Blog Archive

lundi 28 janvier 2013

I WANT TO BELIEVE

Un moyen simple de réduire les raisonnements.
Axiome 1 : Si ça me rend malheureux, c'est faux.
- citation approximative de SMBC par Zach Weiner


Now, Andy did you hear about this one
Tell me, are you locked in the punch
Andy are you goofing on Elvis? Hey, baby
Are we losing touch
If you believed they put a man on the moon, man on the moon
If you believe there's nothing up his sleeve, then nothing is cool

- Man on the Moon, R.E.M.







Nous avions besoin d’y croire, il nous fallait un ciel sur lequel poser nos fronts engourdis, des étoiles pour cerner l’infini dans lequel nous chutons.
Il nous fallait y croire, cela venait comme une pommade.


Prenez l’Islande.
Tous les vrais-connaisseurs-de-la-démocratie-vraie par tirage au sort ou autre subterfuge électoral afin d’éviter que le peuple ne choisisse ses dirigeants, non mais, nous la foutaient sous le nez à toutes les sauces. Regardez l’Islande. Regardez comme elle a botté le cul des banquiers ! Regardez comme elle a accepté d’être en faillite et d’en chier grave avant de remonter la pente et d’être dans une croissance de folie ! Regardez, ils ont manifesté tellement fort qu’ils ont fait démissioner leur gouvernement, regardez ! Regardez, ils ont tié une assemblée constituante au sort (Etienne Chouard répand sa semence partout en convulsant de joie, puis décide de les poursuivre en justice parce que c’était rien que son idée) ! Regardez ce mouvement démocratique, anti-dette, anti-méchante finance qui régit nos vies !
Regardez le peuple vengeur ! Les Anonymous hurlent de joies ! Les Indignés décident de défroncer les sourcils pour l’occasion ! La Corée du Nord, l’Iran, les Emirats, la Russie, bref le conglomérat du Grand Club des Tyrans anti-peuple suent à grosses gouttes, empaquettant de l’argent au cas où.
L’île magnifique, autrefois cible des quolibets pour la quantité critique de poisson ou de baleines qu’elle consommait, pour sa langue étrange, pour ses volcans aux noms de douze syllabes qui paralysent le trafic aérien mondial se retrouvait acclamée, elle brillait dans les brumes de la Crise comme un Avalon lointaine d’où promettait de se lever un Roi Arthur furieux, qui une fois ses blessures guéries pourrait enfin s’exporter.
Il nous fallait y croire.
Sauf que tout ça était faux.


Pourquoi ces mythes sont répandus sur l’Islande ? Pourquoi les gens pensent-ils que l’Islande est un paradis progressiste alors qu’en réalité c’est un rêve humide thatchérien ?
D’accord, on a pas renfloué les banques, mais c’est pas faute d’avoir essayé. Le gouvernement a échoué à les sauver, mais il a bien fait tout ce qu’il pouvait.
D’accord il y a eu une constituante tirée au sort, mais elle n’avait qu’une vertu consultative, et on annonce d’ores et déjà qu’on ne tiendra pas compte de ses remontrances.
D’accord, on est en croissance, mais c’est probablement du à une putain de bulle immobilière, là c’est plutôt l’inflation à tous les étages, le niveau de vie baisse pour tout le monde.
D'accord on a nationalisé-plus-ou-moins les banques, et juste après on a tout reprivatisé
Le paradis fendu en deux et couvert de cendres.
Et il a fallu attendre ce mec pour que je me rende compte du schmillblick. Comme tout le monde, quand on m’annonce des atlantides, des contrées magiques pleines de solutions et de technologies bien plus avancées que les nôtres, j’ai tendance à les écarter d’un sourcil méfiant : surtout quand la plupart du temps, le paradis démocratique qu’on me vend, c’est la Suisse. Pourtant, si l'Islande me paraissait clairement une idiosyncrasie, je ne la considérait pas fabriquée de toutes pièces, je ne remettais pas en doute et je n'allais pas chercher les sources. Quand on me cite des faits je m'attends à ce qu'on débatte sur l'interprétation. Pas les faits.
Parce que justement l'interprétation, tout le monde peut danser dessus sans connaître queue de nouille ou sujet, sans lire les notes en bas de page, les rapports de 2000 feuillets. Et c'est parce qu'il est plus facile d'interpréter que de vérifier que ces mythes se répandent.
Il a fallu attendre des mises au point SIMPLES pour que je me rende compte que c’était du pipeau. Confronté frontalement par les chouardiens (qui ont eu l’honnêteté de relayer l’article, après avoir défendu l’islande, et néanmoins mis en garde contre la récupération du mouvement qui s’y effectuait) j’aurais perdu pied, je n’aurais pas su répondre à leurs chiffres, leurs faits, leurs articles de huitante pages sur des faits tronqués, cela m’aurait pris trop de temps de démêler le mythe, je trouvais des réfutations circonstancielles : l’Islande est un petit pays, tiens, c'est pas exportable, et je pensais un peu plus loin. Après tout, il est souvent vital d'arrêter de tout remettre en question sinon on fini par débattre, je ne sais, des américains qui ont été sur la lune, ou autre. On a besoin d'une certaine inertie des paradigmes.
Comment se fait-il qu’on soit tombés dans le panneau ? Je suppose que c’est dû en partie parce que a) l’Islande c’est loin et b) Ils parlent une langue impossible. Ca ne nous incite pas à vérifier.
Bon, d’autres mythes mériteraient d’être démasqués chez Chouard, notamment sa vision d’Athènes qu’il invoque à tort et à travers pour se donner une stature, mais où sa vision ne correspond pas vraiment à ce qu’il en était.
(Oh, bien sûr, le fait que ça aient été comme ci ou comme ça à Athènes au IVe s. av. J.C. ne nous contraint pas à faire pareil, mais justement, inutile dès lors d’y faire référence.)

Diffusé sur France Deux je crois.

Puisqu’on parle d’île merveilleuse, ça me rappelle L’atlantide : une histoire du communisme, un documentaire attristant sur l’URSS et sur le statut mythique que cette terre avait pour les communistes français(oui, on sait, vous, vous auriez deviné tout de suite que l'U.R.S.S. était gros méchant). Un pays où tout était beau et bien. Et bien sûr, la désillusion des militants. Le vrai caractère de Staline, les vrais crimes qu’il a commis, quand ils se repandirent, le réel état du pays, et ce qu’il en était vraiment du communisme : il n’existait pas.
Il était resté à l’état d’Atlantide : un continent mythique, loin derrière. Que personne n’a vu. Qui n’a jamais existé, qui n’a jamais été là, en fait.
Et pourtant il fallait qu’on y croie, il fallait qu’il soit là, au bout de l’Est, qu’il soit un rempart, un repère, qu’on puisse croire qu’un autre monde est possible.
Qu’il y a de l’espoir.

Le Prêtre Jean sur une carte, représenté ici régnant sur l'Ethiopie, accompagnant les dragons qui peuplaient les étendues inconnues de ces cartes. Dans un atlas portugais pour Marie Ière, 1558. (Source : Wikimédia)


Au Moyen-Age : semblables désillusions. On s’imaginait, pour des raisons fortuites, l’existence d’un Royaume chrétien sur lequel règnerait un certain Prêtre Jean, perdu aux confins des Indes. Quand on luttait contre l’ennemi musulman en Terre Sainte, que les derniers pied-à-terres chutaient, c’était un soulagement de s’imaginer que quelqu’un pouvait prendre les musulmans en tenaille, qu’il y avait une poche de justice, que l’oeil de Dieu se posait quelque part au Levant.
Qu’il y avait de l’espoir. Que nous avions un allié.
Pas étonnant qu’on ait situé dans le Royaume du Prêtre Jean, pêle-mêle, le Paradis Terrestre et la Fontaine de Jouvence.
Alors quand Gengis Khan débarque, détruit l’empire Khorezmien, met à sac Bagdad et tue la Calife, on essaie de mettre ça en conformité avec le mythe : ça doit être un des fils ou petits-fils ou arrière-petit-fils du Prêtre Jean qui vient nous sauver ! D’où de multiples tentatives d’entrer en contact avec le Grand Khan et de conclure une alliance avec lui contre les musulmans.
Ils ne se doutaient pas vraiment que les Mongols pouvaient être la perte de l’Europe, tant ils étaient préparés, mendiant, priant pour une aide venue de l’Est. Qui allait la refuser sous prétexte qu’ils avaient l’air de tueurs sans pitié et irrespectueux des alliances ? Bien sûr que c’était des tueurs sans pitié ! comment tu veux qu’on latte les bougnoules sans ça ? Bien sûr qu’ils ont trahi les musulmans, mais bon, c’étaient des infidèles, c’est normal.

Nous voulons y croire, nous voulons rêver.
Ne nous réveillez pas.



Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

"As-tu vérifié si ce que tu veux me dire est vrai ?
Ce que tu veux m'apprendre, est-ce quelque chose de bien ?
Est-il utile que tu m'apprennes cela ?
Dans le cas contraire, pourquoi tiendrais-tu à me le dire ?"
- une poétesse victorienne moraliste, à peu près.