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dimanche 10 février 2013

Pensées sur Foncine



Le foulard de Sang

Il en peut plus Foncine, je veux dire, déjà que je vois que Michel dans les Forts et les Purs, il a été adoubé Chevalier du Foulard de Sang à Frankenbourg, donc le bled originel dans le roman : «Le 15 juillet 1939, soit au lendemain de "la nuit de Frankenbourg" [...] dans le grand dortoir de la Maison Sainte-Marie à Colmar, face à la ligne sombre des Vosges». C'est là que «le grand Maître et les dix combattants créaient les règles essentielles» de l'Ordre.
Le chapitre s’appelle La Création (1939) pourtant tout indique la date de 1935, y compris les mémoires de Pierre Joubert. Après tout, les chevaliers que rencontrent Xavier sont déjà chevaliers, donc nous n’assistons pas à la création de l’Ordre.
Le Michel qui défie Xavier au combat de foulards est donc le même que le Héros des Forts et des Purs.
En outre dans le Glaive de Cologne, on parle d’adouber chevaliers des français et des allemands «en récompense». Il se sent plus Foncine, quand il parle de son Ordre secret fondé pour doper le scoutisme. Un secret tellement bien gardé qu’il en cause dans trois romans.
En gros, c’est juste des scouts qui jouent aux chevaliers, qui prennent leurs serments sur la tombe de Vivien le Bachelier, un mec mort inutilement à treize ans, et portent un ruban rouge à étoile blanche à la ceinture. Et le roman éponyme relate plusieurs exploits reliés à cet ordre, dont la mort de Furet de la Caillerie, ancien scout, qui s’amuse à buter des nazis dans un maquis. Le narrateur relate qu’il riait «comme dans un grand jeu». Retenez cette leçon, les enfants, tuer des gens, c’est comme un jeu et le combat de foulard vaut bien la lutte contre les nazis. Au fond, le côté : «préparons-vous à la guerre en vous faisant faire de grands jeux dans la forêt», meh, non.

Le grand jeu révélateur

Je rapelle que le Foulard de Sang vient d’un grand jeu fait à Saint Bauzille de Putois. Et c’est un des tristes problèmes que j’ai avec Foncine : le rôle qu’il attribue au Grand Jeu Scout. C’est ce qu’il appelle les «tournois de votre âge» dans le Foulard de Sang, sous-entendant que cela prépare réellement à la guerre comme les tournois moyennageux préparaient effectivement à l’art martial. Comme si se battre au combat de foulard ou se lancer des orties, pouf, c’est être un héros des temps modernes. Je veux dire : regardez les synopsis :

Le Relais de la Chance au Roy

Des scouts poursuivent un cavalier qui semble sorti du passé, passent par un chateau qui semble hanté par de vielles querelles de familles, trouvent un livre de Tacite qui semble annoté par un noble du siècle passé (leur fantôme ?) mais au final tout cela n’était qu’un grand jeu organisé par leur chef de troupe.

La bande des Ayacks

Une bande de jeunes rebelles de Malaiac qui mènent la vie dure aux adultes découvrent des espèces de rangers qui pourchassent un trésor et ils se lancent à leur poursuite. Au final, c’était qu’un grand jeu, mais la fraternité scoute l’emporte et tous les rebelles deviennent scouts après une grande pantomime finale où des gus jouent l’arrivée d’un cavalier sorti du passé (criant «oh! je me suis trompé de siècle!») que les adultes du village pourchassent. Ils arrivent dans une tour, et pouf, un fantôme démoniaque sorti du passé. Les adultes ont tellement peur qu’ils décident de devenir gentils avec les enfants.


Grenouille

Grenouille, un gars de la troupe qui tombait en deshérence, ramène onze gars, qui arborent tous un tatouage identique, que le chef lui somme d’expliquer. Il dit qu’ils se sont mis en bande pour se défendre contre les «grands» le chef monte sur ses grands chevaux : «vous serez éclaireurs et rien d’autre» (alors qu’il vient de nous relater la création de son ordre de chevalerie ésotérique). Au final, pour une querelle d’honneur, Grenouille arrive en retard au camp d’été, flagellé par les orties, ouah c’est impressionnant. Et après il devient un super scout.

Et dernièrement j’ai lu :

Les Forts et les Purs (FP)

Michel monte une unité de Raiders. Il est défié en duel par Guy par radio. Il le désarme et le fait rejoindre l’équipe. Par intermittence, ils repêchent Guy de la vie de délinquance qu’il suit habituellement, mais il semble haïr Michel du plus profond de son être. Lors d’un raid de Noël, ils se rendent sur la frontière franco-allemande, où Michel suis les traces de son frère : Jean-Michel. Résistant, il a été tué peu de temps avant la libération.
En arrivant sur le monument dédié à son frère, avec vue sur la plaine d’Alsace, il propose d’appeler leur unité de Raiders «Jean-Michel Harlant» du nom de son frère. Guy, profondément troublé, fonce dès lors sur une pente, en ski, quittant la piste et risquant la mort. Michel le rattrape au péril de sa vie, Guy est simplement blessé. On apprend que l’unité de Jean-Michel avait tué le frère aîné de Guy, le prenant pour un collaborateur(ils étaient tous deux immigrés finlandais), et que Jean-Michel voulait l’épargner mais que quelqu’un de son unité avait échappé à son contrôle et l’avait tué sans permission.
Les Raiders vont chercher Guy dans la forêt où il vit avec d’autres jeunes sous le joug de quelques criminels. Il pardonne finalement à Michel le crime de son frère et devient un Raider à part entière.

Le Glaive de Cologne (GC)

1954 ? Olivier va en Allemagne, attiré par une lettre étrange : quelqu'un prétend l’avoir connu à un Jamboree où il n’est jamais allé. Il rencontre la famille Wolf, le grand frère Karl et le petit frère Wolfgang.
Olivier apprend qu’un des deux frères a dénoncé son père alors qu’il était dans cette région allemande en tant que prisonnier de guerre. Une fois dénoncé, il avait été déporté et tué, peu avant la fin de la guerre. Cela survient pendant un grand jeu où les scouts prétendent être des enfants échappés que les jeunes allemands doivent attrapper. Olivier crie sur Wolfgang, on apprend que c’est Wolfgang qui avait transmis inconsciemment, enfant, la lettre qui avait dénoncé son père et que c’est Karl qui l’avait écrite. Olivier crie sur Wolfgang. Wolfgang prend un bateau et fonce sur une mer pendant l’orage, tentant manifestement de se suicider, ou plutôt de remettre sa vie à la météo (tiens, un jeune qui tente à peu près de se suicider mais pas vraiment, ça ressemble vraiment pas aux Forts et aux Purs).
Les scouts le sauvent, au final on apprend que c’est le père des frères Wolf qui avait dénoncé le père d’Olivier, mais au final Karl décide de laisser croire Wolfgang que c’est lui qui a dénoncé le père d’Olivier afin qu’il puisse s’inventer l’image d’un père respectable.
Fin.

Le thème est récurrent : les scouts vivent toute une aventure, qui se trouve finalement avoir été… Un jeu organisé par leur CT. Typiquement dans Le Relais de la Chance au Roy, on apprend que le «fantôme» qu’ils ont vu dans le Relais n’était rien d’autre qu’un scout complice du jeu organisé par le chef de troupe, qui s’est bien démerdé pour que ses scouts aillent au bon endroit, dis donc. Parfois ce sont les scouts eux-mêmes qui organisent le jeu pour d’autre scouts (Les forts et les purs, se déguisent en «brigands gitans». Voilà, voilà. Le Glaive de Cologne, la patrouille de raiders se fait passer pour des gosses fugitifs, et tout le pays cherche à les choper.) parfois les enfants non-scouts croisent des scouts en plein jeu et croient que le «trésor» qu’ils cherchent est réel (La Bande des Ayacks) après quoi deux adultes et la troupe de scouts font croire aux méchants adultes qu’ils sont des spectres sortis du passé et les adultes deviennent gentils. Voilà.
D’ailleurs je sais pas comment Foncine et Joubert, alors chefs de troupe, pouvaient se démerder pour faire gober à leur gars que les dangers qui le menaçaient étaient réels, mais les prévenir d’enfreindre les règles du jeu, de se laisser aller à la violence, ou autre.
J’entends, si dans MA troupe, un mec se fait kidnapper et ligoter par des types qu’on connait pas, on va pas vraiment se limiter au combat de foulard ou à se limiter poétiquement à se fouetter avec des ronces, on est pas le club des cinq. Mis dans une telle situation, mes éclais réagiraient… plutôt vigoureusement. En cinq minutes y’a des haches qui volent, c’est moi qui vous le dit.
Et plus probablement : on appelle des secours.

La forêt qui n’en finit pas fait exception. Pour une fois le trésor (de Napoléon) est réél et les enjeux sont plus ou moins rééls : la sauvegarde des «aiglons» ces espèces de boyscouts napoléoniens fanatiques, scouts avant l’heure.

Quelques constantes :


1. Grand jeu révélateur (ci-dessus)
2. Jeunesse turbulente canalisée dans le scoutisme
Grenouille, Wolfgang (GF), Guy (FP).
4. Respect des morts tombés pendant la guerre, commémoration.
Furet de la Caillerie (FdS,L’Ordre, la Tradition), Jean-Michel Harlant (FP), Le père d’Olivier (GC)
4a. …Ou des martyrs médiévaux
Vivien le Bachelier (FdS)
5. La lettre venant du mort.
De Jean-Pierre Harlant (FP) ou du père d’Olivier (GC)
6. Pardon, charité, unité malgré les différences pour fonder le monde de demain.
FP&GC dans leur entier.
7. figure paternelle manquante.
FP, GC.
8. Les ordres secrets juvéniles :
La bande des Ayacks
Les aiglons de Napoléon
Le Foulard de Sang
Les Compagnons du Grand Vent
La bande de Grenouille avec une tête de mort et un poignard comme logo dans les contes du pays perdu.


Dans les thèmes accessoires : le handicapé providentiel et plus âgé. Aveugle (La forêt qui n’en finit pas) ou boiteux (Karl, les Forts et les Purs). On manque clairement d’adultes responsables et enthousiasmants. Hormis bien sûr l’avatar de Foncine lui-même, le Grand Maître, dans le Foulard de Sang. La plupart des héros n’ont pas l’air d’avoir de famille, on n’en parle pas vraiment, et ils se forment plus au contact de leurs semblabes, leurs égaux, qu’ils ne sont formés par leurs pères, souvent absents.
Citation : «jeté sur les routes par nos pères.»
On manque aussi de femmes, si l’on excepte la Forêt qui n’en finit pas. Et d’amour, simplement. Aucune liaison amoureuse, jamais.
Les scouts restent ces ephèbes adolescents purs et droits, exempts de toute sexualité, de tout lien au monde, libres de rester dans les bois à jouer à la guerre.

Virilisme stupide.

L’absence de femmes permet d’éviter le machisme pur, comme toujours dans les romans de Foncine. Je veux dire, la préface de la Forêt qui n’en finit pas est un des trucs les plus laids qu’on puisse faire comme mauvaise tentative d’être féministe : «Les filles sont les premières à admirer les performances physiques ou intellectuelles des garçons…» Et il écrivait ce roman pour mettre fin aux préjugés !
Mais dans les Forts et les Purs, on a un bel étalage de virilisme mal placé voire homophobe : «Pour le moment, ce que j’aime ce sont les petites bêtes sauvages… Qui peuvent devenir des hommes, des vrais, pas des lopettes »
Rappel : lopette, étymologiquement, vient de «lope» qui signifiait «homosexuel». BIEN, FONCINE, TRES SCOUT, CA.
En même temps, c’est vrai que côté traditio-catholique, Foncine se défend.
Mais d’un autre côté, c’est pas vraiment ce que vous croyez.
J’entends, il y a la nostalgie de la mort de l’Europe chrétienne. Plongé dans deux «tourmentes» comme il se plait à appeler Première et Deuxième Guerre Mondiale, France et Allemagne ne seront plus les mêmes si toutes les bonnes volontés ne convergeaient pas. (cette idée se poursuit dans le Glaive de Cologne). Il faut pardonner et passer à autre chose.
Et s’il y a vénération des chappelles, comme des lieux d’une haute spiritualité, il y a aussi la prise de conscience qu’elles ont perdu leur fonction et qu’il leur faudrait un renouveau : peut-être un culte «en plein air» ? Peut-être rendre les églises plus chaleureuses ? Peut-être cesser de culpabiliser ses paroissiens ?

Conservateur ?

D’un autre côté, conservateur ? Je crois pas que le terme convienne. Certes, il prône le retour à la foi chrétienne, vecteur de vertu salutaire, mais il a tout de même écrit la Bande des Ayacks, où les jeunes de Malaïac se rebellent contre les adultes de leur village, contre les punitions corporelles et le mépris habituel des adultes. Mais au-delà de leur fronde, ils sont sauvés par l’arrivée, des scouts. On y fait confiance aux jeunes, mais on est structuré, propres, vertueux. Ainsi comme le dit Baden-Powell dans la citation que Foncine prend comme incipit : «Il y a, dans tous les milieux sociaux des âmes jeunes et ardentes, vrais réservoirs d’énergie. Si on les laisse aller au mal, elles seront des forces de destruction. Si on les dirige vers le bien, elles deviendront des forces créatrices de bien». Il faut simplement diriger les jeunes dans une direction, et leur faire confiance.
La foule est méprisable, pleine de vices, bas de plafond, les scouts sont les étincelles d’or dans la fange, ils doivent tirer tout cela vers le haut. Montrer l’exemple, passer devant. Le terme «éclaireur» n’est pas innocent.
La rébellion ? Non seulement contre l’ordre établi, puisque les chevaliers francs-tireurs des temps modernes qu’il nous décrit n’ont que peu d’accointance avec la foule, mais également contre les pouvoirs abusifs : profondément anti-fascistes, anti-hitlériens, anti-racistes, il ne nous montre que des scouts entrés dans la Résistance (Dans le Foulard de Sang, ceux qui décrochent le drapeau dans la Tradition, Furet de la Caillerie dans le Sacrifice) ou qui ont combattu pour elle (Dans les Forts et les Purs, Jean-Pierre Harlant, le frère aïné de Michel) pas de scouts collaborateurs du régime de Vichy, alors même que les revues scoutes (La Route, le Chef) en faisaient la propagande à gros moulins.

Scouts vs Hitlerjungend

Les Hitlerjugend remplissent ce rôle d’antagonismes du scoutisme en temps de guerre. Un grand classique. Moyen facile de blanchir le scoutisme français. Dans «l’Ordre» du foulard de sang, on voit de jeunes chevaliers» aller décrocher un drapeau nazi d’un cimetièrepour y faire flamber aux vents leur tricolore chéri, quand SOUDAIN des méchantes Jeunesses Hitlériennes débarquent et sont vaincues par les puissants scouts !
Et c’est par opposition avec eux qu’on parle, dans le Glaive de Cologne, des B.D.J.(Bund Deutsher Jungend), les jeunesses allemandes qui tentaient au sortir de la guerre de reconstruire le pays (but essentiel : la réunification de l’Allemagne) et qu’Olivier trouve dans un bois en train de chanter. Il les voit quitter les lieux, sans savoir qui ils sont ou ce qu’ils font et enterrer un truc. Après leur départ, il va voir le trésor enterré :
«En quelque secondes il mit à jour une caissette de fer qui s’ouvrit sans difficultés. Elle contenait les brassards et les poignards dans leur gaine d’acier et aussi une grosse clef. Olivier vit que les poignards étaient en tous points semblables aux anciens «Fahrt-Messer»<n.b. couteaux de chasse ou de voyage> de la H.J. <n.b. HitlerJungend, Jeunesses Hitlériennes> Il en avait vu un exemplaire dans la collection d’armes de son oncle à Paris ; mais à l’emplacement de l’insigne au Svastika, il y avait un losange rouge marqué d’une simple croix noire, sur le brassad au milieu du cercle blanc trois lettres jaunes B.D.J.
(… Olivier ouvre la cabane adjacente et rencontre Karl Wolf, il lui demande ce que foutent des gosses avec des couteaux comme la Hitlerjungend, des brassards, comme la Hitlerjungend à s’amuser dans les bois comme la Hitlerjungend, alors que putain vous avez un peu perdu la guerre, non ? Serait pas temps de se calmer ?)
— C’est exact, dit-il, avec le plus grand calme mais les mots «Sang et Honneur» ne figurent plus sur la lame. Quand vous regarderez celui que vous avez dérobé au pied du gros chêne, vous y trouverez «Glaube und Treue» c’est-à-dire «Foi et Fidelité».» — FP, Foncine, pp. 89-94
(D’ailleurs, jamais il ne lui reproche d’avoir tenté de VOLER un putain de couteau ni de s’être introduit frauduleusement dans la cabane, WTF ?)
Les scouts qu’il nous décrit sont censés être le trait d’union conciliateur ultimes, les hommes qui construiront les ponts de l’Europe de demain.
«Le combat que nous menions nous paraissait nécessaire, mais il n’approchait que de très loin celui que dans le fond de notre coeur nous savions inébitable : celui qui par-delà les classes et par-delà les patries , ferait naître cette nouvelle génération d’hommes droits et forts qui sauraient façonner le monde nouveau.
— La grande synthèse : les chevaliers de demain ! disait notre bachelier, tandis que Max, le positif, fronçait les sourcils. :
— Des gars fidèles à d’autres gars, disait-il seulement, c’est-à-dire la main dans la main, à la vie, à la mort, et qui sachent à nouveau appeler un chat un chat, même si toutes les autorités civiles, militaires et religieuses de l’univers proclament que c’est un kangourou.» (FP, p. 204)

Anti-Matérialisme ?

«Toute cette place perdue en hauteur.»
Un paysan déplore qu’on n’ait pas mis dans une chappelle deux ou trois planchers histoire d’utiliser sa hauteur à bon escient, dans un curieux écho de X qui parlait en 1905 de changer les Eglises en piscines ou en bibliothèque. Michel lui tape ironiquement dans le dos : tiens, qu’ils étaient cons à l’époque, ils pensaient pas à faire des églises qui serviraient aussi de silos à grain !
Michel maugrée en s’en allant que cette place «perdue en hauteur» fait peut-être qu’ils ne sont pas si décadents aujourd’hui : le «gâchis de pierre» fait au profit d’une spiritualité, de l’élévation de l’âme aurait forgé la société plus qu’on ne le dirait.
Ceci semble s’opposer au matérialisme, et Foncine et effectivement à la recherche d’une spiritualité plus élevée, d’une foi chrétienne.

De même, on semble s’opposer à l’égalitarisme, au socialisme, à toutes ces méchantes utopies gauchistes :
Vers les 11 heures du matin, Vermicelle et Bouloche firent leur entrée, crottés et trempés jusqu’aux oreilles.
— Ciel, ils sont tombés dans les marigots du Rhin, dit Michel.
— Non ; on a seulement boulu franchir un ruisseau dégueulasse.
— Et il n’a pas voulu se laisser faire, le méchant ?
— Pourqu’on l’un d’entre vous n’a-t-il pas fait le cheval et l’autre le cavalier ? Il y en aurait au moins un qui serait sec, remarqua Bernard.
— On y a pensé, tête de lard, mais comme nous voulions tous les deux faire le cavalier, il n’y avait qu’une solution, changer de position au milieu du courant.
— O égalité, que de crimes on comment en ton nom ! dit Michel.
Les Forts et les Purs, p.139.

Cette reprise de la phrase de Mme Roland semble conclure cela. Elle a d’ailleurs été reprise par d’autres ecclésiastiques, étonnamment toujours prompts à critiquer l’égalité.
Ca peut rejoindre ses piques sur la démocratie :
«(…) Karl ne répondit pas. Il s’était approché de la grande carte fixée au mur. Sa lampe éclairait la grande tache rouge qui couvrait tous les territoires de l’Est allemand et s’étendait sur une partie de la Pologne.
— Imaginez-vous un moment que votre France soit coupée en deux pas une ligne qui passerait à hauteur de la Loire ou de la Saône, et que dix-huit millions de Français aient du quitter tout ce qu’ils possédaient, terres, fermes, maisons, pour se réfugier avec quelques kilogs de bagages dans la partie sud… Où s’entasseraient déjà trente-cinq millions de leurs compatriotes.
Olivier esquissa un sourire ironique.
— Je n’ai aucune espèce de peine à l’imaginer, figurez-vous une certaine année 1940…
L’Allemand se retourna.
— C’est vrai, pardonnez-moi, mais le malheur des uns ne compense pas le malheur des autres. D’ailleurs, vous êtes sortis du mauvais pas ; nous, nous venons juste d’y rentrer. Nous devons faire face au problème.
Olivier (…) dit :
— Je comprends parfaitement. Je crois que si j’étais un jeune allemand né quelque part sur l’Elbe ou sur l’Oder, je me sentirais solidaire des mahleurs de ma patrie et que, très volontiers, je chercherais des compagnons qui partagent les mêmes sentiments, fût-ce au coeur d’une forêt, autour d’un feu de bois…
L’Allemand se tourna à nouveau vers le raider. Il le regardait et son regard brillait.
— Vous comprenez, vous, cela me fait un très grand plaisir…
— Je n’ai pas cherché à vous faire plaisir, j’ai simplement exprimé sincèrement ma pensée.
L’Allemand sourit.
— Vous avez raison. Il n’y a pas à faire intervenir de sentiments ici… Mais précisément, au nom des sentiments, ce sont des choses que vos compatriotes, eux,, condamnent généralement sans indulgence.
— Pourquoi ne perdez-vous jamais l’habitude de tout voir sous l’angle du général et du collectif ? l y a d’autres garçons, de ceux que j’aime et qui feron l’avenir, qui pensent comme moi, cela suffit. La masse de mes compatriotes, comme vous dîtes, pensera comme les évènements les conduiront à penser.
L’Allemand sourit.» (GC)
Par contre Foncine n’arrive apparemment pas à parler d’un Allemand sans dire «L’ALLEMAND». C’est dérangeant, mais je suppose que c’est voulu.

«— Cette opinion est très pragmatique et très peu démocratique.
— Le mot démocratie est le mot le plus ambigu que je connaisse. Chacun y coule sa vérité. Vous, les Allemands, les premiers; les Américains vous ont donné l’exemple d’ailleurs. Avez-vous remarqué comme dans la vie il y a toujours un décalage entre les mots et les vérités qu’ils recouvrent ? Mais ce sont les vérités qui l’emportent et les mots qui s’adaptent. Rien n’est plus résistant ni plus docile qu’un mot dans le monde moderne.» — GC, Foncine, pp. -96
Pourtant Jean-Pierre Harlant, dans sa lettre posthume, dit bien que les marxistes sont des compagnons de choix, ces égalitaristes matérialistes pourris.
«Presque toujours, pour nous accompagner, je choisissais les durs, les ouvriers, les marxistes. Parce qu’ils se livraient sans calcul et sans retenue à l’aventure, l’expérience m’avait proué qu’ils étaient moins exposés, qu’ils nous exposaient nous-mêmes à moins de risques que les autres.» (GC)
Malgré son refus du matérialisme (sérieux) et de l’égalitarisme (fait de façon potache, dans la bouche de Michel, sans qu’on puisse dire s’il pense vraiment que l’égalité cay mal et que les deux qui traversent une rivière boueuse nous montre bien qu’il faut rester chacun dans sa fonction) il n'est pas vraiment ce qu’on pourrait appeler un conservateur, ou un chrétien intégriste : il semble même valoriser la figure de Max «le positif», celui qui ne veut pas voir dans la fraternité plus que de la fraternité, dans l’alliance des hommes plus que l’alliance des hommes.

S’il estime et vénère profondément l’apogée de l’Europe chrétienne, ce n’est pas pour y retourner : il sait que ce n’est pas possible, et il célèbre tout autant l’Europe Romantique qui vient s’intercaler entre nous et ce passé fait de châteaux et d’églises :
«Qu’ils le veulent ou non ces insectes, il y a tout de même déjà eu deux Europe, et deux Europe de taille : la chrétienne et la romantique, c’est-à-dire, celle des révolutions de la liberté, dit soudain Olivier d’un ton pénétré. Demain il y en aura une troisième : elle a peu de chances de prendre forme sur les rives d’un lac enchanteur entre la poire et le cigare car une chose est sûre, elle sera l’Europe de «l’homme debout», non celle des robots, des machines et des policiers… Encore moins celle des intellectuels à petite tête.»(GC, p.203)
C’est discutable, puisqu’après tout, romantisme veut dire des choses complétement différentes en Allemagne et en France, de même que les Lumières. Enlightment, Lumières et Aufklärung, c’est pas kif-kif.
«En route, futur Raider d’Europe, Raider du seul pays qui comptera demain en Occident, celui des Forts et des Purs.» (GC, p.208)
Il veut une nouvelle Europe, une troisième. Certes chrétienne (mais après tout le drapeau de l’UE fait référence à la Vierge) mais pas dirigée par l’Eglise, il ne s’agit pas de reformer l’Empire Romain, rêve décati. C’est une Europe qui aurait digéré l’instinct de liberté des Lumières et de la Révolution.
Pourtant l’Europe en formation lui semble à la fois corrompue par la bureaucratie, et les luttes inefficaces :
«Et dire qu’il y a des abrutis qui s’arrachent les yeux dans les assemblées dites européennes pour des histoires de boutons vareuse et de calibre de fusil ! Je les voudrais tous voir pendus après leurs poteaux frontières, ces minables !» (GC, p.207)
…Et empêchée par des politiciens chauvins :
«Ces aboiements de roquets de vos politiciens <i.e. en France> contre une véritable organisation européenne ne sont pas de bon augure.» (GC, p.97)

Vous vous demandez sans doute comment on peut fustiger en même temps l’inutilité d’un projet et son inachèvement : si ça ne sert à rien, si ça ne nous rapproche pas de la prochaine Europe, si ça ne fait qu’exposer nos différents,à quoi bon se plaindre que ça n’aille pas assez vite ?
C’est simple : les réticences envers l’«Europe des bureaucrates» provient, selon Foncine, de vieilles lunes nationalistes qui entraveront tout aussi bien la marche de «l’Europe de l’Homme Debout» (titre du dernier chapitre<n°16> du Glaive de Cologne)

Les forts et les purs

Dans un de ces fantasmes qu’on se construit autour du titre d’une oeuvre, je m’imaginais une opposition. Les forts contre les purs. J’entendais que cela parlait du nazisme, de reconstruire l’Europe. Je m’imaginais que les scouts étaient les purs, et les nazis (la Hitlerjugend, je présumais) seraient les forts. Or, non, ces deux termes sont imaginés dans leur intersection, leur conjonction et non leur opposition.
Certes, les deux pôles du scoutisme, moral et récréatif, sportif et spirituel, semble appeler au développement de la vertu en même temps que des muscles, toutefois, la force pure fait si peu par rapport à la force morale. Le scoutisme demande peu de malabars (c’est tant mieux, vu qu’il s’adresse à des gens de 12 à 18 ans, donc pas forcément sortis de leur croissance) mais il cherche quand même à développer l’adresse, l’endurance, le dépassement de soi.

La Chevalerie mythique.

En quête du vrai code des chevaliers, je feuilletais le Code des Ordres de Chevalerie du Royaume pour me rendre compte, Ô tristesse, que ça puait un peu du cul en fait.
Merci Chrétien de Troyes, merci Walter Scott, on a maintenant en tête l’image romanesque du chevalier au grand coeur qui n’a peur de rien qui vole au secours des donzelles, quand c’était simplement une caste de guerriers.
J’entends, quand on regarde le code des ordres du Saint-Esprit, de Saint-Michel ou je sais pas de la Toison d’Or, le serment se résume à «MOI J’AIME LE ROI, C’EST LE PLUS MEILLEUR DES ROIS, ET SI IL ME DEMANDE DE MOURIR OU D’ALLER BUTER DES GENS BEN J’Y VAIS.»
On a vu mieux, niveau noblesse.
Les ordres de chevalerie avaient bien peu d'idéaux, leurs membres se les inventaient, pour mieux briller, quand le Roi ne voulait que la soumission de sa noblesse en lui faisant sentir qu’elle était spéciale.

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- une poétesse victorienne moraliste, à peu près.