Blog Archive

mardi 15 janvier 2013

Sixième méditation sur les points de Schelling, l’unanimité et la bibliothèque.


<A la base ça devait être une méditation 5.5, puisque je ne trouvais pas qu’elle aurait la longueur nécéssaire de par le manque de matériel. Je ne sais pas ce que va être la suite de cette réflexion. Je n'ai vraiment pas de pensée politique construite. Gageons que pour la septième, comme Dieu, je me reposerai.
Ma première méditation s’appliquait à montrer que l’éthique minimale, chère à Ruwen Ogien ne suffisait pas toujours à trancher un dilemme par la simple mention de "préjudice" commis.
Ma seconde méditation décrivait les différentes acceptions du principe de non-nuisance et parlait aussi de la notion de préjudice.
Ma troisième méditation cherchait à montrer que le métatexte qui affligeait les scouts et les liait aux jeunesses hitlériennes entre autres était injustifié, ou du moins qu’il devrait dès lors être étendu aux dojos de judo, ce qui n'était pas le cas .
Ma quatrième quant à elle cherchait à voir si la morale scoute n’était pas conservatrice, si les accusations de congruence avec l’armée n’étaient pas justifiées et concluait qu’au final le scoutisme se basait bien sur une éthique des vertus — puisque centré sur l’individu et prônant une loi faite de caractéristiques individuelles — mais des vertus sociales, tournées envers les autres et donc forcément bénéfiques à la société.

Ma cinquième traitait de la langue, du fait qu'il fallait que tout le monde parle à peu près la même de l'espéranto, des vacatopies, du conservatisme, et qu'il était idiot de mettre sur le même plan langue et société pour juger l'une à l'aune de l'autre.>

Quand je bosse à la bibliothèque, je me rend compte 1) de l’importance de l’ordre dans les cotes qui classent les livres. Quand on les connait, ça augmente la vitesse pour classer/retrouver des livres de façon impressionnante. et 2) des gens n’en ont rien à foutre de cette importance. Que ce soient des gens distraits ou pressés qui foutent des livres n’importe où, parce qu’il n’ont pas trouvé la bonne cote, qu’ils les confondent ou qu’ils n’ont pas compris le concept.
On se retrouve du coup avec des rayons désordonnés. Rien de plus fatigant qu’interrompre sa recherche des DVDs de la section de français parce que vous remarquez que quelqu’un a classé une oeuvre de Renaud Camus dans celles d’Albert Camus, et que vous prenez sur vous d’aller traverser la moitié des rayons pour réparer le dilettantisme du précédent lecteur.
Puis on arrive au champ de morts, au Mordor, à la dévastation ultime qu’est le rayon de science, pour les biceps et les yeux des bibliothécaires : des dictionnaires tombant en lambeaux, écrasés les uns sur les autres, lourds, laids. Des manuels de biologie, de physique, de médecine, d’anatomie, d’histiologie, de chimie, souvent énormes et dupliqués en douze exemplaires. Vous vous luxerez l’épaule en les manipulant s’ils ne détruisent pas les tendons de votre main quand vous essayez de saisir d’une seule poigne leur épaisseur de quinze centimètres. Retors, poussez-les un peu, ils claquent sur votre main et broient vos phalanges.
Cauchemar du rangeur.
(N.b. Ceci me fait penser que si j’élabore jamais un jeu de rôle sur le milieu universitaire «Rangeur» sera une classe à part, pour le jeu de mot avec «Ranger»)
Cependant, il faut savoir qu’un ouvrage est généralement rangé suivant une indexation qui commence par des trucs du type «2NH», ce sont les plus vieux, les plus abîmés. Ils cotoient des cotes exotiques telle «ANG» qui consacrait auparavant la section d’anglais. De mémoire, et à force de les voir défiler trois fois par semaine, suivent les BTA, BTB, etc, puis des SDA, SDB, SDC*, puis TOA, puis TVA, puis UMA, puis UPA et enfin XA ces dernières années. Ainsi un livre sera marqué d’une plaque d’immatriculation individuelle exemple «UPA54098».** Vous aurez remarqué qu’elles se suivent alphabétiquement. Bon.
Cependant, si un livre IDENTIQUE, je dis bien identique se voit se retrouver dans le rayon également, va-t-on gaspiller une cote ? Non, le Suisse qui sommeille en chacun de nous s’oppose à pareil gaspillage dispendieux : on mettra simplement un «+1» à la suite de la cote, ainsi qu’un internaute approbateur.
E.g. UPA54098+1
Si on trouve une deuxième copie, ce sera +2, +3, +4, etc.
Quand on arrive au rayon des sciences on est frappé par deux choses : sa petite taille, sans doute, deux rayons dos-à-dos suffisent à baliser ici les secrets des nombres, de l’homme et de l’univers. D’autant plus que, pris en étau entre le rayon cinéma (qui n’est qu’une sous partie de la section 7 : Arts graphiques) et le VASTE rayon de théologie, probablement 12 fois plus large, littéralement.
Bon, après, une fois que vous avez fini la supersymétrie, votre bouquin est fini, tandis que le théologien peut causer de ce qu’il veut. épiloguer, enchaîner sur les rognures d’ongles de Dieu, ce genre de choses. Le physicien a des règles qui lui imposent une certaine limite dans l’expression. Limites que les deux mille tomes reliés de patrologie n’ont pas.***
La deuxième chose qui frappe c’est la résurgence des bouquins. Par exemple la chimie d’Atkins et Jones. Douze exemplaires, au moins. A voir ça, les multiples copies différemment abîmées on semble avoir trouvé le grimoire ultime de chimie qui n’a nul besoin de se renouveler, simplement d’être multiplié et de conquérir le monde, les multiples innovations faites en chimie ces dernières années ne trouvant pas dans ces ouvrages de dogmes à déloger, apparemment.
On croirait, devant ce bégaiement des reliures avoir devant soi le triomphe du positivisme : les livres les plus empruntés n’évoluent plus, et en outre ils sont en nombre très réduits, de par le caractère élémentaire de leurs vérités.
Et vous pouvez compter pour qu’ils soient empruntés, oh oui, ou simplement pris sur les tables d’études et laissés là par des connards peu soucieux de rangement. J’ai l’impression de ranger toujours les mêmes, narquois, Sisyphe de bibliothèque.
Cependant, les étudiants ont l’air de remettre les livres n’importe comment, parfois posés sur le dos, sur la tranche, de travers, ou carrément couchés de tout leur long. Les rangées présentent des profils hétéroclites, mais, bien qu’on soit frustré de ne pas voir l’alignement parfait du garde-à-vous des reliures habituelles, qui ne montrent que leur dos on remarque quand même une régularité. Diantre, l’étudiant en médecine serait-il un animal intelligent ?
D’habitude on se contente de regarder les cotes, on fonctionne plus vite, le titre est une option. Aussi, là, tout me semblait discordant. Pêle-même étaient là des UMB et des UPB, au milieu d’une forêt d’UMA. Autrement dit, tous devaient être plus loins dans les rayons, et les UPB bien plus loin encore des UMB.
Cependant, alors que j’envisageais le déplacement et les souffrances qu’il impliquait je vis que c’étaient tous les mêmes livres, la Chimie d’Atkins et Jones, répartis entre deux cotes, disons UMB56098 et UPB56790, avec leurs +1, +2, +3, +4, +5, +6, complétement mélangés, ils occupaient la rangée entière. Pourquoi deux cotes ? Peut-être que c’était une maladresse ou simplement deux éditions différentes, des paginations variables.
La logique du système de bibliothèque voudrait que je les classe séparément, bien qu’ils remplissent la même fonction.
Mais les étudiants en médecine/bio/chimie les ont sciemment tous mis là, sachant où les trouver. De quel droit je leur imposerait le système, juste pour une histoire de...Système. Ca me boufferait du temps, ça leur boufferait du temps, et personne n’en profiterait.
Si on utilise tous les cotes et qu’on les comprend, c’est super, on devient tous des machines et on peut utiliser le temps gagné pour lire mes BD : Maîtres, les Etoiles si Lentes ou Les Inachevés. Tant mieux, mais si on les utilise pas tous, je perds mon temps à ranger des livres, les apprentis médecins perdent du temps à les chercher, et tout le monde meurt triste et malheureux, putain, c’est ça que tu veux, système bibliothécaire ?
En théorie des jeux, on parle de Points de Schelling, d’après le nom de Thomas Schelling, pour parler de ces cas où un choix avantage tout le monde pour la simple raison que tous les autres le font ausi.
Exemple typique : dix bars identiques dans une ville. Un d’entre eux s’appelle «le rendez-vous des célibataires». Il n’a rien de plus que les autres, si ce n’est son nom. Cependant, tous les célibataires masculins, comme féminins, hétérosexuels comme homosexuels vont dedans dans l’espoir de rencontrer des célibataires. Et puisqu’ils y vont tous, hé bien, leur attente est auto-réalisatrice.
Autre exemple : donnez cinq cases alignées à des gens dans deux pièces séparées, sans qu’ils puissent communiquer. S’ils cochent la même que le type d’à côté, ils reçoivent 100$. Les gens tendent à cocher la case centrale, parce que c’est celle qui se démarque le plus des autres, n’ayant pas de pendant symétrique. Et ils tendent à deviner que le type d’à côté aura le même instinct qu’eux puisque lâché avec aussi peu d’indices.
Je crois que beaucoup de choses tombent sous le coup du point de Schelling. Les rébellions, par exemple. Vous n’allez pas aller place Tahrir gueuler «A bas Moubarrak» si vous êtes tout seul. L’action n’a de sens et ne pourvoit de sécurité relative pour ses auteurs que s’ils sont beaucoup et qu’ils y vont tous en même temps. Mais qu’est-ce qui fera venir des gens dans la rue ? La certitude que d’autres y iront
On a tous entendu nos parents geindre «et si tous tes amis sautaient d’une falaise, tu le ferais aussi ?» mais soyons francs : de nombreuses actions n’ont pas de sens intrinsèque mais elles en ont parce qu’on les fait tous. Conduire à droite ? Ce n’est pas fondamentalement utile, ou bien (des pays très bien tels que le Royaume-Uni font ainsi) mais si tout le monde conduit à droite, se balader dans le sens inverse relève de la criminalité, personne pour autant n’estime que la conduite à droite est moralement supérieure à la conduite à gauche et donc que la moralité de nos automobilistes surplomberaient celle des Anglais.

Ainsi je pense que l'Académie Française peut être une sorte de point de Schelling : ce n'est pas fondamentalement bien qu'une bande de connards aigris avec rien de moins con que des sabres personnalisés et un nom aussi débile que "les Immortels" décide de la grammaire française, ou plutôt, décide dans quelle mesure ils ne doivent absolument rien en changer (à moins qu'on le leur ordonne). J'allais faire une blague sur le fait que c'est des vieux phallocrates, et faire une blague sur Simone Veil, exception précoces parmi eux, mais comme elle a défilé dimanche contre le mariage homosexuel, gageons que c'est un sujet sensible et évitons de remuer la tronçonneuse dans l'hémorragie.

Je pense que parfois les points de Schellings nous amènent à, d’une certaine façon, rejeter la magie du libéralisme, qui voudrait que tout se régule. Quand le schéma optimal, ou simplement le seul schéma profitable nécessite l’unanimité on ne peut pas compter sur du désordre supposément auto-régulateur. (l'exemple suivant est librement inspiré d'un exemple disponible dans la F.A.Q. non-libertarienne de Scott Siskind, auteur d'un blog très sympa que je cite régulièrement, notamment plus haut sur les points de Schelling et la révolution)
Imaginons une forêt de ce type de bambous qui poussent super vite. Des imprimeurs s’installent dans cette forêt, afin de fabriquer du papier avec les bambous, et d’imprimer des bibles dessus.
Cependant, les rejets d’encre abîment la forêt. Alors que la productivité de la forêt permet de se faire 1000$/mois en vendant des bibles, les rejets d’encre de chaque imprimeur font baisser de 10$ la productivité mensuelle de la forêt, pour tout le monde.
Ainsi si on suppose 100 imprimeurs, la productivité tombe à 0, pour tout le monde en l’espace d’un mois.
Un type débarque et propose une solution d’encre naturelle qui coûte 300$ par mois. Tout le monde accepte bien, puisqu’il faut sauver la forêt, et du coup tout le monde plafonne à 700$. Cependant, on découvre bien vite que sa technique rejette beuacoup de compost, qui est bénéfique pour la forêt. En fait, avec des efforts minimes, on arrive à augmenter la productivité globale de la forêt de 1$ avec les rejets de chacun.
Ainsi si tout le monde s’y met, on augmenterait de 100$/mois la productivité de tout le monde, et au bout d’un an, on tournerait à 1900 chacun ! Au aurait presque doublé la production du temps de la pollution, alors on s’y met ?
Un an après, la forêt n’a pas quadruplé de volume, elle semble même se rabougrir. Une enquête montre que cinq gros malins ont compris qu’ils pouvaient reprendre l’exploitation polluante à l’ancienne sans que ça se voit. 5 mecs qui coûtent 20$ à tout le monde contre 95 qui rapportent 1, au final la forêt perdait 5$ de productivité chaque mois. Au bout d’un an, on est à 640$ et plus 700$. Sauf bien sûr les cinq profiteurs qui ont craché sur l’augmentation générale du PIB de la forêt pour s’en mettre plein les poches pendant quelques mois.
Ici, on aura toujours intérêt, dans l’immédiat, à repolluer, et si on a pas de bol, alors tout le monde reprend la pollution en se disant «de toutes façon, tous les autres font ce qu’il faut pour que mes actions soient viables» et la forêt clamse en un mois, alors que l’autre solution aurait avantagé tout le monde.
(On pourrait dire que c’est un point de Schelling inversé : on compte sur les autres pour faire quelque chose, mais on fait une action inverse)
On pourrait bien sûr tenter d’imposer cette solution quand le libéralisme fera toujours émerger des profiteurs. Machin se proclame Roi de la Forêt, marche avec les autres sur les possessions des cinq profiteurs, les éventre, et proclame que tout le monde fera avec l’encre naturelle qui pue du cul, point.

Je crois que c’est même une des arguments contre l’impératif catégorique.
Kant dit grosso modo : ben pour tester une loi morale, imagine que tout le monde le fait.
«Tue ton prochain» ne marche pas très bien, du coup, si on tient à la société. Ca peut pas devenir une maxime universelle.

«Sinon ils parlent d’invoquer l’impératif catégorique...»
Les deux philosophes explosèrent de rire simultanément.
L’impératif catégorique était une notion de Kant, que beaucoup de gens reprenaient à leur compte. C’était une extension de la fameuse règle d’or «ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse.», comme si on avait rajouté des fusées et des canons dessus. Maintenant c’était «n’agis que suivant une loi morale que tu puisse rendre universelle.» Autrement dit : imagine-toi que tout le monde fasse comme toi, est-ce que ça fonctionne ?
Genre tu jettes tes déchets par terre, paf, si tout le monde devant ton charisme redoutable se mettait à t’imiter on pataugerait vite fait dans une mare d’excréments, et on en conclut sans peine que ce ne serait pas viable. Au fond, ça tire juste toute action à l’extrémité selon laquelle tout le monde deviendrait une armée de singe répétant la même chose. Un raisonnement à la limite.
«Le problème c’est que pris isolément l’Impératif Catégorique néglige toute action complémentaire. D’accord, si tout le monde se prostituait, la société foutrait le camp. Mais ce serait le cas...
- Pour tout métier, compléta David.
- Exactement. Si tout le monde était meunier, et qu’on n’avait plus de cultivateur de blé, on aurait pas de farine, et donc pas de pain. Pareil si on avait que des meuniers, et plus de blé à moudre. Mais comme il faut bien vivre, on conclurait qu’il vaut mieux du blé non moulu et non-cuit que des machines à faire de la farine impeccables mais sans blé à moudre. Donc cultiver du blé est plus moral que le moudre, donc on devrait tous bouffer du blé cru.
- Et on ne parle même pas des boulangers.
- Même pas. A moins de faire soi-même tout ce dont on a besoin, on n’est pas moral. Aucune complémentarité.
- Ce qui devient problématique au moment de faire des enfants.
— Les Philosophes, partie 3.

Ce genre d’argument de la règle d’or lvl 2 pousse souvent les gens à dire «oh tiens, si tout le monde était scout, le monde irait mieux».
Ouais.
Mais si tout le monde était taliban, le monde irait mieux aussi.

On peut relier cela à ce que je disais au sujet de la langue,
Les systèmes ne valent pas en soi, il valent parce que tout le monde compte dessus et agit subséquemment.
Oui.
Si tout le monde était taliban, le monde irait mieux, aussi.
________________________________

* Les A, B et C à la fin de la partie non-numérale de la cote signifient en fait le format : A pour les petits, B pour les moyens et C pour les livres qui ont été conçu sans se soucier qu’il faudrait une grue et démolir une fenêtre pour les acheminer là. J'ai mis longtemps à le comprendre.
**En plus, il aura un matricule plus général qui se rapporte à sa matière. Par exemple 840’’19CAM1 sera pour les œuvres complètes de Camus, et marquera du coup plusieurs bouquins.
***Pourquoi si peu de livres de science et tant de théologie ? En bref, je pense que :
1. L’université n’aborde pas les domaines controversés. Les manuels s’arrêtent au général.
2. On ne peut pas renouveler les programmes tous les ans, on fonctionne par consensus, par dogme commun.
3. Il faut pas trop fatiguer l’étudiant en médecine, constitué de deux yeux et d’une mémoire, s’étant débarrassé du reste au cours d’une fastidieuse évolution.
Paradoxe. Que le dogme existe en science, mais plus en théologie de par la multiplicité des courants, explique qu’il y ait tant de livres de théologie et si peu de science, pas besoin de douze exemplaires de la vérité, enfin, sauf pour les révisions, bien sûr, mais pas besoin de douze variantes de la vérité.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

"As-tu vérifié si ce que tu veux me dire est vrai ?
Ce que tu veux m'apprendre, est-ce quelque chose de bien ?
Est-il utile que tu m'apprennes cela ?
Dans le cas contraire, pourquoi tiendrais-tu à me le dire ?"
- une poétesse victorienne moraliste, à peu près.