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dimanche 17 mars 2013

(1) Bréviaire pirate : parlez-vous le Roi-Sorcier ?


L'entrée du Roi-Sorcier d'Angmar dans Minas Tirith.
C'est mon moment préféré du Seigneur des Anneaux. Mon principal grief contre les films : ils ne l'ont pas retenu. Le climax. Le moment où le Roi-Sorcier d'Angmar, le Roi des Nazgûls, le principal lieutenant de Sauron, entre dans la cité blanche.
Au même moment, Denethor semble vouloir mettre le feu à lui-même et à Faramir, comme Pippin le dit à Gandalf, l’agrippant au genou.
Au même instant des pirates - ironie - arrivent sur l'Anduin.
Gandalf tente de s'interposer, dans les ténèbres qui durent depuis plusieurs jours, au Roi-Sorcier. Celui-ci, sur le point de s'emparer de Minas Tirith, appuyé par de lourdes armées, est certain de sa victoire. Au maia blanc il n'oppose que mépris :
"Old fool," said the Lord of the Nazgul. "Old fool! This is my hour. Do you not know Death when you see it? Die now and curse in vain!"
- Roi-Sorcier d'Angmar, LotR, RK.

Hé bien, les pirates parlent exactement comme cela aux artistes qui souhaitent être payés pour leur travail : comme à des vieux cons qui font obstacle à un progrès inéluctable. Le progrès d'avoir de la culture gratuite, enfin, on soutient un Kickstarter de temps en temps, comme un jette une pièce à un mendiant, quand on le sent, mais on se prive pas de télécharger sa musique non-stop.
 Comment les artistes ne reconnaissent-ils pas leur mort ? Les pirates l'annoncent pourtant avec une telle clarté... Il suffit de voir Ploum.
 
Comme une lame de Morgul, laissant une douleur spectrale dans mon flanc, chaque année il se rappelle à mon souvenir et me rappelle pourquoi je le trouve idiot et inutile, parasite détestable.
Il y a un an, environ, Ploum postait un article détestable qu'il avait nommé "pourquoi je suis un pirate", crachant fièrement à la gueule des méchantes "majors" (chez qui personne n'a eu vent de l'article, ou s'en foutait j'imagine) et expliquant à quel point les pirates allaient détruire l'ancien système en place.
Vous savez tout le mal que je pense des vacatopies, ces utopies par le vide, fruit d'esprits tellement sclérosés qu'ils ne peuvent imaginer d'autre départ qu'une table rase sanglante, inutile de bégayer.
Notons simplement un sophisme de plus.
Il y a un an, tel le Roi-Sorcier d'Angmar, Ploum criait vers les majors que leur temps était venu de mourir et que l'avènement des pirates ne faisaient pas de doute. Je notais en passant : 
Ploum fait faux, à mon avis parce qu'il propage des clichés que l'industrie culturelle accole généralement aux pirates :

Je trouve qu'il reprend deux thèses que l' "industrie culturelle" colle souvent aux pirates-clichés et que ce faisant il correspond bien à l' "archétype de l'internaute que [les industriels de la culture] combatte[nt]"  :

  1. Le pirate n'achète rien, il consomme sans rien donner en retour. "Je télécharge tout et ne vous reverse pas un seul centime.(…) Et je demande à tout le monde de ne plus acheter de CD. Plus un seul." Alors que de nombreux éléments laissent à penser que de nombreux sériphiles et cinéphiles pirates sont parmi les plus gros consommateurs.
  2. Le pirate concourt ainsi à la ruine du système : Si je suis un pirate, ce n'est pas pour avoir de la musique à moindre coût. C'est parce que votre temps est venu de disparaitre. Parce que votre arrogance et votre suffisance n'ont d'égales que votre volonté de faire du mal à la société pour défendre vos misérables petits intérêts personnels.
Et je concluais alors :

Comment prétendre ensuite que le "manque à gagner" desdits industriels n'est qu'un fantasme quand le "pirate" convaincu compte dessus pour mettre fin au système en place ? Et qu'il encourage d'autres gens à le faire ?

Pourtant, un an plus tard voilà Ploum qui dit ces conneries là :

Il y a un an, j’ai écrit un billet expliquant pourquoi je piratais vos œuvres. (...) Dans les semaines qui ont suivi, près de 100.000 personnes ont lu mon billet, sans compter les nombreuses traductions.

Grâce à Flattr, j’ai gagné un total de 34,70€ pour ce billet et sa traduction anglophone. N’aurais-je pas du rendre la lecture payante à 1€ ? Ce billet à lui seul m’aurait alors rapporté 100.000€. Même en considérant que seulement 10% des lecteurs auraient payé, cela ferait toujours 10.000€. Pas mal non ?

Mais si j’avais rendu l’accès à mon texte payant, personne ne l’aurait lu, il ne serait jamais devenu viral, je n’aurais pas eu le moindre euro sur Flattr. Cela doit vous sembler évident. Pourtant, c’est exactement ce que les industriels du divertissement vous font croire quand ils vous disent que les pirates vous volent. Les pirates vous volent autant que les lecteurs de mon billet m’ont volé en le lisant.

Premièrement, Ploum oublie un truc, un petit truc de rien du tout : le consentement.
Il était d'accord pour mettre son article en ligne quand les artistes qui le piratent ne le sont généralement pas. Il l'a fait de son plein gré, alors qu'au contraire le piratage se fait justement contre le gré des auteurs, ce qui justement va à l'encontre du droit d'un auteur à disposer de son oeuvre. 
Le consentement. C'est la différence entre un acte d'amour et un viol, mais ce genre de différence ne pèse pas bien lourd aux yeux des pirates. Les artistes doivent se faire bien mettre et ils sont priés d'y trouver leur plaisir.
Deuxièmement, vous avez bien lu : selon Ploum, le manque à gagner n'existe pas.
Ploum compte dessus pour faire sombrer l'industrie du disque. Mais il n'existe pas. C'est comme un billet de blog mis gratuitement sur internet, voyons !
Mais quel ramassis de manque d'intelligence.
Notez d'ailleurs, pour démontrer que les Méchantes-MAJORS corrompent le système scolaire, il nous renvoie à un pastiche du Petit Nicolas qu'il a écrit. Voilà. Du raisonnement.

C'est ce que je disais dans cet article : les pirates utilisent tous les arguments même les plus contradictoires : 
Quand je dis qu'ils convoquent tous les arguments, c'est TOUS les arguments : la culture appartient à l'humanité, et d'abord les majors volent les artistes, et d'abord la musique c'est trop cher, et d'abord la musique des majors c'est de la merde, et d'abord je devrais avoir le droit de la télécharger puisque c'est un bien non-rival, et d'abord personne devrait posséder la culture, et d'abord c'est la société qui devrait la posséder. On s'approche beaucoup de Freud parlant du déni : "Tu ne m'as jamais prêté de marmite. Et puis je te l'ai déjà rendue. Et elle était toute percée." Chacune de ces excuses pourrait fonctionner indépendamment. Ensemble, elles s'auto-détruisent.
-Yo-ho-ho et une bouteille de rhum.


D'abord l'industrie culturelle va mieux que jamais, et puis elle va foirer parce que le système est pourri, et puis on va la couler parce qu'on télécharge, et puis d'abord une étude a montré que les pirates achètent beaucoup de biens culturels donc les majors nous mentent quand elles disent qu'on achète rien, et pis j'achète rien, et d'abord l'industrie elle prend tout aux artistes, et d'abord moi je soutiens des gens sur Kickstarter, et d'abord, la culture c'est pas matérielle, personne paiera plus jamais pour de la musique, et pis je veux bien payer pour de la musique, mais hé ho, quand j'ai envie quoi.
Beaucoup d’entre vous n’arrivent pas à en vivre. Même si c’est dommage, c’est entièrement normal. Personnellement, je me considère également comme un artiste : je blogue et j’écris de la fiction. J’aimerais en vivre pour pouvoir m’y consacrer pleinement. Pourtant, ce n’est pas le cas. Soit que je n’aie pas trouvé le bon business model soit que je n’aie tout simplement pas le talent nécessaire. Est-ce de le faute des gens qui consomment mon blog gratuitement ? Non, au contraire vu que certains me font même des dons ou répandent mes écrits. Pourtant, encore une fois, c’est exactement ce que les producteurs vous font croire : que vos fans sont vos ennemis, ceux qui vous empêchent de vivre de votre talent.

Platon, poète raté, bannissait le poète de la République. Ne concluons rien au sujet de Ploum, lui qui ne souhaite rien de mieux qu'ostraciser les artistes. Bref, revenons à ce que nous sommes bien forcés de considérer, tel Monsieur Jourdain, comme sa "prose".
Autrement dit : si vous en vivez pas c'est que vous êtes sans talents. Je me cite :
Non. Tu ne peux pas dire que mon talent me garantirait d'être rémunéré quand tu passes ton temps à me crier dessus que tu n'as pas BESOIN de me rémunérer et que tu as le DROIT de t'approprier mon travail sans RIEN me reverser en retour.
L'histoire de la marmite, toujours. On passe des heures à tenter de démontrer qu'on ne doit rien à l'artiste (parce que ça appartient à tout le monde, que la copie est indolore, que de toute façon l'artiste doit vivre d'amour de ses fans et d'eau fraîche, etc.) et ensuite on argue que si il perd de la thune, c'est parce que c'est un gros nul ("si tu manques de thunes, c'est à toi de te sortir les doigts du cul pour gagner ta vie et cela d'une autre manière si celle-ci ne fonctionne pas assez bien pour toi ^_^") et puis la pub est nécéssaire pour que tu aies du succès. par contre si tu mets quoi que ce soit sur internet, c'est normal qu'on te le prenne gratuitement. La marmite, les copains, la marmite…
Notez le "c'est entièrement normal". Je projette de détruire le système économique qui fait tourner vos "industries", mais je vous explique que c'est normal que vous n'ayez pas de travail.
Bon gros discours de libéral décérébré. Mais les libéraux respectent la propriété, au moins.
Et respectent la concurrence, du moins ils sont censés.
Là, non.
Une idée, chers pirates : si les système est si déficient, boycottez-le. Faîtes votre système révolutionnaire à côté, avec des gens qui consentent à travailler gratuitement, et laissez l'ancien monde en paix. Rien ne vous force à consommer le fruit des majors.
Dans une optique de gros libéral, comme ceux dont vous piquez le discours, vous devriez finir par vaincre, et nous mourrons, youpiya. Sauf qu'au moins vous auriez la décence de jouer suivant les règles.
Là vous prenez le fruit du travail d'un grand nombre de gens gratuitement et instantanément et vous leur dîtes : "faîtes mieux".
Aujourd'hui, lorsque je veux découvrir un artiste ou un film, je vais sur The Pirate Bay, je lance une recherche et je clique. En moins de 10 minutes, j'ai un film entier. En 20 j'ai la discographie complète d'un artiste.
Je serais prêt à payer pour un tel service s'il est aussi simple, aussi rapide et, contrairement à la Baie, s'il me garantit la qualité de ce que j'écoute. Mais vous n'offrez pas cela. Vous limitez, vous demandez des sommes folles payables uniquement par carte de crédit. Ce n'est pas pratique et c'est plus cher."
 - Ploum, Pourquoi je suis un pirate.
Compris les majors ? Il argue qu'il faut fournir un service aussi bien que the Pirate Bay, sinon ben j'achète pas chez vous. C'est facile, quand même. Je veux un film une semaine avant sa sortie en salles, SINON ben je vous l'achète pas. Et puis sérieusement, vous demandez un payement par carte de crédit, c'est inadmissible, je vous paye en cash, et pis c'est tout. Pour un mec qui prétend appréhender les rouages complexes de l'ère nouvelle inaugurée par Internet - que bien sûr les majors réactionnaires ne comprennent pas - je trouve assez étonnant de s'offusquer qu'on demande de payer par carte bancaire.
 - Moi, Quand il a tort le pirate.

Scoop : personne ne peut mieux faire que The Pirate Bay, gratuitement et avant la sortie officielle du film. Personne. On ne peut pas faire mieux que gratuit.
Niveau concurrence déloyale, ça se la paie, là.

D'ailleurs dès qu'on parle d'argent (parce que Ploum ne parle que de ça : des raisons pour lesquelles il aurait le droit de prendre des choses gratuitement) :
Mais vous, artistes, quel est votre objectif ? Vendre des disques, des livres et des planches ? Ou être lu, écouté et admiré ? J’ose espérer que, toute considération pécuniaire mise à part, vous préférez la seconde solution. Les disques et les livres ne sont que des supports matériels à votre art.

Ben toutes considérations pécuniaires mises à part, oui. Mais pour mettre à part "toutes considérations pécuniaires" il faudrait que je sois capable de vivre d'amour et d'eau fraîche, dans une maison où je ne paierais pas de loyer, sac à merde.
Les œuvres que je produit ne sont pas matérielles ? Elles sont pourtant produites à l'aide de matière, et la nourriture que je mange aide aussi, remarquez. Ce n'est pas parce qu'un bien est non rival que les conditions de sa production le sont aussi.
Peut-être que certaines personnes comme Liam Galagher, parviennent à mettre leurs considérations pécuniaires de côté, enfin, uniquement une fois qu'on a gagné des millions, n'est-ce pas.

Le fait est que nous ne sommes pas chez Tolkien, les murs blancs n'ont pas le pouvoir de maintenir le mal à distance. Ils sont dans la citadelle, ils ont Broyeur, le marteau des ténèbres qui perce toute porte.
On ne peut rien tenir à distance des pirates : tous les livres seront scannés, toutes les BDs, tous les films et jeux vidéos uploadés tels quels, plus rien ne peut être tenu à l'écart de la numérisation. Produire du beau demande du temps et des efforts constants, les copier ne demande rien. Et l'ennemi ne peut que copier.
Rien ne peut leur être opposé. Ils vaincront. Leur heure est venue.

Mais à Minas Tirith, tout espoir n'est pas perdu. Le temps du Roi-Sorcier d'Angmar n'était pas venu, il ne viendra jamais. Le coq chante. Le soleil revient, et avec lui des renforts du Rohan. Les "pirates" déploient la bannière du Gondor et se révèlent être Aragorn, Légolas et Gimli. Le Roi-Sorcier recule, défait, vaincu. Gandalf pondère s'il doit sauver Théoden ou Faramir,
J'aimerais être comme lui. N'avoir qu'à choisir qui sauver. Les choix m'écrasent, la porte tombe encore en lambeaux, mais je ne suis pas comme lui.
D'ailleurs, le soleil ne se lève pas. Les renforts n'arrivent pas de l'ouest, les champs de Pelennor sont couverts d'Orcs. Les pirates sont bien des pirates et le Roi-Sorcier franchit le portail de la Cité Blanche qui lui était défendu. Les murs ne suffisent plus à contenir le mal.
Mais je ne suis même pas Gandalf. Je suis Pippin, qui m'accroche au genou de Gandalf, désespéré. Pippin qui lui annonce que Denethor a choisi de se foutre le feu avec Faramir (ça pourrait être une métaphore des ayant-droits ces temps-ci : on n'est pas aidé dans son propre camp)
Personne pour les sauver, et le Roi des Nazgûls s'avance. Le temps des hommes est fini. Gandalf recule, son halo diminuant.
Et moi je tire son manteau. Gandalf, qu'est-ce qu'on va faire ? Est-ce que vous allez faire comme avec le Balrog, est-ce qu'on va s'en sortir ? Est-ce que ce n'est pas la fin ? Est-ce que la mort n'est qu'un autre chemin ? Merde, balancez moi votre galimatias réconfortant habituel.
Mon regard se perd dans les prunelles de feu du  Roi-Sorcier, qui part d'un grand rire. La mort, c'est lui.

Voilà le message aux artistes : le temps des consommateurs égoistes est venu. Ils vous traiteront comme des mendiants, vous jetant une pièce de temps à autre.

Ceci est notre heure. Ne reconnaissez-vous pas la mort quand vous la voyez ? Mourez, maintenant. Et maudissez-nous en vain.

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"As-tu vérifié si ce que tu veux me dire est vrai ?
Ce que tu veux m'apprendre, est-ce quelque chose de bien ?
Est-il utile que tu m'apprennes cela ?
Dans le cas contraire, pourquoi tiendrais-tu à me le dire ?"
- une poétesse victorienne moraliste, à peu près.