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lundi 27 août 2012

Hétéronormativité : "Elle est bonne"


hétéronormatif (h muet)/e.te.ʁɔ.nɔʁ.ma.tif/
  1. Relatif à l’hétéronormativité.

  1. Qui considère l’hétérosexualité comme l'unique orientation sexuelle à suivre, comme une orientation sexuelle normale ou comme une orientation sexuelle supérieure aux autres (saphismebisexualité...).

  1. Qui suit les valeurs ou les codes hétérosexuels dominants dans la société.


“Elle est bonne !” un idiot, quelque part. 

C’est quand même étrange que le terme “bonne”, qui auparavant ne désignait que des facultés morales – la bonté elle-même, la gentillesse, la compassion – en soit réduit à définir une taille de soutien-gorge et de hanches appréciables pour les yeux lubriques de la gent masculine. Il y a seulement 100 ans, qu’on annonce une femme en précisant qu’“elle est bonne”*, tout de suite, on la sent sortie des Misérables, on l’imagine nourrir des chiots meurtris à la cuillère, héberger des orphelins et déchirer ses vêtements pour faire des bandages aux pauvres ; bref, une chouette personne. Aujourd’hui “Elle est bonne” a bien, dans son sens immédiat, un rapport avec le fait de bander, mais il ne s’agit plus trop de faire des pansements… 
Elle est bonne” implique aujourd’hui dans les cours de récré’ le désir de copulation, la volonté de se la faire et, dans un cas extrême, le déclenchement physique d’une érection. Terme évidemment utilisé par des hommes, pour des femmes. Vu l'âge des intervenants ici décrits, disons par des hommes en devenir, pour des femmes en devenir.
Je dis “définir une taille de soutif, de fesses”, parce que le terme “bonne” ne désigne, semble-t-il, plus rien que des quantités. Au collège, je me souviens encore du débat : peut-on être “bonne” sans être belle ? Il en était advenu que oui, cela était possible. Une fille avec des seins parfaits, des fesses admirables, mais un visage porcin, lépreux, sclérosé, répugnant pouvait être bonne. S’ensuivait une quantité folle de grivoiserie sur le fait que, hé, si t’es pas content, ben, tu prends le problème à l’envers. Rires gras. “Bonne”, c’était purement sexuel ; “Belle” convoquait des sentiments plus purs, le mental plutôt que le corps, la simple appréciation d’une harmonie visuelle, et pas l’envie sauvage de faire trembler un matelas. Au fond, ce n’est pas étonnant, si l’on part du principe que le terme “bonne” signifiait “bonne au lit”, et donc habile sexuellement. Qu’il désigne ensuite des critères purement physiques et inertes, au lieu de capacités, montre bien à quel point on s’imagine la sexualité féminine comme passive et inactive. L’homme fait tout, la femme se contente d’être belle ; voilà le message envoyé par cette migration du sens de “bonne”. 
Au fond, pour désigner une “meuf” comme “bonne”, nul besoin de convoquer notre sens esthétique, il suffisait de laisser parler sa queue et ses hormones, bêtement. Si tu sentais le rouge monter aux joues, la goutte poindre et tes moyens se perdre dans une humidité quelconque, alors, oui, elle est bonne. Pas besoin de jugement, de prise de décision ou d’appréciation : c’est du pur ressenti, presque animal. Déjà à l’époque, à l’aube de ma puberté, l’adjectif me débectait. Enfin, un peu. Parce que si, du consensus général, la beauté était quelque chose de relatif, comme le montrait l’agencement étrange des couples autour de nous, qui semblaient indifférents à nos critères de beauté et nous incitaient par conséquent à l’humilité quant à l’universalité desdits critères ; une meuf “bonne” n’avait pas besoin d’être belle. Elle devait juste faire bander, et ça, c’est très différent. 
Néanmoins, il fallait un consensus, il fallait savoir qui était “bonne” et qui ne l’était pas, c’était vital. Pourquoi ? Je ne vous ferai pas l’injure de prétendre que ce genre d’accord était nécéssaire à “la survie de la tribu”**, faisant passer notre incivilité et notre sexisme pour des réflexes préhistoriques survivants à toutes les tentatives culturelles de les gommer, non, ce serait idiot. 
Je pense simplement qu’à l’âge des premiers émois, on avait besoin de référentiels, surtout quand on se rend compte que la beauté, ben, c’est relatif et que, justement, on se découvre des réactions nouvelles à d’autres formes de beauté. On a besoin d’un socle, d’un critère commun pour pouvoir parler de ces nouvelles aspirations – le sexe – sans se faire remballer par un indélicat qui affirmerait que hé ho vous êtes en train de vous exciter sur une fille vachement moche. Et si on ne pouvait discuter de la beauté, parce que tous goûts figurent au grand livre de la Nature, la “baisabilité” ou “bonnitude”, j’en sais rien, était discutable. Pour la simple et bonne raison que, comme le montre le débat entre “belle” et “bonne” susmentionné qu’on abandonnait la référence esthétique. Au final, “bonne” n’était plus rien d’autre qu’un certain ratio entre la quantité de seins et de fesses, point barre. Uniquement des quantités. Parce que la quantité est la seule chose quantifiable, discutable et donc négociable.

N’allez pas vous méprendre : je ne dis pas que les adolescents que nous étions se sont rabattus sur des critères purement biologiques, non. Je dis simplement que devant la foison de critères de beauté, nous n’avions pas envie de prendre parti et de suivre nos inclinations, par peur des moqueries. Si tu aimes les grosses, ou les chutes de reins imposantes, ou les petits seins, bonne chance pour assumer cela, à l’âge où l’on rougit encore automatiquement. Le critère “bonne” fut un terme-tampon, dont on pouvait discuter, avant de l’accepter en commun et de l’utiliser ensuite de concert. Une fois les pendules remises à l’heure et tout le monde d’accord sur qui est bonne et qui ne l’est pas, on pouvait ensuite s’affaler sur un mur et se laisser aller à siffler à l’unisson les femmes qui nous passeraient devant, bêtement et sans heurts. Ainsi, ce n’est pas une régression à la biologie, ou à la préhistoire, c’est simplement la création d’un consensus social de ce qui est baisable ou pas, afin ensuite de pouvoir s’y conformer sans subir des moqueries, quitte à mettre ses goûts de côté. Plus tard, une fois qu’on avait gagné en assurance et tâté un peu mieux le terrain étrange de la sexualité, le débat recommencerait. “Belle” et “bonne” pourraient à nouveau être confrontés, et le terme “bonne” abandonné. Le néologisme vulgaire avait rempli sa fonction : il pouvait repartir d’où il venait, dans le grand repertoire de nos maladresses enfantines. Désormais, on pouvait discuter ouvertement de ce qui était beau ou pas, sans peur, puisque finalement on acceptait que la beauté était relative, tout comme la baisabilité vu qu’elles étaient la même chose. (peut-être aidés par internet et le flot de bizarreries en découlant, qui nous avertissait de ce que la sexualité humaine avait de vaste et d’étrange, impliquant parfois des poulpes, des crochets de fer et des fouets) 
Au fond, l'usage du terme “bonne”, tout comme son abandon, revenait à accepter que les partenaires sexuels sont choisis culturellement, plus que naturellement. Son arrivée dans nos discours dénotait que tous les garçons se réunissaient pour définir qui était bonne et qui ne l’était pas, ceux qui dérogeaient étant moqués : c’est bien un contrôle social des goûts sexuels des gens, mais inconscient, puisqu’on est persuadé de détenir un critère universel. Et quand on abandonne ce terme, sorti du grand chambardement des hormones, c’est parce qu’on accepte consciemment que l’attirance sexuelle est complètement relative et façonnée par la culture et par nos rapports avec les autres, plus que par notre biologie, au fond. 
Ainsi ce terme révèle plus qu’il ne semblerait peut-être au premier abord. Et derrière ce qu’on pourrait prendre pour de l’animalité idiote se cache, à mon avis, le désir inquiet que nos goûts sexuels soient acceptés par les autres, quitte à devoir recourir au dénominateur commun des proportions de chair, en abandonnant le reste de ses fantaisies. Ce consensus, par contre, n’est pas sain, puisqu’il brime toute autre aspiration. Il suffit de s’imaginer comment les adolescents homosexuels se sentent face à cete distribution générale d’étiquettes “baisables” ou “non-baisables” à laquelle ils sont conviés à participer, en tous temps. Leur malaise, certes, prend aussi source dans les innombrables traces d’homophobie que les préados se sentent obligés d’exercer, parfois sans prendre conscience de la violence de leur propos. Ainsi les “pédé”, “enculé”, “tarlouze” sont des insultes courantes, et elles participent de l’hétéronormativité dominante. Et ne dîtes pas que c’est innocent. Inconscient, oui, innocent, non. Si vous considérez qu’être homosexuel est quelque chose de si infamant que vous vous en servez pour salir les autres par cette accusation, ou que vous vous battez parce qu’on a osé vous définir comme tel, n’allez pas dire que vous n’avez “rien contre les pédés” ensuite. 
Mais sans aller jusqu’à être homosexuel, situation douloureuse entre toutes***, il est déjà très dérangeant de devoir se soumettre à pareille norme dans une période d’incertitude. Vous me direz que je caricature, que les ados ne sont pas tous des moutons, certes. Personnellement, je suis entré au Collège à 9 ans****, je débarquais avec un sac à dos plus gros que moi, alors même que de l’autre côté de la rue des Croix-Rouges s’étalaient les classes supérieures (7ème à 9ème, système Vaudois EVM, aujourd'hui abandonné par la votation de la LEO) et que certains redoublants de 18 ans venaient à l’école en voiture. C’est intimidant. Et, déjà catégorisé comme “l’intello” – parce que j’avais sauté une classe, à défaut de sauter autre chose – j’avais le désir profond de ne pas m’aliéner mes compagnons, surtout pour quelque chose d’aussi trivial que le cul des filles (surtout qu’avant, disons, mes 11 ans, bon, le débat avait pour moi une connotation byzantine, vu que je l’admirais de l’extérieur, sans avoir le concours d’hormones qui me donnerait l’empathie nécéssaire à comprendre les effusions de mes amis d’alors) Je participais alors aux rires gras, aux classements de nénés, au top 10 des bonnasses qui avaient alors cours, simplement parce que je ne voulais pas prêter le flanc à encore plus de moqueries que ce que je récupérais déjà, surtout sur un terrain qui m’étais aussi étranger. 
Pour autant, en me regardant de dix ans plus tard, je ne me considère pas mon moi passé comme un animal lubrique, non. J'étais simplement complaisant aux codes qui existaient, et maladroit, si maladroit. Je repense à la phrase de Dumas, dans Vingt Ans Après :
Les yeux des Ecossais flamboyèrent, et, comme cela arrive souvent en pareille occasion, ils passèrent de l'extrême honte à l'extrême impudence (…)
– Chap. LVIII, l'Écossais parjure à sa foi, pour un denier vendit son roi 

Passer de l'extrême honte à l'extrême impudence. Une stratégie de défense, en somme.
Maintenant, ça ne m’a pas traumatisé, certes, mais qui prétendra que personne ne l'a été ? Comme toute norme, elle peut blesser, profondément ceux qui ne s’y retrouvent pas. 
Ce problème est un problème français, puisque la distinction entre “hot” et “beautiful” qu’on peut trouver en anglais n’a absolument pas la même connotation. Les femmes ne s’y trompent pas. Un “t’es bonne” balancé au hasard peut bien vous valoir une claque. Ce topic internet, datant de mars 2008 le montre aussi : des anglais s’interrogent sur la différence belle/bonne
N’empêche, les mots sont importants. Même si je jugeais là les pratiques d’enfants de 12 ans.





Notes :


*D’un autre côté, le fait d’insister sur la bonté d’une personne pouvait être un moyen de déprécier ses autres qualités, beauté, intelligence, etc. Ainsi un de mes amis a été totémisé, processus qui, dans mon groupe scout implique de faire une liste de 50 adjectifs qui définissent la personne. Le terme “gentil” est revenu 6 fois (!) preuve de la volonté générale, en surlignant ce trait de caractère, d’esquiver ses innombrables maladresses. Autre exemple : “il est sympa”. “Sympa”, l’atome du compliment. Le minimum syndical de l’interaction sociale positive. 
**D’autant plus idiot que pour “la survie de la tribu” il faudrait que tout le monde baise avec tout le monde, pour être pragmatique. Faire une sélection en abandonnant les femmes qui auraient des petits seins, en complaisant complètement aux goûts des mâles ne bénéficie pas, au final, à l’espèce, même du point de vue du darwinisme le plus crétin qu’on tente de nous coller partout. Un autre exemple de darwinisme crétin est le fameux “si l’inceste est interdit un peu partout, c’est pour éviter les malformations”. C’est idiot de penser que les gens auraient fait le lien entre inceste et malformations. La plupart du temps, ils n’ont absolument pas conscience de cela quand ils appliquent cet interdit. En outre, deux personnes qui ne SAVENT PAS qu’elles sont parentes n’ont aucun problème à coucher ensemble. Il n’y a aucun mécanisme PHYSIQUE qui vous empêcherait de copuler avec vos consanguins, c’est un mécanisme purement SOCIAL. 
***Profitons-en pour parler du fait que Tchô! Le journal de Titeuf, entre autres, commence à publier les aventures de Bichon, un petit garçon armé d’un sucre d’orge (?) qu’on croirait sorti de Sailor Moon, aux prises avec les Machos de la cour de récré, et amoureux du playboy de l’école : un certain Jean-Marc. Je crois que ça tombe à pic avec la rédaction de cet article sur l’hétéronormativité des cours de récré (ce n’est pas prémédité, Twitter m’avertit de l’existence de ce héros alors même que je rédige la fin de ce texte) et les réactions contrastées que ne manquera pas de provoquer la série contribueront sans doute à souligner encore ce que je dis. Toutefois, si c’est pour faire une histoire d’amour manquée qui dure 20 ans, type “Cédric” aux éditions Dupuis, ou pour nous montrer que tous les gays se baladent avec des sucres d'orge magiques… 
****Anecdote que je ressers souvent : on avait des cahiers de gym, où l’on devait inscrire ses performances année après année. On y trouvait un graphique avec, sur un axe, l’âge de l’élève ; et sur l’autre axe, la performance (e.g. le nombre de tractions, le temps mis pour faire un 2000m, etc.) avec, bien sûr une courbe moyenne pour garçons et pour filles afin de comparer nos résultats dans le temps, et nos progrès. Cependant, le tableau n’allait que jusqu’à 10 ans. Ma première année, j’ai donc du tous les élargir et poursuivre les courbes dans la marge, en rajoutant une colonne “9 ans” maladroitement tracée au crayon. Et déjà CA, ça me faisait chier.

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- une poétesse victorienne moraliste, à peu près.