'arrogance ? Nous avons établi des règles précises, comment le monde ose-t-il y déroger ! Si on ne sait pas comment ça marche, on se contentera de hausser les épaules et dire "bof, on ne sait pas" ou on bricole une explication. Pour dire "surnaturel" il faut que ça brise nos règles établies. Comme le disaient Hubert & Mauss, la magie est une "gigantesque variation sur le thème du principe de causalité".
Un homme qui n'aurait pas de concept de "lois naturelles" en tête, consciemment ou inconsciemment, ne pourrait pas faire la distinction entre phénomènes naturels et surnaturels. Un peuple des régions circumpacifiques qui utilise ce que nous décririons comme de la magie* au quotidien, dans un but médical par exemple, ne verrait pas forcément la distinction entre l'incantation magique et la potion qui lui serait associée. Un observateur extérieur tel que vous ou moi se contenterait d'examiner la potion, puisque c'est la seule qui PEUT avoir un effet sur son corps. Comment en serait-il autrement ? Notre causalité galiléo-cartèsienne** débarque avec ses gros sabots et exclut tout ce qui n'est pas elle-même. Le reste est idiotie. Ainsi Frazer parle de deux types de magie : 
  1. magie homéopathique : qui tente d'agir sur le semblable par le semblable. Par exemple, je fais une poupée à l'effigie de mon ennemi et je lui plante des aiguilles dedans en m'imaginant lui faire du mal. On s'imagine que ce qui se ressemble est forcément relié. C'est idiot, dirait Frazer.
  2. magie contagieuse : qui considère que ce qui a été en contact reste en contact. Par exemple, je prends une mèche de tes cheveux et je lui fais du mal, en m'imaginant que le mal se transfèrera sur toi, alors que la mèche n'est plus reliée à toi. C'est idiot, parce qu'il n'y a pas de contact réel, dirait Frazer.
Dans les deux cas, la magie est vue comme une conception erronée de la causalité. Mais uniquement parce que l'observateur dispose dans son chapeau de la toute belle vraie et sainte causalité. Sans notre notion de causalité déterminée, il ne saurait y avoir de "fausses" causalités, vous me suivez ?
Donc si pour l'acteur (i.e. le gus qui pratique le rituel et fait la potion) il n'y a pas de différence conceptuelle entre les deux actions (potion&incantation), pourquoi l'ethnologue devrait-il en faire une ?
Bref, la catégorie de "surnaturel" est sans doute la plus fumeuse et la plus floue dans ce tas. Et comme je le disais dans mon article sur Tolkien :

La notion de magie, c’est de la merde, ça se définit toujours par rapport à la science ou à la religion. Si vous êtes chrétien, c’est convoquer des puissances sataniques. Si vous êtes un scientifique c’est faire un faux raisonnement sur le monde et inventer des rapports de causalité érronés.
Prenons deux exemples de rituels magiques qui ont pour but de nuire à quelqu’un :

Exemple 1
Machin décide de lancer un sort à un connard qu’il n’aime pas. Machin saute en rond autour d’un arrosoir à cloche-pied en invoquant les esprits de ses ancêtres. Ensuite de ça, il sacrifie un poulet à la pleine lune puis s’arrange pour verser une goutte de pisse de crapaud dans le verre de sa victime.
Sa victime meurt peu de temps après.
Exemple 2
Machin décide de lancer un sort à un connard qu’il n’aime pas. Machin saute en rond autour d’un arrosoir à cloche-pied en invoquant les esprits de ses ancêtres. Ensuite de ça, il sacrifie un poulet à la pleine lune puis s’arrange pour verser quelque miligrammes d’Arsenic dans le verre de sa victime.
Sa victime meurt peu de temps après.

Dans le premier cas, c’est de la magie stupide, suivi d’une forte coïncidence (la pisse de crapaud ça tue pas les gens, donc c’est un pur hasard) et dans le second, c’est un empoisonnement en règle, avec des espèces de superstitions bizarre autour.
Cependant la seule chose qui nous permet de dire que 1 est un sortilège et 2 un empoisonnement c’est notre connaissance scientifique de l’Arsenic et une loi de la nature en notre esprit qui nous dit « l’arsenic tue des gens ». Dans un monde pré-scientifique, genre au moyen-âge ou au milieu de la jungle amazonienne il y a deux cents ans, quel sens est-ce que ça ferait de juger des conceptions locales avec notre science, qui de toute façon n’a pas cours dans leurs esprits ?
Maintenant vous comprenez le problème.

Le Dieu chrétien et la religion chrétienne sont des exceptions. Quand on  compare le concept de Dieu omnipotent, omniscient et unique aux divers panthéons dont émergent les 2870 dieux ici évoqués, on se rend compte des profondes différences qui les traverse (notamment : le christianisme est une religion de l'histoire, pour reprendre le terme même de De Martino). Je ne sais pas comment on a compté ces 2870, mais ce qui est certain c'est qu'on n'a pas utilisé la même définition que Ricky Gervais.
En conclusion, rappelons-nous donc qu'à bien des égards, les chrétiens sont des exceptions, et ne soyons pas trop prompts à projeter nos catégories sur le reste de l'univers sans esprit critique, tels certains scénaristes de Doctor Who. Un dieu créateur, transcendant, extérieur à l'univers, et qui ne s'inscrit pas dans un cycle naturel est quelque chose de profondément rare, voire unique : le monothéisme est une putain d'exception. Même les dieux hindoux sont soumis à la mort, voyez à quel point ils sont soumis à l'ordre naturel des choses. Qui, dès lors, parlerait de surnaturel ? Surhumain, peut-être, surnaturel, certainement pas.


Oh, et que les dictionnaires, quand on veut vraiment savoir quelque chose, ne servent à rien.





Notes :


*Rappelons-nous que c'est bien l'européen avec un casque colonial qui colle l'étiquette "magie" sur les choses. Et que même Galadriel semble étonnée qu'on lui applique cette catégorie comme je le disais ici :
"‘Here is the Mirror of Galadriel’, she said. ‘I have brought you here so that you may look in it, if you will’.
‘What shall we look for, and what shall we see?’ Asked Frodo, filled with awe.
‘Many things I can command the Mirror to reveal,’ she answered, ‘and to some I can show what they desire to see. […] Do you wish to look?’ […]
‘And you?’ she said, turning to Sam. ‘For this is what your folk would call magic, I believe; though I do not understand clearly what they mean; and they seem to use the same word for the deceits of the Enemy." (FR, II, 7, p. 377)
Notez l’usage du terme awe ainsi que la surprise de Galadriel face à l’usage discursif des Hobbits concernant ses propres pratiques. C’est ce que « le peuple de Sam » appellerait de la magie, mais elle ne comprend pas ce que ce terme recouvre, puisqu’il désigne autant son miroir que les manigances de l’Ennemi… Même dans le Seigneur des Anneaux, la magie est une catégorie à la troisième personne ! 

**Newton y a une part, également. Je dis Descartes, mais le matérialisme d'un Hobbes n'échappe pas à la règle : le déterminisme s'est répandu dans notre science, dans le rationalisme français tout comme le matérialisme anglais ; avant finalement d'en être partiellement sorti par la physique quantique, au point que certain idiots allèrent s'imaginer qu'enfin ils avaient trouvé une faille où planter le coin de leur rhétorique pour y insérer de force le libre-arbitre. Idiotie.

2 commentaires:

  1. Mouais l'exception monothéiste chrétienne a aussi ces limites ... on vénèrent aussi une trinité, la vierge et tous les saints qui sont de fait aussi des déités ...les monothéismes sont bien souvent tout aussi polythéiste que les religions d'antan... le seul truc c'est que par une pirouette sémantique on a voulu les différencier et les rendre supérieur autres religions alors que toute se valent... Ce ne sont que des superstitions.

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    1. C'est une "pirouette sémantique" certes mais déterminante. Vecteur de symboles, le discours religieux est extrêmement important. La trinité n'est en aucun cas vénérée comme trois dieux séparés (et sans déconner, je pense que personne je comprends vraiment la trinité, même pas le Pape).
      Le monothéisme chrétien n'est pas un hénothéisme, où dieu ne serait que la déité prépondérante surmontant un panthéon compilant les exploits des saints. Que les saints soient révérés et utilisés comme intercesseurs, soit, ça n'en fait pas des dieux.
      1) Les saints sont des hommes, naissent comme tels et meurent comme tels, souvent c'est même leur mort qui les fait saints.
      2) Ils tiennent leurs pouvoirs de dieu seul et de l'adéquation avec ses commandements et plans. Jamais Dionysos, Hadès ou Hermès ne dépendent de Zeus pour exercer ses pouvoirs, c'est même un des sujets principaux du polythéisme grec : les chamailleries continuelles entre dieux. Avec des saints ça marche beaucoup moins bien. Il s'agit généralement d'hommes vertueux n'ayant pas fait grand chose de miraculeux de leur vie et dont on romance l'apparition de miracles. Rien à voir avec un dieu bien intégré dans une cosmogonie, avec ses relations de parenté et d'affection.
      3) Je maintiens avec De Martino : le christianisme est une exception, puisqu'il est religion de l'histoire. Le judaisme plaçait son point le plus important au retour du Messie, tranchant avec les religions antiques souvent faites d'âges de durées indeterminées (Hésiode9 ou de cycles se répétant (religion égyptienne, babylonienne) à l'image des saisons. Le temps est désormais vu comme un segment entre la création du monde et la fin de celui-ci où le peuple élu doit se démerder pour survivre. Avec le christianisme, ça diffère encore : cette fois-ci, la venue du Messie, évènement final de l'histoire pour les juifs, est déjà survenue. L'histoire n'est donc plus un segment, mais une demi-droite. Origine du monde, venue du messie, periode missionnaire, et fin des temps, éventuellement. Autrement dit, désormais fiché au centre de l'histoire, Jésus a prêché. Maintenant on doit se démerder pour transmettre son message au plus de monde possible avant qu'il ne revienne, histoire de les sauver. Par conséquent, le christianisme devient une religion profondément historique. Il ne s'agit plus seulement de compiler les fuites d'Egypte, de Babylone, etc. les déchéances successives du peuple juif, non, on doit désormais établir un plan de conquête des esprits. Par conséquent, il ne saurait y avoir de vision cyclique du monde. Ni de déchéance continuelle, l'histoire n'est plus une épreuve. L'histoire est le terrain sur lequel a s'affirmer la parole de Dieu, à sens unique. Les évènements désormais ne sont plus fortuits, ni la répétition d'un cycle, mais sont bien singuliers, des étapes uniques dans l'avènement de la Jerusalem céleste.
      Pour De Martino, ça conduit à développer l'histoire (d'où la notion de "religion de l'histoire") et ça scie la branche sur laquelle on est, puisque désormais on utilisera des outils scientifiques et matérialistes pour étudier et consigner cette histoire, mettant en doute toutes les thèses religieuses, et auscultant les intérêts matériels de l'institution ecclésiastique, pointant leurs travers.
      Ainsi le christianisme portait en lui son propre ver. Une "religion de la sortie de la religion" dirait DM.
      Faudra que j'en fasse un article, tiens.

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"As-tu vérifié si ce que tu veux me dire est vrai ?
Ce que tu veux m'apprendre, est-ce quelque chose de bien ?
Est-il utile que tu m'apprennes cela ?
Dans le cas contraire, pourquoi tiendrais-tu à me le dire ?"
- une poétesse victorienne moraliste, à peu près.