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dimanche 17 mars 2013

(2) Logomachie, fatigue et Don't feed the troll

AVANT-PROPOS :

Après un échange sur G+, je voulais écrire cet article sur cette maxime "Don't feed the troll".
L'article de Mar_lard tombant à point, je le sors maintenant, dans le cadre d'une série de trois posts dont le premier est "parlez-vous le Roi Sorcier", à la base je voulais les sortir les trois en même temps, le troisième étant ma F.A.Q. anti-pirate, qui va mettre bien plus longtemps.
Mais bon, précipitons les choses.
Lisez le pensum de Mar_lard ici, si vous la suivez sur Twitter et avez écho du dernier coup de machisme mis sur les projecteurs par les justiciers d'internet vous en aurez déjà vu une grande partie.

Le conseil est millénaire. A vrai dire il figure dans la bible :
Ne réponds pas à l'insensé selon sa folie, De peur que tu ne lui ressembles toi-même.
– Proverbes 26.4

Mais ce conseil de ne point converser avec les fous est suivi par son exact opposé :
Réponds à l'insensé selon sa folie, Afin qu'il ne se regarde pas comme sage.
– Proverbes 26.5

Merci la Bible, putain.

Mais je pense malgré tout que ces proverbes deux attitudes, également porteuses de résultats, également dangereuses pour leurs exécutants lorsque mal exécutées.


"Don't feed the troll" et "Haters gonna hate"


Il y a un an, un type faisait une note de blog en BD sur les "trolls" mais en prenant comme définition du troll "un mec méchant qui aime pas ce que j'aime et qui fait rien qu'à critiquer les trucs mainstream", une définition qui tient mi-partie du hipster et du hater.

Au-delà de la méconnaissance qu'ont les français pour le jargon internet, ça me fait penser que les gens feraient bien de se souvenir qu'un troll c'est ,suivant le canon des internets, quelqu'un qui veut provoquer une flame war, un débat soutenu et controversé, qui veut énerver les gens, les faire sortir de leur gongs.

Bref, derrière la définition du troll, il y a un procès d'intention, la prétention de savoir ce que veut le type qui a posté, de déceler sa malveillance, d'enjamber ses arguments pour dire "oh, je vois que tu veux simplement m'énerver donc je ne répondrais pas, il est impossible que ton message soit de bonne foi ou que tu souhaites réellement un débat dans une perspective d'échanges".

Mais désolé, si j'aime pas la Joconde, je vous dirais que j'aime pas la Joconde, parce que c'est simplement un putain de portrait comme il en existe des millions c'est pas forcément pour vous faire de la peine, ce n'est pas pour troller l'histoire de l'art.

Si je dis que de bouffer du Quinoa c'est dangereux parce que ça en dérègle profondément le marché en Equateur et au Pérou en faisant flamber les prix, ce qui fait que les mecs ne peuvent plus bouffer là-bas que des pâtes, je le dirais, et c'est pas pour t'embêter, c'est parce que c'est ce que je pense, ce n'est pas pour troller les vegans.

Quand je dis aux marxistes juvéniles que je croise sur internet que le dogme marxiste contient une pétition de principe, à savoir que la diminution de la plus-value, l'augmentation du rendement de travail et la paupérisation du prolétariat sont trois prédictions incompatibles, je me fais jeter parce que je suis un "sale troll capitaliste". Non, va te faire foutre, je pose un réel problème au sein de la vulgate marxiste et plutôt que d'y répondre tu bottes en touche, c'est risible.

Je ne suis pas un troll, je ne suis simplement pas d'accord avec vous, et je vous le fait savoir, parce que j'entretiens l'illusion qu'on progresse ainsi.

Se réfugier derrière l'argument "c'est un troll" ou "haters gonna hate" c'est la pire des réponses face aux critiques : ça élude ce qui nous perturbe. Ca dit simplement : "je ne vais pas débattre avec vous parce que tout ce que vous voulez c'est un débat controversé".
Prenez Descartes qui rejette les troisièmes objections de Hobbes aux Méditations : Descartes les rejette sans réfléchir, les traitant en pinaillement, alors qu'il y a parfois des arguments très forts, notamment contre le dualisme cartésien, et encore d'actualité aujourd'hui.
Si le simple fait de remettre en cause vos présupposés vous pousse à ne pas répondre, ce n'est pas une posture saine.

Si vous n'êtes pas capable de répondre aux "trolls" demandez-vous pourquoi.
Ca peut être de la fatigue, de la lassitude ou simplement qu'on ne peut pas tout remettre en causer en permanence : un très bon article là-dessus : Epistemic learned helplessness. Bon. Vous êtes crevé, voilà, pas un problème, c'est compréhensible.
(C'est pour ça d'ailleurs que j'ai un blog, je grave une de mes opinions dans un billet, et si on me la redemande, je balance le lien plutôt que de tout répéter. Prochaine étape : que je parvienne à des articles de moins de 70'000 caractères. D'ailleurs je n'aime pas débattre. Voilà. Tout comme je n'aime pas faire du sport, bien que je reconnaisse le caractère positif des deux actions.)
Mais si c'est simplement que vous n'arrivez pas à y répondre, alors peut-être avez vous entretenu une bulle quant à certains concepts et ne les avez vous pas suffisamment exposés à l'épreuve du feu qu'est le débat.
Et c'est peut-être d'ailleurs à votre avantage.


Logomachie et défaite de la raison.

"A la façon dont un esprit se satisfait on reconnait l'étendue de sa perte." - G. W. F. Hegel

Et je comprends donc parfaitement votre fatigue, et ce qui vous fait disqualifier les arguments entendus cent fois. Combien de fois ai-je du répéter que la définition correcte du terme "religion" était impossible ? Et combien de fois s'est-on vu répondre que "l'histoire des religions" n'avait donc aucun sens ?

Mais il y a un problème plus pernicieux : la logomachie, ou "guerre des mots", l'idée que sur le grand terrain de bataille du monde il faut faire valoir nos idées et l'emporter face aux méchants quel qu'en soit le coût.

C'est la combinaison généralisée des sophismes "les arguments sont des soldats" et "la fin justifie les moyens." Peut importe si le raisonnement est bon, si le ton est bon, la forme est bonne, il faut que nos idées l'emportent, point, c'est primordial parce qu'elles sont le bien la beauté et le salut de l'humanité. (et pourquoi pas ? Elles pourraient l'être)
Arguments are soldiers. Once you know which side you're on, you must support all arguments of that side, and attack all arguments that appear to favor the enemy side; otherwise it's like stabbing your soldiers in the back - providing aid and comfort to the enemy. People who would be level-headed about evenhandedly weighing all sides of an issue in their professional life as scientists, can suddenly turn into slogan-chanting zombies when there's a Blue or Green position on an issue.

Et je comprends cette tendance à soutenir tous les arguments de son camp, parce que les milieux de la social justice en général tendent à se tirer dans les pattes, tu peux être le meilleur des socialistes, on t'expliquera que ton programme n'est pas écolo, qu'il est spéciste et que tu n'est même pas vegan. Le grand concours de pureté se soldant par la dissolution totale des alliances une fois que les ennemis communs disparaissent.
Quoique, ce ne soient pas des sophismes, d'une certaine manière, il y a du vrai dans ces propositions : si vous arrivez à convaincre des gens avec des raisonnements faux, vous gagnez, tant qu'on ne peut pas montrer que ces raisonnements sont faux. Ils ne sont pas à l'abri d'une réfutation proprement placée. Mais si vous les maintenez dans une bulle suffisamment longtemps, le paradigme qu'ils se construisent les isole des contradictions, ou leur permet de les disqualifier.

Dans cette optique-là, le concept de "troll" recouvre deux utilités, des deux côtés :

1) Comme je l'ai dit il permet pour les gens qui défendent leurs idées de disqualifier des critiques stupides, violentes ou contradictoires sans les regarder plus avant, on dit "haters gonna hate" et on passe notre chemin.
Classer les gens comme "trolls" permet donc de disqualifier des opinions, de les faire passer pour de la haine désarticulée, et de les considérer sans contenu.

2) Mais le fait de "troller", de jeter des arguments paradoxaux, idiots ou brutaux en espérant faire mouche peut également être une manœuvre utile sur le champ de bataille des idées : si on ne répond pas au "troll", il se situe en position de victoire, il a eu le dernier mot, il a désemparé les sophistes. Par conséquent, il se peut que des indécis passant par là trouvent timorée l'absence de réponse du protagoniste ainsi interpellé, et suivent dès lors le contradicteur.
Ainsi ceux qui "trollent" l'article de Mar_lard, savent bien qu'ils sont entre couilles et que leur commentaire s'ajoutera à la pile de ceux qui ne vont pas lire l'article et qui vont juste pouvoir le ranger dans la case "les féministes sont hystériques" de leur cerveau.
Le fait de "troller" (si on accepte le terme comme synonyme d'une rhétorique agressive et destinée à peiner les gens par dédain) peut donc également aider à constituer ce type de boucliers mentaux.
LE GROS PROBLÈME, c'est qu'aucune de ces deux options de correspond à la définition canonique du troll.
Les trolls sont censés faire ça juste pour énerver les gens.
Or ceux qui balancent une insanité pour faire prévaloir leurs opinions puis s'enfuient croient réellement à leurs opinions. Les néo-nazis qui viennent insulter des sans-papier sous une vidéo Youtube, croient réellement à ce qu'ils disent ; ils ne font pas ça pour énerver des gens, mais bien parce qu'ils sont convaincus de ce qu'ils prêchent. Ils sont beaucoup plus dangereux que des gosses qui sonnent aux portes et s'enfuient : ce ne sont pas des plaisantins.

Mais des deux côtés de tout débat sur internet, j'ai désormais l'impression qu'on se cloisonne de plus en plus, qu'on campe de plus en plus sur ses positions, qu'on va de plus en plus aux extrêmes, à la dénonciation par tous moyens, persuadés de sa pureté et de sa sainteté mutuelle, et refusant désormais de se salir au contact des méchants.
Et le problème c'est que d'une certaine façon ils ont raison.
Ils vaut bien mieux procéder par communautés fermées, par approbation mutuelle, par perfectionnement de la vulgate, puis d'agglomérer petit à petit de nouveaux membres qu'on acculture progressivement au groupe plutôt que d'espérer convertir son ennemi mortel du premier coup.
C'est bien plus éfficace.
Et ça fait que le débat n'est plus si utile, ni pour l'une ni pour l'autre des factions, et donc qu'il sert principalement de vitrine d'exposition pour les indécis.
D'où l'usage des arguments comme soldats, et du "l'article de Mar_lard c'est un troll" de ceux qui préfèrent ne pas savoir, qui ont des yeux pour ne pas voir.

MAISEUH l'article il est trop long.

Mais dans l'absolu ça me fait rire, parce qu'on voit le geek moyen, habituellement prompt à dire que les féministes sont obtuses et fermées, et "refusent le débat" rejeter un article parce qu'il ferait 93 pages word.
Les gars.
Juste un mot.
Il est possible de réfuter des articles longs.
Il est même possible de réfuter des livres.
Si ça se trouve, c'est même une part importante du développement de la philosophie et des sciences, humaines comme dures.
Si, si.
Si vous avez la flemme ou que vous savez que vous avez tort, fermez vos gueules.
Mais faire ça, c'est faire l'autruche.
Il est possible de faire valoir vos idées par le froid combat de la raison, de la logique et la destruction de sophismes, faîtes-le, mais ne crachez pas sur un truc juste parce vous vous avez la flemme de le lire.
Je vous le recommande :

Réponds à l'insensé selon sa folie, Afin qu'il ne se regarde pas comme sage.
– Proverbes 26.5

Et je ne nie pas que ce soit un privilège de pouvoir être indifférent, de trancher dans des enjeux de vie ou de mort avec des petits syllogismes, de petits diagrammes propres exempts du sang et de la merde qui colorent nos débats, mais Mar_lard a pris six mois pour noircir Word d'exemples colorés de la  vilainie  d'internet (rendre Word plus vilain qu'il ne l'est déjà devrait déjà être un exploit) et c'est quelque chose qui mérite le respect, même de ses adversaires : elle vous tend le flanc, un flanc de plusieurs centaines de milliers de caractères peut-être, mais toujours un flanc.
Sa diatribe a beaucoup plus de poids, et fait plus, bien plus que l'accueil qu'on lui réserve apparemment : tout disqualifier d'un geste.
Pour une fois, on "nourrit les trolls", puissent-ils s'étouffer avec le gâteau.



Notes :
*Logos a bien sûr, en grec, un sens plus large que "mot" : raison, mot, savoir, voire science, je sais pas si ça peut se résumer.
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"As-tu vérifié si ce que tu veux me dire est vrai ?
Ce que tu veux m'apprendre, est-ce quelque chose de bien ?
Est-il utile que tu m'apprennes cela ?
Dans le cas contraire, pourquoi tiendrais-tu à me le dire ?"
- une poétesse victorienne moraliste, à peu près.