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lundi 15 avril 2013

Le regard perdu dans les cadavres

« Léontios, fils d’Aglaïon, revenant un jour du Pirée, longeait la partie extérieure du mur septentrional lorsqu’il aperçut des cadavres étendus près du bourreau ; en même temps qu’un vif désir de les voir, il éprouva de la répugnance et se détourna ; pendant quelques instants il lutta contre lui-même et se couvrit le visage ; mais, à la fin, maîtrisé par le désir, il ouvrit de grands yeux, et courant vers les cadavres : « Voilà pour vous, mauvais génies, dit-il, emplissez-vous de ce beau spectacle ! » (Platon, La République, IV, 440 a)
Internet fournit un lot hallucinant de chair morte et de pornographie.
Dans un sens, les photographies de cadavres ne s'éloignent pas tant de la pornographie en cela qu'elles fascinent. Enfant, je ne sais pas ce qui me choquait le plus, entre le cadavre et le nu. Le cadavre est familier. Il vit dans les planches d'anatomies, se décline en squelettes et en écorchés. Le nu par contre est voilé à nos regards, on le cache, on l'éloigne, il est envoyé au loin,les vêtements font barrière. Le cadavre aussi, mais il ne s'en promène pas parmi nous. Tandis que tout passant est un nu dissimulé. "Le censeur crie ce qu'il proscrit" disait Clamence sous la plume de Camus.
Mais les cadavres nous sont transmis sous forme de chiffres. Un attentat en Afghanistan/Irak/Syrie, X morts, Y blessés, la cible était l'ambassade/l'école de truc/un bus de touristes, revendiqué par bidule. Et tous se suivent. Indéfiniment. Trois lignes dans les quotidiens, un regard jeté. Pas de sang, ici. Il coule au loin. Les photographies gores ? Déjà qu'il n'y a pas de photographies, pensez-vous, s'il fallait faire un reportage complet chaque fois qu'on tue des gens loin de chez nous...
Nous n'avons jamais produit tant d'images, et jamais autant contrôlé tant d'images.
Nous avons un stock hallucinant de clichés d'autopsie, de morts sur la route, de crânes broyés, os dénudés, chair échancrée par les brûlures, tout ça, et personne ne veut le voir. On veut pas que des enfants ou des cardiaques tombent dessus, pensez-vous.
Alors elles refluent sur internet, en cachette. Sur rotten.org ou 4chan (l'intestin d'internet) et là on trouve de tout, des tumeurs verdissant les muscles, des chancres purulents, des noirceurs étranges gonflant des peaux flasques, l'enchevêtrement des veines, séché à l'air libre comme un arbre mort.
Tout ce que notre corps révèle quand on l'ouvre.
Le sang n'est pas rouge dans les veines et la chair n'est pas laide, tant qu'elle est contenue.
Relâchez-la, et pouf, c'est une autre histoire.
Terreur.

Depuis le début du conflit en Syrie, j'ai erré, regardant ce genre d'images, principalement des Syriens, j'avoue. Crânes d'enfants éclatés, vides. Yeux fermés, bras, flasques, et tellement de sang, trop. Il ne doit y en avoir que cinq litres par personne, par pitié, où allez-vous le chercher ?
Je parle mal arabe. Je ne prie pas. Je mange du porc. J'ai renié mes racines, si on veut, moi je pense que les racines ne donnent que ce qu'elles peuvent. La Suisse était un fort mauvais terreau pour cela. J'y reviendrais sans doute, plus tard, il me faudra bien apprendre la langue, au moins.
Mais revenir en Syrie, ça.
Et en voyant les morts, je songe. Là, peut-être que j'avais serré cette main démembrée, peut-être qu'il avait essayé de me vendre un truc, quand, blanc comme un cul, je déboulais dans le Souq al-Hamadiyeh. Si ça se trouve, c'est le fils du confiseur chez qui on a été acheter ces morceaux de diabète de type 2 fourré à la pistache. Et lui ? Oui, celui avec le bras en serpillère. Il nous aurait pas bousculés un soir, vers Bab Touma, pour nous voler un taxi ?

Je vois Homs détruite.
Je retrouve mes carnets de voyage, datant de 2008. J'avais 15 ans.
Au bord des routes, on voyait souvent des édifices réduits à leurs fondations. Des colonnes et des planchers de bétons, qui tombent en ruine, petit à petit. Mon père me raconte : souvent les gens débutent une construction, mais n'ont pas assez d'argent pour la terminer, ou avaient menti sur leurs finances, ou le chantier perd de l'intérêt, alors on abandonne. Plein d'avortements de chantiers se délabraient sur des profils désertiques, donnait un aspect très étrange au paysage.
Et là, je vois Homs détruite, cadavre elle aussi, squelettes de béton mis au jour.

D'accord je suis un salaud, je ne m'intéressais qu'aux morts qui m'ont touché, qu'au sang qui coule sur un de mes lieux de villégiature, soit.
Avec l'attentat de Boston, ça se reproduire, ça a déjà commencé. Des gens qui relègueraient normalement ces images à des magazines type "Choc!", au papier glacé, se mettent à relayer ces images, pour "illustrer" la violence de la bombe. Trois, quatre fois déjà me passe devant, cette image d'un homme, bas des jambes arrachés, os saillants, veines pendantes.
Je ne pense pas que les gens soient égoistement attirés par les cadavres proches d'eux, émis en occident, non.
Je pense plutôt qu'on cherche des prétextes pour contempler ces images, et que cela nous en fournit. "On s'informe" dit-on. Léontios fils d'Aglaon allait peut-être simplement prendre des nouvelles près du Pirée, mais pourquoi passer vers le bourreau ? Un Athénien respectable saurait qu'il le trouverait là, avec ses victimes. Et saurait qu'il vaudrait mieux ne pas passer là.
Ne voulait-il pas, inconsciemment, se confronter à cette énigme que sont les morts ?




Pourquoi ?

Platon constate cela. Il ne dit pas pourquoi. Aristote non plus, même s'il affirme la même attirance pour les cadavres, tout en affirmant que l'art, et l'exécution permet une certaine distance : "des objets réels que nous ne pouvons pas regarder sans peine, nous en contemplons avec plaisir l'image la plus fidèle ; c'est le cas des bêtes sauvages les plus repoussantes et des cadavres." (Poétique, chap. IV)
Certes, une planche d'anatomie se contemple avec plus de placidité qu'un vrai écorché.
Et le "pourquoi" est ambivalent : pourquoi en a-t-on peur, et pourquoi en est-on fasciné, malgré sa peur ?
Je ne crois pas que la psychologie évolutionniste nous aide beaucoup. Mais on peut l'écouter quand même. Là je me base sur tous les Pascal Boyer de la terre, revendeurs de neurosciences.
Basiquement, l'idée c'est que notre cerveau met en branle des systèmes complexes et parfois indépendants. On peut avoir une tumeur au cerveau, perdre la faculté de parler quelque temps tout en restant excellent en algèbre, puis retrouver la faculté de parler, les fonctions des neurones inférents s'étant déplacées.
Un de ces systèmes permet la reconnaissance faciale. Il est très important dans l'histoire de l'évolution, de faire la différence entre un cul de tigre et le visage d'un partenaire sexuel potentiel. Les détecter rapidement serait pratique, d'où l'utilité de ce système. Système qui fonctionne au taquet au point qu'on voit des visages jusque dans l'avatar de @FibreTigre.
On peut à mon avis étendre cela à toute partie de l'anatomie humaine, il est utile de reconnaître des bouts de corps humains, histoire d'éviter d'embrocher sa femme on son cousin à travers un buisson. 
Mais ces systèmes, à mon avis, sont indépendants de la réflexion "habituelle" qui manie les concepts de blessure, de mort, de décomposition.
Par conséquent, la fascination des cadavres viendrait du conflit entre ces deux systèmes. D'un côté, notre "raison" usuelle nous dit que le mec est mort, de l'autre côté, notre système de reconnaissance de visage nous informe que c'est tonton Paul et enclenche donc les systèmes afférents : sympathie, politesse, de quoi on voudrait parler à tonton Paul, les infos relatives à sa vie.
Et nous ne savons pas que décider, d'un côté on sait qu'il est mort, mais quelque chose en nous le traite toujours comme un vivant. D'où malaise.

A mon avis ça n'explique pas tout.
L'image du blessé grave, jambes amputées par le souffle, ne montrait pas un mort : il était bien vivant, sans quoi je ne saurais expliquer l'empressement des secours à l'emporter au loin.
La peur du sang, des blessés graves, ne serait-elle qu'un effet collatéral ? Bon, Boyer lui-même disait que la religion n'était qu'un effet collatéral de notre évolution. Une erreur en somme.
Idiotie qui n'explique rien.
Au même titre que ceux qui prétendent la sorcellerie moyenâgeuse explicable par l'application simultanée de pommade de Belladone sur toutes les accusées de copiner avec le démon.

Mais c'est vrai que ça peut être une piste.

Une idée ?


L'homme change bien moins que ne changent ses armes
Un même envahisseur vient par d'autres chemins
A des yeux différents brillent les mêmes larmes
Et le sang sur la terre a le même carmin.
- Aragon.

2 commentaires:

  1. La première idée qui me vient à l'esprit c'est que c'est effectivement la peur qui nous pousse à nous fasciner pour ça. Comme certains aiment bien les films d'horreur ; ici c'est la même chose, c'est une subtile jouissance d'un dégoût, d'un sentiment désagréable - un peu comme la libido le serait à l'éros, cette inclination tu peux la rattacher à la "thanatos" - ce qui est marrant c'est que j'ai absolument pas pensé à Freud au début, et sa thèse selon laquelle on repense en boucle à des événements traumatisants pour s'en protéger, je la trouve limitée et un peu dépassée mais pas absolument fausse. Je veux dire, on est dotés d'un néo-cortex, qui nous permet de prendre un recul significatif sur le monde de la façon dont on le perçoit et dont on le ressent, c'est un peu le berceau de toutes les bizarreries de l'être humain, la partie qui nous permet au mieux de nous affranchir comme on peut de certains déterminismes sans avoir à en être conditionné irrémédiablement et ce sans moyen de s'en sortir. Il pourfend l'univoque.

    Donc voilà ma thèse c'est : on contemple notre peur en contemplant ces photos d'arrachés et de cadavres méconnaissables. Plus qu'une simple "pulsion répulsive" qu'on endure de façon absolument négative, on finit par avoir une contemplation de ce que l'on en ressent exactement comme ça pourrait être le cas pour l'Art. Les cadavres c'est juste des symboles qui déclenchent ce sentiment de gêne, d'inquiétude (littéralement), de malaise... et dont la nouveauté n'est que la promesse d'une pulsion toujours renouvelée (puisque comme chacun sait, ben... à force de s'exposer aux même représentations dans leur même contexte, même forme, sans que rien ne change, ça finit par perdre de son effet, cette représentation particulière finit par lasser en dernier lieu ; le cerveau est à la recherche de "chair fraîche"). Donc pourquoi est-ce que je suis aussi fasciné par ça ? Parce que ça déclenche un sentiment désagréable en moi et ce sentiment désagréable en particulier, parce qu'il est particulièrement fort et qu'il est inhabituel par rapport au monde où je vis quotidiennement, parce qu'il fait "rupture" (à savoir que tu développerais moins/pas cette fascination si tu vivais près des cadavres déchiquetés en permanence, je pense pas avoir besoin de justifier ça mais je peux le faire, mais j'aurais besoin de plus de place pour expliquer pourquoi c'est logique et je veux m'en tenir au plus court) avec un état de fait établi qui est pour moi la normalité.
    Même si le blessé grave n'est pas mort, il évoque la mort, il évoque des choses qui sont du champ du "danger" si tu veux : parce qu'on est "naturellement" (entre guillemets, puisqu'en vérité c'est un acquis qui s'est fait à l'échelle de l'évolution je suppose) conditionnés à comprendre que là où y'a de la chair exposée pas de façon tout à fait inhabituelle comme tu viens de l'expliquer, il y a un danger, proche ou pas, c'est pas un signal qui dépend du néo-cortex mais le néo-cortex peut l'interpréter rationnellement sans pouvoir pour autant faire abstraction de ce sentiment généré à l'intérieur de l'esprit. Et ça m'évoque la mort comme Mort à crédit, dans sa narration, ses descriptions monstrueuses m'évoquent la mort. Et la mort c'est pas rien comme signal à l'échelle du cerveau humain.

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  2. D'après-moi c'est une question de sensibilité et comment on l'interprète traditionnellement par le néo-cortex qu'une affaire de contradiction. Ce qui me fascine chez ce cadavre déchiqueté, c'est la façon de pouvoir observer sous tous les angles qu'il ne va pas bien. Qu'il y a définitivement quelque chose qui cloche, et cette chose qui cloche, c'est la mort qui résonne en tâche de fond ; peut-être que ce qui me pousse à le regarder plus longtemps c'est la conscience rationnelle que je ne risque rien vu que ça n'est qu'une photo.
    Enfin voilà j'ai essayé d'approfondir un peu mes intuitions, je pense que ça se recoupe avec l'extrait d'Aristote que tu as cité sur les représentations des éléments les plus laids.

    (sacrée limite de 4096 caractères)

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"As-tu vérifié si ce que tu veux me dire est vrai ?
Ce que tu veux m'apprendre, est-ce quelque chose de bien ?
Est-il utile que tu m'apprennes cela ?
Dans le cas contraire, pourquoi tiendrais-tu à me le dire ?"
- une poétesse victorienne moraliste, à peu près.