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lundi 15 avril 2013

Tonton Marx, les soupapes et les prostituées

« A vouloir étouffer les révolutions pacifiques, on rend inévitables les révolutions violentes » 
J. F. Kennedy




(n.b. Par social-cémocratie, je ne veux pas seulement dire, les réformes menées par l’Etat. Elles peuvent être aussi exigées par un mouvement populaire et mises en place par l’Etat ou simplement mises en place après une révolution, que sais-je. Les congés payés en France s’obtiennent au bout d’un bras de fer, soit, mais c’est bien l’Etat qui mettra la loi en place et punira qui n’y souscrirait pas.
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Tonton Marx !

Primum non nocere.

Premièrement, ne pas nuire.
Un principe essentiel en médecine, formulé par Hippocrate, mais consacré sous sa forme latine. Cependant, ne pas nuire, ne veut pas dire qu’on ne va jamais faire mal. Il faut percer la peau pour prélever du sang, il faut arracher les croutes pour désinfecter, il faut ouvrir le ventre pour refoutre les viscères à l'endroit. C'est l'évidence : ne pas nuire, veut plutôt dire qu'on ne nuit pas gratuitement, et que si l'on nuit localement, c'est pour un plus grand bien, pour une guérison plus globale. Les plaies qu'on inflige sont nécessaires.
Il ne s'agit pas de faire passer des satisfactions à court terme par-dessus des impératifs de vie et de mort. Mordu par un serpent, vous n'allez pas refuser une piqûre de sérum antivenin, juste parce que vous n'aimez pas les piqûres.
Certains auraient tendance à voir l'aide sociale, par exemple, comme une satisfaction à court terme. D'accord, tu reçois de l'argent, mais le système qui t'a conduit à la misère persiste. Par conséquent tu ne luttes que contre une part minime du problème, tu ne fais qu'anesthésier une zone.
Une fois, conduit à la misère par ton job, plutôt que d'accepter l'argent de l'état, qui ne fait par là qu'acheter la paix sociale, tu devrais te rebeller et tout détruire, conduisant une révolution glorieuse vers un futur de paix, de sucreries et de magie. (faisons comme Marx, ne donnons pas de mode d'emploi précis, huhuhu)
Là serait la vraie guérison, pour certains. Plutôt que de lutter contre les douleurs passagères, il faut les accepter, si elles peuvent mener à une guérison plus globale.
La grosse différence, j'imagine, c'est que dans le cas d'une appendicite, la conséquence de l'opération c'est une cicatrice sur mon ventre. Dans le cadre d'une société, les révolutions avortées ou réussies font bien plus de mal et détruisent des vies, au profit de ceux qui, justement, n'ont pas payé pour la révolution.
Par conséquent on serait tenté de dire qu'il ne faudrait peut-être pas se rebeller, et, au contraire, ne pas nuire, ne pas détruire. S'améliorer lentement.
Toutes ces choses qui améliorent le confort des gens sont des soupapes, au fond, qui empêchent la vapeur d'éclater la barrière qui la retient.
Les soupapes peuvent-elles retarder la lutte des classes indéfiniment, voire la remplacer, en rendant l’existence supportable ?
Pour Marx, jamais de la vie.


C'EST LA LUTTE FINALE, ENFIN PAS TOUT A FAIT, MAIS VOILA

Marx, il est bien sympa en tant qu’analyste des rapports de force, mais il a pas donné de mode d'emploi de transition dans son monde communiste parfait, la dictature du prolétariat n'étant que faiblement définie à grand renforts de "y'a qu'à".
On peut dire autant qu’on veut que l’URSS avait une lecture biaisée de son oeuvre, il n’empêche que Marx a laissé planer le malentendu : à le lire, on croirait qu'il suffit de transvaser le prolétariat dans l'état pour que pouf pouf bourricot, société sans classes.
Aucune de ses prophéties (vu son ton extatique par endroits, le terme de prophétie ne se veut pas ici péjoratif) ne s'est vraiment réalisée. (l'auto-destruction du capitalisme, la révolution communiste aura lieu spontanément dans les pays les plus industrialisés, e.g. Angleterre, France) Certaines étaient même... contradictoires.
Exemple : la productivité va augmenter, le taux de profit baisser et le prolétariat va s'appauvrir. Mais si la productivité augmente, si le prolétaire produit plus en moins de temps, la différence doit aller soit dans la poche du prolétaire lui-même via un patron bienveillant (augmentation du niveau de vie) soit dans la poche du capitaliste (plus-value) ; par conséquent, prédire à la fois la diminution tendancielle de la plus-value, l'augmentation de la productivité (liée au développement inéxorable du capitalisme) et la paupérisation ne fait pas sens. Pourtant Marx les défendait tour à tour.
Par contre, Marx donne une grille de lecture qui aide bien à comprendre les problèmes susdits, en analysant les conditions matérielles de production des biens.
Mais il n'a pas inventé le matérialisme, tout de même ! Ni la lutte des classes. Il n’en revendiquait même pas la paternité. Il avoue l’avoir trouvé chez les historiens, plus particulièrement des français, dans la lettre à Weydemeyer (1852):
«Maintenant, en ce qui me concerne, ce n'est pas à moi que revient le mérite d'avoir découvert l'existence des classes dans la société moderne, pas plus que la lutte qu'elles s'y livrent. Des historiens bourgeois avaient exposé bien avant moi l'évolution historique de cette lutte des classes et des économistes bourgeois en avaient décrit l'anatomie économique. Ce que j'ai apporté de nouveau, c'est :
1. de démontrer que l'existence des classes n'est liée qu'à des phases historiques déterminées du développement de la production ;
2. que la lutte des classes mène nécessairement à la dictature du prolétariat;
3. que cette dictature elle-­même ne représente qu'une transition vers l'abolition de toutes les classes et vers une société sans classes.»

Oh, tiens, l’aboutissement à la dictature du prolétariat étant précisément ce qu’il a mal expliqué, de même que la société sans classes (pour le premier point on peut lui donner raison, dans son analyse de l’esclavage, du féodalisme et du capitalisme de son temps). Par endroits, dans l’Idéologie Allemande, il semble croire à la fin de la division sociale du travail, qu’on pourra pêcher le matin, écrire le soir, travailler l’après-midi, quand bon nous semble, mais pour y renoncer ailleurs.

"En effet, dès l'instant où le travail commence à être réparti, chacun a une sphère d'activité exclusive et déterminée qui lui est imposée et dont il ne peut sortir; il est chasseur, pêcheur ou berger ou critique critique, et il doit le demeurer s'il ne veut pas perdre ses moyens d'existence; tandis que dans la société communiste, où chacun n'a pas une sphère d'activité exclusive, mais peut se perfectionner dans la branche qui lui plaît, la société réglemente la production générale ce qui crée pour moi la possibilité de faire aujourd'hui telle chose, demain telle autre, de chasser le matin, de pêcher l'après-midi, de pratiquer l'élevage le soir, de faire de la critique après le repas, selon mon bon plaisir, sans jamais devenir chasseur, pêcheur ou critique."
Marx, L’Idéologie Allemande

Ce serait logique remarquez, puisque le début de l’histoire se fait avec la division sociale du travail, et avec lui le début des conflits et des classes, entre celui qui possède et qui ne possède pas ; et que la fin de l’histoire semble le but de sa société communiste.
MAIS LÀ, on se sent obligé de demander : okay les gars, comment ça va marcher. J’entends, comment on va se coordonner ? La société réglemente la production générale ? Dans ce cas, on n’est pas libre de choisir quoi faire, on a juste reçu trois métiers, merci Marx. Un aménagement d'horaire ? C'est tout ce que nous apporte la société sans classes ? Bon. Je vois pas l'intérêt de mourir pour ça si la promesse en est si pauvre, s'il faut continuer à récolter des betteraves, piocher en Sibérie, et écrire dans le sens du parti central démocratique, n'ayant le choix que de l'ordre dans lequel le faire.
On comprend pourquoi il ne ressort pas ce genre de trucs hors de ses écrits de jeunesse, ça la fout mal.
Mais tout ça n’est jamais accompagné d’un plan précis. Voilà ce que c’est de commencer la philo avec Hegel, on prend l'habitude de tout dissimuler sous des gloses dialectiques.
L'affrontement quotidien entre socialisme révolutionnaire et social-démocratie.

Contre les soupapes de la social-démocratie.

Il imaginait une société séparée entre prolétaires et capitalistes, le fait est que de nombreuses catégories sont à cheval entre les deux (les fonctionnaires, les artisans ?). S’imaginer que les troupes de prolétaires grandissent à sens unique est fallacieux, il semble au contraire que les 2 millions de pauvres allemands qui bossent à moins de 6€ de l'heure dont on nous parle sont entourés de 80 millions mieux lottis, ce qui empêche une réelle révolution, après tout, dans un schéma marxiste. Le problème c’est que le capitalisme, s’il a deux sous de cerveau, ne va PAS s’autodétruire : les capitalistes auront LU le Capital et se seraient rendu compte qu’ils avaient avantage à laisser son petit charbon à l’ouvrier pour les nuits d'hiver, une petite marge pour le théâtre, un petit jour de congé, on lui hausse le salaire.
Ces acquis sociaux sont des soupapes qui empêchent la vapeur de s'accumuler, la révolution de se déclencher.
Après tout, dans une logique marxiste, aucune action n’est requise pour la Révolution sinon chauffer les masses (le but du manifeste) et les appauvrir, continuer à capitaliser à mort.
Marx est persuadé de l’auto-destruction inéluctable du capitalisme, ce qui est empiriquement faux : le capitalisme se démerde bien pour s’attirer les faveurs d’une majorité de prolétaires.
Il prétend que les moyens de production vont s'accumuler entre les mains d'un très petit nombre, tandis que les hordes de prolétaires s'appauvriront, mais pourquoi le Capital ferait-il ça ? Il n'a pas intérêt à appauvrir les gens, s'il voit avec évidence que ça le conduit à la destruction. Il a besoin d'un tas de petit bourgeois pour le soutenir, d'un tas de travailleurs privilégiés qui défendront le système. Il a besoin d'un fort pouvoir d'achat pour perdurer, pour faire circuler les capitaux. D'où amélioration du niveau de vie.
C’est l’opposition fondamentale entre socialisme révolutionnaire et socialisme réformiste, ou social-démocratie.
Le salaire minimum, l’aide sociale, le chômage, la sociale-démocratie, les congés payés : tout ça n’est que pommade sur un corps exsangue, pour le marxiste moyen.
Il ne faut pas panser les plaies du prolétariat, ça ne fera que prolonger son calvaire il faut l’appauvrir encore plus, afin qu’il se rebelle en définitive et provoque cet Apocalypse final qui mène à la société sans classes.
Mais pourquoi, au fond ?

PARCE QUE LA PLUS-VALUE VOILÀ POURQUOI

Si les capitalistes sont forcés, via des réformes, d’améliorer en permanence la vie des prolétaires, est-ce qu’on ne va pas arriver au final à un deal acceptable ? A partir de quand seront-ils contents ces travailleurs, hein ?
Le problème pour Marx, c’est que quelle que soit la rétribution donnée au prolétariait, elle ne sera jamais suffisante. Jamais elle ne réparera le tort de l’extorsion de la plus-value, credo du dogme marxiste. En gros, son idée, c’est que lorsqu’on échange des marchandises contre de l’argent, c’est pour acheter d’autres marchandises. Je vend une bible contre 20 schilling, et je m’achète de la liqueur avec. Ainsi le cycle Marchandise - Argent - Marchandise. (M-A-M)
De la même manière, on peut voir un cycle de l’argent. J’achète de la laine, j’en fais des tapis, et je les revends. Argent - Marchandise - Argent. (A-M-A’)
Mais par définition, l’argent obtenu à la fin (A’) doit être supérieur à mon argent de départ (A). Si j’achetais la laine pour 20€ et que je revends mes tapis 20€, j’ai perdu du temps de travail, puisque j’aurais aussi bien pu rester avec mes 20€ de départ. Donc A’ > A
La différence entre les deux (A’-A) est appelée plus-value, dans le sens que c’est la valeur que le travail humain ajoute à la matière et permet de la vendre.
Pour Marx cela fonde toute sa doctrine économique :
  • Seul le travail crée de la valeur. Par conséquent, le capitaliste est un exploiteur : il se fait de l’argent sur le travail des salariés, en ne faisant rien lui-même sinon posséder les moyens de production. C’est un parasite.
    • Par conséquent, il faut que les travailleurs s’emparent de leurs usines, pour que les travailleurs ne dépendent pas de gens qui ne travaillent pas.
  • Chaque époque se distingue suivant le mode d’engrangement de la plus-value.
    • L’esclavage était rentable, parce qu’on nourrit l’esclave et qu’il produit plus que la nourriture qu’il consomme.
    • Le féodalisme était rentable, parce que le vassal produisait de la nourriture, qui lui était extorquée par le pouvoir politique, la force militaire.
    • Le capitalisme, lui, est bien plus pernicieux, puisqu’il laisse le choix de son travail au prolétaire, mais que ce dernier est obligé de se soumettre à l’un ou l’autre des capitalistes pour vivre, et qu’il n’a pas d’autres alternatives. Il reste rentable, parce que, hé bien, les patrons sont en vie, et riches, donc ça doit plutôt bien marcher.
  • (certains vont dire que le capitalisme est dès lors pire que l’esclavage. Bon, pourquoi pas, mais alors l’émancipation des esclaves était une chose négative, n’est-ce pas ? Par conséquent, on aurait dû les garder esclaves.)


«Donne un poisson à un homme, il mangera une fois. Affame-le en lui disant de tuer le pêcheur pour lui voler sa canne à pêche, il vivra très longtemps dans un monde sans classes et sans exploitation, ou alors il crèvera de faim, c’est pas sûr, mais bon, la lutte continue.» — Proverbe marxiste

Et par conséquent la social-démocratie est détestable, parce que ce qui est affreux, ce n’est pas le coût de l’exploitation, ou sa rétribution insuffisante c’est l’exploitation en tant que telle, intrinséquement maléfique. Tant que de sales capitalistes peuvent vivre sans travailler sur le dos des travailleurs ce sera toujours trop. Et ils voudront toujours plus, bien entendu, parce qu’ils sont avides, ces capitalistes.
La social-démocraite est détestable parce qu’elle promeut une solidarité entre les classes (comme le faisait la religion chrétienne en Europe, promettant à tous le même sort dans l’au-delà), alors qu’il ne devrait y avoir qu’une lutte entre elles, aboutissant à la victoire du prolétariat et la fin des classes.
Les soupapes sont donc malsaines, parce qu’elles font le jeu du capitalisme, et COMME PAR HASARD, dans les mains de l’Etat.
Mais rappelez-moi, l’Etat, qui c’est qui l’a ? La classe dominante. Les capitalistes. (La démocratie est une fable, voyons)
Donc forcément, leurs réformes vont dans leur sens, argument supplémentaire.
Je trouve ce sophisme magique :

1. L’Etat est forcément dans les mains de la classe dominante.
2. La Classe Dominante est forcément formée de capitalistes.
3. L’Etat fait donc des choses qui sont mauvaises pour nous.

…Parce que techniquement ça disqualifie tout ce que fait toujours l’état, met tout sur le même plan : qu’il donne de la thune aux pauvres, expulse des roms ou légalise le mariage gay, tout ce qu’il fait est fait dans un seul but : l’augmentation du pouvoir du capital. Ce genre de fantasme nourrit dès lors les pulsions complotistes des meilleurs rouge-bruns, qui très vite après cela se mettent à critiquer «l’empire» et rajoutent «atlanto-sioniste» après leur troisième bière.

«Tu es un sale capitaliste, un sale social-traître.»

Certains marxistes, parmi les plus demeurés, vont aller encore plus loin. Non seulement ils ne vont pas combattre les salaires minimums, les allocations, le chômage, les congés et vont se défendre mordicus contre toute attaque envers ces «privilèges», hurlant contre la réforme des retraites (parce que ça use les salariés, c’est mal) hurlant contre l’austérité (parce que ça donne moins d’argent aux salariés, c’est mal), bref, ils vont promouvoir toutes les soupapes, tant mieux.
Ils vont exiger en permanence plus du patronat. Ça résume bien ce que serait un syndicat, au fond : ils défendent le travail(leur), et le veulent mieux payé, moins souffrant.
Ce qui n’est pas marxiste du tout, me direz-vous. Oui, mais ils gardent le vocabulaire de la lutte des classes. Soit, Marx ne l'a pas inventé, mais ils s'en réclament clairement. Simplement, ils ont compris que la social-démocratie offrait plein d’avantages, et veulent les garder, mais sans pour autant abandonner le combat, namého, la révolution elle va bien finir par venir.
Sauf que ceux-là s’attaqueront, par exemple, aux exploités eux-mêmes. Ainsi Alternative Libertaire qui veut abolir la prostitution, ou plutôt la rendre illégale, puisque le législateur, malgré le fait que la France soit désormais (si, si) une dictature, n’a pas le pouvoir magique de la faire disparaître. En passant AL emmerde le STRASS, syndicat de prostituées. Moui, marcher sur la parole des opprimés et dire après qu'on est marxiste, c'est chaud.
Ainsi il y a des exploités. Soit. Et plutôt que de les soutenir comme tous les autres, on dit que la prostitution n’est pas un travail. Quelle différence entre le fait de prêter ses bras à l’usine ou ses parties génitales ? Dans les deux cas, on travaille, on est payé, non ? AL répond :
«Le Strass présente son initiative de créer un syndicat comme le fait d’« inscrire [sa] lutte dans celle de l’ensemble des travailleurs et travailleuses, et comme une lutte de classe ». Or c’est là, nous semble-t-il, que réside le malentendu. Comme nous l’avons déjà dit, le Strass n’est pas un syndicat de travailleurs au sens du mouvement ouvrier, mais un syndicat de défense d’une corporation de métier. L’unité de cette organisation consiste dans la défense du travail sexuel en tant que métier spécifique. Or l’unité de la lutte de l’ensemble des travailleurs, à partir de l’émergence du système capitaliste, repose sur l’opposition à l’exploitation salariale.  (Nda : nous soulignons) 
C’est donc la lutte contre l’exploitation de la force de travail dans le cadre d’un lien direct de sujétion qui constitue la base du syndicalisme ouvrier. De ce fait, les travailleurs exploités par un patron et les artisans – ou travailleurs indépendants – n’ont pas les mêmes intérêts économiques. Les premiers luttent contre leur employeur pour augmenter leur salaire ou améliorer leurs conditions de travail. Les seconds se plaignent plutôt des taxes professionnelles auxquels ils sont assujettis.
Lorsque le Strass nous répond que le sigle CGT contient aussi le mot « travail », il commet une méprise sur le sens de ce terme. Cette notion ne signifie pas ici la défense d’un métier spécifique, mais la défense du « parti du travail » (c’est-à-dire des travailleurs) contre le « parti du capital ».»
AL ne combat donc que le salaire, le seul et unique mal du capitalisme, apparemment, puisque son mode privilégié d'exploitation.
Les autres exploitations ? On ne les défend pas, on ne leur accole pas les soupapes qu'on veut pour les salariés, non, on les abolit.
Euh oui, bon, d’accord, mais les prostituées, travaillent, non ? Elles sont dans le même statut que tous les autres prolétaires, elles n’ont que leurs bras (enfin, non, techniquement c’est pas leurs bras) mais nul doute qu’elles sont parfois exploitées, ou du moins qu’elles dépendent de leur labeur pour vivre, comme tout prolétaire.

Surtout quand Marx a dit : "La prostitution n'est qu'une expression particulière de la prostitution universelle des travailleurs" (Manuscrits de 1844)
DONC C'EST KIF-KIF BOURRICOT, TA GUEULE, LE MARXISTE INCULTE.

Quelle différence ? Que le Strass ne défend qu’un métier ? Si on les rejette des syndicats mainstream, ça paraît normal qu'ils se regroupent à part.
Que ce sont des «artisans» indépendants semble l'argument le plus pertinent : il n'y pas de rapport de sujétion direct au patronat. Pas de contrat (c'est peut-être précisément parce qu'il n'y a pas de base légale pour ce faire, non ?).
Mais propose-t-on d’abolir le statut d'artisan ou d'intermittent du spectacle ou que sais-je ? Non. Par conséquent cet argument ne tient pas. On prétend que le rapport de sujétion capitaliste/prolétaire ou employeur/employé est le pire du monde, puis on voudrait forcer ceux qui sont hors de ce modèle à le rejoindre ?... Ça n'a pas de sens.

Argument suivant : "regardez le porno, on a légalisé et c’est pas forcément mieux, alors là ce sera pareil."
Je comprends pas vraiment. A ce compte-là, parlons de la prohibition :
"On a interdit l'alcool et alors il y avait plein de comportements dangereux avec de l'alcool frelaté. Quand on a re-commercialisé de l'alcool après la prohibition, ça n'a pas empêché les comportements négatifs de se perpétuer : il y avait toujours des alcooliques. Alors autant interdire."
"Ma solution n'était pas magique, donc autant laisser quelque chose de nocif dans les mains de gens mal intentionnés sans potentiel de contrôle."
C'est ridicule.
Personne ne prétend que réglementer la prostitution va résoudre tous les problèmes du milieu, ces problèmes sont d'ailleurs au-delà de la dichotomie interdire/réglementer, mais les garder à l’œil serait déjà un moyen de protéger les travailleurs du sexe, et cela ne peut pas se faire si on les fout en taule dès qu'on les voit.

Et surtout le magnifique :

«Le réglementarisme visant à instaurer un statut professionnel légal aux prostituées risque lui aussi de n’être en définitif que le cheval de Troie du capitalisme. (nda : ah tiens, je croyais pourtant que le capitalisme dominait toute la face de la terre. Il aurait besoin de se faufiler maintenant ?) On nous répond que les politiques abolitionnistes ne sauraient être la solution, qu’elles ne font que rendre la prostitution davantage cachée. Mais à l’inverse, on peut constater que les pays qui ont adopté des politiques réglementaristes n’ont pas fait disparaître les réseaux de prostitution et l’esclavage sexuel qui continue de se développer en parallèle. Refuser le réglementarisme, antichambre du libéralisme, c’est refuser l’extension du domaine du capitalisme. Ce dernier se caractérise par une tendance à transformer tous les domaines de notre existence en marchandises. (…) Pourtant, même lorsqu’on lit Marx, « manger, boire, procréer, etc., sont aussi des fonctions authentiquement humai-nes », mais ce n’est pas du travail. La sexualité humaine se spécifie par le fait qu’elle puisse être tournée exclusivement vers la recherche du plaisir – y compris pour les femmes – et il ne nous semble pas judicieux de lutter pour la faire reconnaître comme un travail.»

Autrement dit «Non, l’abolition ne sert à rien, mais si on donne une valeur pécunière à quelque chose d’amusant, on va laisser le méchant capitalisme s’infiltrer chez nous.»
C’est littéralement ce qui est écrit là : la sexualité c’est pour le plaisir, donc il ne faut pas la faire payer.
Ce qui est tourné vers le plaisir (par essence, hein, puisqu'on fait dans l'essentialisme) ne doit pas être monnayé.
"La sexualité humaine se spécifie par le fait qu’elle puisse être tournée exclusivement vers la recherche du plaisir – y compris pour les femmes"
Mais justement elle peut ne pas l'être puisque les prostituées, les actrices pornographiques, ne font pas ça pour le plaisir.
A condamner cela, la musique aussi, alors, "peut être tournée exclusivement vers la recherche de plaisir". Et la bande dessinée. Et le cinéma. Les acteurs sont des putes. Les auteurs sont des putes. Les écrivains sont des putes. Tout ce qui voudrait nous proposer un peu d’agrément devrait être détruit, interdit, et pourchassé par la police. Parce que si on commence à vendre des choses qui provoquent du plaisir, le capitalisme va s’infiltrer mon dieu ce que c’est con.
TanXXX, qu'on ne peut accuser de défendre le travail, ne manque pas de le noter :




«Il faut bien bouffer.» résume bien ma position pour beaucoup de choses.
Mais chez Alternative Libertaire, tranquille, on cite Marx :
« manger, boire, procréer, etc., sont aussi des fonctions authentiquement humai-nes » mais ce n'est pas du travail.
Alors pourquoi ne pas punir ceux qui vendent le manger et le boire ? Autrement dit le fondamental. On me dira que les maraîchers nous vendent à manger mais ne sont pas payés pour manger, alors que les prostituées sont payées pour baiser, chose qui devrait être faite juste pour le fun.
Si encore ils avaient une perspective finaliste "le sexe c'est pour faire des fœtus, qui deviendront de bons citoyens qui irons remplir les casernes pour aller tuer des boches", pourquoi pas.
Mais là, leur essentialisme se limite à "c'est pour s'amuser et POUR RIEN D'AUTRE". Alors que non, on peut tout aussi bien copuler en vue de remplir des casernes.
Autre différence, la copulation requiert deux participants, se prodiguant mutuellement plaisir, ou dans un seul sens : dans le cas d'une fellation, la prostituée n'est pas vraiment payée pour "s'amuser" à moins qu'une biologie étrange n'ai pourvu de capacités sensorielles buccales très étranges. D'un autre côté, lors du rapport hétéro-sexualo-normal missionnaire, la prostituée ne plonge pas automatiquement dans un océan de plaisir.
Mais à ce compte-là, le musicien est aussi payé pour jouer d'un instrument, au bénéfice des oreilles de ses auditeurs. A ce compte-là, on devrait autoriser les relations sexuelles tarifées "à sens unique"  (E.g. fellation) puisqu'elle n'est pas censée procurer de plaisir à la prostituée. Enfin, bien sûr, vu la variété des inclinations, on peut prendre plaisir à faire une fellation (et c'est même dans l'intérêt des mâles de le prétendre au maximum) mais puisqu'on en est à l'essentialisme bête et qu'on prétend que tout acte sexuel devrait être orienté vers le pur plaisir et c'est tout, laissez moi prétendre un instant que la voie buccale-trachéale n'est pas l'idéal pour cela.

"Social-traître ! Tu oses monnayer des choses ! Quel sorte de salopard s'intéresse à l'argent ? Casse-toi de notre organisation désintéressée dont le but est  augmenter les salaires de tout le monde !"

On voit poindre l'idée marxienne de "fétichisme de l'argent", que l'argent est vénéré pour lui-même et corrompt tous les rapports humains, ce que je trouve assez aberrant.
C'est une position ambivalente :

  1. On veut plus d'argent et de confort pour les travailleurs, souhaitant plus d'argent pour eux, qu'on prétend arraché aux vils capitalistes. On rééquilibre ainsi le monde.
  2. Dès que quelqu'un fait un truc qu'on aime pas, on lui explique qu'il "fait le jeu du capitalisme", qu'il "est capitaliste", qu'il souffre d'un "fétichisme de l'argent" et on l'accuse d'adorer l'argent et de vendre ce qui ne devrait pas se vendre.


J’ai déjà beaucoup de mal avec le marxiste qui m’explique qu’il ne faut pas donner à manger à ces gens parce que si on le fait ils vont pas se rebeller. Oui marxiste, mais si on le fait pas, ils se peut qu’ils meurent en poursuivant les rêves malformés d’un bourgeois Allemand, à savoir Marx. Volontairement faire en sorte que les gens soient misérables pour mettre fin au système qu'on prétend la source de leur misère n'aura pas mon suffrage.
Mais là, plutôt que d’inciter à la rébellion, plutôt que de promouvoir de nouvelles «soupapes» pour améliorer le confort du peuple, Alternative Libertaire se propose ici d’interdire une source de rémunération, de contraindre ces travailleuses à un nouveau métier (moins choquant pour leurs yeux puritains j’imagine) et de lâcher sur elles les chiens de l’Etat, police et justice, afin de les ramener à la raison. Mais attendez, quelqu’un qui s’attaquait aux prolétaires, et qui les forçait à aller à l'usine, c’était pas la classe dominante qui devait faire ça ?
AL défend le travail, bien que ce soit la source de tous les maux. AL le vénère, ce travail, au point de n’accepter de défendre que celui qui fait mal, qui te brise, qui te tue, et de refuser le travail qui serait lié d’une quelconque façon à un acte qui procure du plaisir au consommateur, parce que c'est mal ça risquerait de changer d'autres trucs en marchandises.
Et ça, c’est la dernière des conneries.
Lutter contre le travail difficile, soit. Mais alors quel travail dans la société sans classes ? Est-il lié au plaisir ? Sans doute, puisque chacun peut faire ce qu’il veut (et que ce n’est plus le «faux choix» des sociétés capitalistes).
Mais alors on monnaie le plaisir, et c'est mal parce que c'est le cheval de Troie du capitalisme.

"Ce dernier se caractérise par une tendance à transformer tous les domaines de notre existence en marchandises."

L'accusation de souscrire au fétichisme de la marchandise me parait idiote, tout comme de "fétichisme de l'argent", qui infiltrerait tous les domaines.
Tous les domaines de notre existence sont des marchandises. La culture se vend, la nourriture s'achète. Et ce que tu n'achètes pas tu dois le produire toi-même. Produisez-vous tout ce que vous consommez, si ça ne vous plaît pas.
Le troc n'est pas une alternative viable à cette exigence de pureté suprême qui voudrait dé-marchander notre monde : le troc reste un échange de marchandises, moins développé et qui ne permet pas d'échanger tout contre n'importe quoi, puisque des proportions sont difficiles à établir. L'argent marque une étape supplémentaire, puisque divisible presque à l'infini, et qu'il établit la valeur de toute chose, créant le fétichisme dont parle Marx.
Mais que quelque chose s'achète n'est pas le propre du capitalisme.
Si on suit Marx, toute l'histoire de l'humanité est axée sur les marchandises : elle commence dès la séparation du travail et s'achève quand cette séparation a été abolie par l'abondance de la société sans classes. D'où la vulgate marxiste : il faut augmenter la production, afin qu'ensuite on puisse être libre de faire n'importe quoi, tant on aura de marge.
Mais la société sans classes n'est pas société sans marchandises, c'est simplement que les marchandises sont produites suivant les exigences de la société, et plus à l'aveugle.
Car sans gestion commune, les producteurs ne savent si leurs marchandises correspondent à l'exigence sociale qu'une fois sur le marché. C'est donc le marché qui décide et la marchandise qui est le point focal, le vecteur de cette décision. La marchandise a donc un pouvoir énorme, elle est prise comme fin en soi : on produit pour échanger, et non pour assouvir des besoins. Là est la vraie accusation de fétichisme de la marchandise : que la marchandise concentre cette aliénation, devient fin en soi.
Pas que les marchandises existent.

(Mais dans la société sans classes, on produit aussi pour d'autres, donc pour échanger, et ce suivant les besoins de la société.
Donc si la société sans classes a besoin de prostitution, je suppose que ce sera réglementé, mais qu'il y en aura?…)

Des betteraves ou des poèmes ?

Il y a des gens qui diront que l'important c'est la matière, d'assurer les conditions d'existence, de faire manger les gens, de les maintenir en vie et que le reste vient après. Il y a des esthètes, par contre, qui disent que ça, c'est pas terrible, on aurait aussi bien pu rester au stade animal. L'important c'est de faire des poèmes, c'est d'écrire des opéras, c'est de faire ce que seul l'homme peut faire, la nourriture n'est qu'un carburant.
AL défend donc plus de temps libre pour les travailleurs, et dit que le travail salarié c'est le mal, on peut donc les imaginer du côté des poètes. Mais la tradition matérialiste veut qu'on ne vénère que les betteraves.
Et ce faisant, on refuse de payer les poètes, parce que le plaisir ne se monnaie pas.

Conclusion

Par conséquent, un socialiste révolutionnaire ne verra les améliorations sociales telles que la hausse des salaires, le salaire minimum, la sécurité sociale, le chômage, etc. que comme des soupapes qui maintiennent en vie un système inique. Cependant, si leur seul plan c’est d’affamer, si leur seul moyen de libération c’est de foutre au pain et à l’eau un nombre suffisant de gens en espèrant que ça pète, ils ne traitent pas l’humanité comme une fin en soi mais comme poudrière.
Alternative Libertaire, par contre, je crois qu’ils se contentent de gémir dans un coin que le travail est dur et s’il a le malheur d’être lié au plaisir que ce n’est pas du travail et donc qu’il faut l’interdire et foutre ceux qui ont l’outrecuidance de ne pas souffrir en taule, pour leur apprendre un peu la vie.


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"As-tu vérifié si ce que tu veux me dire est vrai ?
Ce que tu veux m'apprendre, est-ce quelque chose de bien ?
Est-il utile que tu m'apprennes cela ?
Dans le cas contraire, pourquoi tiendrais-tu à me le dire ?"
- une poétesse victorienne moraliste, à peu près.