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vendredi 29 mars 2013

Showtime


Une musique qui m'a vraiment marqué, ému.
Je sais que ça a l'air con, mais ma foi, c'est un des trucs qui m'a donné envie de poursuivre Homestuck.
Ca m'arrive parfois. Une chansonnette perce à travers je ne sais quelles barrières et libère des choses profondes.
 La musique en contexte original était ici :
 

Hors de la cuisine

J'ai lu quelque part que Nietzsche voulait sortir la femme de la cuisine.
Oui.
Ca ne veut pas dire être féministe, ou égalitariste, deux choses que Nietzsche n'est carrément pas, mais littéralement c'est vrai  : il veut sortir la femme de la cuisine.

"La stupidité dans la cuisine ; la femme comme cuisinière ; l’effroyable irréflexion qui préside à la nourriture de la famille et du maître de la maison ! La femme ne comprend pas ce que signifie la nourriture et elle veut être cuisinière ! Si la femme était une créature pensante, cuisinant déjà depuis des milliers d’années, elle aurait dû faire les découvertes physiologiques les plus importantes et réduire en son pouvoir l’art de guérir ! À cause des mauvaises cuisinières — à cause du manque complet de bon sens dans la cuisine, le développement de l’homme a été retardé et entravé le plus longtemps : et il n’en est guère mieux aujourd’hui. Discours pour un pensionnat de jeunes filles." (Par-delà bien et mal, §234.) 

Notez le biologisme stupide qui prête au corps toutes les vertus, ce serait de la faute du riz si les asiatiques sont endormis, toute civilisation s'invente et se façonne par son petit-déjeuner, etc.

Notez par ailleurs les morceaux choisis suivants :

§232.
La femme veut s’émanciper : et à cause de cela elle se met à éclairer l’homme sur « la femme en soi ». — C’est là un des progrès les plus déplorables de l’enlaidissement général de l’Europe. Car que peuvent produire ces gauches essais d’érudition féminine et de dépouillement de soi ! La femme a tant de motifs d’être pudique. Elle cache tant de choses pédantes, superficielles, scolastiques, tant de présomption mesquine, de petitesse immodeste et effrénée, — qu’on examine seulement des rapports avec les enfants ! — C’est au fond la crainte de l’homme qui jusqu’ici a retenu et réprimé tout cela. Malheur à nous si jamais les qualités « éternellement ennuyeuses de la femme » — dont elle est si riche — osent se donner carrière ! si la femme commence à désapprendre foncièrement et par principe sa perspicacité et son art, celui de la grâce et du jeu, l’art de chasser les soucis, d’alléger les peines et de les prendre à la légère, son habileté délicate pour les passions agréables ! Déjà se font entendre des voix féminines, qui, par saint Aristophane ! font frémir. On explique avec une clarté médicale ce que la femme veut en premier et en dernier lieu de l’homme. N’est-ce pas une preuve de suprême mauvais goût que cette furie de la femme à vouloir devenir scientifique ! Jusqu’à présent. Dieu merci, l’explication était l’affaire des hommes, un don masculin — on restait ainsi « entre soi » ; il faut d’ailleurs être très méfiant au sujet de ce que les femmes écrivent sur « la femme » et se demander si la femme veut vraiment un éclaircissement sur elle-même — et peut le vouloir… Si la femme ne cherche pas ainsi une nouvelle parure — je crois que la parure fait partie de l’éternel féminin — eh bien ! alors elle veut se faire craindre, c’est peut-être pour elle un moyen de dominer. Mais elle ne veut pas la vérité. Qu’importe la vérité à la femme ? Rien n’est dès l’origine plus étranger, plus antipathique, plus odieux à la femme que la vérité. Son grand art est le mensonge, sa plus haute préoccupation est l’apparence et la beauté. Avouons-le, nous autres hommes, nous honorons et aimons précisément cet art et cet instinct chez la femme, nous qui avons la tâche difficile et qui nous unissons volontiers, pour notre soulagement, à des êtres dont les mains, les regards, les tendres folies font apparaître presque comme des erreurs notre gravité, notre profondeur. Enfin je pose la question : jamais une femme a-t-elle accordé la profondeur à un cerveau de femme, à un cœur de femme la justice ? Et n’est-il pas vrai que, tout compte fait, « la femme » a surtout été mésestimée par les femmes et non par nous ? — Nous autres hommes, nous souhaitons que la femme ne continue pas à se compromettre par des éclaircissements. Car c’était affaire de l’homme de veiller à la femme et de la ménager, quand l’Église décrétait : mulier taceat in ecclesia. C’était pour le bien de la femme que Napoléon donna à entendre à la trop diserte Madame de Staël : mulier taceat in politicis ! — et je crois qu’un véritable ami des femmes est celui qui crie aujourd’hui aux femmes : mulier taceat de muliere !
§233.
C’est preuve de corruption dans l’instinct — sans parler de la corruption du goût — quand une femme s’autorise de Madame Roland, ou de Madame de Staël, ou de Monsieur George Sand, comme s’il était possible de prouver ainsi quelque chose en faveur de « la femme en soi ». Aux yeux des hommes ce trio est précisément celui des femmes comiques par excellence, — rien de plus ! Et cet argument tourne involontairement à la confusion de la thèse d’émancipation et de domination féminines.
(...)
§237 b.
Les femmes ont jusqu’à présent été traitées par les hommes comme des oiseaux qui, descendus d’une hauteur quelconque, se sont égarés parmi eux : comme quelque chose de délicat, de fragile, de sauvage, d’étrange, de doux, de ravissant, — mais aussi comme quelque chose qu’il faut mettre en cage, de peur qu’il ne s’envole.
§238.
Se tromper au sujet du problème fondamental de l’homme et de la femme, nier l’antagonisme profond qu’il y a entre les deux et la nécessité d’une tension éternellement hostile, rêver peut-être de droits égaux, d’éducation égale, de prétentions et de devoirs égaux, voilà les indices typiques de la platitude d’esprit. Un penseur qui, dans cette dangereuse question, s’est montré superficiel — superficiel dans l’instinct ! — doit passer pour suspect d’une façon générale, Mais il se trahit et se dévoile aussi. Pour toutes les questions essentielles de la vie et de la vie future, son jugement sera vraisemblablement trop « court » et il ne pourra les atteindre dans leurs profondeurs. Un homme, au contraire, qui possède de la profondeur, dans l’esprit commodans les désirs, et aussi cette profondeur de la bienveillance qui est capable de sévérité et de dureté et qui en a facilement l’allure, ne pourra jamais avoir de la femme que l’opinion orientale. Il devra considérer la femme comme propriété, comme objet qu’on peut enfermer, comme quelque chose de prédestiné à la domesticité et qui y accomplit sa mission, — il devra se fonder ici sur la prodigieuse raison de l’Asie, sur la supériorité de l’instinct de l’Asie, comme ont fait jadis les Grecs, ces meilleurs héritiers, ces élèves de l’Asie, — ces Grecs qui, comme on sait, depuis Homère jusqu’à l’époque de Périclès, ont fait marcher de pair, avec le progrès de la culture et l’accroissement de la force physique, la rigueur envers la femme, une rigueur toujours plus orientale. Combien cela était nécessaire, logique et mêne désirable au point de vue humain, il est à souhaiter qu’on y réfléchisse dans l’intimité.
239.
À aucune époque le sexe faible n’a été traité avec autant d’égards de la part des hommes qu’à notre époque. C’est une conséquence de notre penchant et de notre goût foncièrement démocratiques, tout comme notre manque de respect pour la vieillesse. Faut-il s’étonner si ces égards ont dégénéré en abus ? On veut davantage, on apprend à exiger, on trouve enfin ce tribut d’hommages presque blessant, on préférerait la rivalité des droits, le véritable combat. En un mot, la femme perd de sa pudeur. Ajoutons de suite qu’elle perd aussi le goût. Elle désapprend de craindre l’homme. Mais la femme qui « désapprend la crainte » sacrifie ses instincts les plus féminins. Que la femme devienne hardie, quand ce qui inspire la crainte en l’homme, ou plus exactement quand l’homme en l’homme n’est plus voulu et discipliné par l’éducation, c’est assez juste et aussi assez compréhensible. Ce qui est plus difficilement compréhensible, c’est que par là même… la femme dégénère. C’est ce qui arrive aujourd’hui : ne nous y trompons pas ! Partout où l’esprit industriel a remporté la victoire sur l’esprit militaire et aristocratique, la femme tend à l’indépendance économique et légale d’un commis. « La femme commis » se tient à la porte de la société moderne en voie de formation. Tandis qu’elle s’empare ainsi de nouveaux droits, tandis qu’elle s’efforce de devenir « maître » et inscrit le « progrès » de la femme sur son drapeau, elle aboutit au résultat contraire avec une évidence terrible : la femme recule. Depuis la Révolution française l’influence de la femme a diminué dans la mesure où ses droits et ses prétentions ont augmenté ; et l’émancipation de la femme, à quoi aspirent les femmes elle-mêmes (et non seulement de superficiels cerveaux masculins), apparaît comme un remarquable symptôme de l’affaiblissement et de l’énervement croissants des instincts vraiment féminins. Il y a de la bêtise dans ce mouvement, une bêtise presque masculine, dont une femme saine — qui est toujours une femme sensée aurait eu honte au fond du cœur. Perdre le flair des moyens qui conduisent le plus sûrement à la victoire ; négliger l’exercice de son arme véritable ; se laisser aller devant l’homme, peut-être « jusqu’au livre », là où jadis on gardait la discipline et une humilité fine et rusée ; ébranler, avec une audace vertueuse, la foi de l’homme en un idéal foncièrement différent caché dans la femme, en un éternel féminin quelconque et nécessaire ; enlever à l’homme, avec insistance et abondance, l’idée que la femme doit être nourrie, soignée, protégée et ménagée comme un animal domestique, tendre, étrangement sauvage et souvent agréable ; rassembler maladroitement et avec indignation tout ce qui rappelait l’esclavage et le servage, dans la situation qu’occupait et qu’occupe encore la femme dans l’ordre social (comme si l’esclavage était un argument contre la haute culture et non pas un argument en sa faveur, une condition de toute élévation de la culture) ; de quoi tout cela nous est-il la révélation, sinon d’une déchéance de l’instinct féminin, d’une mutilation de la femme ? Sans doute, il existe, parmi les ânes savants du sexe masculin, assez d’imbéciles, amis et corrupteurs des femmes, qui conseillent à ces dernières de dépouiller la femme et d’imiter toutes les bêtises dont souffre aujourd’hui en Europe « l’homme », la « virilité » européenne, — qui aimerait avilir la femme jusqu’à la « culture générale », ou même jusqu’à la lecture des journaux et jusqu’à la politique. On veut même, de ci de là, changer les femmes en libres-penseurs et en gens de lettres. Comme si la femme, sans piété, n’était pas pour l’homme profond et impie une chose parfaitement choquante et ridicule. On gâte presque partout leurs nerfs avec la plus énervante et la plus dangereuse musique qui soit (notre musique allemande moderne). On les rend de jour en jour plus hystériques et plus inaptes à remplir leur première et dernière fonction, qui est de mettre au monde des enfants solides. On veut les « cultiver », encore davantage et, comme on dit, fortifier « le sexe faible » par la culture : comme si l’histoire ne nous montrait pas, aussi clairement que possible, que la « culture » de l’être humain et son affaiblissement — c’est-à-dire l’affaiblissement, l’éparpillement, la déchéance de la volonté — ont toujours marché de pair et que les femmes les plus puissantes du monde, celles qui ont eu le plus d’influence (comme la mère de Napoléon) étaient redevables de leur puissance et de leur empire sur les hommes à la force de volonté — et non à des maîtres d’école ! Ce qui, chez la femme, inspire le respect et souvent la crainte, c’est sa nature, qui est « plus naturelle » que celle de l’homme, sa souplesse et sa ruse de fauve, sa griffe de tigresse sous le gant, sa naïveté dans l’égoïsme, la sauvagerie indomptable de son instinct, l’immensité insaisissable et mobile de ses passions et de ses vertus… Ce qui, malgré la crainte qu’on éprouve, excite la pitié pour cette chatte dangereuse et belle — « la femme » — c’est qu’elle paraît être plus apte à souffrir, plus fragile, plus assoiffée d’amour, et condamnée à la désillusion plus qu’aucun autre animal. La crainte et la pitié : animé de ces deux sentiments, l’homme s’est arrêté jusqu’à présent devant la femme, un pied déjà dans la tragédie qui, tandis qu’elle vous ravit, vous déchire aussi —. Eh quoi ! cela finirait-il ainsi ? Est-on en train de rompre le charme de la femme ? Se met-on lentement à la rendre ennuyeuse ? Ô Europe ! Europe ! On connaît la bête à cornes qui a toujours eu pour toi le plus d’attraits, et que tu as encore à redouter ! Ton antique légende pourrait, une fois de plus, devenir de « l’histoire » — une fois encore une prodigieuse bêtise pourrait s’emparer de ton esprit et t’entraîner ! Et nul dieu ne se cacherait en elle, non ! rien qu’une « idée », une « idée moderne » ! — —

Par-delà bien et mal, trad. Henri Albert, 1913. Disponible ici.

mardi 19 mars 2013

Les communautés n'existent pas.

Les communautés, où commencent-elles, où finissent-elles, quels sont leurs réseaux ?

Certains, devant l'article encyclopédique de Mar_lard dont la longueur va devenir proverbiale bien que je ne sois pas vraiment certain de l’instant précis où la «page Word» est devenu l’unité de mesure universelle, ont décidé de botter en touche.
Et de dire que le critère «geek» n’était pas pertinent, puisque la «communauté geek» n’existe pas.
En l’occurrence ici par Zalifalcam, et là, à l'aide de l'article de Jérémie Conde. (Edit : Jérémie Conde précise dans les commentaires qu'il ne nie pas la question du sexisme, et en effet, c'est une erreur de ma part d'avoir pris son article comme tel, parce qu'il était invoqué ainsi par nombre de commentateurs de Mar_lard. Son article visait plus à décrire sa position personnelle vis-à-vis de la communauté "geek". Ainsi que Typhon ci-dessous, il s'en désolidarise. Par dilettantisme ou inattention, ou parce que par les propos qui accompagnaient le lien vers son article, j'avais des préjugés, je n'ai pas fait cette nuance.)
Déjà, c'est un article fertile, du moins aussi fertile que l'était le Rameau d'Or de Frazer, avec les défauts et les qualités qu'être un catalogue comporte. Et c'est bien pratique de voir tout cela agencé proprement, réuni, nous qui l'avions suivi par morceaux sur son feed twitter au jour le jour.
Les preuves sont accablantes, du moins elles sont nombreuses.
Mais pour les deux bloggers suscités cette accumulation manque sa cible, ou plus exactement, ces accusations ne s'additionnent pas, ne s'accumulent pas, puisqu'elles visent des pans différents du web, des individus différents, pas une communauté unie et définie. Et y'a pas de problème, hein, parce que  la communauté geek n'existe pas, il n'y a que des individus qui se disent geek.
Ils n’ont pas fondamentalement tort, le terme de "communauté geek" est flou, imprécis, voire recouvre des réalités divergentes mais je trouve ça de mauvaise foi, parce que ça met fin à toute possibilité d'interprétation sociologique.
J’entends, il n’y a pas de «communauté musulmane» ou de «communauté chrétienne» unifiées non plus. Et ça n'empêche pas de parler de christianisme ou d'islam, même si on doit le faire avec mesure. La chrétienté se subdivise en courants, et l’ «oumma» a des frontières variables qui se résument souvent à «ceux qui pensent comme moi, ou un peu plus loin quand ça m’arrange». Une bonne partie de l’identité islamique comme chrétienne consiste à dire ce qui n’est PAS chrétien ou musulman. De même que les geeks semblent passer leur temps à fixer des critères, des absolus auxquels souscrivent les gens : si t’as pas lu le silmarillon/vu toutes les saisons de Star Trek/lu le guide du voyageur intergalactique de Douglas Adams/lu tout le Disque-Monde, t’es pas un vrai geek.
Cependant, si je commence à développer des tonnes d’exemples de sexisme dans l’islam, il serait parfaitement déplacé de dire «l’islam n’existe pas» ou «la communauté musulmane n’a pas de sens» sous le seul prétexte que ses frontières ne sont ni fixées, ni étanches.
Un Ismaélien, c’est musulman ? J'entends, ils ont une théorie de la transmigration, pratiquement de la réincarnation et estiment dans une optique néoplatonique étrange que Mahomet serait l'incarnation d'un principe exotérique, la révélation évidente, le texte même (le zahir) et qu'Ali serait l'incarnation du bâtin, principe herméneutique l'explication du texte. Et étant donné que l'interprétation secrète du texte est plus importante que le texte, ils mettent Ali devant Mahomet, comme souvent les chiites. En outre, ils estiment que le principe ne fait que se réincarner : Adam et Abel, Abraham et Ismael, Moïse et Aaron, Jésus et Jean-Baptiste, avant Mahomet et Ali. Il y a toujours un type qui déblatère des trucs obscurs et son pote qui les explicite. Deux principes qui se réincarnent à travers l'histoire. (très en gros)
Un Ahmaddiyah (ceux qui ont fait le premier minaret de Suisse, btw) ça l’est ? Un druze ? Je veux dire, la moitié des druzes racontent que les musulmans iront tous en enfer sauf eux. En fait, la plupart des groupes de musulmans passent leur temps à dire que tous sauf eux brûleront dans la Géhenne pour l’éternité. Et le candomblé c’est chrétien ? Cette religion afro-brésilienne fait figurer de multiples divinités, les orixas (prononcer «oricha») issues des croyances des esclaves importés au Brésil, mais ils croient pourtant à un Dieu unique. Et se disent d’une certaine façon chrétiens. Un de leurs rites consiste par exemple à aller laver les marches d’une église. Et ils n’ont pas de problème à sacrifier un bestiau dans le terreiro local, procéder à un rituel de mise en transe où les danseurs incarnent des orixas avant d’aller allumer un cierge dans la paroisse d’à côté. Et les orixas ont des correspondants chrétiens. Ainsi Xango, principe de la foudre, est associé à Saint Jean-Baptiste ou Saint Jérôme selon les cas. L’Eglise ne considère bien sûr pas ces pratiquants comme chrétiens. Le sont-ils ?
Cependant, quoiqu’ils ne se reconnaissent pas tous mutuellement comme musulmans ou chrétiens, qu’ils passent leur temps à disqualifier l’islam ou le christianisme qui diffère du leur, ils ont des points communs : souvent, ils se disent musulmans ou chrétiens eux-mêmes.
(bien sûr, les druzes ou le candomblé sont là pour me fournir plein d'exceptions)
Le fait qu’une tonne de gens se prétendent geek ou adeptes de geek culture me semble déjà un signe important que s’il n’existe pas de communauté étanche ou définissable clairement, il existe clairement une dynamique sociale qui met un certain type de culture sur un plan différent et donne des points à ses adeptes de façon bien particulière.
D'ailleurs je trouve ridicule cette tendance à accorder plus de valeur à ce qui est "geek".
D'accord, la culture partagée a une valeur supérieure de par les inférences qu'elle provoque, mais tout de même.




TL;DR : la communauté geek, ça n’existe pas ? Pas plus que la «communauté chrétienne» ou la «communauté musulmane», pour autant ça n’interdit pas tout jugement et toute analyse sur ces groupes culturels.

lundi 18 mars 2013

Cryptanalye, résistance, bactéries.

Dans le même genre, les Daleks dans Asylum of the Daleks : "They hate you so much. Why ? – I fought them, many many time. – We have gone stronger, in fear of you. – I tried to stop it." L'escalade des armes.

Dans le match cryptanalystes contre cryptographes, les cryptographes mènent-ils toujours le jeu ?
Peut-être.
On a des méthodes de cryptage comme le RSA (Rivest-Shamir-Adleman) qui empêchent de le décrypter pour cause de "c'est difficile de décomposer de grands nombres en facteurs premiers" et des méthodes de cryptage quantique (pas encore très démocratisé) incassable pour cause de "lois de la physique, nique toi".
(Ce qui fait que pour intercepter une transmission quantique, il faut révolutionner les lois de la physique. C'est un peu une situation win-win "Gérard, on a intercepté notre communication ! - Qu'est-ce qu'on s'en fout ? On a une toute nouvelle physique à explorer ! Hurray !")
Le problème est que les systèmes de cryptage sont encombrants pour un usage quotidien. Peu de gens passent leur mails sous PGP (inspiré du RSA), parce que bon, ils trouvent que ça sert à rien. De même pour le p2p crypté : lors de DADVSI (donc 2006 hin on rajeunit pas) on nous sortait la même chose : bientôt on aurait que des réseaux crypté et le législateur pourrait plus rien faire du tout. Mais ça ne s'est pas vraiment réalisé, parce que le p2p ouvert  et le direct download restent plus simple et comptent suffisamment d'utilisateurs pour que ça soit viable. (Certes, il me semble qu'on _peut_ activer des options de cryptage torrent, mais certains clients ne le permettaient pas et certains utilisateurs ne le font pas. Corrigez-moi si ça a évolué.)
En outre, la chute de Megaupload, et les réactions excessives à sa suite qui montraient la popularité du site a pu montrer les limites du p2p : le _direct download_ permet d'avoir ce qu'on veut plus rapidement, sans être obligé de le partager après : ça s'est démocratisé parce que plus simple et qu'il n'y a plus besoin de laisser son ordinateur allumé pendant huit heures. (bon, je pense encore avec ma connexion de 2007 parce que j'ai plus utilisé de p2p depuis, je crois)
Au fond, c'est un peu comme les bactéries résistantes aux antibiotiques : si elles n'ont pas encore vaincu c'est parce que dans un milieu naturel, sans antibiotiques, les mécanismes qui leur permettent d'y résister leur coûtent énormément d'énergie, et donc les désavantage par rapport aux autres bactéries qui ne se donnent pas la peine de lutter contre : une fois la menace antibio disparue elle se retrouvent loin derrière.
Sans pression, pas d'évolution.

dimanche 17 mars 2013

(2) Logomachie, fatigue et Don't feed the troll

AVANT-PROPOS :

Après un échange sur G+, je voulais écrire cet article sur cette maxime "Don't feed the troll".
L'article de Mar_lard tombant à point, je le sors maintenant, dans le cadre d'une série de trois posts dont le premier est "parlez-vous le Roi Sorcier", à la base je voulais les sortir les trois en même temps, le troisième étant ma F.A.Q. anti-pirate, qui va mettre bien plus longtemps.
Mais bon, précipitons les choses.
Lisez le pensum de Mar_lard ici, si vous la suivez sur Twitter et avez écho du dernier coup de machisme mis sur les projecteurs par les justiciers d'internet vous en aurez déjà vu une grande partie.

Le conseil est millénaire. A vrai dire il figure dans la bible :
Ne réponds pas à l'insensé selon sa folie, De peur que tu ne lui ressembles toi-même.
– Proverbes 26.4

Mais ce conseil de ne point converser avec les fous est suivi par son exact opposé :
Réponds à l'insensé selon sa folie, Afin qu'il ne se regarde pas comme sage.
– Proverbes 26.5

Merci la Bible, putain.

Mais je pense malgré tout que ces proverbes deux attitudes, également porteuses de résultats, également dangereuses pour leurs exécutants lorsque mal exécutées.


"Don't feed the troll" et "Haters gonna hate"


Il y a un an, un type faisait une note de blog en BD sur les "trolls" mais en prenant comme définition du troll "un mec méchant qui aime pas ce que j'aime et qui fait rien qu'à critiquer les trucs mainstream", une définition qui tient mi-partie du hipster et du hater.

Au-delà de la méconnaissance qu'ont les français pour le jargon internet, ça me fait penser que les gens feraient bien de se souvenir qu'un troll c'est ,suivant le canon des internets, quelqu'un qui veut provoquer une flame war, un débat soutenu et controversé, qui veut énerver les gens, les faire sortir de leur gongs.

Bref, derrière la définition du troll, il y a un procès d'intention, la prétention de savoir ce que veut le type qui a posté, de déceler sa malveillance, d'enjamber ses arguments pour dire "oh, je vois que tu veux simplement m'énerver donc je ne répondrais pas, il est impossible que ton message soit de bonne foi ou que tu souhaites réellement un débat dans une perspective d'échanges".

Mais désolé, si j'aime pas la Joconde, je vous dirais que j'aime pas la Joconde, parce que c'est simplement un putain de portrait comme il en existe des millions c'est pas forcément pour vous faire de la peine, ce n'est pas pour troller l'histoire de l'art.

Si je dis que de bouffer du Quinoa c'est dangereux parce que ça en dérègle profondément le marché en Equateur et au Pérou en faisant flamber les prix, ce qui fait que les mecs ne peuvent plus bouffer là-bas que des pâtes, je le dirais, et c'est pas pour t'embêter, c'est parce que c'est ce que je pense, ce n'est pas pour troller les vegans.

Quand je dis aux marxistes juvéniles que je croise sur internet que le dogme marxiste contient une pétition de principe, à savoir que la diminution de la plus-value, l'augmentation du rendement de travail et la paupérisation du prolétariat sont trois prédictions incompatibles, je me fais jeter parce que je suis un "sale troll capitaliste". Non, va te faire foutre, je pose un réel problème au sein de la vulgate marxiste et plutôt que d'y répondre tu bottes en touche, c'est risible.

Je ne suis pas un troll, je ne suis simplement pas d'accord avec vous, et je vous le fait savoir, parce que j'entretiens l'illusion qu'on progresse ainsi.

Se réfugier derrière l'argument "c'est un troll" ou "haters gonna hate" c'est la pire des réponses face aux critiques : ça élude ce qui nous perturbe. Ca dit simplement : "je ne vais pas débattre avec vous parce que tout ce que vous voulez c'est un débat controversé".
Prenez Descartes qui rejette les troisièmes objections de Hobbes aux Méditations : Descartes les rejette sans réfléchir, les traitant en pinaillement, alors qu'il y a parfois des arguments très forts, notamment contre le dualisme cartésien, et encore d'actualité aujourd'hui.
Si le simple fait de remettre en cause vos présupposés vous pousse à ne pas répondre, ce n'est pas une posture saine.

Si vous n'êtes pas capable de répondre aux "trolls" demandez-vous pourquoi.
Ca peut être de la fatigue, de la lassitude ou simplement qu'on ne peut pas tout remettre en causer en permanence : un très bon article là-dessus : Epistemic learned helplessness. Bon. Vous êtes crevé, voilà, pas un problème, c'est compréhensible.
(C'est pour ça d'ailleurs que j'ai un blog, je grave une de mes opinions dans un billet, et si on me la redemande, je balance le lien plutôt que de tout répéter. Prochaine étape : que je parvienne à des articles de moins de 70'000 caractères. D'ailleurs je n'aime pas débattre. Voilà. Tout comme je n'aime pas faire du sport, bien que je reconnaisse le caractère positif des deux actions.)
Mais si c'est simplement que vous n'arrivez pas à y répondre, alors peut-être avez vous entretenu une bulle quant à certains concepts et ne les avez vous pas suffisamment exposés à l'épreuve du feu qu'est le débat.
Et c'est peut-être d'ailleurs à votre avantage.


Logomachie et défaite de la raison.

"A la façon dont un esprit se satisfait on reconnait l'étendue de sa perte." - G. W. F. Hegel

Et je comprends donc parfaitement votre fatigue, et ce qui vous fait disqualifier les arguments entendus cent fois. Combien de fois ai-je du répéter que la définition correcte du terme "religion" était impossible ? Et combien de fois s'est-on vu répondre que "l'histoire des religions" n'avait donc aucun sens ?

Mais il y a un problème plus pernicieux : la logomachie, ou "guerre des mots", l'idée que sur le grand terrain de bataille du monde il faut faire valoir nos idées et l'emporter face aux méchants quel qu'en soit le coût.

C'est la combinaison généralisée des sophismes "les arguments sont des soldats" et "la fin justifie les moyens." Peut importe si le raisonnement est bon, si le ton est bon, la forme est bonne, il faut que nos idées l'emportent, point, c'est primordial parce qu'elles sont le bien la beauté et le salut de l'humanité. (et pourquoi pas ? Elles pourraient l'être)
Arguments are soldiers. Once you know which side you're on, you must support all arguments of that side, and attack all arguments that appear to favor the enemy side; otherwise it's like stabbing your soldiers in the back - providing aid and comfort to the enemy. People who would be level-headed about evenhandedly weighing all sides of an issue in their professional life as scientists, can suddenly turn into slogan-chanting zombies when there's a Blue or Green position on an issue.

Et je comprends cette tendance à soutenir tous les arguments de son camp, parce que les milieux de la social justice en général tendent à se tirer dans les pattes, tu peux être le meilleur des socialistes, on t'expliquera que ton programme n'est pas écolo, qu'il est spéciste et que tu n'est même pas vegan. Le grand concours de pureté se soldant par la dissolution totale des alliances une fois que les ennemis communs disparaissent.
Quoique, ce ne soient pas des sophismes, d'une certaine manière, il y a du vrai dans ces propositions : si vous arrivez à convaincre des gens avec des raisonnements faux, vous gagnez, tant qu'on ne peut pas montrer que ces raisonnements sont faux. Ils ne sont pas à l'abri d'une réfutation proprement placée. Mais si vous les maintenez dans une bulle suffisamment longtemps, le paradigme qu'ils se construisent les isole des contradictions, ou leur permet de les disqualifier.

Dans cette optique-là, le concept de "troll" recouvre deux utilités, des deux côtés :

1) Comme je l'ai dit il permet pour les gens qui défendent leurs idées de disqualifier des critiques stupides, violentes ou contradictoires sans les regarder plus avant, on dit "haters gonna hate" et on passe notre chemin.
Classer les gens comme "trolls" permet donc de disqualifier des opinions, de les faire passer pour de la haine désarticulée, et de les considérer sans contenu.

2) Mais le fait de "troller", de jeter des arguments paradoxaux, idiots ou brutaux en espérant faire mouche peut également être une manœuvre utile sur le champ de bataille des idées : si on ne répond pas au "troll", il se situe en position de victoire, il a eu le dernier mot, il a désemparé les sophistes. Par conséquent, il se peut que des indécis passant par là trouvent timorée l'absence de réponse du protagoniste ainsi interpellé, et suivent dès lors le contradicteur.
Ainsi ceux qui "trollent" l'article de Mar_lard, savent bien qu'ils sont entre couilles et que leur commentaire s'ajoutera à la pile de ceux qui ne vont pas lire l'article et qui vont juste pouvoir le ranger dans la case "les féministes sont hystériques" de leur cerveau.
Le fait de "troller" (si on accepte le terme comme synonyme d'une rhétorique agressive et destinée à peiner les gens par dédain) peut donc également aider à constituer ce type de boucliers mentaux.
LE GROS PROBLÈME, c'est qu'aucune de ces deux options de correspond à la définition canonique du troll.
Les trolls sont censés faire ça juste pour énerver les gens.
Or ceux qui balancent une insanité pour faire prévaloir leurs opinions puis s'enfuient croient réellement à leurs opinions. Les néo-nazis qui viennent insulter des sans-papier sous une vidéo Youtube, croient réellement à ce qu'ils disent ; ils ne font pas ça pour énerver des gens, mais bien parce qu'ils sont convaincus de ce qu'ils prêchent. Ils sont beaucoup plus dangereux que des gosses qui sonnent aux portes et s'enfuient : ce ne sont pas des plaisantins.

Mais des deux côtés de tout débat sur internet, j'ai désormais l'impression qu'on se cloisonne de plus en plus, qu'on campe de plus en plus sur ses positions, qu'on va de plus en plus aux extrêmes, à la dénonciation par tous moyens, persuadés de sa pureté et de sa sainteté mutuelle, et refusant désormais de se salir au contact des méchants.
Et le problème c'est que d'une certaine façon ils ont raison.
Ils vaut bien mieux procéder par communautés fermées, par approbation mutuelle, par perfectionnement de la vulgate, puis d'agglomérer petit à petit de nouveaux membres qu'on acculture progressivement au groupe plutôt que d'espérer convertir son ennemi mortel du premier coup.
C'est bien plus éfficace.
Et ça fait que le débat n'est plus si utile, ni pour l'une ni pour l'autre des factions, et donc qu'il sert principalement de vitrine d'exposition pour les indécis.
D'où l'usage des arguments comme soldats, et du "l'article de Mar_lard c'est un troll" de ceux qui préfèrent ne pas savoir, qui ont des yeux pour ne pas voir.

MAISEUH l'article il est trop long.

Mais dans l'absolu ça me fait rire, parce qu'on voit le geek moyen, habituellement prompt à dire que les féministes sont obtuses et fermées, et "refusent le débat" rejeter un article parce qu'il ferait 93 pages word.
Les gars.
Juste un mot.
Il est possible de réfuter des articles longs.
Il est même possible de réfuter des livres.
Si ça se trouve, c'est même une part importante du développement de la philosophie et des sciences, humaines comme dures.
Si, si.
Si vous avez la flemme ou que vous savez que vous avez tort, fermez vos gueules.
Mais faire ça, c'est faire l'autruche.
Il est possible de faire valoir vos idées par le froid combat de la raison, de la logique et la destruction de sophismes, faîtes-le, mais ne crachez pas sur un truc juste parce vous vous avez la flemme de le lire.
Je vous le recommande :

Réponds à l'insensé selon sa folie, Afin qu'il ne se regarde pas comme sage.
– Proverbes 26.5

Et je ne nie pas que ce soit un privilège de pouvoir être indifférent, de trancher dans des enjeux de vie ou de mort avec des petits syllogismes, de petits diagrammes propres exempts du sang et de la merde qui colorent nos débats, mais Mar_lard a pris six mois pour noircir Word d'exemples colorés de la  vilainie  d'internet (rendre Word plus vilain qu'il ne l'est déjà devrait déjà être un exploit) et c'est quelque chose qui mérite le respect, même de ses adversaires : elle vous tend le flanc, un flanc de plusieurs centaines de milliers de caractères peut-être, mais toujours un flanc.
Sa diatribe a beaucoup plus de poids, et fait plus, bien plus que l'accueil qu'on lui réserve apparemment : tout disqualifier d'un geste.
Pour une fois, on "nourrit les trolls", puissent-ils s'étouffer avec le gâteau.



Notes :
*Logos a bien sûr, en grec, un sens plus large que "mot" : raison, mot, savoir, voire science, je sais pas si ça peut se résumer.
Liens

(1) Bréviaire pirate : parlez-vous le Roi-Sorcier ?


L'entrée du Roi-Sorcier d'Angmar dans Minas Tirith.
C'est mon moment préféré du Seigneur des Anneaux. Mon principal grief contre les films : ils ne l'ont pas retenu. Le climax. Le moment où le Roi-Sorcier d'Angmar, le Roi des Nazgûls, le principal lieutenant de Sauron, entre dans la cité blanche.
Au même moment, Denethor semble vouloir mettre le feu à lui-même et à Faramir, comme Pippin le dit à Gandalf, l’agrippant au genou.
Au même instant des pirates - ironie - arrivent sur l'Anduin.
Gandalf tente de s'interposer, dans les ténèbres qui durent depuis plusieurs jours, au Roi-Sorcier. Celui-ci, sur le point de s'emparer de Minas Tirith, appuyé par de lourdes armées, est certain de sa victoire. Au maia blanc il n'oppose que mépris :
"Old fool," said the Lord of the Nazgul. "Old fool! This is my hour. Do you not know Death when you see it? Die now and curse in vain!"
- Roi-Sorcier d'Angmar, LotR, RK.

Hé bien, les pirates parlent exactement comme cela aux artistes qui souhaitent être payés pour leur travail : comme à des vieux cons qui font obstacle à un progrès inéluctable. Le progrès d'avoir de la culture gratuite, enfin, on soutient un Kickstarter de temps en temps, comme un jette une pièce à un mendiant, quand on le sent, mais on se prive pas de télécharger sa musique non-stop.
 Comment les artistes ne reconnaissent-ils pas leur mort ? Les pirates l'annoncent pourtant avec une telle clarté... Il suffit de voir Ploum.
 
Comme une lame de Morgul, laissant une douleur spectrale dans mon flanc, chaque année il se rappelle à mon souvenir et me rappelle pourquoi je le trouve idiot et inutile, parasite détestable.
Il y a un an, environ, Ploum postait un article détestable qu'il avait nommé "pourquoi je suis un pirate", crachant fièrement à la gueule des méchantes "majors" (chez qui personne n'a eu vent de l'article, ou s'en foutait j'imagine) et expliquant à quel point les pirates allaient détruire l'ancien système en place.
Vous savez tout le mal que je pense des vacatopies, ces utopies par le vide, fruit d'esprits tellement sclérosés qu'ils ne peuvent imaginer d'autre départ qu'une table rase sanglante, inutile de bégayer.
Notons simplement un sophisme de plus.
Il y a un an, tel le Roi-Sorcier d'Angmar, Ploum criait vers les majors que leur temps était venu de mourir et que l'avènement des pirates ne faisaient pas de doute. Je notais en passant : 
Ploum fait faux, à mon avis parce qu'il propage des clichés que l'industrie culturelle accole généralement aux pirates :

Je trouve qu'il reprend deux thèses que l' "industrie culturelle" colle souvent aux pirates-clichés et que ce faisant il correspond bien à l' "archétype de l'internaute que [les industriels de la culture] combatte[nt]"  :

  1. Le pirate n'achète rien, il consomme sans rien donner en retour. "Je télécharge tout et ne vous reverse pas un seul centime.(…) Et je demande à tout le monde de ne plus acheter de CD. Plus un seul." Alors que de nombreux éléments laissent à penser que de nombreux sériphiles et cinéphiles pirates sont parmi les plus gros consommateurs.
  2. Le pirate concourt ainsi à la ruine du système : Si je suis un pirate, ce n'est pas pour avoir de la musique à moindre coût. C'est parce que votre temps est venu de disparaitre. Parce que votre arrogance et votre suffisance n'ont d'égales que votre volonté de faire du mal à la société pour défendre vos misérables petits intérêts personnels.
Et je concluais alors :

Comment prétendre ensuite que le "manque à gagner" desdits industriels n'est qu'un fantasme quand le "pirate" convaincu compte dessus pour mettre fin au système en place ? Et qu'il encourage d'autres gens à le faire ?

Pourtant, un an plus tard voilà Ploum qui dit ces conneries là :

Il y a un an, j’ai écrit un billet expliquant pourquoi je piratais vos œuvres. (...) Dans les semaines qui ont suivi, près de 100.000 personnes ont lu mon billet, sans compter les nombreuses traductions.

Grâce à Flattr, j’ai gagné un total de 34,70€ pour ce billet et sa traduction anglophone. N’aurais-je pas du rendre la lecture payante à 1€ ? Ce billet à lui seul m’aurait alors rapporté 100.000€. Même en considérant que seulement 10% des lecteurs auraient payé, cela ferait toujours 10.000€. Pas mal non ?

Mais si j’avais rendu l’accès à mon texte payant, personne ne l’aurait lu, il ne serait jamais devenu viral, je n’aurais pas eu le moindre euro sur Flattr. Cela doit vous sembler évident. Pourtant, c’est exactement ce que les industriels du divertissement vous font croire quand ils vous disent que les pirates vous volent. Les pirates vous volent autant que les lecteurs de mon billet m’ont volé en le lisant.

Premièrement, Ploum oublie un truc, un petit truc de rien du tout : le consentement.
Il était d'accord pour mettre son article en ligne quand les artistes qui le piratent ne le sont généralement pas. Il l'a fait de son plein gré, alors qu'au contraire le piratage se fait justement contre le gré des auteurs, ce qui justement va à l'encontre du droit d'un auteur à disposer de son oeuvre. 
Le consentement. C'est la différence entre un acte d'amour et un viol, mais ce genre de différence ne pèse pas bien lourd aux yeux des pirates. Les artistes doivent se faire bien mettre et ils sont priés d'y trouver leur plaisir.
Deuxièmement, vous avez bien lu : selon Ploum, le manque à gagner n'existe pas.
Ploum compte dessus pour faire sombrer l'industrie du disque. Mais il n'existe pas. C'est comme un billet de blog mis gratuitement sur internet, voyons !
Mais quel ramassis de manque d'intelligence.
Notez d'ailleurs, pour démontrer que les Méchantes-MAJORS corrompent le système scolaire, il nous renvoie à un pastiche du Petit Nicolas qu'il a écrit. Voilà. Du raisonnement.

C'est ce que je disais dans cet article : les pirates utilisent tous les arguments même les plus contradictoires : 
Quand je dis qu'ils convoquent tous les arguments, c'est TOUS les arguments : la culture appartient à l'humanité, et d'abord les majors volent les artistes, et d'abord la musique c'est trop cher, et d'abord la musique des majors c'est de la merde, et d'abord je devrais avoir le droit de la télécharger puisque c'est un bien non-rival, et d'abord personne devrait posséder la culture, et d'abord c'est la société qui devrait la posséder. On s'approche beaucoup de Freud parlant du déni : "Tu ne m'as jamais prêté de marmite. Et puis je te l'ai déjà rendue. Et elle était toute percée." Chacune de ces excuses pourrait fonctionner indépendamment. Ensemble, elles s'auto-détruisent.
-Yo-ho-ho et une bouteille de rhum.


D'abord l'industrie culturelle va mieux que jamais, et puis elle va foirer parce que le système est pourri, et puis on va la couler parce qu'on télécharge, et puis d'abord une étude a montré que les pirates achètent beaucoup de biens culturels donc les majors nous mentent quand elles disent qu'on achète rien, et pis j'achète rien, et d'abord l'industrie elle prend tout aux artistes, et d'abord moi je soutiens des gens sur Kickstarter, et d'abord, la culture c'est pas matérielle, personne paiera plus jamais pour de la musique, et pis je veux bien payer pour de la musique, mais hé ho, quand j'ai envie quoi.
Beaucoup d’entre vous n’arrivent pas à en vivre. Même si c’est dommage, c’est entièrement normal. Personnellement, je me considère également comme un artiste : je blogue et j’écris de la fiction. J’aimerais en vivre pour pouvoir m’y consacrer pleinement. Pourtant, ce n’est pas le cas. Soit que je n’aie pas trouvé le bon business model soit que je n’aie tout simplement pas le talent nécessaire. Est-ce de le faute des gens qui consomment mon blog gratuitement ? Non, au contraire vu que certains me font même des dons ou répandent mes écrits. Pourtant, encore une fois, c’est exactement ce que les producteurs vous font croire : que vos fans sont vos ennemis, ceux qui vous empêchent de vivre de votre talent.

Platon, poète raté, bannissait le poète de la République. Ne concluons rien au sujet de Ploum, lui qui ne souhaite rien de mieux qu'ostraciser les artistes. Bref, revenons à ce que nous sommes bien forcés de considérer, tel Monsieur Jourdain, comme sa "prose".
Autrement dit : si vous en vivez pas c'est que vous êtes sans talents. Je me cite :
Non. Tu ne peux pas dire que mon talent me garantirait d'être rémunéré quand tu passes ton temps à me crier dessus que tu n'as pas BESOIN de me rémunérer et que tu as le DROIT de t'approprier mon travail sans RIEN me reverser en retour.
L'histoire de la marmite, toujours. On passe des heures à tenter de démontrer qu'on ne doit rien à l'artiste (parce que ça appartient à tout le monde, que la copie est indolore, que de toute façon l'artiste doit vivre d'amour de ses fans et d'eau fraîche, etc.) et ensuite on argue que si il perd de la thune, c'est parce que c'est un gros nul ("si tu manques de thunes, c'est à toi de te sortir les doigts du cul pour gagner ta vie et cela d'une autre manière si celle-ci ne fonctionne pas assez bien pour toi ^_^") et puis la pub est nécéssaire pour que tu aies du succès. par contre si tu mets quoi que ce soit sur internet, c'est normal qu'on te le prenne gratuitement. La marmite, les copains, la marmite…
Notez le "c'est entièrement normal". Je projette de détruire le système économique qui fait tourner vos "industries", mais je vous explique que c'est normal que vous n'ayez pas de travail.
Bon gros discours de libéral décérébré. Mais les libéraux respectent la propriété, au moins.
Et respectent la concurrence, du moins ils sont censés.
Là, non.
Une idée, chers pirates : si les système est si déficient, boycottez-le. Faîtes votre système révolutionnaire à côté, avec des gens qui consentent à travailler gratuitement, et laissez l'ancien monde en paix. Rien ne vous force à consommer le fruit des majors.
Dans une optique de gros libéral, comme ceux dont vous piquez le discours, vous devriez finir par vaincre, et nous mourrons, youpiya. Sauf qu'au moins vous auriez la décence de jouer suivant les règles.
Là vous prenez le fruit du travail d'un grand nombre de gens gratuitement et instantanément et vous leur dîtes : "faîtes mieux".
Aujourd'hui, lorsque je veux découvrir un artiste ou un film, je vais sur The Pirate Bay, je lance une recherche et je clique. En moins de 10 minutes, j'ai un film entier. En 20 j'ai la discographie complète d'un artiste.
Je serais prêt à payer pour un tel service s'il est aussi simple, aussi rapide et, contrairement à la Baie, s'il me garantit la qualité de ce que j'écoute. Mais vous n'offrez pas cela. Vous limitez, vous demandez des sommes folles payables uniquement par carte de crédit. Ce n'est pas pratique et c'est plus cher."
 - Ploum, Pourquoi je suis un pirate.
Compris les majors ? Il argue qu'il faut fournir un service aussi bien que the Pirate Bay, sinon ben j'achète pas chez vous. C'est facile, quand même. Je veux un film une semaine avant sa sortie en salles, SINON ben je vous l'achète pas. Et puis sérieusement, vous demandez un payement par carte de crédit, c'est inadmissible, je vous paye en cash, et pis c'est tout. Pour un mec qui prétend appréhender les rouages complexes de l'ère nouvelle inaugurée par Internet - que bien sûr les majors réactionnaires ne comprennent pas - je trouve assez étonnant de s'offusquer qu'on demande de payer par carte bancaire.
 - Moi, Quand il a tort le pirate.

Scoop : personne ne peut mieux faire que The Pirate Bay, gratuitement et avant la sortie officielle du film. Personne. On ne peut pas faire mieux que gratuit.
Niveau concurrence déloyale, ça se la paie, là.

D'ailleurs dès qu'on parle d'argent (parce que Ploum ne parle que de ça : des raisons pour lesquelles il aurait le droit de prendre des choses gratuitement) :
Mais vous, artistes, quel est votre objectif ? Vendre des disques, des livres et des planches ? Ou être lu, écouté et admiré ? J’ose espérer que, toute considération pécuniaire mise à part, vous préférez la seconde solution. Les disques et les livres ne sont que des supports matériels à votre art.

Ben toutes considérations pécuniaires mises à part, oui. Mais pour mettre à part "toutes considérations pécuniaires" il faudrait que je sois capable de vivre d'amour et d'eau fraîche, dans une maison où je ne paierais pas de loyer, sac à merde.
Les œuvres que je produit ne sont pas matérielles ? Elles sont pourtant produites à l'aide de matière, et la nourriture que je mange aide aussi, remarquez. Ce n'est pas parce qu'un bien est non rival que les conditions de sa production le sont aussi.
Peut-être que certaines personnes comme Liam Galagher, parviennent à mettre leurs considérations pécuniaires de côté, enfin, uniquement une fois qu'on a gagné des millions, n'est-ce pas.

Le fait est que nous ne sommes pas chez Tolkien, les murs blancs n'ont pas le pouvoir de maintenir le mal à distance. Ils sont dans la citadelle, ils ont Broyeur, le marteau des ténèbres qui perce toute porte.
On ne peut rien tenir à distance des pirates : tous les livres seront scannés, toutes les BDs, tous les films et jeux vidéos uploadés tels quels, plus rien ne peut être tenu à l'écart de la numérisation. Produire du beau demande du temps et des efforts constants, les copier ne demande rien. Et l'ennemi ne peut que copier.
Rien ne peut leur être opposé. Ils vaincront. Leur heure est venue.

Mais à Minas Tirith, tout espoir n'est pas perdu. Le temps du Roi-Sorcier d'Angmar n'était pas venu, il ne viendra jamais. Le coq chante. Le soleil revient, et avec lui des renforts du Rohan. Les "pirates" déploient la bannière du Gondor et se révèlent être Aragorn, Légolas et Gimli. Le Roi-Sorcier recule, défait, vaincu. Gandalf pondère s'il doit sauver Théoden ou Faramir,
J'aimerais être comme lui. N'avoir qu'à choisir qui sauver. Les choix m'écrasent, la porte tombe encore en lambeaux, mais je ne suis pas comme lui.
D'ailleurs, le soleil ne se lève pas. Les renforts n'arrivent pas de l'ouest, les champs de Pelennor sont couverts d'Orcs. Les pirates sont bien des pirates et le Roi-Sorcier franchit le portail de la Cité Blanche qui lui était défendu. Les murs ne suffisent plus à contenir le mal.
Mais je ne suis même pas Gandalf. Je suis Pippin, qui m'accroche au genou de Gandalf, désespéré. Pippin qui lui annonce que Denethor a choisi de se foutre le feu avec Faramir (ça pourrait être une métaphore des ayant-droits ces temps-ci : on n'est pas aidé dans son propre camp)
Personne pour les sauver, et le Roi des Nazgûls s'avance. Le temps des hommes est fini. Gandalf recule, son halo diminuant.
Et moi je tire son manteau. Gandalf, qu'est-ce qu'on va faire ? Est-ce que vous allez faire comme avec le Balrog, est-ce qu'on va s'en sortir ? Est-ce que ce n'est pas la fin ? Est-ce que la mort n'est qu'un autre chemin ? Merde, balancez moi votre galimatias réconfortant habituel.
Mon regard se perd dans les prunelles de feu du  Roi-Sorcier, qui part d'un grand rire. La mort, c'est lui.

Voilà le message aux artistes : le temps des consommateurs égoistes est venu. Ils vous traiteront comme des mendiants, vous jetant une pièce de temps à autre.

Ceci est notre heure. Ne reconnaissez-vous pas la mort quand vous la voyez ? Mourez, maintenant. Et maudissez-nous en vain.

vendredi 15 mars 2013

Pouvoir des hommes et des mots

Lexicographe n. Douteux personnage qui, sous le prétexte d'enregistrer un certain niveau dans l'évolution de la langue, fait tout ce qu'il peu pour en stopper la croissance, pour en corseter la souplesse et en réglementer l'usage.  Car ce lexicographe, après avoir écrit son dictionnaire, en arrive à être considéré comme "une personne d'autorité", alors que sa tache se limitait à faire un constat, non à définir une loi. La servilité naturelle de l'entendement humain l'investissant d'un pouvoir judiciaire, étouffe la voix du bon sens et se soumt à une chronique qu'elle prend pour un code légal. Qu'un dictionnaire mentionne (par exemple) comme usuel un mot tel qu'"obsolète" et certains s'aventureront à l'utiliser, quel que soit leur besoin de ce mot ou l'intérêt de sa remise en valeur. — ce qui accélère le processus d'appauvrissement et le délabrement du langage.
Ambrose Bierce, Le dictionnaire du diable, trad. Bernard Sallé.





Quand on a certains mots sous la main, on va être tenté de les utiliser, et donc on va leur donner des sens différents bien qu'ils soient synonymes, ou simplement tenter de forcer un sens.
Mais certaines manœuvres sont plus pernicieuses.
Notamment les chouardiens, putain, on a pas fini avec eux. La gauche française est malade de Nietzschéisme et de chouardisme, ces temps-ci.
Notamment, on a désormais un tas de gars très pointilleux qui disent que l'aristocratie consiste dans le gouvernement des meilleurs et que la démocratie devrait accueillir du tirage au sort, parce que c'était comme ça à Athènes, et que c'était mieux.
...Sauf que les stratèges étaient élus. Periclès a été élu quinze ans d'affilée et c'était bien lui l'homme fort du régime.

Mais bref, c'est une maladie qui s'explique très bien, ils veulent du tirage au sort, alors ils disent qu'ils sont les seuls vrais démocrates, et que tous les autres, qui estiment qu'il faut déléguer le pouvoir à certains sont des ARISTOCRATES.
Moi j'ai pas de problèmes avec ça. Je pourrais très bien dire que je soutiens l'aristocratie, si tant est que le terme n'ait pas la connotation négative qu'il a.

On prétend que l'aristocratie signifie "le gouvernement des meilleurs", suivant les définitions de Platon et Aristote, et celles des dictionnaires. Pourtant "aristocratie" a également désigné la caste privilégiée européenne, faite de titres héréditaires et de rentes, bref, la noblesse. Ainsi Alexandre Dumas écrit :
"L'aristocratie n'a qu'une carrière ouverte : la diplomatie. Or, comme, si étendues que soient ses relations avec les autres puissances, le roi de Naples n'occupe pas dans ses ambassades et dans ses consulats plus d'une soixantaine de personnes, il en résulte que les cinq sixièmes des jeune nobles ne savent que faire, et par conséquent ne font rien. "
Le Corricolo, chap. III

"Alors, réellement, certains grands seigneurs étaient plus riches que le roi. Ils le savaient, en usaient, et ne se privaient pas du plaisir d'humilier un peu Sa Majesté Royale. C'était cette aristocratie égoïste que Richelieu avait contrainte à contribuer de son sang, de sa bourse et de ses révérences à ce qu'on appela dès lors le service du roi."
Le Vicomte de Bragelonne, chap. CCXXXVI, l'inventaire de monsieur de Beaufort.

"Les cinq sixièmes des jeunes nobles ne foutent rien.", "aristocratie égoïste" ; Trouvez-vous vraiment que cela désigne, "le gouvernement des meilleurs" dans ce cas précis ? On parle de gens qui ne sont pas les meilleurs, clairement, et qui ne gouvernent pas forcément. Et pourtant on dit "aristocrate", tiens donc. Oh, je suis certain que la noblesse s'estimait faire partie des meilleurs, mais justement, il arrivait qu'ils se tirent dans les pattes et que les règles de succession rigides empêchent justement le meilleur de prévaloir. Dumas croyait à la possibilité d'une noblesse, d'une aristocratie de coeur, que le sang bleu donne un certain sens de l'honneur et fabrique des hommes meilleurs. L'idéologie nobiliaire infiltre son oeuvre. Mais au contraire : il estime que justement ces anges de pureté sont rares au sein de la noblesse. Le Vicomte de Bragelonne, c'est la désillusion d'Athos . Le Roi, Louis XIV, vole la fiancée de son fils Raoul, Porthos et Aramis complotent pour échanger le Roi contre son frère jumeau, Raoul mourra au combat, Porthos écrasé par des roches après un combat contre la garde royale. Le chapitre Roi et Noblesse est révélateur : l'honneur du roi est en cause. L'honneur du plus noble des nobles entache toute la noblesse, et fait presque renier à Athos les serments qu'il fit sur les corps des Rois de France.
Donc clairement, ce n'est pas que le gouvernement des meilleurs.
D'ailleurs, choc : il se peut que les mots changent de sens ou en aient plusieurs à la fois.4
Voyez ce que dit le cnrtl :
A.− POL. Forme de gouvernement où le pouvoir est entre les mains d'un petit nombre de personnes, en raison de leur naissance, de leur fortune ou de leur qualification :
1. Entrez plus avant dans l'histoire de l'Europe; vous verrez les formes sociales, les gouvernemens les plus divers, également en possession de ce caractère de la légitimité. Les aristocraties et les démocraties italiennes ou suisses, la république de Saint-Marin, comme les plus grandes monarchies de l'Europe, se sont dites, et ont été tenues pour légitimes; ... Guizot, Hist. gén. de la civilisation en Europe,1828, p. 6.
PARAD. Aristocratie, oligarchie. ,,Quand une classe peu nombreuse gouverne dans l'intérêt commun, c'est aristocratie; quand elle gouverne dans le sien propre, c'est oligarchie.`` (Lal. 1968).
B.− SOCIOL. Ensemble des nobles. Aristocratie féodale; aristocratie de naissance; haute aristocratie :
2. ... comment mieux expliquer à toutes les jeunes filles de l'aristocratie de naissance et d'argent le cas que je faisais d'elles? Larbaud, A. O. Barnabooth,1913, p. 362.
3. Que cette noblesse française était étrange! Tantôt fidèle, dévouée (...); tantôt insoumise et dressée contre l'état. Pourtant ce n'était pas une caste, une aristocratie fermée, une race à part en France. Bainville, Histoire de France,t. 1, 1924, p. 126.
(...)
C.− P. méton. Qualités de distinction, de finesse, de supériorité, telles qu'on doit les rencontrer chez les meilleurs représentants de la noblesse :
9. ... Mmela comtesse de Morcerf, qui est la distinction, l'aristocratie, la finesse en personne, hésite un peu à toucher une main roturière, épaisse et brutale : c'est naturel. A. Dumas Père, Le Comte de Monte-Cristo,t. 1, 1846, p. 789.
[Avec une nuance de dédain] :
10. Malherbe avait le dédain de tout premier occupant et régnant à l'égard de son successeur immédiat. Il se moquait volontiers, avec l'aristocratie du poëte, de ceux qui disaient que la prose avait ses nombres; il ne concevait pas des périodes cadencées qui ne fussent pas des vers, et n'y voyait qu'un genre faux de prose poétique. Sainte-Beuve, Port-Royal,t. 2, 1842, p. 56,
"Noblesse", terme qu'on peut presque lui substituer, désigne ainsi à la fois une caste génocentrée de jean-foutre qui vivent dans des palaces et une attitude emprunte de respect de l'honneur, de grâce, etc.
Il est faux de dire que l'étymologie supplante tout cela.

On me montre par exemple la définition du Larousse  et on me dit "as-tu l'outrecuidance de dire que tous les dictionnaires de France et de Navarre se trompent ?"
Ben non, il existe de bons dictionnaires.
Mais oui. S'ils ne rendent pas compte de l'usage d'un mot, ils font pas leur boulot.
Leur travail n'est pas de me prescrire comment parler, la langue évolue, mais de compiler son évolution.

On prétend donc user du sens originel et authentique d'aristocratie, enjambant cinq siècles d'usages divergents, mais en réalité si l'on fait ça c'est pour salir l'adversaire avec la connotation négative d'aristocratie. On prétend nier le sens actuel, mais on s'appuie sur les inférences qu'il provoque pour nuire. 
L'idée d'aller puiser aux origines pour trouver le vrai sens d'un mot, c'est comme se contenter du sens de la religio romaine pour définir la religion alors que la religio recouvrait des choses bien différentes.


Religio/supersitio, religion/superstition
Réf. SACHOT Maurice, “Religio/Superstitio” historique d’une subversion et d’un retournement, In. Revue de l’histoire des religions, tome 208 n°4, 1991. pp. 355-394.

Dans cet article Maurice Sachot montre l’évolution conjointe des termes religio et superstitio en latin, et comment ils sont parvenus à avoir les sens que nous leur donnons maintenant, religion et superstition.
Le problème principal de cette approche, c’est que, lorsque je lis superstition, je pense à un ensemble de pratiques magico-religieuses, stupides, fondées sur une incompréhension de la causalité : on s’imagine que les chats noirs portent malheur, que les fers à cheval ont l’effet inverse, etc.
De même, quand je lis “religio” dans un texte romain, je vais forcément penser “religion” alors que le terme “religio” recèle des acceptions très différentes. Il faut éviter plusieurs erreurs.
La première (p.358), c’est de nier l’histoire, tel Michel Meslin dans l’homme romain qui prétend que de la chute des rois, et le début de la République 509 av. J.C. jusqu’à la prise de pouvoir monarchique d’Auguste en 27 av.- J.C. on peut étudier la vie quotidienne du citoyen romain sans distinctions. Sur un demi-siècle ! Sans distinctions !
Dans le domaine de la religion, cela viendrait à utiliser des concepts forgés sur la fin de l’empire, ou forgés par des chrétiens, pour désigner le culte premier des romains, par exemple. Il est clair que les termes, en presque un millénaire, auront évolué, et auront désigné quelque chose d’autre.
La deuxième erreur, c’est l’anachronisme (p.359). Croire que “religio” veut dire “religion” et projeter dessus les catégories que nous en avons, à savoir la religion serait l’intermédiaire entre l’homme, préoccupé par son salut après la mort, et la nature des dieux. Or ce sont des concepts très chrétiens, qui ne font pas sens ici.
Pour les Grecs et les Romains la religion avait d’abord une fonction sociale, et une nature psychologique.
Elle devait fonder la société, les rites la régulaient. On dit souvent, avec exagération que la religion romaine est une religion sans mythes. C’est d’ailleurs de là que vient l’expression “écouter religieusement”. Cela ne vient pas de ce que la messe exigeait une attention accrue, mais bien plutôt de ce que “religio” impliquait le respect scrupuleux des rites, autrement dit des actes prescrits très précisément. Au contraire, la religion chrétienne insistait sur la croyance, la foi, au lieu du rituel ; et sur la vie après la mort, plutôt que la cohésion sociale.

 Et la troisième erreur :
“Si la première typologie de la connaissance revient à nier la temporalité, la seconde typologie, consiste, quant à elle, à ne retenir que cette dernière, en ne considérant les choses que sur un plan horizontal, celui de la causalité. Dans cette peerspective, il n’y a que du factuel, du particulier, de l’évènementiel, et donc pas de déterminisme ni de téléonomie, encore moins de Sens avec un grand “S”, mais seulement de la description, de la narrativité ou de l’explication. Aussi radicalement dite, cette typologie est pratiquement impossible à tenir, même par ceux qui veulent, au nom d’une certaine objectivité scientifique, s’en tenir au descriptif et à l’explicatif immédiat. Aussi recourt-elle, au moins implicitement, à la première pour avoir ddes repères solides. L’une des façons de le faire est de coucher l’axe vertical des principes pour en faire un axe horizontal des commencements. Cela touche souvent l’étymologie, le terme signifiant, comme chacun, la science du vrai. Est vrai ce qui était au début. La vérité était donnée au départ, totale. Au début était la plénitude. C’était l’âge d’or. Avec l’histoire commence la déchéance. L’histoire ne peut être qu’une altération, une dégradation, uun obscurcissement. Qui donc tient le sens premier du mot, tient la vérité du mot. (…) Le travers principal de cette perspective est, paradoxalement, la négation de l’histoire en la ramenant constamment à la causalité et, plus encore, à l’origine vue comme causalité première. Tout ce qui apparaît dans le temps est accessoire, sans importance, pure variation. On ne sera donc pas étonné si le recours à l’étymologie est si fréquent et si l’étymologie donne si souvent lieu à des débats passionnés, surtout lorsqu’on veut faire admettre que la position que l’on tient a pour elle l’appui, non pas seulement de la tradition ou de l’antiquité, mais du fondement originaire des choses.

L’enquête philologique, telle que je la conçois, ne peut en aucune façon servir à justifier des prises de position actuelles. Elle peut seulement rendre compte d’une partie du parcours historique dont résulte pour une part la situation présente.” (Op. cit. pp. 362-363)

L’étymologie de religion, pas de doute, ça vient de religio.
L’étymologie de religio, par contre ?
Elle est très disputée, entre religare et religere.
A ma droite, 70kg de muscle et de raideur hiératique, le sens politique d’une asperge mais le verbe bien tendu, le discours fulgurant, un classique du monde latin, Cicéron (106-43 av. J.C.)défend l’étymologie “relegere”, autrement dit relèguer, déplacer :
“Ceux qui reprenaient (retractarent) diligemment et en quelque sorte relegerent toutes les choses qui se rapportent au culte des dieux, ceux-là ont été appelés religiosi de relegere” (De natura deorum, II, 28, 72, trad. Benveniste)
Benveniste, philologue, dit qu’on peut “inférer le sens de “religere”, “recollecter”, ”reprendre pour un nouveau choix, revenir sur une démarche antérieure”, ce qui est une bonne définition du scrupule religieux.” donc une démarche intérieure, une vertu, un scrupule, une retenue qui fait tenir la société.

A ma gauche, un adorateur du Christ, qui, euh… Qui adore le Christ, surnommé le “Cicéron chrétien”, ce qui la fout mal, vu que du coup c’est Cicéron vs. un ersatz de Cicéron, Lactance (~250-325), qui défend religare, autrement dit, “relier” car :
“Le terme religio a été tiré du lien de la pété, parce que Dieu se lie l’homme (quod hominem sibi Deus religauerit) et l’attache par la piété.“ (Divinae institutiones, IV, 28, 12.)
(Rappelons que Lactance est un con qui croit que la Terre est plate. Un des rares, et un des rares responsables 1) de la perduration de cette croyance, 2) de la croyance erronée que tout le monde y croyait de tous temps jusqu’à Galilée.)

Avec Cicéron c’était déjà illusoire de s’imaginer qu’on trouverait le sens premier de religion, en effet, s’il y a quelque chose que montre l’acharnement des chouards et des autres à prôner que la démocratie représentative c’est de l’aristocratie, c’est que l’étymologie est un terrain de bataille : on veut montrer que le sens originel des mots se bat pour nous, “qu’on veut faire admettre que la position que l’on tient a pour elle l’appui, non pas seulement de la tradition ou de l’antiquité, mais du fondement originaire des choses” pour reprendre les mots de Maurice Sachot. Et c'était déjà le cas à l'époque de Cicéron.
Ici les chrétiens tentent de reforger l’origine du mot “religio” à leur avantage, puisque c’est de leur vision de la foi et de la pratique religieuse que se réclame cette définition. Dès lors il n’est pas vraiment important de savoir si c’est vrai ou pas : ça reflète leur état d’esprit. Par contre il est extrêmement important de ne pas accoler la définition des uns sur les termes des autres, sinon on crée un non-sens total.

On peut nuancer la dichotomie religare/relegere : d’un côté le lien, social ou divin, religare, “relier” de l’autre religere, le scrupule, l’attention extrême portée aux détails.
Ainsi un contemporain de Cicéron, Nigidius Figulus disait, en citant apparemment un poème ancien, que “autant il faut avoir souci des choses religieuses, autant il est mauvais d’être religiosus, d’être toujours poré au scrupule”. Autrement dit, si religiosus a déjà le sens de “très scrupuleux”, il prend déjà une connotation négative, l’attachement excessif aux rites, la répétition compulsive.
Robert Schilling, cité par Sachot, note que 
“Les deux auteurs [Cicéron et Nigidius Figulus] commettent la même inconséquence, en parlant d’une référence verbale différente pour le substantif et pour l’adjectif. Cette inconséquence […] fournit en réalité un témoignage précieux : elle provient de la difficulté qu’éprouvaient les Anciens à distinguer le contenu objectif de la religion de ses incidences subjectives : quand ils traitaient de la réalité de la religion, ils songeaient au concept de ligare, quand ils évoquaient l’aspect psychologique de la religio et du religiosus, ils e référaient à relegere (considéré comme un synonyme de retractare)”
 – L’originalité du vocabulaire religieux latin, in Rites, cultes dieux de Rome, Paris, 1979, p.42-43.
Chez Tite-Live, on peut voir une référence à religare autant qu’à relegere, par exemple.

Malgré le fait que le Romain reconnait sans peine que la religion aide à lier la société, – C’est même une dimension premier, voir Cicéron plus bas – ça ne peut être son étymologie puisqu’on le relie à cette réticence, ce tabou, ce scrupule primordial, et personnel, non pas une dimension d'interdépendance sociale et de lien au divin.
Ainsi les Romains abordent entièrement la religion du point de vue de l’individu, de cette peur devant une situation inconnue, surnaturelle, qui interpelle et impose un temps d’arrêt, d’observance de règles strictes.
Le religion romaine n’est pas guidée par la volonté de connaître le divin, par le sens de la vie, la théologie, la théosophie ou une quelconque alliance entre dieux et hommes. Elle “n’ai rien à voir avec une morale personnelle ou sociale comme celle qui tend à sacraliser l’homme dans les christianismes modernes de l’occident européen ou améicain. Ils sont trop foncièrement convaincus de ce qui sépare les dieux des hommes pour idéaliser l’humanité.” Robert Turcan, religion romaine, t.2 : Le culte.
Pour Cicéron, la religion “consiste juste dans le culte des dieux.” (“religionem quae deorum cultu pio continetur” – De natura deorum, I, 117 .) juste le culte, mais ça ne se limite pas aux temples.
Religio implique un respect envers l’institué, envers la cité. Pour Cicéron, c’est d’ailleur ce respect qui maintient la société en vie, via le concept de Pietas, piété :
“La piété ne  saurait être un “vain simulacre”. Si les dieux ne peuvent ni ne veulent même rendre service aux hommes, c’est toute la vie de la cité qui est remise en cause. Sans recours aux dieux les serments restent vains, faute de sanction surnaturell et l’ordre social est donc menacé” (De natura deorum, I, 4.)

Chaque état a donc sa propre religion” ("Sua cvique civitati religio", Pro Flacco, 26, 68.)

“Si nous nous comparons aux peuples étrangers, nous nous révélons égaux ou même inférieurs dans les autres domaines ; mais dans la religio, je veux dire dans le culte des dieux, nous sommes de beaucoup supérieurs.” (De natura deorum, II, 3, 8, trad. Schelling)

“Quelle que que soit notre propre complaisance envers nous-mêmes, nous ne pouvons pas nous prétendre supérieurs aux Espagnols par le nombre, ni aux Gaulois par la force, ni aux Carthaginois par l’habileté, ni aux Grecs par les arts, ni même aux Italiens et aux Latins par les qualités natives propres à cette race et à cette terre. C’est par la piété et la religion, oui par cette sagesse privilégiée qui nous a fait comprendre que tout est dirigé et gouverné par la puissance des dieux que nous avons montré notre supériorité sur tous les peuples et sur toutes les nations.” (discours aux Sénateurs, De haruspicum responsis, chap.1 9)
Comparez cela à la religion chrétienne, à Augustin qui prétend que la Cité de Dieu est bien plus importante que la Cité terrestre. C’est une conception bien différente.
La religio est donc quelque chose de propre aux romains, c’est sur la pietas et la religio, ce respect des institutions et des dieux qui les garantissent que se base la stabilité de la société (societas), de la cité (civitas) et la survie du monde romain. Il s’agit de quelque chose d’indispensable.
On est encerclé par des peuples nombreux, violents et bien plus doués que nous, seule la cohésion sociale maintien notre emprise sur le monde. Et seule la religio la maintient. CQFD.
La religion romaine est donc une part importante de l'identité romaine, de la romanité, et elle s'attache donc au statut de citoyen : si vous êtes romain, vous pratiquez le culte, sinon c'est que vous n'êtes pas romain.
Pas étonnant que les chrétiens aient voulu récupérer le terme.
Mais ils allaient poser problème puisqu'ils revendiquaient la citoyenneté romaine tout en reniant sa religion, chose impensable pour un Cicéron.
"Dans le monde romain, la religion était publique en ce qu'elle concernait l'ensemble des citoyens romains, et plus précisément qu'elle appartenait aux structures institutionelles par lesquelles la respublica était gouvernée et agissait. (…) Cette religion n'était imposée à personne, plutôt elle s'imposait d'elle-même à tous ceux qui avaient le droit de cité, et ne concernait pas les autres."
– SCHEID John, Rome et l'intégration de l'Empire, 44 av. J.C.- 260 ap. J.C., t.1, Paris, PUF, 1990.

Ca allait d'ailleurs aboutir à la séparation sacré/profane chez les chrétiens romains. Il y a le privé (la religion chrétienne, consentie) et le public (les cultes romains, auxquels on est forcé de souscrire) par conséquent il y a distinction entre le statut de citoyen romain et la religion privée, chrétienne.

Superstitio : la mauvaise religio ?

“Et d’abord c’est celui qui dit qui est” – Tertullien, en gros.
Pendant longtemps, les romains considéraient les chrétiens un peu comme les orphiques, comme une secta, un groupement philosophique.
C’est Tertullien qui a fait ce grand remue-ménage en désignant la religion romaine comme superstitio alors que la chrétienté serait la vraie religio, s’appropriant dès lors le vocabulaire impérial et l’inversant à son compte.
Mais ce sera l'objet d'un autre article, allez voir celui de Maurice Sachot en attendant.

Tout ça pour dire que les connotations ont un pouvoir de feu incroyable, et qu'il ne faut pas les négliger. C'est peut-être même un argument pour la féminisation des titres, après tout, quand on use de titres masculins, on s'imagine des hommes, ça parait normal, ainsi l’énigme du chirurgien,où toute l’ambigüité réside dans le fait que "chirurgien" ne s'accorde pas, bien que le terme "chirurgienne" existe depuis fort longtemps. Ambiguïté semblable qui fait vaincre Eowyn contre le Roi des Nazguls.
Mais dis donc, toi t'arrêtes pas de dire qu'éthique et morale ont des connotations différentes mais le même sens et que la distinction est donc idiote ?
Ben généralement les gens disent que l'éthique c'est un set de règles astreignantes pour la vie en société. Et c'est bien.
Tandis que la morale c'est un set de règles astreignantes pour la vie en société, et c'est mal, parce que ça sonne comme "faire la morale", beeeeh.
Si on n'arrive pas à faire de différence entre les définitions d'éthique et morale, alors je trouve la séparation injustifiée, tandis qu'entre aristocratie au sens de Platon/Aristote et ce que c'est devenu, à savoir une caste qui transmet génétiquement des titres et des pairies, il y a une différence forte, non-négligeable.


Lien :
  • SACHOT Maurice, “Religio/Superstitio” historique d’une subversion et d’un retournement, In. Revue de l’histoire des religions, tome 208 n°4, 1991. pp. 355-394. Disponible sur Persée, ici.