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mardi 18 septembre 2012

Les familles d'artistes selon Scott Mc Cloud

Avant-propos : ces catégories énoncées par Scott Mc Cloud valent pour la bande dessinée mais j'imagine qu'on peut trouver dans tous les médias et chez tous les artistes une échelle de priorité entre beauté, forme, contenu et vérité. Même si, à mon sens, la musique fait bande à part, puisqu'elle cherche à évoquer une beauté immédiate et pure et que le critère de "vérité" ne transparaitrait que dans les paroles, bagage pas forcément utile dans la composition.


Comment se font les oeuvres d'art ?
Dans l'Art Invisible (V.O. : Understanding Comics, 1993) une bande dessinée sur les bandes dessinées ,qui pourtant en profitait vous parlait de l'art en général et du sens de la vie, Scott Mc Cloud décrivait les différentes composantes dans la fabrication d'une oeuvre en 6 étapes qui se suivent.

  1. L'idée : qu'est-ce que je veux faire, qu'est-ce que je veux dire ?
  2. La forme : Est-ce que ça va être une peinture à l'huile, une chaise couverte de craie, une vache coupée en deux couverte de mouches, un film, un dessin animé ?
  3. L'idiome : quel genre est-ce que ça va être ? Si c'est une peinture, serai-je impressionniste, hyperréaliste, impressionniste ? Si c'est un film, sera-ce un Western, de la science-fiction, une comédie romantique, un thriller, etc. ? Ou bien est-ce que mon oeuvre est si particulière que j'aurais besoin de créer un genre à part et donc d'édifier de nouveaux codes ?
  4. la structure : l'architecture de l'oeuvre.
  5. la technique : les ficelles du métier. L'anatomie pour le dessin, le cadrage et le montage en cinéma, etc. Tout ce qui est de l'ordre du "savoir-faire" du "comment est-ce que je vais faire ça ?" 
  6. Et finalement : l'apparence. Ce qui tape à l'oeil quand on regarde l'oeuvre, la finition, le style de l'image ou de la musique.
Scott Mc Cloud notait que très souvent les artistes faisaient le chemin à l'envers. On commence par recopier des oeuvres dont on aime l'apparence, puis seulement après on travaille les techniques qui permettent d'atteindre ces apparences (dans le cas du dessinateur, on planche sur l'anatomie et la perspective). Enfin on se rend compte que la structure est presque plus importante. Que l'enchaînement des cases peut faire beaucoup plus qu'une grosse contre-plongée de ninjas à gros nichons en tenues moulantes sur des motos qui explosent en tombant de la tour Eiffel, qui a pris 20 heures à dessiner. Et si un auteur va plus loin que la structure, il devra trouver un genre particulier, un type de voix qui lui soit propre, un genre d'oeuvre tellement particulier que ce changement de genre devra influencer toute son oeuvre.
Et s'il va encore plus loin, l'auteur devra se poser la question suivante : Qu'est-ce que j'ai à dire ?

Là il se trouve devant les deux premiers choix, en réalité :
  1. Veut-il dire quelque chose sur le monde et la vie en général (idée) ?
  2. Ou veut-il dire quelque chose sur la forme de son oeuvre (la bande dessinée, le cinéma, le roman) ?
Dans la première famille, on trouve les grands raconteurs d'histoire. Côté BD ça donne Barks, Hergé ou Will Eisner. Ils s'en foutent de faire des beaux dessins ou des enchaînements de cases complètement dingues (même s'ils en font souvent) ce qui compte c'est que le message passe. Dans la deuxième, ceux qui veulent explorer les limites et les possibilités de la bande dessinée, au risque d'être monstrueusement chiants : par exemple, Spiegelman (j'ai pas d'autres idées j'en lis pas d'autres, ils sont souvent affreusement chiants quand ils ne se consacrent qu'à ça).
Donc beaucoup de gens me disent que ce qui importe en BD, cinéma ou autre, c'est pas du tout l'histoire. Ce à quoi je répond poliment :
D'ailleurs je débattais souvent avec Giovanni Zuccarino sur internet quant à la question est-ce que la réalisation est plus importante que le scénario ? Pour moi, adepte invétéré de l'Odieux Connard dès ses premières heures (bon, disons ses premiers mois), le scénario doit forcément l'emporter. L'histoire, l'essence, la morale de l'histoire. La réalisation étant, sans vouloir vexer personne, un emballage. Sans quoi, on se contenterait de filmer des scènes sans qu'elles soient reliées, en exploitant leur pure beauté plastique. Débat peu intéréssant parce que je dispose de peu d'arguments, et que les deux postures se valent :
Soit on dit que l'histoire est plus importante parce que sans elle on pèterait les plombs.
Dans Faire de la Bande Dessinée (V.O. Making Comics, ) Scott Mc Cloud développait cette distinction pour l'étendre à quatre familles d'artistes. Entendons-nous bien : il ne veut pas dire, par "famille" un groupe d'individus clos et qui ne pourrait jamais sortir de son identité propre. On peut cumuler ces intérêts et ces aspirations artistiques. Lui-même comparera ces quatre "familles" à des feux de camps, rassemblant divers auteurs et dont on pourrait s'approcher plus ou moins, voire se tenir à équidistance de deux feux. On trouve pour commencer les plus répandus, en tout cas en bande dessinée :


Les Animistes

(en traduction française quoique je ne comprend pas le choix de ce mot) Ce sont les auteurs qui s'intéressent le plus fondamentalement à l'histoire, aux personnages, aux émotions suscitées. L'idée que la forme ne compte pas. Qu'une bonne histoire transcendera toujours une forme maladroite, un dessin gâché, un film amateur, un mauvais jeu d'acteur. Du coup, si l'on doit faire passer le contenu avant le contenant, on doit diminuer les fioritures, rechercher l'essentiel, l'efficacité, la simplicité pour faire passer le message. Le style, la technique, les choix doivent être soumis au message, à l'histoire.
On voit que dans les deux familles de l'Art Invisible, ils se situent dans la catégorie qui veut dire des choses sur l'existence, la vie, les hommes, l'amour, etc. plutôt que sur la BD en soi.
Par exemple, XKCD, le webcomic traitant de sujets scientifiques, informatiques ou autres, généralement très complexes. Inutile par contre de se fatiguer à dessiner comme Michel-Ange pour faire passer ces théories, des bonhommes en bâtons suffisent.

http://xkcd.com/1088/
On peut dire que justement c'est rébarbatif, et qu'on apprécierait bien un peu de décors de temps à autre,  des prouesses techniques ou autres. Mais Scott Mc Cloud lui-même disait que le dessin simple était beaucoup plus éfficaces pour faire passer un message, pour s'identifier avec le personnage dessiné :

Les prouesses techniques, c'est justement le job de ce que Mc Cloud appelle…

Les Classiques.




Ceux qui cherchent la beauté plastique, l'esthétique pure. Faire des beaux décors, des beaux travelling, bref tout ce qui claque et qui évoque la beauté pure. En bande dessinée, on pourrait trouver, parmi de nombreux autres, j'imagine. la série Rork par Andreas, mon coup de coeur du moment :
Dieu, j'aimerais bien avoir un trait aussi clair et pur.
 Cependant, comme il existe de nombreux types de beautés, il parait parfois difficile de faire la distinction entre ce groupe et le suivant, selon le média. La beauté dans Watchmen tient beaucoup plus dans les enchaînements de cases que dans le dessin de Gibon. En outre, la beauté d'une illustration ne fait pas la beauté d'une BD contrairement à ce que me disait un des mecs du Staff du BD-FIL : "L'IMPORTANT CAY LES BO DESSINS" Oui, clairement, t'as tout compris.

En parlant d'enchaînements de cases audacieux, on peut par contre s'attacher plus à la forme qu'au contenu ou à la technique. A faire évoluer la bande dessinée, c'est ce que font…


Les Formalistes

Ils cherchent à promouvoir de nouvelles formes de médias, à repousser les limites formelles. Le premier type qui a pensé à utiliser une bulle de bande dessinée en était un. C'est un réservoir d'avant-gardistes qui utilisent des techniques complètement folles, au risque de rendre leur oeuvre illisible. Souvent, leurs créations seront reprises par des auteurs moins talentueux qui les dilueront dans leurs histoires, et les rendront populaires.
Ils sont utiles pour que le média progresse, très utiles. C'est même la cellule d'innovation de la BD. C'est  eux qui inventent les gimmicks que tout le monde reprendra ensuite. Si on fait des petits traits partout, qu'on utilise des bulles ou de cases c'est grâce à certains de ces élans. Mais parfois…
Disons que quand je lis une bande dessinée sans histoire, avec seulement des cadrages successifs de pièces d'une maison, comme visitée par une caméra, je me dis, "ouah, c'est beau" que ce soit le dessin, les perspectives, les transitions. Pour autant, ça reste de la force dépensée en vain. Ces décors devraient servir à illustrer une histoire, pour moi. Là, ils perdent de leur intérêt quand ils n'accueillent pas de protagonistes.
Un exemple d'exercice formel de la part de Spiegelman : les cases peuvent être lues selon un ordre différent, et en boucle, suivant les flèches jaunes.  
La dernière catégorie est la plus difficile à distinguer des animistes, en fait.

Les iconoclastes 

(sérieusement la V.F. ?)


Contrairement aux "animistes" qui cherchent juste à raconter des histoires émouvantes, drôles, horrifiantes ou étranges selon le genre et les buts de l'artiste, les "iconoclastes", eux, veulent faire des histoires vraies. Montrer les verrues du visage de la vie, ce genre de truc. On recherche l'authenticité, la violence de la réalité, au détriment de la beauté. Mais quelle différence fondamentale avec les Animistes ? Eux veulent raconter des histoires, là, c'est simplement qu'on veut des histoires authentiques.
Iconoclaste signifie simplement "destructeur d'images" et ce que Mc Cloud voit comme une "famille" d'artistes à part entière, j'ai bien peur que ce ne soit qu'une excuse pour saloper ses dessins, pardonnez-moi l'expression. La seule chose qui les distinguerait serait vaguement une histoire de style de dessin et une de contenu. C'est plus un genre au sein des animistes, pour moi.

J'avais causé de Maus, ici.

L'archétype de cette BD serait pour moi Maus de Spiegelman, racontant le parcours de Vladek, le père d'Art Spiegelman, dans les camps de concentration pendant la Deuxième Guerre Mondiale. Le dessin est simple, voire simpliste, mais c'est une BD qui bouleverse. Spiegleman avait envisagé de la réaliser à la carte à gratter, en faisant preuve de la virtuosité souvent associée à cette technique, néanmoins il y avait renoncé, avec les mêmes arguments que McCloud : ça augmente la distance avec le spectateur. Ca lui clame à la gueule "je sais dessiner comme ça", ça nous rappelle qu'il y a un dessinateur et qu'on lit une BD, nuisant à l'immédiateté du récit, d'autant plus qu'on s'arrête pour admirer chaque case.

Bien entendu, dit McCloud, ces familles ne sont pas des clans étanches : Moebius réussissait à produire un dessin magnifique et à arriver à des prouesses formelles également. De même qu'on peut être formaliste et animiste, ou classique et iconoclaste. Après tout, tout le monde voudrait faire une BD belle, émouvante, innovante et vraie ; mais souvent un auteur ne favorise qu'une ou deux de ce priorités.

Au final, je pense que la grosse différence entre formalistes et classiques, non seulement c'est que les formalistes vont du côté de l'innovation et les classiques de la tradition, mais aussi que la beauté mise en place par les classiques est évidente. La beauté des paysages ou des personnages saute aux yeux tandis que la beauté formelle doit être cachée et justement faire son office sans crier quelle est là.



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- une poétesse victorienne moraliste, à peu près.