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jeudi 27 décembre 2012

Super-Nietzsche

«Nietzsche est devenu un mot magique, une façon pour penseurs impuissants de se greffer des «texticules» de singe.» 
— Maurice Boudot
« À la manière dont un esprit se satisfait, on reconnaît l’étendue de sa perte. » 
— Hegel

Le mec il a un nom impossible à écrire, impossible à prononcer correctement, et une moustache d’un mètre cube devant la lippe, ça n’aidait déjà pas à la communication, mais en plus, en plus il a choisit l’obscurité, le recoins sombres du lyrisme, les étendues philosophiques qu’on devait fouiller à la torche, les cimes sans oxygène où seuls les prophètes subsistent. Ca n’aide pas.
Il prétendait que sa philosophie se destinait aux frères des lions, ceux qui sortaient du troupeau. Il prétendait que personne ne le comprendrait, ne le comprenait. Qu’on mettrait un siècle à se l’appropprier.
Et pourtant il est parmi les plus célèbres, les plus lus, les plus approuvés des philosophes. Celui qu’on citera toujours comme une sorte d’étalon furieux et dispendieux, d’orgue magique, le puits de sagesse universelle. Tout le monde s’accorde à le citer de ci de là, à droite, à gauche, pour approuver des mesures socialistes ou pour favoriser l’avortement, n’importe.
Vous voyez pas la putain d’arnaque, là ?
Vous voyez pas le problème à ce qu’un mec dise «je suis incompréhensible» et ensuite tout le monde dise «oh, j’adore ce mec, je comprends trop» ?

Et surtout on ne le comprends VRAIMENT PAS. Ubermensch ça veut dire Surhomme, tout comme Superman, alors on s’imagine généralement que les Super-héros sont des Ubermenschs(rappelez-vous de ce que je disais sur C.K. Robertson et sa thèse sur Batman), alors même qu’ils s’encombrent de valeurs morales qui feraient chier Nietzsche. Prenez cette image extraite du Webcomic Strong Female Protagonist : une super-héroïne raccroche les gants et décide de reprendre la vie civile. On voit ici un professeur lui mettre une mauvaise note parce que...

Parce qu’elle était elle-même un «übermensch vivant» et qu’elle critiquait Nietzsche ?! Quel sorte de putain de prof de philo dirait de la merde à ce point ? Surtout qu’après «si tu crois qu’il n’y a pas de monstres c’est parce que tu en es un toi-même» paf on a repris la putain de citation de Nietzsche sur l’abîme qui te regarde et les monstres qui te feront devenir monstre en les combattant. Vraiment. Merdique. On a lu trois phrases sur Wikipédia et cette citation dans Watchmen, alors pouf, on met un prof de philo. Surtout que cette réplique n'a aucun sens, c'est juste là pour faire Nietzschéen tragique, la case d'après il la traite de truc inutile à la société(parce que sans supervilains on aurait pas besoin de superhéros)... Euh, une seconde, l'Übermensch n'a PAS de comptes à rendre à la société, c'est complétement con.
Ca m’énerve, parce qu’en général on ne se permettrait pas de dépeindre des personnages de façon aussi grossière, mais là c’est bon, parce que Nietzsche, y’a le mot SUPERHEROS qui brille dessus, ça doit être un peu pareil que Superman, hein.

Je pense que plusieurs choses peuvent expliquer que la pensée Nietzschéenne soit actuellement récupérée de partout, des nazis, des néonazis, des gauchistes, des conservateurs.

1. Nietzsche a trop d’excuses.

Premièrement, les nazis on repris ses slogans et les ont étalés sur les murs.
Deuxièmement, il est devenu fou à la fin de sa vie. Sa philosophie, qui remisait la raison et la vérité au placard y serait-elle liée?
Troisièmement, Elizabeth Forster-Nietzsche, sa soeur, aurait saccagé des écrits posthumes pour donner lieu à l’apocryphe que nous connaissons sous le nom de la Volonté de Puissance, et ce afin de complaire aux fascisme ambiant. Ainsi elle aurait superposé une note de bas de page de 1889, un brouillon de 1892, et une ligne d’un carnet de 1880 pour donner un paragraphe absurde qui nous laisserait croire, si nous ne nous en étions prémuni auparavant, que Nietzsche était cinglé ou proto-fasciste.

Je vois votre première réaction : ce ne sont pas des excuses, ce sont plutôt même des accusations. Même la thèse de la «soeur faussaire» sonne comme un index pointé, puisqu’après tout elle n’a pas inventé de texte, elle l’a juste compilé sous un certain angle.
Mais je crois qu’au contraire, elles peuvent servir d’excuses. Une fois qu’une accusation a été portée un nombre suffisant de fois, elle s’émousse, elle perd en ampleur. On a l’impression d’y avoir tellement répondu qu’il n’est même plus utile de s’attarder dessus. Dès lors, c’est celui qui ose se servir d’un argument aussi vieilli qui sera sali, et non celui sur qui tombe l’accusation.
C’est le concept des bingos de tous poils, très souvent féministes. Plutôt que de répondre à une accusation on se contente de cocher une case sur un tableau et de pointer du doigt et de rire, plutôt que de répondre aux arguments. Si c'était une discussion si répandue, il lui suffirait de copier-coller la dernière réponse qu'on y a fait, ou mieux, de transmettre un lien sur un article qui argumente dans ce sens. Mais là, non, on préfère pointer du doigt et rire. Pareil pour Nietzsche, on fait comme si toutes ces accusations s'était auto-résolues avec le temps, comme du linge sale laissé dans un panier et qui perd petit à petit son odeur nauséabonde, au point que vous arrivez à vous persuader qu'il est propre.
Imaginons que vous tombiez sur un fan de Nietzsche et que vous cherchiez à mettre en lumière les aspects les plus controversés du bonhomme :
«Tu sais que Nietzsche a dit que «la maternité est l’affaire de la femme, la guerre est l’affaire de l’homme» un truc du genre et que les nazis l’ont repris tel quel sur leurs affiches ? Que c'est une vision essentialiste et inégalitaire des sexes ?

— Quoi, mais comment oses-tu utiliser un argument aussi éculé ? Les nazis ont sorti ces phrases de leur contexte, tout comme toi. Elles étaient dites au sens figuré, au second degré, afin de dénoncer cet essentialisme, etc. C’est parfaitement ridicule de croire ce que les nazis ont fait de Nietzsche, ils en ont perverti le sens.»
Et voilà.
Plus besoin de défendre, d’excuser, les manquements du personnage. Maintenant que les nazis ont repris les pires morceaux, on peut s’imaginer que la chair de ces thèses s’est noircie entre leur mains, et qu’auparavant elle fleurait bon l’humanisme inspiré. Que la noirceur de Nietzsche provient de son placardage sur les murs nazis, que le personnage de base n’avait rien de maléfique et que sa philosophie était pure comme la neige.
Bien sûr qu’il n’était pas nazi, qu’il n’était pas fasciste, ce serait chronologiquement impossible pour quelqu’un de mort en 1900.
Pourtant le fait est là : Nietzsche était absolument opposé à l’égalité hommes/femmes, à l’égalité entre les hommes, de droits ou de fait. Il ne pouvait pas s’imaginer de société prospère sans quantités négligeables qu’on sacrifiait.
Les ouvriers n’ont pas à se distraire, ce genre de trucs.
"La masse ne semble mériter attention qu’à trois points de vue 1) Comme copie diffuse des grands hommes 2) Comme resistance que rencontrent les grands 3) Comme instrument des grands. Pour le reste, que le diable et les statistiques les emportent."

"Il faut supprimer les mendiants car on s’irrite de leur donner et on s’irrite de ne pas leur donner."

"Le malade est un parasite de la Société. Arrivé à un certain état, il est inconvenent de vivre plus longtemps. L’obstination à végéter lâchement, esclave des médecins et des pratiques médicales, après que lo’on ait perdu le sens de la vie, le droit à la vie, devrait entaîner, de la part de la Société, un mépris profond. Les médecins, de leur côté, seraient chargés d’être les intermédiaires de ce mépris… Ils ne feraient plus d’ordonnances mais apporteraient chaque jour à leurs malades une nouvelle dose de dégoût"
— Nietzsche
Nietzsche c’est la doctrine des hommes supérieurs, qui doivent vivre pour eux-même, qui n’en ont rien à foutre des autres, que le reste de la société doit entretenir. Certains doivent mourir pour entretenir les poètes et les penseurs magistraux qui planent sur lesmiasmes de la société. J.S. Mill cherissait l’idée d’homme supérieurs qui émergent quand on leur en laisse la liberté, mais il disait que la société doit les produire parce que ça lui est bénéfique. L’homme supérieur de Nietzsche, par contre, n’est pas bénéfique à la société, il lui tournerait même le dos.
Alors, l’ubermensch nitezschéen n’est pas l’ubermensch nazi, ce n’est pas une notion racialiste. Cela signifie seulement que dire «l’ubermensch est nazi» est un mauvais argument. Par contre dire «l’ubermensch est un concept anti-social et prétentieux, qui prétend que la production de ce Surhumain justifierait le sacrifice de toute l’humanité» est un argument toujours valable. Cependant, si l’auditoire n’écoute pas bien, on peut faire semblant que les deux objections sont similaires, et donc faire semblant d’y répondre.
Nietzsche clame que seul un «esclavage» peut pousser l’humanité à un plus haut degré, que certains individus doivent être sacrifiés pour les «grands hommes», que le Surhomme est plus Cesar Borgia que Parsifal....
Nietzsche a contribué à la biologisation de l’esprit, affirmant qu’il n’était qu’un jouet du corps :
«Dans un climat énervant le thé est mauvais à jeun : il faut le faire précéder une heure avant d’une tasse de cacao épais et déshuilé. Rester assis le moins possible ; ne se fier à aucune idée qui ne soit venue en plein air pendantla marche et ne fasse partie de la fête des muscles. Tous les préjugés viennent de l’intestin. Le cul de plomb, je le répète,c’est le péché contre l’esprit.»
— Nietzsche
Il a également remisé la raison au placard, ainsi que l’idée d’égalité entre les hommes. Il a réfuté la possibilité de collaboration positive entre les hommes et de progrès social. (le socialisme étant son ennemi définitif)
Côté raciste ou racialiste, Nietzsche n’était pas en reste, comme nombreux de ses contemporains. Remarquez : on n’aime pas les citations de Nietzsche parce que ce serait trop facile de sortir ça de son contexte, par contre quand il s’agit de le défendre on sort toujours la MEME citation qui prouve qu’il n’est PAS antisémite et qu’il n’aime pas les antisémites. Certes, mais ça n’empêche pas d’autres occurrences raciste (ou anti-racistes, Nietzsche est chiant) comme vu plus bas.
Et le simple fait qu’il ait été récupéré par les nazis vous permet de fermer les yeux sur tout cela et d’affirmer que telle citation est «sortie de son contexte» que celle-ci n’est «pas à prendre sérieusement» ou «à prendre au second degré». Même plus besoin de se défendre. Même s’il était clairement convaincu de la différence essentialiste hommes/femmes, même s’il était convaincu de la pureté raciale des grecs, même s’il était convaincu que la raison était à rejeter, même s’il était convaincu de la nécéssité des esclavages et des pauvretés dans la progression de l’humanité, le simple fait qu’il n’était pas nazi le disculpe de tout cela.
Nazi = mal, donc "pas nazi" = forcément bien, voilà le raisonnement idiot. Sa philosophie n’en est pas plus respectable.
Et tu n’as pas le droit d’y piocher ce que tu veux en prétendant que cela se situe hors du royaume de la cohérence.
D’ailleurs.

2. Le filtrage de gros connard opportuniste

D’ailleurs, on se rappelle de la phrase de Camus sur Nietzsche dans «l’Homme Révolté», disant que jamais nous n’aurons fini de réparer le tort qu’il lui a été fait.
Cependant Camus ne retient de Nietzsche que son rejet des arrière-mondes : autrement dit, rejet du paradis, de l’enfer, ou d’un ordre transcendant qui s’ajouterait à notre monde. Autrement dit : Nietzsche et matérialiste. Cependant ce qu’il utilise pour le relier à Marx c’est l’Ubermensch, autrement dit l’idée de l’amélioration continuelle de l’homms. Du fait que l’homme doit être dépassé, et que l’humanité n’a de sens que dans la production de ce Surhumain, cet homme supérieur. La société doit seulement produire des grands hommes, d’où également le dépassement des limitations morales, bref.
«L’avenir est la seule transcendance des hommes sans dieu.» 
— Camus
Camus rassemble Nietzsche et Marx en cela qu’une fois que Dieu est mort, pour garder espoir et garder sens à la vie, ils remplacent «l’au-delà par le plus tard». Nietzsche par l’Ubermensch, et Marx par son «Apocalypse du prolétariat» qui se rebelle contre la bourgeoisie, bousille tout le monde et installe une société communiste très heureuse, libertaire et égalitaire.
Et Camus les rassemble alors même que Nietzsche déteste le socialisme, qu’il défend de toutes ses forces l’inégalité entre les hommes et qu’il n’en a rien à foutre des pauvres et des ouvriers, son seul souci étant de produire des hommes supérieurs, peut importe le prix.
On garde ce qu’on veut : Nietzsche ne croit pas en Dieu et il voit le sens de la vie dans le futur de l’humanité. Par contre, tout le reste et jeté aux orties. L’homme révolté, hein ? On ne garde que sa rébellion contre la religion, on ne le voit qu’en tant qu’athée. Son combat contre l’idéologie des droits de l’homme, de la Révolution Française ou du socialisme, ça, c’est négligeable... On définit Nietzsche par ce qu’il rejette : Dieu et le paradis. Et pas par ce qu’il prône : l’inégalité entre les hommes.
Le pire étant sans doute Derrida. Derrida c’est la contradiction ultime. Nietzsche aurait tout dit et son contraire. Dès lors, lui faire dire ce que l’on veut n’est plus seulement un travers répandu, mais nécéssaire, puisqu’il s’agirait d’un spectre d’opinions qui baliserait la totalité de ce que l’humain peut penser, il n’y aurait qu’à choisir ses citations sans s’embarasser plus avant de la cohérence ou de la logique. (après tout, on prétendra à bon compte que Nietzsche l’avait abandonnée) Et du coup, plus besoin de s’embarasser de cohérence, Nietzsche n’est plus qu’un bréviaire de citations que vous pouvez prendre pour égayer vos textes.


3. L’élitisme auto-satisfaisant.

Je me souviens de ce problème, peut-être raconté par Einstein. Il y a un suédois qui fume de marlboros, et une maison bleue où vit un chien, et puis il faut trouver qui vit dans la maison verte. Le problème me semblait rébarbatif et idiot. Je l’aurais laissé tombé s’il n’avait pas été accompagné de l’intitulé : «seuls 2% de la population peuvent résoudre ce problème». Ne voulant pas participer à la masse des 98% d’abrutis incapables de sortir vainqueurs de cette énigme, je me mis à plancher, couvrant des feuilles de griffonements de possibilités, cherchant à circonscrire les habitants fictifs de cette rangée de maisons multicolores. Cependant, à aucun moment je ne me suis questionné sur la véracité de l’étiquette.
Qui me garantissait que seuls 2% des gens pouvaient le faire ? On ne l’avait pas fait passer à toute l’humanité pour ensuite compiler les résultats, non.
Mais la simple éventualité d’être parmi les 98% de gens banals et bêtes m’avait mis au défi.
Je crois qu’un phénomène similaire est à l’oeuvre chez Nietzsche : il vous raconte que c’est des trucs secrets, occultes, que c’est pas compréhensible par les bêtes de troupeau, que seuls les lions et les esprits libres peuvent pénétrer la profondeur de sa pensée.
Le raisonnement logique serait de se dire «C’est un connard qui survend son oeuvre de façon prétentieuse». Malheureusement il y a une petite part de vous qui vous dira toujours «Non, tu peux le comprendre, tu n’es pas comme les autres, tu es meilleur, tu peux le faire.» Et dès lors vous vous imaginez faire partie de la petite secte de ses fidèles secrets, de ceux qui de loin percent ses secrets.
Les contradicteurs vous semblent dès lors des moutons jaloux de votre fière crinière, des exclus, des mal-comprenants. Leurs objections ne peuvent dès lors qu’être la marque de leur infériorité, de leur incompréhension...

4. Le pré-machâge mythifiant.


Sinon j’ai lu un livre d’une traite, ça fait du bien, à force de trainasser et de me dissiper dans de multiples lectures obligées pour l’université. Pouvoir me dispenser de tout programme et négliger sciemment ce mes obligations de lecture, ça m’a fait sacrément du bien. Ca a du me prendre une heure. Il fait cent pages et démolit le nietzschéisme de gauche, vous savez, celui qui s’acharne à prétendre que Nietzsche n’a rien à voir avec les fascistes et qu’il est tout beau tout gentil tout incompris. Ben, merde, il entasse les citations esclavagistes/aristocratiques, eugénistes et, tout simplement, connes. En détruisant Nietzsche, il égratine aussi Camus. Le crépuscule de mes idoles.
Nietzsche et Camus, sans doute mes deux lectures privilégiées, enfin, disons parmi mes dix. Celles qui me donnèrent l’illusion de la maturité quand j’avais, quoi, quinze-seize ans. Oh tu lis trop des trucs d’intellos, s’exclame-t-on à ton passage, se moquant. Néanmoins ce sont des moquerie qui, avec le temps, confèrent une certaine aura. On commence pour rire à demander, «tiens, toi qui lis du Camus...» sur fond de rires gras, mais à un moment une question épineuse survient, et puisque vous avez trimballé votre culture en bandouillère on vous tombe dessus. Si vous parvenez à répondre, si vous vous intéressez à une multitude de choses et que vous essayez de les partager avec des gens il y a fort à parier qu’on ne tardera pas à vous estimer plus intelligent que la moyenne. Cela m’arriva, au point qu’en décembre 2010, je fus totémisé Merlin par mon groupe scout, mais c’est une autre histoire. Curiosité et vantardise ne suffisent pas pour faire de l’intelligence, malheureusement, mais ça peut faire illusion.
Et j’aimais beaucoup Nietzsche, pour ses aphorismes, ses maximes incisives. Le relisant, je me perdais. Il se contredisait. Il jetait la logique aux orties, c’était déroutant. Plus tard je lirais Jaspers : «Nietzsche est faussement accessible.» C’est vrai. Il semble qu’il suffit de tendre la main, mais il est toujours plus loin, comme la branche à laquelle voulait mangeait Tantale, toujours plus loin...
Et un jour, les dieux fatigués devant sans doute s’amuser un peu, balancèrent la branche en plein dans la gueule de Tantale, entre ses bras tendus. Cela m’arriva, sous la forme de ce livre de Aymeric Monville, un gros bon marxiste comme on les aime.
Il déconstruit posément Nietzsche, qu’on analysait d’habitude hors de tout contexte historique. Vous avez remarqué, d’ailleurs ? Descartes, on vous parle des Jésuites, Kant on vous cause de Leibniz, Hegel de Schleiermacher, Schelling, Fichte... Mais Nietzsche, peau de zob. On mentionne son amour-haine pour Wagner. Sa solitude. Ses liens distendus avec la philologie. Sa folie. Mais l’individualisme prôné par le moustachu fut si fort que ses commentateurs semblent y souscrire complètement, ainsi Georges Bataille qui prétendra que la pensée de N. ne peut être comprise que de l’intérieur qu’en y souscrivant, comparant sa pensée... Au christianisme ! Genre pour comprendre le christianisme il faut être chrétien (cette seule maxime est douteuse) et pour comprendre Nietzsche il faudrait être nietzschéen. L’athée vindicatif doit se retourner dans le fossile de sa moustache... Surtout venant du penseur qui affirmait dans le Zarathoustra que le vrai amour d’une doctrine c’était de la mettre à l’épreuve, et non de la suivre aveuglément.
Mais Foucault, Derrida, Deleuze, les trois gros français manquant à mon cursus de philo, ont participé au déplumage de Nietzsche, défaisant tout ce qui pourrait rappeler que les Nazis placardaient ses sentences. Cependant avec mauvaise foi. On raconte que Nietzsche faisait référence à «la race des conquérants aryens aux cheveux blonds.» dans la généalogie de la morale, pour le faire passer pour un vil eugéniste, mais on oublie de citer «Nous autres sans-patrie nous sommes quant à la race et quant à l’origine, trop nuancés et trop mélangés en tant qu’hommes modernes et par conséquent trop peu tentés de prendre part à cette débauche et à ce mensonge de l’auto-idolâtrie raciale qui aujourd’hui s’exhibe en Allemagne en tant que signe distinctif des vertus allemande qui chez le peuple du «sens historique» donne doublement l’impression de la fausseté et de l’inconvenance. Nous sommes, en un mot - et ce sera ici notre parole d’honneur ! - de bons Européens, les héritiers de l’Europe, héritiers riches et comblés, mais héritiers aussi infiniment redevables de plusieurs millénaires d’esprit européen : comme tels aussi à la fois issus du christianisme et anti-chrétiens...». Ouais, faut pas prendre en compte la race, mais il le fait, affirmant que ce serait intéréssant de croiser des officiers allemands de la marche avec des femmes juives, bref.
Alors je veux bien que le philosophe à moustache de morse ait voué à la mort les faibles et les ratés, mais était-ce au-delà de sa tentative de réhabiliter le suicide ? La réponse se trouve dans une bataille de citations talmudiques. Piochez dans le corpus et choisissez votre moitié du mythe de Nietzsche. Bien sûr, la vérité me chagrinerait si elle changeait l’image que je devais avoir du penseur, il me faudrait rafistoler mon panthéon.
Talmud, panthéon, et je crois que le mot est là : les systèmes de pensée deviennent des mythes, des cultes, et on les vénère chacun à sa sauce les enrobant de son propre encens. Ainsi Camus aura passé Nietzsche à la moulinette pour le faire digérer aux classes terminales, ne gardant de lui que la solitude, l’esthétique de l’absurde (qu’il est bien seul à avoir surligné) et bien sûr le rejet des arrières-mondes. C’est étonnant, n’est-ce pas ? Nietzsche clame que seul un «esclavage» peut pousser l’humanité à un plus haut degré, que certains individus doivent être sacrifiés pour les «grands hommes», que le Surhomme est plus Cesar Borgia que Parsifal.... La cruauté n’est pas absente. De là au calme cloître de l’écriture camusienne, penseur cherchant simplement à s’abriter du monde, il y a un monde justement. On retient ce qu’il rejette, on rejette ce qu’il prône... On édifie le Surhomme en «transcendance du plus tard», on parle de la fin des arrière-mondes.
Deleuze c’est aussi l’amoindrissement, on rogne les angles, on adouçi le schmillblick. Le souci des philosophes, c'est que ce sont des fortes têtes. Ils ont leur projet, leurs envies, ils tombent sur un penseur et ils se disent, tiens, je vais reparler de sa pensée. Et une fois qu'ils ont trouvé chez le penseur en question des germes de leurs projets ils peuvent se lâcher et se servir des écrits antérieurs comme d'une base à leur propre création de concept. Et ensuite on prétend que c'est une herméneutique décente. Ainsi :

«Ma manière de m’en tirer à cette époque, c’était, je crois bien, de concevoir l’histoire de la hilosophie comme une sorte d’enculage ou, ce qui revient au même, d’immaculée conception. Je m’imaginais arriver dans le dos d’un auteur et lui faire un enfant, qui serait le sien et qui pourtant serait monstrueux.» 
— Deleuze
Philo de collégien ! Philo de dissertations à rendre mardi ! Philo de brodage, philo de bricoleur, philo de baratineur ultime, de piochage de citations talmudiques indécent !
C’est tout de même un moment triste que celui où, ne pouvant avoir raison, vous voyez quelqu’un renoncer à la raison en général.
Et au final, à force qu’on répète que Nietzsche n’est pas nazi, n’est pas eugéniste, n’est pas méchant, n’est pas fou, les gens se fatiguent et n’ont plus envie de vérifier, ils se contentent de sauter les phrases qui ne collent pas au schéma mythique de Nietzsche qu’ils se sont construits.

5. L’anti-démocratisme

Puisqu’il s’agit d’intituler tous ces alinéas avec des termes pseudos-inventés, allons-y.
Je pense que c’est lié à une autre facette du succès de Nietzsche : l’élitisme a bonne presse. Certains se rendent compte du côté résolument élitiste de ce penseur, et le cultivent plutôt que de chercher à le cacher sous une soupe de morale humaniste bien-pensante. Ceux-là n’aiment pas l’homme moyen, les quidams, ils veulent des hommes supérieurs, parce qu’ils sont persuadés d’en être, et dès lors refusent la démocratie. Ca n'a pas forcément à voir avec Nietzsche, mais je pense qu'une part de son succès conflue avec ce phénomène.
Il y a une haine de plus en plus profonde de la démocratie, et particulièrement de la démocratie représentative. L’idée même d’accorde à tous les citoyens adultes un pouvoir de décision égal dans le choix des preneurs de décisions semble désormais désuète ou sclérosée de par l’état de corruption généralisé dans lequel serait notre société.
Elire quelqu’un ? C’est selon eux se soumettre au jeu des médias, des lobbys, des partis, bref, d’intérêts qui n’ont rien à voir avec ceux du peuple. En premier lieu on va se dépêcher d’arguer du coup que le «peuple» ça n’existe pas en soi. (remarquez à moins de souscrire à une vision platonicienne du monde, à des arrières-mondes, justement, rien n’existe en soi) et donc on dénie à la démocratie tout intérêt. Quel sens aurait le «pouvoir du peuple» si le peuple est trop bête, trop mal éduqué ou trop manipulé pour avoir une volonté propre ?
On se dispense par ces biais d’accorder des suffrages à qui n’est pas d’accord avec nous, après tout, si des cons prônent le contraire de nous, ben c’est parce qu’ils sont mal éduqués ou manipulés, hein.
J’en parlais à propos de la stohocratie (addendum) : on est fatigués de ces gens qui sont censés recueillir notre approbation pour ensuite décider de notre sort, et si plutôt on les tirait au hasard, hein ? Ce serait vachement mieux ! On s’imagine être le seul îlot d’intelligence du monde et donc, plutôt que de laisser la moindre parcelle de pouvoir à nos autres congénères, on prône le hasard et le fortuit. Lançons des paquets de cartes en l’air, et qu’ils écrivent nos destins. C’est pathétique de pessimisme de s’imaginer l’humanité si pourrie qu’un tirage au sort vaut mieux qu’une décision.
Certains me diront que leurs remontrances sont dirigées exclusivement contre la démocratie élective, et qu’ils n’auraient rien contre une démocratie directe, soit. Mais le fait que des mecs comme Etienne Chouard soient de plus en plus écoutés et que la stohocratie trouve des partisans par ces voies montre que ce n’est pas l’élection qui dérange : après tout, élire un mec, d’accord on prétendra qu’il ne représente pas tout le monde et que cela mécontentera 40% de sa circonscription. (ces problèmes se peuvent résoudre par un système de proportionnel général, et non par circonscription. Ca en crée d’autres, remarquez, mais bref.) mais quelqu’un de tiré au hasard pourrait tout aussi bien mécontenter la totalité de la population, ou de sa criconscription. En outre, il serait incontrôlable, puisque soumis à aucune pression et n’aurait aucune légitimité. Les politiciens d’aujourd’hui peuvent encore dire aux gens que c’est de leur faute s’ils ont été élus. Là, non. Quel intérêt dès lors de plaire au peuple, s’il n’a pas à vous réélire ? La stohocratie c’est l’idée la plus absurde qui soit parce qu’elle considère :
1) que tous les hommes se valent, puisque n’importe lequel peut être élu.
2) que l’avis des gens ne doit absolument pas être écouté, à moins qu’ils ne soient tirés au sort.
L’égalité des hommes, soit, mais sans les écouter, quel intérêt ?
Les gens n’ont aucun autre moyen de pression que d’être élu. S’ils ne le sont pas, ils ne peuvent RIEN FAIRE.
Ca participe de la même médiocrité. Plutôt que d’être cohérent, on renonce à la cohérence. Plutôt que d’être rationnel et de chercher à savoir ce que disait vraiment Nietzsche, on renonce à la raison, et on affirme que toutes les interprétations se valent puisque Nietzsche a tout dit. Plutôt que de chercher la meilleure solution politique, au confluent des intérêts de tous, on affirme que toutes les solutions se valent et on tire un représentant au hasard.



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"As-tu vérifié si ce que tu veux me dire est vrai ?
Ce que tu veux m'apprendre, est-ce quelque chose de bien ?
Est-il utile que tu m'apprennes cela ?
Dans le cas contraire, pourquoi tiendrais-tu à me le dire ?"
- une poétesse victorienne moraliste, à peu près.