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lundi 15 avril 2013

Les forces de «Lord»

1er janvier 2013

Le train part des Diablerets et bringuebale sur des ponts fragiles, du type de ceux qu’on voit dans les westerns. Un brouillard commode remplace le panache blanc de la locomotive à vapeur.
La gueule de bois diffuse n’empêche pas les occupants du train de disserter.

«Tiens d’ailleurs j’ai acheté un pied de terrain en écosse ?
— Un pied-à-terre ?
— Non un pied carré. Un carré d’un pied sur un pied dans le domaine de Machin

Dans les faits, la Seigneurerie ou Lordship est très fortement écadrée législativement au Royaume-Uni. Les blasons ne sont pas en libre-service comme cela serait en France de par la décadence des institutions royales et une tradition héraldique moins réglementée, le plus petit des cordonniers ayant droit de porter blason. Il y a fort à parier que ces Lordships qu’on vous vend au prix d’un Fish&Chips n’ont aucune légitimité. Vraiment. Mais bon, le premier janvier, jour marqué par les migraines mitoyennes à nos rêves n’est pas fait pour décevoir ses amis.
Pour ça, il y a Sealand, là au moins c’est légitime.
Ca vient d’un pays non-reconnu par la totalité de la communauté internationale et construit sur une ancienne plate-forme pétrolière braquée à l’hélicoptère, mais bon.

«Et ça t’apportes quoi ?, demanda un des voyageurs.
Ben rien. Je trouve juste ça classe. Et tu peux faire la demande à l’état-civil pour que ça fasse partie intégrante de ton nom.»

Je doute que ça passe. Parce que les titres écossais sont faux, et que Sealand n’est pas reconnue par la Suisse. Mais bon. Sur une boîte aux lettres, c’est sympa.

«Tu deviens pas un highlander, reprit Panda, mais je trouve ça cool d’avoir un bout de terre qui m’est réservé, que je peux consulter sur Google Earth, voir d’en haut.»

Perso, je trouve ça poétique comme idée.
Un peu comme celui qui s’en sort le mieux sur son rocher dans le Petit Prince parmi les fous, ou les adultes comme vous préférez les appeler. Celui qui possède toutes les étoiles et qui les compte.
Mais j’ai l’impression que de plus en plus de gens cherchent des fonctions, non plus pour leur pouvoir effectif mais pour leur pouvoir symbolique.
D’un côté, c’est bien, ça montre que le pouvoir symbolique existe encore, que les mots et les discours peuvent changer des choses, faire des rois.
De l’autre ça pervertit l’usage originel des députés, maires, conseillers, élus de toutes sortes. S’ils ne sont qu’un promontoire d’où hurler des idées, à quoi bon faire qu’ils écrivent des lois ?

Ainsi Marine Le Pen, élue au Parlement Européen, et qui n’a voté qu’à 58.42% des votes, et n’a été présente que 122 jours sur 199. Elle n’a posé que deux question parlementaires et fait 32 discours. Pas de déclarations écrites, pas de motions de résolutions, pas d’amendements, pas de «reports drafted», quoique je doute de ce que ça veut dire. Bien sûr, mise en minorité comme elle l’est, sans groupe au Parlement, j’imagine que ça doit la pénaliser et l’empêcher de faire de l’Europe ce qu’elle voudrait. (vous me direz, de mon point de vue c’est une bonne chose, mais je peux pas lui reprocher de déserter une assemblée où sa présence ne fait pas de différence)

On veut se faire nommer Lord, on cède aux forces de «Lord» par vanité. Mais on devient député par calcul. Tiré hors du peuple, on peut désormais se réclamer de lui, se faire son héraut, se prétendre fait d’un autre métal. On parle du «fief» d’un politicien, ce n’est pas pour rien, ils semblent désormais lotis de rentes, leurs troupes sont désormais symboliques, leurs allégeances choisies, mais même.
Scott Alexander (encore lui, putain) parle de Micras, un monde qu'il a créé et simulé, et jeuderôlisé avec des amis pendant, quoi, quinze ans maintenant ? Il a tiré quelques leçons à force de briguer le "Golden Mango Throne of the Kaiser of Shireroth, widely agreed to be the most complicated and unrewarding leadership position on Micras" admettant que "For a role with no real-world power or consequences, it’s amazing how stressful, time-consuming, and life-sapping it can be."
Mais il en a tiré une leçons sur le leadership :
I think the most important thing I learned about leadership is to avoid it. It’s stressful, everyone blames you for everything, and “getting to make decisions” sounds a lot better before you realize how banal and annoying 99% of decisions are. But I also learned that large organizations tend to have a position that pretty much controls everything from behind the scenes but doesn’t have to cope with the appearance of power. In Shireroth it’s called “Steward”. In Westeros it was “King’s Hand”. I don’t know about the USA, but I wouldn’t be surprised if it was “White House Chief of Staff”. These positions are a whole lot more fun, and surprisingly there’s a lot less competition for them.
Je pense que le gros souci, c'est que souvent, c'est le Roi qui choisit la Main du Roi. Et surtout la Main du Roi est dispensable. Bon, peut-être pas autant que le Président du Conseil lors de la IVe République, mais quand même, les ministres, on les vire, et eux ont plus de mal à parler quand ils n'ont pas été élus. Il suffit de voir Villepin  : toujours nomamé, jamais élu, et ça lui est constamment reproché.
Sont-ils plus malins que Panda, avec son pied carré factice sur Google Earth ?

On les écoute parler, mais au fond, ils ne prennent pas de pouvoir, ils ne l’exercent pas.
Ils n’ont qu’une estrade, mince, d’où ils ne peuvent faire grand chose.

D’un pied carré, exactement.

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"As-tu vérifié si ce que tu veux me dire est vrai ?
Ce que tu veux m'apprendre, est-ce quelque chose de bien ?
Est-il utile que tu m'apprennes cela ?
Dans le cas contraire, pourquoi tiendrais-tu à me le dire ?"
- une poétesse victorienne moraliste, à peu près.