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lundi 10 décembre 2012

Méditation sur le préjudice et la non-morale.


Lors du débat concernant le mariage homosexuel, j’ai vu Tyrian Dunédine arguer sur Google+ que son argumentation ne relevait pas d’une morale. D’ailleurs que la morale, c’était maléfique : «A partir du moment où l'on commence à inclure des conneries comme la morale dans les décisions, on vire salement à un état dangereux.» alors qu’il fait de la morale et de la morale conséquentialiste..
Tyrian fait partie d’une vague de gens très large qui cherche à éliminer la morale. On dit «morale» on pense Pétain. On pense dictature. On pense «imposition d’un système de valeur». Mais rien que pour considérer l’imposition d’un système de valeur comme quelque chose de mal, il faut bien en avoir un de système de valeur.
Nous allons essayer de le démontrer que derrière les propos de «pragmatisme» et de «bon sens» habituellement invoqués se cache en fait une morale, conséquentialiste et minimale, au sens de Ruwen Ogien. En gros : il faut éviter le «préjudice». Si on cause «préjudice» à quelqu’un, ça devrait être interdit. Dans le cas contraire, dans le cas où le préjudice n’est pas démontré, il ne saurait y avoir d’interdiction. C’est une extension du fameux «ma liberté s’arrête là où commence celle des autres», de la règle d’or et possiblement de l’impératif catégorique, si on a de l'imagination.
Tyrian refuse : ce n’est pas une morale. C’est le seul système objectivement parfait de la galaxie qui puisse accueillir d’autres systèmes en son sein, affirme-t-il. Soit. Ce n’est pas la seule morale à se prétendre applicable universellement ou de façon minimale. Et c’est de loin pas la seule à vouloir reposer sur la raison. Montrons :
1) que le concept de «préjudice» n’est pas problématisé ici.
2) que sa morale contredit un autre de ses propos : «l'argumentation religieuse est basée sur la destatation (sic) de tout une partie de la population, via une morale archaïque. Leur propos sont stigmatisants (et bien souvent illégaux...). Qu'ils démontrent le préjudice.»

Envisageons le cas, fort hypothétique mais qui semble se rapprocher à mesure que le débat se prolonge, de la population française qui, lassée des péripéties du mariage homosexuel enferme dans une ville les homosexuels souhaitant se marier et les opposants ferme au mariage homosexuel, histoire de rigoler un peu.
Rien que pour embêter tout le monde, imaginons que les opposants soient tous des catholiques fondamentalistes, mais qu’ils argumentent tous de façon différente. Ici c’est une raison religieuse, ici une raison morale, ici pour le bien des enfants, ici, parce que le mariage doit être destiné à procréer, je n’en sais rien, les conneries habituelles qui viseraient à abolir également l’adoption et le mariage pour les gens stériles.
D’un autre côté vous me direz que ces gens forment une franche minorité de la société. Admettons 2%. Mais d’un autre côté les homosexuels, et à plus forte raison les homosexuels avec un désir de mariage, sont une minorité également, admettons 2% aussi. Admettons d’ailleurs qu’ils soient en nombre parfaitement égal.
Passant devant une occasion de bien se marrer, le législateur français, imaginons un Napoléon V dictatorial, décide non pas d’organiser des jeux du cirque, mais bien de confronter ces 2 et 2% de la population en les forçant à cohabiter pour le reste de leur vie dans un village donné. Il va devoir décider si oui ou non il légalisera le mariage homosexuel. Nous excluons de ce petit jeu les opposants non-catholiques au mariage homosexuel et les partisans non homosexuels à la redéfinition du mariage, juste pour l’intensité de notre métaphore.
S’il le fait, la population catholique se plaindra, gémira, devra contempler Sodome et Gomorrhe sous ses fenêtres des années durant. Ca leur provoquera des cauchemars, ils sursauteront la nuit pensant que la fureur de Dieu était en train de s’abattre sur eux, bref, leur peur en devient pathologique et s’en ressent sur leur santé.
De l’autre côté, s’il ne le légalise pas, c’est la population homosexuelle (appelons les «les fiancés») qui souffrira de devoir contempler des familles épanouies, de ne pas avoir leur union officialisée aux yeux de l’état, de souffrir de querelles d’héritages, etc. La pression devient telle, admettons, qu’ils souffrent de divers troubles du mentaux ou physiques également, leur santé générale s’en ressent également.
Dans les deux cas, Napoléon V doit léser 2% de son empire, lui causant un réel tort (bon, c’est lui qui a décidé de les foutres dans cette merde, mais admettons qu’il ait des remords). Imaginons que ce soit un monarque éclairé. Toutes ces conneries de morale, de raison, c’est de la merde pour lui, il puise à la même lumière que Tyrian Dunédine, au vrai de vrai pragmatisme vrai, sans morceaux de morale ajouté. Le bien et le mal, ça n’a aucun sens pour lui, c’est bien pour ça qu’il a d’ailleurs pu se résoudre à foutre tous ces gens à problèmes dans ce ghetto.
Il se demande : quel est le cas qui causera le plus de préjudice ? On peut bien dire ce qu’on veut, mais quelle que soit la moitié de la ville qu’il favorisera en autorisant ou interdisant ce mariage, il devra heurter les sentiments, les valeurs et la santé de 2% de la population, cathos ou fiancés. Le concept de préjudice, seul, ne suffit pas à définir l’action de Napoléon V, il ne s’agit donc pas du critère ultime pour juger ce problème. Vous me répondrez alors :
- Oui, certes, les catholiques souffrent, mais ils souffriraient que quelqu’un d’autre fasse quelque chose, tandis que les fiancés souffriraient de ne pas pouvoir faire quelque chose.
- Et quelle est la différence ?
- Dans un cas, les catholiques souffrent que quelqu’un étende sa liberté, dans l’autre, les fiancés souffrent qu’ils ne puissent pas étendre leur liberté.
- Direz-vous pour autant que les catholiques ne souffrent pas ?
- Non, ils souffrent clairement, c’en est même pathologique. Rien de physique ne devrait leur causer cet effet-là. Ils sont pourtant la proie de leurs propres conceptions.
- Admettons. Néanmoins vous admettez qu’ils souffrent ?
- Certes.
- Ils subissent donc un préjudice.
- Je suis bien forcé de l’admettre, puisque rien de de physique ne fait souffrir les fiancés de ne pas pouvoir se marier, leur douleur est de même nature : ils envient le statut social de leurs compères. Cependant...
- Cependant ?
- Il y a une différence fondamentale : les homosexuels tireraient avantage de se marier, sur les plan des héritages, des assurances, des cotisations... Il y a donc un avantage positif et économique conféré aux couples homosexuels par la possibilité de se marier, tandis que sa promulgation n’ôterait rien aux catholiques.
- Certes, la seule différence est donc une différence d’argent ? C’est bien triste. Désormais, qu’un catholique entre en pareil conflit, s’il défendait par exemple que l’Eglise devrait être exemptée d’impôts, le lui céderiez-vous ? Après tout, cela leur conférerait un avantage économique et ne lèserait personne. Et au fond vous devriez exempter d’impôts tout le pays sur ce simple axiome.
- Bien sûr que non, répondrez-vous encore, les impôts ne sont pas à supprimer puisqu’ils profitent à la collectivité, à l’Etat dans son ensemble et aux citoyens qui en bénéficient. Ne plus payer d’impôts c’est léser le reste de la société.
- Dans ce cas, lorsque deux homosexuels se marient, ne privent-ils pas la famille de leur conjoint d’une part d’héritage ?
- Certes.
- De même pour les assurances, cotisations, impôts, cela leur confère des avantages, mais cela au détriment d’autres personnes, non ? Quand ils donnent moins d’argent, c’est ça de moins pour la collectivité, et de même quand ils en reçoivent plus, ça de plus à payer pour la collectivité, non ?
- Je conçois cela.
- Donc que les homosexuels puissent se marier serait une charge supplémentaire, financière pour la société, et indirectement les catholiques. Vous voyez donc que l’avantage financier que cela leur conférerait, se traduirait bien par un inconvénient financier pour les catholiques, si l’on imagine que notre village fictif soit un vase clos en matière fiscale comme légale.
- Mais c’est un avantage direct, pour les fiancés et un désavantage indirect, pour les catholiques.
- Si l’Eglise cesse de payer ses impôts, ce serait également un désavantage indirect pour le reste du pays, le reste du pays étant ici les fiancés. Vous ne l’admettez pas pour autant.
- Mais où voulez-vous donc en venir ? me demanderez-vous à ce point du récit, constatant que je vous ai déjà emmené trop loin.
- Je veux vous montrer que le concept de préjudice est vague. Toute action dérangera quelqu’un, toute différence dans le traitement financier des individus affectera la société dans son ensemble.
- Mais ça l’affectera d’une part minime ! Tandis que l’avantage aux fiancés serait beaucoup plus important.
- Si l’Eglise ne payait pas d’impôts, le manque à gagner se dissolverait également dans le reste de la société. Et l’avantage financier conféré à l’Eglise serait exactement le désavantage à payer pour le reste de la société. De même pour le mariage homosexuel : les nouveaux couples seraient avantagés de l’exacte somme qu’il aura été prelevée à la collectivité. Ca marche dans les deux sens. L’argent que l’un reçoit de l’état correspond toujours à la somme que le reste de la collectivité perd virtuellement. Avantage et désavantage s’équivalent.
- Mais l’avantage concernerait plus de gens.
- Vous oubliez que je parle d’un village fictif de 4% scindé à l’individu près entre ces deux factions. L’avantage concernerait le même nombre de personne, et pour les besoins de la démonstration admettons que le coût des deux opérations, mariage gay et exemption de cotisations de l’église, coûtent la même chose au reste de la communauté. Quel choix reste-t-il à Napoléon V s’il lui faut trancher entre les deux mesures suivant vos critères objectifs ?
- Pour commencer, me direz-vous, si vous inventez toutes les quantités, il est impossible de vous réfuter. Ensuite, si l’on faisait intervenir le reste de la population et pas seulement celui que vous avez circonscrit sous la houlette bonapartiste et fictive d’un Napoléon V, il est clair que le mariage homosexuel l’emporterait, comme le montre l’élection de François Hollande, qui l’avait inscrite à son programme.
- Premièrement, si ce n’est qu’une question de quantité dans les questions financières, votre pragmatisme ne tient pas vraiment la route, puisqu’il considérerait des actions aussi dissemblables que l’exemption d’impôts de l’Eglise ou le mariage gay comme de même valeur pour peu que les quantités d’argent et de personnes soient identiques. Tout dispositif controversé serait approuvé par votre «pragmatisme» pour peu qu’il ait les même conséquences économiques. On pourrait subventionner les traders, taxer les tomates, promulguer un permis pour être piéton, pour peu que ça avantage quelqu’un de semblable façon et que le coût en reste mesuré pour la collectivité. Tiens, vous m’avez peut-être fourni l’explication de la ligne de conduite socialiste en France, en fait.
Deuxièmement, si seul l’avis du plus nombreux vous intéresse, la raison ne vous servira à rien, il suffit de faire voter tout le monde et de ne plus se soucier de rationnalité ou de «bonne solution». Aux urnes citoyens ! Comme cela est possible en Suisse (en rassemblant 100’000 signatures de citoyens) mais pas en France, pays arriéré démocratiquement, poursuivons le débat.
- Il n’y a pas que des avantages et des désavantages économiques au mariage gay !
- Non, vous avez raison, oublions votre argument économique. Il y a des gens qui pleurent d’un côté et des gens qui pleurent de l’autre, suivant qu’on l’accepte ou non. Puisque vous renoncez à juger les morales individuelles, quelle différence qualitative ?
- On l’a déjà dit : d’un côté des gens veulent faire quelque chose et de l’autre des gens veulent empêcher d’autres gens de faire quelque chose. On favorise la liberté par rapport à l’obstruction à la liberté.
- Soit, la liberté serait donc bien en soi ?
- Non, le bien est un concept qui m’est étranger.
- Pour quelle raison fondamentale privilégierait-on la liberté par rapport à la privation de liberté si les deux causent pareil préjudice ?
- Mais ce n’est pas le même préjudice, l’un est actif, l’autre est passif.
- Les notions d’actif et de passif sont relatives. Les fiancés peuvent prétendre que les catholiques les empêchent activement d’accéder à leurs parts d’héritage, tout comme les catholiques peuvent prétendre que les fiancés dépouillent activement le contribuable via les avantages qui leurs sont conférés. Mais admettons. Pourquoi considérer le préjudice passif comme moins dommageable que l’actif si au final les deux victimes souffrent également ?
- Le préjudice actif a pour conséquence immédiate de faire du mal
- Immédiate signifie «ce qui n’a rien entre deux» autrement dit, rien ne s’interpose entre l’action et sa conséquence, il n’y a pas d’intermédiaires, pas de relai de conséquences. Si on fait la différence entre ce qui est conséquence immédiate et conséquence médiatisée(avec un truc au milieu) alors le préjudice causé par l’exemption d’impôts de l’Eglise devrait être oublié aussi, puisque lui aussi n’est qu’un préjudice secondaire, indirect. Encore une fois, ces arguments permettent de justifier les deux mesures pareillement. Si l’on ne retient que les préjudices directs et immédiats, on risque de ne jauger que les agressions, malversations, vols, meurtres, bref, ce qui parsème les pages du code pénal. Vous devrez trouver une autre différence entre préjudice actif et passif.
- Le préjudice actif a pour but de faire du mal.
- Dans ce cas, si la notion de BUT entre en ligne de compte nous quittons l'éthique conséquentialiste. Il ne s’agit plus des conséquences qu’il faut juger, mais bien plutôt l’intention des acteurs, comme le ferait Kant. Le plus important n’est pas le résultat mais bien plutôt «la bonne intention». Le concept de préjudice volontaire remplacerait celui de préjudice, ce qui est bien différent de votre postulat original.
C’est bien ce que Ruwen Ogien décrit par les termes d’éthique minimaliste : une éthique qui foutrait la paix aux gens tant qu’ils ne font pas de mal aux autres, suivant le principe de non-nuisance. A l’inverse, une éthique maximaliste, telle que celle de Kant ou Aristote, considérera que certaines actions inoffensives, comme rester sur son canapé à s’astiquer le bistouqui en mangeant des chips toute la sainte journée seront immorales, pour la simple raison que vous mésusez de vos capacités(admettons que vous êtes un mathématicien de génie et qu’en griffonnant des chiffres sur une table vous pourriez tout aussi bien créer un algorithme de répartition qui rendrait les greffes de reins plus faciles, sauvant de nombreuses vies), et que la vertu vous impose des devoirs envers vous-mêmes en plus de ceux qui vous sont imposés envers les autres. Un éthicien maximaliste invoque souvent les termes de «dignité humaine» par exemple, pour condamenr des actions pourtant effectuées par des êtres humains adultes et consentants. Exemples bien connus : la prostitution, qui porterait atteinte à la dignité humaine, alors même que des femmes souhaiteraient vendre leurs services sexuels, de leur plein gré. La question de la contrainte est autre.
C’est Bentham à qui on porte souvent le crédit d’avoir le premier dit assez clairement que le critère principal est celui du consentement : si des gens libres, choisissent de faire quelque chose de leur plein gré et que cela n’engage qu’eux, nul ne peut le considérer comme immoral. Soit, cela laisse la question des êtres privés de leur consentement, ou que quelqu’un d’autre exerce pour eux (i.e. enfants, pupilles).
On fixe une limite, certes arbitraire, au champ dans lequle certains actions sont permises. Que des gens, tels d’anciens Cyniques, se mettent à se masturber ou à copuler en public, on risque de les condamner pour exhibitionnisme. Par contre, dans le domaine privé, on ne sanctionne plus d’indécences de ce type, pourvu que tous les participants de la sauterie soient en âge de consentir et consentent au processus. Pourtant, là, avec le mariage gay, nous ne sommes pas dans ce qui est du domaine privé. Il s’agit que l’Etat, conglomérat des intérêts de ses citoyens (admettons, j’ai le droit de rêver) considère que l’union homosexuelle est de même valeur que l’union hétérosexuelle et leur donne la possibilité de prétendre au même statut : le mariage.
Ceci implique des déniers publics, donc des déniers que tous peuvent revendiquer avoir fourni ne serait-ce que pour une once du métal qui forme le trésor public.
- Ecoutez, trancherez-vous, Il faut maximiser les bonheur de la société, en protégeant les intérêts de chacun, c’est tout, c’est du pragmatisme.
- De nouveau nous quittons le terrain de l’éthique conséquentialiste pour celui de l’éthique utilitariste, qui cherche à maximiser le bonheur de tous, autrement dit on remplace le bien par l’utile.
- Mais pourquoi cherchez-vous à dire sans cesse que c’est de la morale, ça n’a rien à voir, ce n’en est pas, c’est juste du pragmatisme !
- Dès qu’il y a une dimension normative, qu’on cherche à dire ce qu’il FAUT faire, c’est de la morale, qu’on se réfère au concept de bien ou d’utile, ou de bonheur ou quoi que ce soit. Sinon, on parlerait exclusivement en termes de ce qu’on PEUT faire.
Mais revenons sur la notion «d’intérêts» qu’on place au centre de la réflexion maintenant qu’on a explicité les problèmes que cause celle de «préjudice». Tyrian justifie cela par un pur égoïsme. Comme le disait Ruwen Ogien, la plupart des tentatives modernes de fonder la morale sur des concepts sociaux, biologiques ou autres, vise bien plutôt à la supprimer. Tel Mandeville dans sa fable des abeilles qui affirmait que les vices étaient nécéssaires à la prolifération de la société. Les vices privés font les vertus publiques. Adam Smith, petit père du capitalisme, critiquera cette optique. Pour Smith, certes, poursuivre ses intérêts est dans l’intérêt de tous, mais c’est à se demander à quoi sert une morale, puisque tout le monde poursuit tout le temps ses intérêts, le monde devrait être automatiquement parfait. A moins qu’on n’envisage des cas de collaboration négative : si l’on vole, tue, rackette, sabote les autres, dans la poursuite de ses intérêts, là il est difficile de considérer que cela favorise l’intérêt général. De nouveau on revient à l’idée qu’il ne faut pas blesser ou léser les autres.
- C’est pour cela que nous parlions de la notion de préjudice.
- Certes, mais dans une perspective purement égoiste, quelle raison aurait-on de mettre les intérêts des autres sur le même plan que les nôtres ? Pourquoi se soucier des préjudices commis si on est dans le pur égoïsme ? Pour Adam Smith, c’est parce que ça favoriserait l’état général de la société, ce qui retombera au final sur nous. Mais c’est ce que vous nommeriez un «bénéfice médiatisé» ou indirect, le bien que vous vous faîtes à vous même passe par la société entière. Qui vous dit qu’il n’y a pas une solution encore plus optimale, où vous volez, dissimulez, trichez, mais paraissez vertueux et assouvissez plus vos intérêts que si vous étiez honnête ? C’est au fond la question posée par Thrasymaque dans la République : vaut-il mieux être juste, ou paraître juste, et tricher derrière ?
- Cette solution égoiste-égoiste doit bien exister, mais elle ne serait pas bénéfique à la société dans son ensemble.
- Oublions la société un instant nous y reviendrons. Il n’y a aucune raison égoiste a priori pour que vous traitiez les autres avec la même importance que vous-même, c’est d’ailleurs un peu la définition de «égoiste» c’est que vous faîtes passer votre personne avant les autres.
Il y a deux raisons possible, à mon avis, pour considérer les intérêts des autres :
1) l’égalité de droits entre les hommes, nous amenant à supposer que les souffrances et les désirs de chacun doivent être considérés à parts égales, sans qu’un ait plus d’importance qu’un autre. D’une certaine manière cette idée pose problème. Van Gogh se tranche l’oreille, mais bon, ça ne fait de mal à personne. On ne définira pas cela comme immoral. Ensuite, il tranche l’oreille d’un passant. Celui-ci souffre autant que Van Gogh avait souffert. Si l’on admet que la souffrance de tous doit être considérée à parts égales, pourquoi Van Gogh ferait-il plus de mal en mutilant autrui qu’en se mutilant lui-même ?
Il y a ici deux addendum : a) l’Asymétrie de la morale : ce qu’on se fait à soi-même et ce qu’on fait à autrui ce n’est pas du tout la même chose.
b) le principe de non-nuisance, déjà évoqué : il ne faut pas nuire à autrui, du moins contre son consentement (et si consentement est donné on peut difficilement appeler cela une nuisance).

2) la considération du bien de la société dans son ensemble. Comme nous le disions, pour considérer que la société mérite d’augmenter son bénéfice général, il faut supposer que nous ne pouvons pas commettre de tentatives de collaboration négative, puisqu’on ne peut pas léser les autres, puisqu’il faut... Prendre en compte leurs intérêts. C’est tautologique : nous devons prendre en compte leurs intérêts parce que nous devons les prendre en compte. Pour sortir de cette boucle, nous pouvons supposer, a priori le premier principe : l’égalité de droits entre les hommes, un principe très irrationnel, que nous ne nous enquiquinerons pas à prouver avec des arguments scientifiques.
- Pourquoi ?
- Parce que c’est impossible. Ce principe se justifie par ses résultats, pas par ses fondements. Et ce n’est pas rationnel de raisonner en termes de but et de fins. C’est précisément ce que fait la morale, ce truc que vous détestez.
- De toutes façon, l’égalité de droits entre les hommes c’est bien mais «je ne crois pas à l’égalité entre les hommes».
- Et vous pensez que je parle de quel type d’égalité si ce n’est l’égalité de droits ? Revenons à votre haine de la morale, alors même qu’on vient de montrer que votre démarche s’inscrivait dans plusieurs type de morales.
- Le problème de la morale c’est que ça va imposer à des gens des choses qu’ils ne veulent pas faire, sur des principes complétement arbitraires, direz-vous.
- D’accord, admettons. Revenons aux avantages du mariage gay pour les fiancés. Quels étaient-ils ?
- Les mêmes que ceux du mariage traditionnel, hétérosexuel. Des avantages en terme d’héritage, de communauté des biens.
- Il existe divers régimes de communauté des biens, mais admettons. Prenons le concept d’héritage dans son ensemble. Tel qu’il existe dans nos contrées, il y a des parts minimales que nous sommes obligés de reverser à certains héritiers, à moins qu’on ne les déshérite pour des raisons particulièrement graves (e.g. Tentative de meurtre). Enfin, «obligé», pas vraiment, puisque vous êtes morts. On ne peut pas tout redonner à l’une ou l’autre personne après sa mort suivant son bon vouloir. L’état vous force à des dons posthumes à certaines personnes. Ne s’agit-il pas là d’une imposition arbitraire ?
- On peut considérer que ça bénéficie à la société...
- Que les gens se partagent les restes de leurs parents ? Mais je suis obligé d’aimer ma famille ? Et si c’est des cons ?
- Certes, vu sous cet angle, c’est arbitraire.
- Soit. Mais quoique ça soit arbitraire, votre ennemi désigné, et que ça se base sur de vieilles conceptions morales, vous ne combattez pas la notion d’héritage : au contraire vous souhaitez étendre l’arbitraire établi envers les couples hétérosexuels, aux couples homosexuels.
- Certes le mariage et l’héritage sont des conceptions façonnées socialement par la coutume, mais il serait injuste que cela profite à certains et pas à d’autres.
- Bref, L’égalité de droits entre les hommes doit s’accompagner du principe d’impartialité : autrement dit, on doit traiter des cas semblables de façons semblable, sinon ça ne serait pas juste.
- Mais existe-t-il réellement des cas semblables ?
- J’ai dit des cas semblables, pas identiques. La justice en général vise à cela : juger des actions différentes suivant un certain nombre de critères de base. Et ça suppose de traiter des traits communs des différentes situations, ne faîtes pas le nihiliste.
Résumons donc : nous nous trimballons désormais
La poursuite égoïste de ses propres intérêts.
L’égalité de droits entre les hommes
Le principe d’impartialité : on doit traiter des situations semblables de façon semblable.
D’une certaine manière, les deux derniers principes sont reversibles l’un en l’autre, comme un gant qu’on retourne : si l’on traite les situations semblables de façon semblable, tout le monde doit être traité pareil et reçoit donc les même droits. Suivent ensuite :
Le principe de non-nuisance (traduit du Harm Principle de Joel Feinberg par Ogien, sur les conseils de Bertrand Guillarme) : on doit laisser les gens faire ce qu’ils veulent, tant que ça ne lèse personne d’autre.
Considérons que la poursuite égoiste de ses intérêts propres n’a pas à être justifiée, puisque tout le monde semble le poursuivre naturellement, excepté quelques suicidaires et quelques masochistes adeptes du sacrifice. Et le principe d’innocuité que vous traitiez comme axiome, est en fait basé sur les deux précédents, sans quoi ça n’a pas de sens de se restreindre pour épargner les autres.
Ca fait un peu plus que ce qui était annoncé au départ, ne trouvez-vous pas ?

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Ce que tu veux m'apprendre, est-ce quelque chose de bien ?
Est-il utile que tu m'apprennes cela ?
Dans le cas contraire, pourquoi tiendrais-tu à me le dire ?"
- une poétesse victorienne moraliste, à peu près.