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mercredi 29 mai 2013

Un peu de psychologie de la religion


Travail de psychologie de la religion : l’imaginaire au galop.
Lays Farra

Etats Modifiés de Conscience et détour mythico-rituel, les techniques de l’esprit alternatives à la raison explicite et herméneutique.
Similitudes et dissensions des psychothérapies “occidentales” et “alternatives

  • Introduction :
    • Aux sources de la psychanalyse : le magnétisme de Mesmer.
      • Usage de techniques de dissociation de l’esprit.
      • L’inscription dans une cosmologie
  • Techniques “alternatives”
    • 1. Levée des inhibitions habituelles : hypnose et états modifiés de conscience.
    • 2. Efficacité symbolique et mythique, évacuée par la rationalité à l’oeuvre dans la pensée psychanalytique
  • L’influence de la vision du monde sur l’efficacité symbolique.
    • Chamanes, guérisseurs, médiums : adhésion à une cosmologie
    • Douleur du corps et de l’âme
  • La psychanalyse se fonde-t-elle sur des mythologies comme les autres ? La psychanalyse sur l’imaginaire et le mythique
    • Les catégories psychanalytiques comme mythologies
    • Le passé comme mythologie personnelle
    • Freud, l'hypnose, la dissociation de l'esprit, les états modifiés de conscience
    • Imaginaire, symbolique, décryptage
      • Le diagnostic de l’imaginaire suppose une ethnopsychiatrie
  • Points communs entre ces méthodes “alternatives”.
    • 1. Concept focal.
      • Effet placebo, efficacité symbolique, pensée magique, névrose?
    • 2. Le pouvoir du cadre
    • 3. Etats modifiés de conscience
  • L’aspect mythique des neurosciences
    • Docte ignorance.
    • Pour les sciences modernes
  • Conclusion : similitudes et dissensions
    • Exo vs. Endo.
    • Décrypter vs. suggérer
  • Bibliographie :



Introduction :
Qu’est-ce que la psychothérapie ?
Il s’agit d’abord de la méthode permettant de trouver la source des désordres psychiques qui affectent profondément le patient, et, éventuellement, de les résoudre.
Lorsqu’une personne se lance dans une thérapie c’est généralement que, seule, elle ne parvient pas à infléchir le cours de son esprit, qui reste tourmenté par les mêmes choses, qu’on parle de névrose, de psychose, etc. la vie et ce qu'elle implique devient ingérable pour cette personne et/ou ses proches.
Colère, frustration, tristesse, sensation de perdre le contrôle, anxiété, difficulté à maintenir des relations interpersonnelles peuvent être des raisons qui poussent à démarrer la thérapie. Ce sont généralement des émotions «normales» que tout un chacun peut ressentir. Colère tristesse et anxiété, ne deviennent pathologiques que quand elles ne semblent plus naturelles et sont elles-mêmes source d’anxiété.[1]
Le problème reste que souvent le patient veut évoluer sans changer, il veut abandonner sa pathologie tout en gardant un contrôle absolu sur qui il est, et voulant la continuité qui fait l’illusion de notre individualité, et de notre identité.(au sens de ce qui nous définit, mais aussi dans le sens où, dans le temps, nous resterions identiques à nous mêmes, la même personne). Il n’a pas encore digéré et accepté complétement la nécessité de l’évolution — qu’il désire pourtant — ni ce qu’elle va lui coûter.[2] On veut reprendre le controle de soi, ne plus être la proie de ses affections, il devient donc problématique, lorsqu’une tierce personne, le thérapeute, est chargée de mettre en place des infrastructures qui permettent cette évolution, de se sentir toujours en charge. En outre, on peut avoir peur de ce qui va devoir être abandonné et qui faisait une part importante de la personnalité du patient.
La question de la technique est plus épineuse.
Comme le dit Victor Raimy :
«La psychothérapie est une technique indéfinie appliquée à des cas non-spécifiques avec des résultats imprédictibles. Pour cette technique, une formation rigoureuse est requise.»[3]
Les psychanalyses freudiennes, jungiennes, lacaniennes, socles des psychothérapies européennes ont été récemment mises en doute, comme le sont de nombreux contenus culturels dans notre ère de postmodernisme, que ce soit de façon interne à la discipline[4], soit de l’extérieur, par exemple pour proposer des étrangetés telles qu’une «psychanalyse Nietzschéenne».[5] Mais toujours est-il que la méfiance envers les psychothérapeutes n’est pas chose neuve ; on a enchaîné directement de l’agacement devant l’obscénité apparente des théories oedipiennes à la méfiance devant une inefficacité qui ne serait plus à prouver. Ce n’est pas de nature à faciliter leur travail, si le patient se remplit d’a prioris, entendant partout que Freud était un charlatan qui n’a jamais soigné personne, et qu’on invite, dans une soif de critique, des gens pour parler de cela abondamment à l’antenne de la télévision publique française.
Or ce serait négliger la force de l’assentiment et l’effet qu’il peut avoir sur l’esprit, certes, mais le corps aussi.
A ce déni anecdotique, mais pourtant intéressant, s’ajoute un autre problème : celui de la barrière culturelle. Malinowski, déjà, interrogeait Freud sur l’universalité du complexe d’Oedipe, notamment à partir d’observations empiriques sur les Trobriandais. Il remarquait une attirance refoulée pour la soeur, et non pour la mère, chose qu’il attribuait à l’organisation sociale. Ce genre de raisonnement holiste donnera naissance à l’ethnopsychiatrie, discipline estimant qu’il ne saurait y avoir d’invariants dans le domaine de l’esprit, forcément différent quand il évolue dans un autre environnement que le nôtre. Sans aller jusque là on ne peut nier la nécéssité d’une flexibilité dans la thérapie, pour s’ajuster à la variété des troubles. Et sans chercher jusqu’aux îles Trobriand, il est clair qu’il y aura, si on veut exagérer, des troubles inédits pour qui n’aurait ausculté que des bourgeoises Viennoises aux alentours de 1900. On parlera pour cela d’ethnopsychiatrie, en lien avec les pratiques des médiums étudiés en cours, à savoir la médiation guidée par Lilia[6], qui cherchait, elle, à agir sur le corps.
A part le multiculturalisme, la «déculturisation» peut également être un problème. Il est certain que la culture européenne, où qu’on pioche, était plus uniforme il y a cent ans qu’aujourd’hui, où le contrôle social semble plus lâche, et les connaissances religieuses plus hétéroclites. Si l’on admet que le tissu social conditionne l’esprit individuel, on doit admettre que nous nageons dans des constellations de concepts plus variées qu’auparavant. Malinowski parlait d’un Oedipe par peuple, mais au fond, toute analyse symbolique ne doit-elle pas se baser sur une anthropologie ? Et laquelle conviendrait aujourd’hui ?
La psychothérapie, par essence, cherche à surmonter des blocages mentaux. Ce faisant, elle a très tôt usé de techniques pour suspendre la marche habituelle de l’esprit, s’extraire des déterminismes, de la répétition compulsive, de l’inconscient qui nous conditionne en somme. Ainsi l’usage de l’hypnose. Les techniques «alternatives» qui font usage d’«états modifiés de conscience» (EMC) (même s’il convient d’user du terme avec prudence) peuvent également permettre cette suspension et offrir une plus grande variété de procédés.
Sous cet angle, la technique psychanalytique ne serait qu’un «cheval de troie» qui permettrait d’abattre les «défenses naturelles» du patient. Tout serait contenu dans le lien docteur/patient et ce lien lui-même resterait à définir.[7] D’où l’intérêt des techniques “alternatives” de l’esprit,. Alternatives, dans le sens où elles se différencient de l’hégémonie de la raison qu’on trouve chez Freud, mais qui traverse  par des détours, qu’elles ne cherchent pas l’élucidation à tout prix, où elles s’émancipent de la raison “monarchique” qui exclut “tout ce qui n’est pas elle-même”[8], tradition de dévalorisation de l’image qui traverse la philosophie de Platon, qui chasse le poète de sa Cité, à Brunschwing, qui reproche à Platon d’avoir trop de mythes.[9]
Nous étudierons donc à la lueur de ces exemples, l’impact de ces thérapies sur qui y assentit, et croit au paradigme qui les sous-tend. Nous regarderons si s’inscrire dans une mythologie, une axiologie cosmique, permet une guérison plus éfficace, et par quels procédés l’imagination, la capacité à modéliser des images joue là-dedans, tout en examinant si les psychothérapies européennes, Jungiennes, Lacaniennes, Freudiennes ou de Gilbert Durand, ne sont que des cas particulier de mythologies invoquées, et dans quelle mesure elles diffèrent des techniques alternatives, tout en cherchant à montrer que deux des «leviers» proposés par les thérapies alternatives se trouvaient déjà, en germes ou développée, dans le moment fondateur de la psychanalyse qu’est Mesmer, et où elles sont restées ou revenues, tant chez Freud que chez ses successeurs.
Aux sources de la psychanalyse : le magnétisme de Mesmer.
Si Puységur a orienté la pratique du magnétisme animal (par opposition au «magnétisme minéral») vers la mise en relief de la parole des hypnotisés, vue comme «inspirée», Mesmer (1734-1815) lui-même a surtout usé du «fluide magnétique» pour soigner des affections physiques, des ulcères par exemple. (Collot, p.9-10)
Mesmer croyait certes à la véracité d’expériences parapsychologiques et au magnétisme comme cause de celles-ci (vision à distance, du futur, du passé, etc.) mais au départ de sa pratique, il n’y a pas verbalisation de la part du patient sous hypnose ou «magnétisé» puisque justement le fluide magnétique permet une communication infra-verbale (Mesmer, le Magnétisme animal, cité in Collot, p.25)
Usage de techniques de dissociation de l’esprit.
Quand cela fut le cas avec le «somnambulisme eveillé» pratiqué dans les années 1780, on se rapproche de la cure psychanalytique, dans le sens où le thérapeute reste indispensable à la guérison du magnétisé, en tant que troisième oreille, qui va recueillir ce que l’état de transe provoque chez le patient.
«Ces êtres peuvent prédire l’avenir et rendre le passé le plus reculé. Leurs sens peuvent s’étendre dans tous les sens et toutes les directions, sans être arrêtés par un obstacle», ce qu’il identifie au sixième sens artificiel.[10]
L’inscription dans une cosmologie
Mesmer croyait, comme le montre sa thèse de doctorat présentée à Vienne en 1766, l’influence des astres sur le développement de certaines maladies et à la réalité du fluide magnétique, vecteur de la volonté, mais d’existence résolument physique, enracinée dans la réalité, deux moyens de s’insérer dans un système manipulable au bénéfice de l’esprit, lui conférant de grands pouvoirs sur lui-même et sur les autres esprits dont il dépend par le tissu de relations magnétiques qui les relie.
Nous traiterons donc dans l’ordre de ces deux détours de la raison analytique, par l’imaginaire mythico-rituel et l’hypnose, au sens large.
Techniques “alternatives”
1. Levée des inhibitions habituelles : hypnose et états modifiés de conscience.
Comme nous le disions une part importante du processus de changement est de surmonter des blocages. (Changer par la thérapie, pp.18-19)
La levée des inhibitions par l’hypnose, notamment, permet une indifférence, vis-à-vis du problème, et donc de pouvoir prendre une décision en liberté totale, sans être contraint, par notre savoir, nos prédispositions ou autre. En suspendant nos systèmes de pensées habituels, on peut estimer chaque option pour ce qu’elle est et donc faire un choix pleinement libre. Parvenir à une sorte de Trigger point. (chap. 1, Celestin-Lhopiteau, Lâcher le controle pour changer, p.32)
A une autre échelle, on sait déjà que l’hypnose permet de s’affranchir de l’effet Stroop, qui résulte quand deux systèmes de pensée parallèles s’affrontent, de l’ordre de l’automatisme cérebral (p.68) On cherche ainsi à apaiser les rivalités entre représentations, diminuer les «clashs» entre visions du monde, mais à une échelle supérieure, pas seulement la couleur ou le sens d’un mot lu, mais l’opposition entre la vision de soi, du monde, des autres, ce que la société dit et ce que le sens disent, etc. (op. cit. p.67, p.93)
Les récents changements de paradigmes en neurosciences, passant d’une conception topique plutôt désuète et qui manque de pertinence à une conception réseautique des neurones, nous inclinent à dire qu’il existerait un «réseau par défaut» du cerveau. Des boucles neuronales qui s’activeraient en situation d’inactivité de la conscience. Ainsi, contrairement à ce qu’on pourrait penser, l’état «tendu» de la conscience, orienté vers une pensée précise et qui ne vagabonde pas ne serait pas l’état normal de l’esprit :
“Lorsque notre esprit erre, le cerveau passe d’une pensée à une autgre générant des images, des voix, des réflexions et des sensations. Différentes équipes de chercheurs ont observé l’activité du cerveau de personnes en train de rêvasser grâce à l’imagerie cérébrale par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf). Ils ont ainsi mis en évidence ce qu’ils ont appelté le “réseau par défaut” du cerveau. Il s’agit d’un ensemble de régions cérébrales qui restent actives ensemble quand notre concentration pour une tâche chute mais qui s’éteint lorsque le cerveau doit se concentrer sur une tâche extérieure. Ce résau par défaut est constitué d’un ensemble de régions frontales et pariétales. Des études antérieures ont montré que des dégâts dans ces régions du cerveau étaient associées à un vide mental et à l’absence de langage intérieur et de pensée (Mason et al. 2007)  Des études de neuroimagerie récente suggérent donc que la rêverie diurne implique l’activation du réseaut par défaut et est associé à une diminution de l’analyse des informations extérieures au profit d’un traitement intérieur […] L’analyse de la connectivité fonctionnelle entre ces régions a permis de montrer une ligne centrale commune et deux sous-systèmes distincts.  La ligne centrale est impliquée dans les pensées qui concernent “soi-même”. L’un des sous-systèmes est impliqué dans la production de simulation de scénarii de situations et l’autre est impliqué dans l’évaluation morale d’une situation nous impliquant en incluant les points de vue d’autrui (Buckner et al., 2008 ; Christoff et al., 2009 ; Adrews-Hanna et al., 2010). Le réseau par défaut permet donc de se retourner sur soi-même, de se plonger dans une situation, d’en tester les différentes possibilités en fabriquant des simulations et [de les] évaluer […]” (Yves François et Jeremy Grivel, Hypnose, imagination, attention et réseau par défaut.)[11]

Les mêmes notent que l’hypnose ne serait qu’une “déviation du réseau par défaut” et ne notent que peu de différences.[12] De même, lorsqu’on compare le fait de recevoir un stimulus auditif donné, de se l’imaginer, puis de se l’imaginer sous hypnose, on constate une différence forte entre le fait d’entendre le son et de se l’imaginer, mais cette différence s’atténue sous hypnose[13] nous permettant d’imaginer que les suggestions faites dans des états simili-hypnotiques ont plus de chance d’influer sur l’individu.
2. Efficacité symbolique et mythique, évacuée par la rationalité à l’oeuvre dans la pensée psychanalytique
«Peut-être découvrirons nous un jour que la même logique est à l’oeuvre dans la pensée mythique et dans la pensée scientifique et que l’homme a toujours pensé aussi bien.» (p. 255)
«C’est l’objet du mythe que de fournir un modèle pour résoudre une contradiction.» (1974)
Gusdorf.

Suivant Chalverat, “Par efficacité symbolique” nous signifions “un processus où la relation de cause à effet passe par la fonction symbolique et notamment par une identification à un mythe dans lequel la relation avec le trouble à guérir passe par une analogie.”[14] L’exemple paradigmatique de ce processus se trouve décrit dans l’article éponyme de Lévi-Strauss (1949)[15].
Dans le rituel évoqué, une femme est aidée par un chaman à travers les douleurs d'un accouchement atypique (A cause du délai ou des complications, la sage-femme n'a pas suffi à aider la future mère). Pour ce faire, il navigue par le discours et la métaphore entre un territoire mythique et l'anatomie de la jeune femme.
Par l'aller-retour permanent entre l'anatomie et sa représentation mythique, le chaman atténue la barrière entre le discours et la patiente, le signifiant et le signifié, jusqu'à quasiment les confondre. Une fois la maladie et la douleur de la femme transvasée dans le décor mythique du chaman, il semble, note Lévi-Strauss, que le maniement des symboles permette de recentrer les troubles, de les expliquer, et manifestement de les soigner, et donc, par préhension symbolique d'agir sur le réel.
On parle d'abolition des frontières, mais il semble justement pour Lévi-Strauss que ce soit une projection de notre part.
"Les esprits protecteurs et les esprits malfaisants, les monstres surnaturels et les animaux magiques font partie d’un système cohérent qui fonde la conception indigène de l’univers. La malade les accepte, ou, plus exactement, elle ne les a jamais mis en doute. Ce qu’elle n’accepte pas, ce sont des douleurs incohérentes et arbitraires, qui, elles, constituent un élément étranger à son système, mais que, par l’appel au mythe, le chaman va replacer dans un ensemble où tout se tient."[16]
Certes le rite cherche à rétablir un ordre fondé mythiquement, mais cela reste l'ordre naturel de leur corps, si la notion est pertinente. Ainsi l'anthropologue Maurice Leenhardt s'entendit dire par son interlocuteur Canaque "vous nous avez apporté le corps" (p. 108) La dissociation est occidentale. Chez Lillia, l'usage de la métaphore est justement de créer un ordre, de s'inventer un "corps de lumière", pour ensuite agir sur le corps matériel par son intermédiaire, de mettre en oeuvre "l'extension du territoire psychocorporel" ou de la représentation de soi, de la rendre plus malléable, poreuse. (p.106)
"Au cours de leurs méditations, les membres du groupe apprennent à nager dans un lac, au fond d'une grotte, à sentir l'eau lustrale régénerer chaque atome du corps, jusqu'à devenir lumière. De tels exercices induisent l'invention d'un corps autre. La métaphore devient scène vivace, elle engage une forme de jeu et de déplacement nécessaire à la vie. Le travail technique de sa construction et de sa mise en mouvement doit être validé par les preuves tangibles de son efficacité. Seuls les esprits guérisseurs sont dispensiateurs de ces preuves. Ce qui s'accomplit en esprit doit être validé en corps."
Nous conservons néanmoins une similarité entre les deux techniques. L’alternance entre symbole et réalité, et l’assimilation des deux dans l’esprit du patient «l’ambiguité constante entretenue entre symbole et réalité» permet comme lors du rite décrit par Lévi-Strauss, en manipulant des symboles, de manipuler la réalité, en tout cas pour le patient.
Certes, cela requiert une définition nouvelle du concept de réalité.
Mais sur la base de cet exemple et de nombreux autres, on supposera l’efficacité de la manipulation des symboles, à deux niveaux. Non seulement la pratique mythico-rituelle est en soi un vecteur de résolution de crise, en ce qu’elle permet de se détourner du monde, et de l’inscrire dans un modèle de répétition, de le comprendre, en somme et de dépasser la crise(dans une perspective De Martinienne), mais l’identification du patient à un mythe donné, dans une cosmologie donnée, permet pour lui de réorganiser son être, esprit ou corps, et faire rentrer les relations conflictuelles dans un ordre donné, pour lui permettre de mieux les accepter, voire de les modifier, de les guérir.

L’influence de la vision du monde sur l’efficacité symbolique.
«Le travail du chaman, c’est avec les gens, mais aussi avec l’univers en général.»
— Tatiana Vassilyevna Kobejikova, chamane.[17]

Une vision du monde ad hoc, qui permette de s’imaginer un progrès possible devient nécéssaire puisque. 1) la crédibilité du système logique qui encadre et verbalise la maladie est primordiale et 2) il faut traiter de l’opposition entre divers systèmes de pensée. N’est-ce pas plus éfficace d’agir suivant un langage symbolique et cosmologique dans lequel le patient se reconnait ?
La philosophie de l’esprit, lorsqu’elle établit le problème de l’interaction corps/âme, et le problème de faire coïncider libre-arbitre et déterminisme de la physique pose comme voie d’échapatoire possible d’imaginer des interstices dans lesquels puisse se glisser le libre arbitre. En somme, ça prône l’incomplétude de la physique. Certains sophistes sont donc prompts à s’appuyer sur l’incertitude qui entoure les propriétés des particules quantiques (et surtout de l’incertitude du public quant à ces notions) pour affirmer que là se trouvait le secret de notre liberté.
Toujours est-il qu’à une époque où l’on n’a jamais tant parlé de chats virtuellement mort-vivants, la complétude de la physique semble s’être imposée. Qu’offre-t-on comme échapattoire à la vision mécaniste du monde, qui ne favorise certes pas l’optimisme quant à nos possibilités de s’extraire de nous-mêmes ?
Ainsi certains s’appuyent sur la physique quantique et le mystère qui l’entoure, pour affirmer que dans ces particules omnipotentes se trouve la clé d’un esprit libéré, et renouvelé, purifié. Ainsi Transurfing de Vadim Zeland autoproclamé “modèle quantique de réalisation individuelle”.
Si on prend les exemples, apparemment opposé, offerts par l’anthropologie, quoiqu’il s’agisse là de malades du corps comme de l’esprit, on verra des constantes.
Chamanes, guérisseurs, médiums : adhésion à une cosmologie
«Il existe ainsi une géographie sacrée dans le chamanisme, qui a pour but de resituer le groupe par rapport (…) à l’univers, et de permettre à chacun de se repositionner. En effet, tout dans le rite a un sens. Le chamanisme c’est une façon de vivre et de donner sens au monde.»[18]

L’angoisse propre à la perte de contrôle n’est pas absente chez les «maîtres du désordre» et reste similaire à celle des patients qui s’apprêtent à entrer en hypnose, ce qui nous montre que cela n’est pas qu’une composante occidentale de la question. (op. cit., p.125) On ne peut nier, et c’était presque notre définition, «que le travail thérapeutique consiste à amener l’individu à se repositionner dans son environnement.» (op. cit., p.129)
Et cela ne se fait, dans ces thérapies alternatives qu’en assentant à une cosmologie, dont on va doter symboliquement certains concepts de force et de pouvoir d’agir, pour ensuite les faire agir sur les parties lesées du malade, comme le montre l’exemple fameux raconté par Lévi-Strauss.
C’est également le cas en Suisse Romande, avec l’adhésion viscérale à un nouvel univers symbolique quand on est reçu par un guérisseur du Jura, le Lindou.[19]
Lilia agit sur les corps, via l’esprit, plus que sur l’esprit, néanmoins la douleur n’est pas une simple composante physique, elle est médiatisée, subie, transformée et interprétée par l’esprit, d’où l’usage de techniques spirituelles pour la juguler.
Dans le même ordre d’idée la chirurgie spirite, très populaire au brésil, agit à l’identique, en transformant le périsprit — supposé faire le lien entre âme et corps — pour soulager les douleurs de patients. En cela ce sont les dignes héritiers de Mesmer.
Certes, d’un côté on invoque des esprits et de l’autres des particules quantiques, mais dans les deux cas, il s’agit d’entités, non expérimentales, qu’on dote mentalement de pouvoirs, qu’on imagine transférés sur nous et qui nous permette de nous soigner. Les anges et les esprits sont dotés de pouvoirs par une cosmologie donnée, de même que les particules quantiques. Il est certain que l’usager moyen de la méthode Transurfing ne dispose pas d’un doctorat en physique des particules, mais il évolue dans un monde où science et science-fiction se mêlent en permanence, où le CERN, chargé via son LHC de faire tournoyer très vite de petites particules est accusé par Dan Brown dans un roman nommé Anges et Démons (ironie) de fabriquer de l’antimatière (si seulement) et que la rumeur a voulu coupable de créer un trou noir lors de son lancement. Peu de chances que Stephen Hawking soit adepte du Transurfing. Mais pour le quidam chez qui les quarks font partie d’une mythologie lointaine et qu’on a doté de propriétés fondamentales au maintient et au fonctionnement de l’univers, là, il y a un pouvoir symbolique certain et qui peut être exploité.
Douleur du corps et de l’âme
Mais ce qui frappe dans les exemples cités, la cérémonie décrite par Lévi-Strauss, la pratique de Mesmer, la cérémonie de méditation de New Age de Lilia, le Lindou jurassien, c’est que tous utilisent les voies de l’esprit et ses mystères mais pour soigner des affections physique, et, surtout, amoindrir la douleur. Certes, la douleur n’est pas qu’un état physique, puisqu’elle est ressentie. Mais elle reste liée à un état physique de blessure, sans quoi, justement, elle n’est qu’une affection psychique et à traiter comme telle.
Mais, puisque nous nous posons la question de la pratique des états modifiés de conscience en psychanalyse, trouve-t-on des pratiques semblables orientée vers la guérison des afflictions de l’esprit ? Pour cela il faut nous orienter vers les pratiques psychanalytique proprement dites, et notamment la pratique du rêve éveillé.[20]

La psychanalyse se fonde-t-elle sur des mythologies comme les autres ? La psychanalyse sur l’imaginaire et le mythique
Les catégories psychanalytiques comme mythologies
«Or il est important de relever que cet apport s’exprime sous l’aspect d’un retour au mythe dans l’interprétation de l’homme. Freud a révélé, au plus profond de l’être humain, une mythologie latente qui trouve dans les légendes antiques, non pas seulement des illustrations mais des modèles d’explication. Le mythe donne son sens au complexe. Il résout une situation humaine en fonction d’attitudes fondamentales, de réactions constitutives de l’affirmation passionnelle. Sans doute, on pourra objecter que Freud part del’homme malade et que sa thérapeutique a précisément pour intention de le ramener à la raison par des techniques de style tout à fait intellectualiste.»[21]
Il est clair que Freud, qui identifiait la compulsion névrotique et la répétition rituelle religieuse n’aurait pas décrit son oeuvre en ces termes. Mais justement, il s’agit ici de se distancier de cette axiologie rationnaliste, où Freud se donnait bien sûr le rôle de l’analyste détaché et objectif, pour examiner son oeuvre plus attentivement.
En postulant que l’inconscient déguise ses formes dans la culture ou les mythes, on peut voir l’entreprise freudienne, en la retournant, comme l’inscription dans un panthéon psychique de certains personnages, dont l’Oedipe. Il admet lui-même son émotion devant le contenu narratif d’Oedipe-roi et semble voir une analogie avec Hamlet.[22] Le “complexe d’Hamlet” aurait-il eu les échos souhaités ? Ne s’agit-il pas là d’expliquer un phénomène psychique à l’aide d’un mythe, et donc un détour mythique tout ce qu’il y a de plus commun, déguisé en rationnalité froide ?
Le passé comme mythologie personnelle
“On est de son enfance comme on est d'un pays.” (Bachelard)

Certains  des suivants de Lillia disent retracer la généalogie de leur malheur, jusqu'à leur ancêtres, comme si les traumatismes d'une seule vie ne suffisaient pas à expliquer où ils en sont.[23]
Sans aller jusque-là on peut noter que dans la psychanalyse, le passé personnel, les traumatismes de l'enfance, forment un arrière-plan dans lequel on doit chercher la source d'une affection.
Toutefois, contrairement au détour mythico-rituel, cela n'est pas vu comme quelque chose de positif. Freud identifie la compulsion des névrosés, le rappel ad infinitum des traumatisme et le dispositif rituel. C'est en tant que quelque chose de négatif, et non comme une source de stabilité spirituelle et d'ordre mental.
Freud, l'hypnose, la dissociation de l'esprit, les états modifiés de conscience
Ce que la psychologie tient de Mesmer n'est plus aujourd'hui contesté. En 1887, Freud s'est lui-même initié à la pratique de l'hypnose à la salpêtrière et en 1889, il a utilisé la méthode de Pierre Janet pour dé-suggérer sous hypnose des souvenirs traumatiques hérités de l'enfance. Mais dès 1892, il semble que Freud délaisse cette méthode, pour promouvoir à son détriment la concentration, la focalisation et surtout la "Druckprocedur" : le pressage du front des patients en leur demandant de se focaliser sur une idée ou une image.
Le problème de l'hypnose, au-delà de son application contrariée sur les patients "hystériques" se trouve dans l'opposition que fait Freud entre le conscient et l'inconscient, et le désir d'élucider ce dernier. La psychothérapie serait la mise au jour des processus de l'inconscient, rendre conscient ce qui ne l'était pas, exprimer ce qui était tu, mettre à la lumière ce qui était obscur. Un patient sous hypnose, au réveil, ne se souvient - généralement - pas de ce qu'il a dit ou fait. Et si le conditionnement a fonctionné, on n'a ajouté qu'un rouage inconscient supplémentaire, on n'a pas mis au jour le tourment antérieur. La rationalité explicite étant désormais le fondement de la psychologie freudienne, il dira dès 1917 dans sa 19ème conférence d'introduction à la psychanalyse, que la psychanalyse n'a réellement commencé qu'avec l'abandon de l'hypnose.
Néanmoins on peut identifier des EMC "légers" tels que la pratique du divan ou la Druckprocedur, mais qui cherchent à focaliser, concentrer l'esprit et non le dissocier.
Imaginaire, symbolique, décryptage
Chez Freud lui-même on trouve donc ces mécanismes[24] mais pour ainsi dire refoulés, ou réduit au strict minimum.
La psychanalyse ne s'arrête pas à Freud, de nombreux auteurs font une place plus importante à l'imaginaire, e.g. Jung et Gilbert Durand,[25] quant à l'usage des archétypes à des fins de diagnostic.
Mais justement, l'image, l'imagination, reste traitée comme un indicateur de l'état mental de la personne, vu comme complètement dissocié : il y a les hallucinations/rêves/fantasmes et les réels problèmes qui se cachent derrière. L'image est symbole[26], signifiant, elle ne fait que masquer le signifié, le traumatisme à son origine. Ainsi la pratique du rêve éveillé en psychothérapie peut sembler une revalorisation de l'imaginaire, mais il reste traité comme symptôme. La rêverie est dirigée, focalisée, sur le passé, et utilisée uniquement pour ce qu'elle peut en excréter. (Natanson, pp.70-71)
Ainsi on reste dans le paradigme herméneutique de l'explicitation, que Freud lui-même utilisait[27] : l'imaginaire ne peut guérir, il ne peut que révéler le trouble. Seule la parole, délibérée, consciente, peut libérer le malade.
Le diagnostic de l’imaginaire suppose une ethnopsychiatrie
Le problème de l'usage de "l'imaginaire-diagnostique" c'est que les symboles qu'on y trouve n'ont pas de signification fixes, à moins de se placer dans une perspective Jaungienne, par exemple, et d'imaginer des invariants dans le processus symbolique. Quand Liljefors conseille à l'un de ses patients de se focaliser sur le rosier, c'est parce que cette plante serait forcément liée à la sexualité[28] mais cela présuppose que la personne a été influencée par la culture occidentale en ce sens, qu’il y a rémanence de ce motif en elle. Or, de plus en plus, dans un monde culturellement mutant, il est de plus en plus difficile de déceler l’origine des symboles dans l’esprit d’un individu. Comme Tobie Nathan[29] cherche à mettre en oeuvre des détours mythico-rituels compatibles avec la culture de ses patients, ici la recherche de symboles ne peut s’opérer qu’a priori.
Points communs entre ces méthodes “alternatives”.
1. Concept focal.
On utilise un concept-médian, chargé de pouvoir par la manipulation des symboles. Que ce soient des particules quantiques dans le transurfing, des esprits, des anges chez Lilia, l’âme Khoura chez les chamanes sibériens, le périsprit dans la tradition spirite, lle «chemin de Muu» et l’âme «purba» de la patiente dans la cérémonie Cuna, cette entité est chargée de faire l’intermédiaire entre le discours et l’action, le mythe convoqué et la guérison.
La science a de pareils concepts-vecteurs, chargé de faire le lien entre la théorie et la réalité.
On dira que la science les met à l’épreuve, certes, mais elle a néanmoins porté dans son mythos nombre de concepts impossibles à prouver, non-empiriques, ainsi l’éther de la physique du XIXe, défendu encore par Fresnel et Arago. Il était supposé permettre que les ondes lumineuses traversent l’espace, puisque si l’espace avait été vide, il aurait été impossible aux ondes de vibrer : que feraient-elles vibrer s’il n’y avait pas de substance à faire vibrer ?
L’expérience de l’interféromètre de Michelson-Morley conclut en montrant que s’il y avait un éther, il était probablement indétectable et donc inutile, permettant à Einstein de s’en séparer. Mais bien avant cela Schopenhauer avait déjà décrié l’éther comme étant un concept non-empirique, mythique, inventé.
D’une certaine manière, les concepts mis en place par l’imaginaire mythico-religieux répondent aux mêmes impératifs : nécessité de faire le lient entre une situation difficilement concevable et notre système de pensée. E.g. la cérémonie Cuna doit “replacer dans un ensemble où tout se tient”[30] les douleurs de l’accouchement atypique. Et le parallèle entre l’éther, produit scientifique, et la pensée magique est d’autant plus intéressant qu’il a été fait par les concepteurs occidentaux des théories sur la magie. Ainsi Hubert et Mauss qui font de la magie “une gigantesque variation sur le thème de la causalité” et Van Gennep qui la dit carrément une “application erronée des lois de la causalité”. N’est-ce pas un aveu dès lors de comparer l’éther (positivement réel) au Mana (imaginaire, inventé par une mentalité primitive) ?

«Ainsi compris, comme « une sorte d’éther, impondérable, communicable, et qui se répand de lui-même »[31], le mana rend transmissible « toute espèce d’influx magique » (les qualités, les maladies, la vie, la chance, etc.) et suppose qu’il y a une entité invisible qui se développe, hors de la perception sensible ordinaire, dans un milieu extra-empirique.  La notion de mana se pose donc comme une énergie cachée susceptible d’être appropriée. En suscitant des réseaux de sens, elle met en relation le  visible avec l’invisible sur les divers plans symboliques. En ce sens, elle  permet de déchiffrer le rapport de la finitude humaine à l’infinité comme s’inscrivant dans un système symbolique : en attribuant simultanément des  qualités diverses à ce qui relève de la finitude humaine et à ce qui la dépasse,  elle les « sépare », et les « unit » dans un cadre déterminé et les fait entrer  dans « un jeu de jugements de valeur » ; en traduisant les émotions et  les affects humains ressentis vis-à-vis de cette finitude en référence de ce  qui la transcende, elle produit un état de mal et un état de salut dans leur opposition symétrique.»[32]

Et chez Frazer :
Homoeopathic Magic, is a mistaken association of ideas; its physical basis, if we may speak of such a thing, like the physical basis of Homoeopathic Magic, is a material medium of some sort which, like the ether of modern physics, is assumed to unite distant objects and to convey impressions from one to the other. The most familiar example of Contagious Magic is the magical sympathy which is supposed to exist between a man and any severed portion of his person, as his hair or nails; so that whoever gets possession of human hair or nails may work his will, at any distance, upon the person from whom they were cut. This superstition is world-wide; instances of it in regard to hair and nails will be noticed later on in this work. [33]

La science elle-même se fondant sur le postulat de forces agissant à distance, on marche sur la tête lorsqu’on veut disqualifier l’imaginaire mythico-religieux, sous prétexte qu’il verrait des liens de causalité inexistants, surtout quand 1. Les résultats démentent et 2. l’histoire des sciences nous montre clairement l’influence que la pensée alchimique (l’idée de forces occultes agissant à distance) a eu sur la théorie de la gravitation de Newton, tout comme la similitude de l’analyse a posteriori de la “magie”, catégorie à la troisième personne, avec celle de la science qui la disqualifiait.
Effet placebo, efficacité symbolique, pensée magique, névrose?
On marche sur la tête mais à plus forte raison quand on use de catégories psychanalytiques : en effet, on voudrait user de symboles pour agir sur le monde, mais précisément, croire que l’action sur des symboles va agir sur la réalité, c’est une des définitions les plus commodes de la “magie homéopathique” de Frazer, tout comme une transcription de diverses névroses pour Freud, qui voit dans la pensée magique une résurgence du stade enfantin narcissique, qui s’imagine pouvoir influer sur la réalité à volonté.
Le fait de s’imaginer que l’esprit a le pouvoir d’influer sur la matière à son bon vouloir, n’est-ce pas une pathologie per se ? Est-ce l’effet Placebo, si souvent invoqué ?
Raymond de Saussure ne dit pas autre chose quand il décrit la «névrose obsessionnelle» qu’il décèle chez Mesmer :
«Ce n’est pas seulement la vie instinctuelle qui régresse, mais les formes d’intelligence. Les facteurs émotionnels sont si puissants que, dans de larges secteurs du moi, la pensée au lieu de pouvoir se maitnenir à un niveau rationnel régresse au stade magique. Le mot se substitue à la réalité. Il y a confusion entre le signifiant et le signifié. La pensée magique domine toute la pensée thérapeutique de Mesmer. Il nie la réalité et affirme la guérison.»[34]
2. Le pouvoir du cadre
Comme le stéthoscope et la blouse blanche participent d’un memeplexe associés à la connaissance scientifique et la guérison, les apparats du chaman, le cadre de la séance spirite, les préliminaires à l’ayurvéda, tout est vecteur de pouvoir symbolique. «Comme le guérisseur le psychanalyste s’entoure d’une aura de mystère, condition sine qua non du transfert. Et c’est une des fonctions du cadre d’entretenir ce mystère, mystère qui contraste avec la liberté de parole, qui valorise le registre symbolique aux dépends de réalisation pulsionnelle.»[35]
3. Etats modifiés de conscience
Certes, ce n’est pas le cas de toutes les thérapies évoquées ici. De nombreuses ethnothérapies ne demandent rien de plus qu’un cadre rituel qui, s’il est un détour de la conscience conçu pour agir sur l’esprit, ne demande pas que le sujet sorte de son “état normal”.
A ce titre on peut noter les expériences hypnotiques de Freud, quoiqu’on puisse dire que l’usage du divan et général et le regard au plafond qui y est associé (qui désincarne le dialogue avec le thérapeute puisqu’il n’est plus qu’une voix venant de l’arrière du divan) participe d’une forme douce de dissociation, en induisant une expérience originale de dialogue.
L’aspect mythique des neurosciences
Poursuivons notre pyrrhonisme postmoderne. Si la psychanalyse n’est qu’une mythologie, les neurosciences le sont aussi, et les arguments invoqués dans nos premiers paragraphes ne sauraient tenir lieu de preuve. Dans cette perspective de déconstruction, on ne peut invoquer d’arguments neuroscientifiques comme émanant d’une logique supérieure à celle de l’ayurveda ou des chamanes.
Comment dès lors prouver celles-ci à l’aide de ceux-là, comme nous l’avons fait ?
«L’hypnose produit un ensemble de modifications neurophysiologiques suffisamment caractéristiques pour être observées aujourd’hui à l’aide d’une caméra à positrons. Mais l’authentification neurophysiologique du phénomène, pour rassurante qu’elle soit, n’en explique pas pour autant les manifestations psychologiques.»[36]
De Descartes, on peut déduire une chose, que le positivisme a bien retenu : la Méthode ne peut se prouver qu’a posteriori, par ses résultats. Sinon il faudrait une Méthode pour prouver la Méthode, et ainsi de suite, ad infinitum. C’est au fond le raisonnement de Tobie Nathan, plutôt que de se prononcer sur la réalité ou la véracité des forces mues par les rituels qu’il promeut, il se réfugie derrière un pragmatisme bon teint, digne du positivisme Friedmanien le plus cru : ça marche, donc inutile de questionner nos fondements épistémologiques.
Ce qui nuance la pensée scientifique («d’ingénieur» dirait Lévi-Strauss) de la pensée mythique («de bricoleur» dirait le même) ce sont les résultats : avec les équations de Newton, on envoie des satellites en orbite géostationnaires, alors qu’avec la Théogonie d’Hésiode, c’est plus compliqué.
Dans le registre thérapeutique, seuls les résultats peuvent primer, d’où une flexibilité nécessairement plus grande.
Mais sur la question des neurosciences, si leur statut «mythologique» peut être discuté, on ne peut nier qu’on leur prête tous les miracles possibles. Et qu’elles peuvent donc également servir de vecteur symbolique. Une étude a montré que le simple fait d’afficher une photographie d’IRM de cerveau à côté d’un article poussait les gens à être plus d’accord avec l’article. L’image du cerveau est tant associée à l’intelligence que ce seul symbole suffit à contaminer un texte posé à côté.

Docte ignorance.
Dire qu’au fond le contenu théorique de la psychanalyse n’importe pas et que seul compte la relation «docteur/patient» et le cadre, que ce n’est qu’un jeu de faux-semblants, n’est-ce pas contre-productif à deux titres ?
1. Que faire d’un patient qui aurait lu un livre de psychothérapie, expliquant comme nous qu’au fond, on pouvait bien lui raconter – à peu près – n’importe quoi tant que ça marche, que c’est cohérent et qu’il y croit et qui perd dès lors l’illusion qui fonde le pouvoir symbolique de son thérapeute ?
2. Cela ne ferme-t-il pas la voie à un contenu positif de la psychanalyse ?
Si la psychanalyse devient un spectacle magique, non plus au sens fantastique, à savoir où l’on meut des forces surnaturelles en jeu, mais au sens de la préstidigitation, pour amener le patient à se guérir lui-même, mais que la découverte des mécanismes derrière, impliquerait que le patient ne pourrait plus être soigné. Ainsi, on trouve les mêmes dilemmes que l’usage du placebo dans une perspective de guérison : donner des pastilles de sucre pour soigner la migraine est peut-être très éfficace, mais si, dès que le patient découvre que c’est du sucre, ça n’a plus aucun effet, n’a-t-on pas un petit problème sur le long terme ? Ou autrement dit : comment soigner les gens méfiants ou sceptiques avec ces pratiques ?
Dans cette acception, la psychanalyse serait l’inverse d’un culte à mystères : la découverte des secrets qui la sous-tendents, la rendraient caduque.
On retrouve plusieurs paradoxes qui travaillent notre civilisation : la «docte ignorance» des mystiques, l’illusion vitale de Nietzsche[37], le «faîtes assemblant de croire et vous y bientôt vous y croirez» pascalien, l’inconscient de Freud, la mauvasie foi sartrienne et le détour mythico-rituel de De Martino.[38] Faut-il masquer ses yeux pour que la magie opère ?

Pour les sciences modernes
L’avantage des méthodes modernes sur les méthodes traditionnelles semble que justement, l’opacité des neurosciences (ou de la physique quantique pour le cas fantaisiste du Transurfing) ne sont pas maintenues artificiellement par un voile. Quand un chaman prétend retirer une “pointe de flèche” d’une plaie magique[39], tout en ayant auparavant glissé une pierre dans sa bouche, qu’il retirerar pendant le rituel, il avoue le faire-semblant, la supercherie, en somme, et peut-être le blessé est conscient de la part de simulacre qu’il y a là-dedans, tout en l’admettant comme part du rituel. Pour un homme occidental “donné à lui-même” et sans la part de labilité associée, cela ne saurait pas acheter sa créance.
Les neurosciences modernes, semblent donc, dans cette optique, une “mythologie” adaptée à notre époque sceptique, de part la puissance qu’on leur confère, mais également de par l’opacité intrinsèque à leur matière qui les fonde, et empêche que les “ficelles” soient découvertes de sitôt par le quidam.

Conclusion : similitudes et dissensions
Exo vs. Endo.
Une des différences les plus évidentes, entre les thérapies traditionnelles et la thérapie psychanalitique, c’est la place du sujet dans le monde, et la cause décrite de ses affections. Pour les thérapies traditionnelles, le sujet baigne dans un réseau d’influence, cause de son trouble qu’il s’agirait de maîtriser par le rite, tandis que pour Freud ou Jung, les principes à combattre sont internes : ce sont les conflits internes à l’esprit qui causent névroses, psychoses, etc. et qui doivent être réalignés par la pratique psychanalitique.
Ce qui peut frapper, c’est que la médecine moderne a tendu à extérioriser la maladie au possible : les agents infectieux, le climat, tout semble provenir de l’extérieur et attaquer l’équilibre fragile du corps, le mettant en péril. Même les maladies intrinséquement liées à nos corps sont expliquées par la génétique, extérieure, un héritage externe. Ainsi :
«Quand le médecin explique la cause d’une maladie, en invoquant des sécrétions, des microbes ou des virus, le conflit ne se dissout pas. La relation entre le microbe et la maladie est extérieure à l’esprit du malade, c’est une relation de cause à effet, tandis que la relation entre le mal et la maladie est intérieure à ce même esprit conscient ou inconscient. C’est une relation entre symbole et chose symbolisée» (p.218 et ss.)
…Et la manipulation de symboles par l’imaginaire semble la clé de l’efficacité de ces thérapies.
Un des avantages les plus évidents de la «thérapie traditionnelle» c’est que «en dissociant le sujet de ses symptômes, en attribuant la maladie à des êtres extérieurs, en exonérant le malade du poids de la responsabilité, atteint des ressorts psychiques plus profondes.»[40] permettant peut-être un statut de malade moins accablant et, du coup, une guérison simplifiée.
Mais en ce qui concerne les malades qui, justement, perdent pied avec le réel, est-ce que la validation institutionnalisée de l’existence de forces occultes n’aurait pas un effet négatif ? Est-ce que la déresponsabilisation induite ne va pas favoriser une dissociation plus grave et plus profonde avec le réel ?
Décrypter vs. suggérer
L’avantage certain de la pratique de Lillia, par exemple, c’est qu’elle peut forger complètement un système de symboles en s’appuyant bien sûr sur des concepts existants, mais la pratique de la verbalisation en groupe des visions et le support oral de la voix de Lillia constituent un squelette fort pour l’imaginaire du groupe : le signifiant et doté de son signifié en commun, et la réactualisation du sens par l’expérience intérieure vient la compléter. Contrairement à l’analyse, qui dans une perspective inverse, ne veut que décrypter l’imaginaire, non s’en servir comme véhicule ou comme refuge. Là, il y aurait besoin de trouver le sens, infiniment variable puisque dépendant du parcours de chacun, qu’ont leurs images pour les gens, à supposer qu’il y en ait un, tandis que la pratique de Lilia
C’est la bouche qui suggère contre l’oreille qui écoute, deux méthodes opposées.
 L’imposition d’une cosmologie mythique ne semble par contre pas le domaine d’un clinicien dans le monde laïcisé qui est le nôtre. Mais comme le montre le pouvoir de suggestion des neurosciences, on peut toutefois imaginer un faire-semblant, basé sur des connaissances empiriques. Et si tout système de pensée est une cosmologie déguisée, y’a-t-il tant de distance que cela entre ces deux types d’approches ? Ce qui est certain, c’est qu’en traitant l’imaginaire comme un voile ou un obstacle, la psychanalyse se prive de ressources puissantes. Peut-être à raison, quand on considère les aléasde ces méthodes, et le fait qu’elles ne se donnent pas la peine de se justifier épistémologiquement, tout regard du dehors risquant de briser le charme.
Bibliographie :
Bergé Christine, La métaphore dans la peau, technologies de l’esprit, transformations de soi, in Des Médiums. Techniques du corps et de l’esprit dans les deux Amériques, dir. Mancini Silvia et Faivre Antoine, Imago, Paris, 2012.
Breton (le) David, De l’efficacité symbolique: http://www.passereve.com/journal/HTM/efsy.html
Gusdorf Georges, Mythe et Métaphysique, Flammarion, Paris, 1984, 366p.
Lévi-Strauss Claude. L'efficacité symbolique. In: Revue de l'histoire des religions, tome 135 n°1, 1949. pp. 5-27.
Liljefors Nicole, Le rêve éveillé en psychothérapie courte, quelques expériences, Imaginaire et Inconscient, 2009/1, n°23, pp. 97-114.
De Martino, Le Monde Magique,
Mason M.F. et al., Wandering Minds : the default network and stimulus-independent thoughtScience, 215, pp. 393-395.
Mc Geown et al., Hypnotic induction decrease anterior default mode activity, conscious cogn., 18(4), pp. 848-855.
Natanson Jacques, Le rêve éveillé, la psychanalyse et l’imaginaire dans la culture occidentale,  Imaginaire et Inconscient, 2009/1, n°23, pp. 77-96.
Nathan Tobie, La Folie des autres. Traité d’ethnopsychiatrie clinique, éd. Dunod, collection « Psychismes », Paris, 1986.
Oakley et Halligan, Hypnotic suggestion and cognitive neuroscience, Trends Cogn Sci. 2009 Jun;13(6), 264-270.
Park Jung Ho, Du mana au salut religieux par la transformation du don, Durkheim, Mauss et Weber, Revue du Mauss,  p.11.
de Saussure Raymond, «Le caractère de Mesmer» in Jean Vinchon, Mesmer et son secret, Toulouse, Privat, 1971, pp. 16-17.
Schetzman et al., Where the imaginal appears real : a positron emission tomography study of auditory hallucinations, PNAS, USA, 95(4), 1998, pp. 1956-1960.


[1] Changer par la thérapie, p.91.
[2] op. cit., pp. 49-53.
[3] trad. Yves de Roten, 1950, cité in Changer par la thérapie, p.54.
[4] Le Livre noir de la psychanalyse, dir. Catherine Meyer, Les Arènes, Paris, 2005.
[5] Michel Onfray, Le crépuscule d’une idole. A noter qu’il précise lui-même que Nietzsche n’a jamais laissé les bases épistémologiques ni scientifiques suffisantes pour fonder une discipline psychanalytique complète.
[6]Bergé Christine, La métaphore dans la peau, technologies de l’esprit, transformations de soi, in Des Médiums. Techniques du corps et de l’esprit dans les deux Amériques, dir. Mancini Silvia et Faivre Antoine, Imago, Paris, 2012.
[7] Changer par la thérapie, p. 53.
[8] Emile Bréhier sur les Stoiciens : « La raison, loi universelle ou nature, se fait en quelque sorte monarchique : chez Aristote, elle partit des réalités psychologiques ou sociales de fait, passions, coutumes, lois, qu’elle essayait simplement, comme d’en haut, de tempérer et d’organiser : ici, elle prend toute la place, et elle expulse tout ce qui n’est pas elle-même ; « la vertu est placée dans la seule raison ».» (histoire de la philosophie, t. I, livre II,  chap.1, IX, morale de l’ancien stoicisme)
[9] Natanson, pp.77-78.
[10] Collot, p.33 et circa
[11] in Changer par la thérapie, p.31.
[12] Op. cit. p. 32, citant Mc Geown et al. 2009 et Oakley et Halligan, 2009.
[13] Op. cit. p. 32. Citant Szetchman et al. 1998.
[14] Changer par la thérapie, pp. 156-157.
[15] Lévi-Strauss Claude. L'efficacité symbolique. In: Revue de l'histoire des religions, tome 135 n°1, 1949. pp. 5-27.
[16] Lévi-Strauss, op. cit., p. 18.
[17] Citée in Changer par la thérapie, p. 125.
[18] Changer par la thérapie, p.125
[19]Chalverat Charles, De la pratique du guérisseur à celle du thérapeute, in Changer par la thérapie, pp. 142-170.
[20] Natanson,
[21] Mythe et métaphysique, p.266.
[22] « La découverte fondamentale de la psychanalyse se réfère à un mythe littéraire, celui d’Œdipe, qui a suscité une série importante d’œuvres théatrales, de Sophocle à Cocteau en passant par sénèque, Corneille et Voltaire. Dans la lettre à Fliess du 15 octobre 1897, Freud expose à son ami sa découverte de l’Œdipe en des termes où apparaît d’emblée la double rédférence à la tragédie de Sopphocle et à l’Hamlert de Shakespeare (…) on comprend, en dépit de toutes iobjections rationnelles qui s’opposent à l’hypothèse d’une inexorable fatalité, l’effet saisissant d’Œdipe roi… Chaque auditeur fut un jour en germe, en imagination, un Œdipe… Mais une idée m’a traversé l’esprit : ne trouverait-on pas dans l’histoire d’Hamlet des traits analogues ? » (Natanson, p.82)
[23] Bergé, op. cit., p.109.
[24] En plus de l’attention aux rêves, il y a celle portée aux rêves éveillés (Natanson, 79, citant L’interprétation des rêves, p.411).
[25] « Gilbert Durand a clairement formulé le renversement de perspective qui consiste à dépasser voire à inverser « la dévaluation culturelle de l’imaginaire dans la pensée officielle de l’occident » Natanson, p.87,  citant L’imagination symbolique de Durand, p.49.
[26] "Certains courants de la psychanalyse ont eu tendance (...) à dévaloriser l'imaginaire au profit du symbolique, considéré comme seule manifestation authentique de l'inconscient" (Natanson, p. 77) Chez Freud, le rêve reste une énigme "que l'interprétation doit dénouer"(Natanson, p. 79) Nous ne traitons pas de la tension imaginaire/symbolique qui suffirait à un travail d’ampleur bien supérieur à elle toute seule.
[27] Non seulement dans l’interprétation des rêves mais dans la Druckprocedur. Lorsqu’il est demandé à un patient de produire une série d’idées déliées, Freud analyse les images comme des idées : « On m’amène un jeune garçon de 14 ans, qui souffre de tics convulsifs, vomissement hystériques, migraines, etc. Pour commencer le traitement, je le prie de fermer les yeux et de me dire quelles images ou quelles idées lui viennent àk l’esprit. Il répond par des images : «un échiquier, uin poignard, une faucille, un vieux paysan qui tond le gazon devant la maison paternelle.» (L’interprétation des rêves,  p.525, cité in Natanson, p.78)
[28] "Je propose un Rêve Eveillé avec le motif du rosier, motif lié à la sexualité suivant les auteurs allemands(Wilke E. 1997)" (Liljefors, p.107)
[29] Entre autres, La Folie des autres. Traité d’ethnopsychiatrie clinique, éd. Dunod, collection « Psychismes », Paris, 1986.
[30] « Les esprits protecteurs et les esprits malfaisants, écrit C. Lévi-Strauss, les monstres surnaturels et les animaux magiques font partie d’un système cohérent qui fonde la conception indigène de l’univers. La malade les accepte, ou, plus exactement, elle ne les a jamais mis en doute. Ce qu’elle n’accepte pas, ce sont des douleurs incohérentes et arbitraires, qui, elles, constituent un élément étranger à son système, mais que, par l’appel au mythe, le chaman va replacer dans un ensemble où tout se tient. » Lévi-Strauss, 1949, p. 18.
[31] Henri Hubert et Marcel Mauss, « Esquisse d’une théorie générale de la magie », (1902-1903), in Sociologie et anthropologie, Paris, PUF, 1999, p. 105.
[32] Park Jung Ho, Du mana au salut religieux par la transformation du don, Durkheim, Mauss et Weber, Revue du Mauss,  p.11.
[33] James G. Frazer, The Golden Bough.
[34] Raymond de Saussure, «Le caractère de Mesmer» in Jean Vinchon, Mesmer et son secret, Toulouse, Privat, 1971, pp. 16-17. Cité in Hypnose et Pensée magique, pp. 23-24.
[35] Gilliéron 1983. (p.158)
[36] Collot, Introduction, p. 7
[37] La tension permanente entre la vérité, mortifère, et le mensonge, nécessaire à la vie, dont Socrate est le parfait exemple : au nom de la vérité, il meurt, montrant bien la pulsion de mort qui l’habite.)
[38] Méheust, in Collot, p.43.
[39] La pointe résultant d’un sort qui aurait été lancé au patient
[40] Méheust, in Collot, p.42

vendredi 24 mai 2013

Et si Marx était de droite, en fait ?




By some minds, government is conceived as strictly a practical art, giving rise to no questions but those of means and an end. Forms of government are assimilated to any other expedients for the attainment of human objects. They are regarded as wholly an affair of invention and contrivance. Being made by man, it is assumed that man has the choice either to make them or not, and how or on what pattern they shall be made. Government, according to this conception, is a problem, to be worked like any other question of business. The first step is to define the purposes which governments are required to promote. The next, is to inquire what form of government is best fitted to fulfill those purposes. Having satisfied ourselves on these two points, and ascertained the form of government which combines the greatest amount of good with the least of evil, what further remains is to obtain the concurrence of our countrymen, or those for whom the institutions are intended, in the opinion which we have privately arrived at. To find the best form of government; to persuade others that it is the best; and, having done so, to stir them up to insist on having it, is the order of ideas in the minds of those who adopt this view of political philosophy. They look upon a constitution in the same light (difference of scale being allowed for) as they would upon a steam plow, or a threshing machine.To these stand opposed another kind of political reasoners, who are so far from assimilating a form of government to a machine, that they regard it as a sort of spontaneous product, and the science of government as a branch (so to speak) of natural history. According to them, forms of government are not a matter of choice. We must take them, in the main, as we find them. Governments can not be constructed by premeditated design. They "are not made, but grow." Our business with them, as with the other facts of the universe, is to acquaint ourselves with their natural properties, and adapt ourselves to them. The fundamental political institutions of a people are considered by this school as a sort of organic growth from the nature and life of that people; a product of their habits, instincts, and unconscious wants and desires, scarcely at all of their deliberate purposes. Their will has had no part in the matter but that of meeting the necessities of the moment by the contrivances of the moment, which contrivances, if in sufficient conformity to the national feelings and character, commonly last, and, by successive aggregation, constitute a polity suited to the people who possess it, but which it would be vain to attempt to superinduce upon any people whose nature and circumstances had not spontaneously evolved it.It is difficult to decide which of these doctrines would be the most absurd, if we could suppose either of them held as an exclusive theory. But the principles which men profess, on any controverted subject, are usually a very incomplete exponent of the opinions they really hold. No one believes that every people is capable of working every sort of institution. Carry the analogy of mechanical contrivances as far as we will, a man does not choose even an instrument of timber and iron on the sole ground that it is in itself the best. He considers whether he possesses the other requisites which must be combined with it to render its employment advantageous, and, in particular whether those by whom it will have to be worked possess the knowledge and skill necessary for its management. On the other hand, neither are those who speak of institutions as if they were a kind of living organisms really the political fatalists they give themselves out to be. They do not pretend that mankind have absolutely no range of choice as to the government they will live under, or that a consideration of the consequences which flow from different forms of polity is no element at all in deciding which of them should be preferred. But, though each side greatly exaggerates its own theory, out of opposition to the other, and no one holds without modification to either, the two doctrines correspond to a deep-seated difference between two modes of thought; and though it is evident that neither of these is entirely in the right, yet it being equally evident that neither is wholly in the wrong, we must endeavour to get down to what is at the root of each, and avail ourselves of the amount of truth which exists in either.

– John Stuart Mill, considerations on representative government, chap. 1.

Sur la gauche et la droite en politique, au sens extra-clanique.


Index

  • Et si Marx était de droite, en fait ?
    • Il faut bien commencer quelque part. Donc.
      • Définition positive : progressiste = aller dans le sens de l’histoire.
      • Définition négative : le progressisme serait l’abolition des normes sociales.
    • Ordres naturels à gauche.
      • L’écologie : ne pas attenter à l’équilibre fragile de la nature.
      • Tolérance des cultures : ne pas imposer nos normes.
    • Note sur l’exception libertaire et libertarienne.
      • Le moindre mal
    • A Thrive / Survive Theory
    • Théorie finale : Weltanschauung et vision du monde : «optimiste» vs. «pessimiste»
  • Droite, gauche, des étiquettes pertinentes, au-delà des logiques de clan ?

Et si Marx était de droite, en fait ?

Là, tout le monde glapit, et les marxistes et les droitistes.
Mais ce titre veut simplement mettre au jour les contradictions que je trouve dans la définition des notions «droite» et «gauche» en politique.
Historiquement, la droite étant la place d’honneur, les royalistes allèrent se placer à celle du Roi dans la Convention, lors de la Révolution française, lors du vote du véto royal le 28 aout 1789. Par opposition, les républicains se mirent à gauche. Il fallut bien plus longtemps pour que les notions cristallisent en nos cerveaux binaires, mais c'est ainsi que le mythe nous en raconte l'origine.
Quand les royalistes eurent été chassés des assemblées en grand nombre, et que les socialistes débarquèrent, les républicains furent repoussés à la droite de l’assemblée, alors qu’ils étaient sa précédente gauche.
Certains pourraient balayer tout ça d’un revers de poignet et dire «ça n’a aucun sens, c’est une étymologie bancale qui ne relève rien de positif : la preuve les républicains étaient à gauche, puis à droite.» et rejeter tout sens historique ou positif de ces termes. De plus en plus de gens tendent à se situer «ni à droite, ni à gauche» d’ailleurs, rejetant cette alternative comme un faux dilemme. Et c’est vrai que si le seul instrument empirique d’évaluation des opinions politiques c’est un roi, on risque de tourner assez vite court.
Cependant, il apparaît, comme le dit Scott Alexander, qu’on arrive à désigner par droite et gauche des factions de façon totalement anhistorique, ainsi Sparte semblera toujours plus à droite d’Athènes.

Je pense qu’il y a également un problème dans la définition de la droite, puisqu’elle a deux pôles :
1. un pôle conservateur
2. un pôle libéral

Dans l’absolu, les deux s’opposent : si vous voulez libéraliser l’économie et les moeurs, vous allez attenter à l’organisation traditionnelle du travail, de la famille et de l’état, attentant par là à la triade patrie/famille/travail chère à de nombreux pontes de la droite.
Nous n’examinerons que les conservateurs, parce que le libéralisme semble être une pensée transversale, qui traverse les deux courants, ainsi ces diagrammes politiques qui classent les gens sur deux axes : autoritaires/libertaires et droite/gauche.
Supposons donc que le libéralisme est en dehors de cette équation, qu’il peut aussi bien reparaître à gauche, sous forme de social-démocratie.

Alors cherchons des définitions de Droite et de Gauche, au sens politique. On trouvera plein d'oppositions qui se recouvrent, libertaire/autoritaire, étatiste/libéral, conservateur/réactionnaire, mais trouve-t-on une définition logique de droite et gauche ?
Prenons en plein, pour voir.

Wikipédia :
La gauche désigne la partie gauche de l'hémicycle d'une assemblée parlementaire et les personnes et partis qui y siègent habituellement. Les partis de gauche se rassemblent généralement dans la promotion d'idéaux progressistes et d'égalité, la critique de l'ordre social et le souci d'une plus grande justice sociale.
En politique, le terme de droite désigne généralement l'ensemble des courants politiques ayant une doctrine, une tradition ou une idéologie plutôt conservatrice, économiquement libérale ou non. La droite manifeste un certain attachement à l'ordre, considéré comme juste ou comme un moindre mal, et réprouve les changements brusques, notamment sur les questions de société (toute la droite en général), les questions éthiques et sur les questions économiques (droite conservatrice, par opposition à droite libérale).

CA NOUS AIDE PAS TANT QUE CA, MERCI WIKIPEDIA QUAND MÊME.

Pour E. Mounier, c’est surtout l’opposition entre la justice, voulue par la gauche, et l’ordre, voulu par la droite, qui les différencie.

A lire Michel Onfray, c’est la différence entra l’ascétisme, bouhou la méchante droite qui veut restreindre les gens, et l’hédonisme, youpi la gentille gauche qui veut réjouir les gens. La joie.
Cette définition pue un peu du cul, mais passons.

Pour Scott Alexander, c’est la différence entre ce qui est optimal pour des sociétés en survie (droite) et ce qui est optimal pour des sociétés prospères (gauche).

Pour Deleuze, ce serait l’ordre d’importance dans lequel on considère les choses : «Être de gauche c'est d'abord penser le monde, son pays, puis ses proches puis soi. La droite c'est le contraire.» Autrement dit, altruiste versus égoïste.
La définition me semble caricaturale et bête.

Il faut bien commencer quelque part. Donc.

Commençons par la théorie Gauche = justice et droite = ordre.
D’une certaine manière, j’aime cette définition, puisqu’elle permet de rassembler à nouveau droite libérale et droite conservatrice, du moins pour le libéralisme économique.
Les libéraux veulent le laissez-faire sur le plan économique parce qu’ils croient à une harmonie des tendances, à l’équilibre des marchés laissés à eux-même. Les flux monétaires circulant de façon optimale quand on ne fait rien, il vaut mieux ne pas faire grand chose, et surtout pas laisser l’état, qui a le monopole de la violence légale, foutre le merdier. On veut respecter l’ordre naturel de l’économie.
De l’autre côté, les conservateurs veulent préserver les structures sociétales tels qu’elles existent depuis longtemps parce qu’ils imaginent qu’elles ont fait leurs preuves. Ok, c’est pas super juste de foutre la femme dans la cuisine et s’occuper des gosses, disent-ils, mais c’est une forme de séparation du travail qui semble diminuer les conflits, améliorer la résistance du tissu social, et fonctionne mieux sur le long terme que l’éclatement perpétuel des liens sociaux auquel les gauchistes vouent la plupart de leurs efforts. Au fond, on veut préserver l’ordre naturel de la société.
Il y a en commun l’idée que la raison ne peut pas élaborer de modèles fonctionnels sortis de nulle part, les appliquer et espérer améliorer le monde, alors que la gauche, elle, postulerait dès le début la capacité à améliorer le monde de façon réfléchie. Dans son projet, elle contiendrait l’idée d’intervention dans la société pour améliorer le monde.
De cette manière on peut dire que la gauche serait interventionniste («dirigiste» dirait la droite) alors que la droite aurait tendance à tenter de préserver des équilibres naturels qu’elle perçoit comme fragiles.
L’ordre contre la justice.
Bon, mais quelle différence entre les deux, dans une certaine mesure ?
Et Marx, ne serait-il pas de droite ?
Une dictature du prolétariat telle que décrite par Marx, n’exige-t-elle pas d’ordre ? Ne veut elle pas la soumission de tous au comité central ? Ne punit-elle pas celui qui vend des asperges à un prix indécent ou qui permettra la réintroduction de l’exploitation ?
En outre, Marx, ne décrit pas un projet de société.
Il décrit, d’après lui, le mouvement même de l’histoire.
Il n’a pas inventé le matérialisme, ni la lutte des classes. Il suffit de lire ce qu’il écrit à Weydemeyer en 1852 :
«Maintenant, en ce qui me concerne, ce n'est pas à moi que revient le mérite d'avoir découvert l'existence des classes dans la société moderne, pas plus que la lutte qu'elles s'y livrent. Des historiens bourgeois avaient exposé bien avant moi l'évolution historique de cette lutte des classes et des économistes bourgeois en avaient décrit l'anatomie économique. Ce que j'ai apporté de nouveau, c'est :
1. de démontrer que l'existence des classes n'est liée qu'à des phases historiques déterminées du développement de la production ;
2. que la lutte des classes mène nécessairement à la dictature du prolétariat ;
3. que cette dictature elle-­même ne représente qu'une transition vers l'abolition de toutes les classes et vers une société sans classes


«La lutte des classes mène nécessairement à la dictature du prolétariat.»
Marx ne décrit pas un projet qu’il veut mettre en oeuvre, il ne dit pas «hé, j’ai trouvé la faille dans le système, faisons ça», non, il dit que c’est ce qui va arriver de toute façon, que c’est une loi de l’histoire et que s’y conformer, c’est juste suivre le courant.
Quelle différence entre Marx, qui veut accélérer l’application de lois historiques qu’il prétend inéluctables, et les conservateurs, qui veulent réintroduire des modèles archaïques qu’ils prétendent éprouvés par le temps et donc conformes aux lois de la nature ou de l’histoire ?
Après tout, son remède contre le capitalisme, c’était juste d’exploiter encore plus les masses pour faire arriver la révolution : donc quelle différence entre lui et le patron moyen ? Tous deux collaborent à l’avènement du Grand Soir !
Si notre définition de la droite se compose de trois volets.
1) L’exigence d’autorité.
2) Le respect d’un ordre naturel transcendant nos limitations, qu’il ne faudrait pas mettre en péril ou amoindrir par nos travers.
3) La réplication de l’ordre social en cours.
Force est de constater que Marx est de droite.

Ce qui pose problème à absolument tout le monde, marxistes et droitistes frémissant d’avoir été un instant mis en contact par le concept. Brrr.

Qu’est-ce qui pourrait nous faire dire que Marx n’est pas de droite ?
On pourrait rajouter un axe conservateur (orienté vers le passé) et progressiste (vers le futur) mais ça exigerait deux définition de «progressiste»

Définition positive : progressiste = aller dans le sens de l’histoire.

Pour commencer, Marx ne veut pas vraiment le respect d’un «ordre» naturel. Il décrit simplement une loi de l’histoire, qui va aboutir à un ordre ultérieur et inaltérable, la fin de l’histoire dans une société sans classes. (puisque l’histoire n’est que la lutte des classes, la disparition de celles-ci signifient nécessairement la fin de l’histoire)
Il ne s’agit pas de dire «faisons cela comme avant» mais «cela va arriver et il faudrait s’y préparer».
Il n’y a pas exigence de réformes, d’ailleurs il hait la social-démocratie. Il suffit de laisser le capitalisme continuer tout seul comme un grand et il va juste s’auto-détruire, puisqu’il est constitué d’impératifs antagonistes : d’un côté il veut maximiser son profit et donc la part de plus-value qu’il amasse, et de l’autre diminuer sa «part variable» donc le nombre d’ouvriers, que Marx décrit comme la seule source de plus-value, puisque seule source du travail. (Le Capital, ed. de la Pléiade, t.1, p.841.)
Et ces contradictions sont le seul moyen de progresser. C’est la contradiction et la tension entre la possession du pouvoir symbolique et militaire par les nobles, et des instruments de production pour les bourgeois, qui aboutit à la fin de la féodalité, au début du capitalisme, et au règne attenant de la bourgeoisie.
Exemple d’endroit où Marx analyse cette dialectique de inexorable :
«La bourgeoisie qui, en créant pour ses fils les écoles polytechniques, agronomiques, etc. ne faisait pourtant qu’obéir aux tendances intimes de la production moderne n’a donné aux prolétaires que l’ombre de l’enseignement professionnel. Mais, si la législation de fabrique, première concession arrachée de haute lutte au capital, s’est vu contrainte de combiner l’instruction élémentaire, si misérable qu’elle soit, avec le travail industriel, la conquête inévitable du pouvoir politique par la classe ouvrière, va introduire l’enseignement de la technologie, pratique et théorique, dans les écoles du peuple. Il est hors de doute que de tels ferments de transformation dont le terme final est la suppression de l’ancienne division du travail, se trouvent en contradiction flagrante avec le mode capitaliste de l’industrie et le milieu économique où il place l’ouvrier. Mais la seule voie réelle par laquelle un mode de production et l’organisation sociale qui lui correspond marchent à leur dissolution et leur métamorphose est le développement historique de leurs antagonismes immanents.» (Le Capital, éd. de la Pléiade, t.1, p.992)
Par conséquent, si on prend la notion de «sens de l’histoire» et qu’on l’admet comme un fait, si on admet que l’histoire se dirige effectivement quelque part, par une nécessité soit cosmique (E.g. les stoiciens, les chrétiens, Hegel) soit matérielle (E.g. Marx) alors se référer au passé et au futur, ce n’est pas du tout la même chose. D’un côté vous avez celui qui veut s’opposer au «sens de l’histoire» et de l’autre, celui qui veut simplement y contribuer. Réinstaurer des modèles caduques, tels que par exemple la féodalité, n’aurait aucun sens, ça ne servirait à rien, puisqu’il a été montré que la féodalité, justement, évoluait en capitalisme et que le capitalisme, Marx pensait l’avoir prouvé, se transformait en société sans classes !
Tous les chemins mènent à Rome et toutes les sociétés mènent à la société sans classes, donc inutile de faire demi-tour, ou plutôt, ceux qui font demi-tour sont négligeables parce qu’ils seront emportés par le courant.
Cependant, puisque nous rejetons l’idée d’une autodestruction du capitalisme, consentons-nous vraiment à la notion de «sens de l’histoire» ? Qu’est-ce à dire ?
Imaginons qu’on abolisse l’esclavage, qu’on dise qu’on a bien fait d’abolir l’esclavage, que tout le monde est libre, nait libre et égal, etc. On le répète sur tous les tons, à l’école surtout, et on explique à quel point on avait raison d’abolir l’esclavage. Il est fort probable que les prochaines générations trouveront cela normal, que cela ne leur manquera plus. Dès qu’on abolit une norme sociale, elle ne peut plus exercer son rôle social, et donc contraindre les esprits en son sens. Du coup, il est normal d’être anti-esclavage.
Mais va-t-on pour autant dire «Hé, regarde, dans vingt ans les gens sont tous d’accord avec moi, ils sont tous anti-esclavage, c’est la preuve que j’ai raison d’être anti-esclavage puisque je vais dans le sens de l’histoire !» ? Ce serait plutôt idiot, puisque le fait même qu’on abolit l’esclavage fait que ce sera plus tard considéré comme normal qu’il soit aboli, mais ça peut être le cas pour n’importe quelle mesure. Insérez ici l’expression «prophétie auto-réalisatrice» que je trouve trop utilisée ces temps-ci.
Si je prends le pouvoir en République Démocratique du Peuple de Corée du Nord et que je décide d’interdire les sucreries et de laver le cerveau de tout le monde pour qu’on les trouve maléfiques, pourrais-je me dire dans le sens de l’histoire, puisqu’il était évident que l’histoire coréenne se dirigeait vers l’interdiction des sucreries ?
Oui ? Alors c’est que tout ce qui arrive va dans le sens de l’histoire.
Cette définition ne nous aide pas.
Marx avait des lois historiques pour appuyer son «progressisme», mais si vous n’avez pas de plan de l’avenir sous les yeux vous ne pouvez prétendre être dans le sens de l’histoire et donc progressiste dans sa définition positive. La notion de progrès et donc de progressisme est absconse puisque rien ne dit que l’évolution est 1) prévisible et 2) unilatérale, et cette notion s’auto-valide.

 

Définition négative : le progressisme serait l’abolition des normes sociales.

Autrement dit, l’homme étant libre, et puisqu’il n’y a pas de sens de l’histoire, le progressisme, c’est simplement abandonner nos coutumes, nos racines qui nous entravent et nos normes dérangeantes. Il s’agit simplement de l’augmentation de liberté dans la société, et de moins de contrainte.
Problèmes de cette définition :
ça s’oppose clairement à l’impératif «dirigiste» de la gauche et sa volonté d’organisation rationnelle du réel par l’homme tout comme à l’impératif d’«ordre» de la droite et son respect de l’autorité.
Cette deuxième définition nous ramène donc aux tendances libérales et libertaires, qu’on avait pourtant classées hors de l’axe gauche/droite. Si elles resurgissent ici, ça nous montre que c’est un travail de définition difficile, mais si on fait de l’abolition des normes l’apanage exclusif de la gauche, la droite libérale n’est plus de droite, puisqu’elle souhaite la diminution de l’intervention de l’état dans l’économie, et donc l’abolition d’une norme.
Sur un registre plus commun et plus actuel que la dictature du prolétariat, c’est à la mode d’attaquer les «complexes industriels», les «marchés financiers» et les «requins de la finance», mais qu’exigent les jeunes socialistes sinon de l’ordre et le respect de celui-ci quand ils veulent interdire la spéculation sur les denrées alimentaires ? Que font les jeunes socialistes sinon regretter «l’évolution récente» de la «finance moderne» ? Tout ce qu’ils veulent, c’est retourner à une «économie réelle» faite de betteraves et de pulls à cols roulés, pas de méchants produits financiers. On dit cette initiative de gauche, alors qu’elle veut simplement supprimer quelque chose qu’elle considère comme une innovation, une mutation dans le capitalisme.

En outre la gauche a, elle aussi, des ordres transcendants qu’elle protège :

Ordres naturels à gauche

L’écologie : ne pas attenter à l’équilibre fragile de la nature

Nombre de gens considèrent les écologistes comme étant de gauche, et les Verts comme souvent plus à gauche que le PS, du moins en Suisse, mais historiquement, l’écologie a toujours été un mouvement conservateur : on veut moins d’industrie, moins de pollution, moins d’emprise de l’homme sur la nature, alors que le machinisme était vu comme un moyen de se débarrasser du travail, de libérer l’homme. Certes, au prix d’énergies fossiles, mais bon, qui se soucie de ces connards d’ours polaires au bout de la chaîne alimentaire ? Il suffit de lire Tolkien et ce qu’il dit des machines que Saroumane installe dans la Comté, son rejet de l’industrie lourde.
Si leur priorité est le respect des équilibres naturels, on peut dire sans peine que du coup, les écologistes seraient à droite, ce qu’ils ont été historiquement.
C'est le résultat d'une agglomération lente et d'une mutation des mentalités, mais ma foi, c'est ça aussi la politique.

 


Tolérance des cultures : ne pas imposer nos normes.

Certes, cela participe de l’abolition des normes, on ne veut plus les imposer aux autres et ils sont donc libres de promouvoir les leurs, de les faire valoir et d’en être fiers.
La droite fustigera ici le méchant «multiculturalisme» qui est bien entendu la cause de la mort de l’europe, de la décadence, etc. (on reparle plus bas de la décadence)
Mais quand on dit qu’il faudrait respecter «l’autre» à tout prix, ne pas kui arracher son voile islamique ou ses minarets, le laisser manger sa nourriture comme il veut et l’égorger comme il veut, est-ce qu’on n’est pas en train de promouvoir un autre ordre ? De dire qu’il ne nous appartient pas de modifier les cultures des autres ?
Entendez-moi : nous avons convenu que la gauche se démarquait pas sa volonté d’organiser le réel, et du coup de s’affranchir des limitations arbitraires. On comprend qu’elle ne fasse pas bon ménage avec la religion catholique. Et si on interroge des gauchistes, souvent on se rendra compte qu’ils sont assez fiers d’être athées, et qu’ils considèrent l’athée comme plus éclairé et libre que le croyant, ou du moins qu’ils préfèrent un type de «foi éclairée» indépendante des institutions religieuses.
Mais dès lors, pourquoi cette hiérarchie disparaît dès qu’on s’approche d’un musulman ? Parce que la droite tape dessus, soit, et qu’on défend ce que la droite tape, d’accord, mais encore ? Si un individu libéré de la religion vaut mieux qu’un individu qui y est soumis, en quoi le christianisme est-il pire que l’islam ?
Il semble que le principe de respect des autres cultures soit justement le respect d’un ordre auquel il ne faut pas toucher. Dès qu’il s’agit de défendre la liberté d’action des musulmans on voit les gauchistes défendre des thèses que des identitaires ne nieraient pas : il faut les laisser avoir leurs traditions, c’est ce qui marche pour eux, ils sont libres de choisir, etc.
Certes, me dira-t-on, on laisse également les traditionnalistes chrétiens faire leurs affaires (quoiqu’on ait l’air de vouloir beaucoup leur taper dessus) ce qui ne serait donc au fond qu’un avatar de plus de notre tendance libertaire, d’émancipation de l’individu et de liberté des moeurs, qu’on avait dit transversale et pas forcément liée à la définition de la droite et de la gauche.

Note sur l’exception libertaire et libertarienne.

Les deux peuvent sembler très proche, notamment dans leur volonté d’abolition de l’état, ou du moins de restriction de son pouvoir, vu comme quelque chose de très nuisible. Cependant, demandez à n’importe qui, ils vous diront qu’un anarcho-communiste punk à chien, ça leur semble plus à gauche qu’un hacker libertarien pirate, qu’on tendrait à classer à droite.
Pourquoi ? Le nom a l’air pareil, d’ailleurs les américains ont bien de la peine à faire la nuance, et le programme à peu près le même : organisons-nous entre nous, autogestion, et envoyons l’état au diable. Si nous lisons Marx :
«A la vieille société bourgeoise avec ses classes et ses oppositions de classe, se substitue une association dans laquelle le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous.» (Marx, le manifeste communiste, chap. II)
Tout libertarien serait a priori d’accord avec cette sentence.
La différence c’est que l’anarcho-communisme et les mouvements dits libertaires tendent souvent à combattre toute forme d’oppression, y compris les oppressions économiques, qui ne sont vues ni comme anodines, ni dispensables, ni légitimes. On est forcé de travailler pour manger, ce qui est mal. Pour le libertarien, la belle affaire, rien ne t’empêche de cultiver des patates, ou de changer de travail. Le libertarien hausse les épaules, le libertaire tend à s’ulcérer. Toujours Marx :
«Le royaume de liberté commence seulement là où l’on cesse de travailler par nécessité et en raison d’une finalité extérieure ; il se situe donc par nature au-delà de la sphère de production matérielle proprement dite. De même que l’homme primitif doit lutter contre la nature pour pourvoir à ses besoins, se maintenir en vie et se reproduire, l’homme civilisé est forcé, lui aussi, de le faire, et de le faire quelle que soit la forme de société et le mode de production. Avec son développement s’étend également le domaine de la nécessité naturelle, car les besoins augmentent ; mais en même temps s’élargissent les forces productives qui permettent de les satisfaire. En ce domaine, la seule liberté possible est que l’homme social, les producteurs associés règlent rationnellement leurs échanges matériels avec la nature, qu’ils la contrôlent ensemble au lieu d’être dominés par sa puissance aveugle et qu’ils accomplissent ces échanges en dépendant le minimum de force, dans les conditions les plus dignes, les plus conformes à leur nature humaine. Mais cette activité constituera toujours le royaume de la nécessité. C’est au-delà que commence le développement des forces humaines comme fin en soi, le véritable royaume de la liberté, qui ne peut s’épanouir qu’en se fondant sur le royaume de la nécessité, qui en constitue la base.» (Marx, Le Capital, Livre III, chap. 48)
D’où leur opposition : les libertaires ne veulent pas abolir l’état pour laisser les coudées franches au capital, mais parce qu’ils le voient comme une aide précieuse du capital, les libertariens, eux, ne veulent que le libre échange et qu’on les laisse tranquille avec leur propriété. Les libertaires ne veulent pas forcément l’abolition de la propriété, mais généralement l’abolition de la propriété qui permet d’aliéner d’autres travailleurs, donc du capital. D’où les libertaires qui s’opposent à la réduction des allocs, par exemple : pas qu’ils aiment l’état, mais ce serait encore pire.

La gauche veut la justice. Mais si elle s’en donne les moyens, et qu’elle l’obtient, c’est pour que cette justice soit ensuite respectée. Une fois parvenue dans un monde qu’elle estime à peu près juste, elle va défendre ces acquis avec autant de force que les plus conservateur des conservateurs, il suffit de voir la France, chaque fois qu’on parle de réformer les retraites.
Le terme «conservateur» me paraît d’ailleurs trompeur.
Personne ne veut garder des choses juste pour les garder. On veut simplement garder ce qu’on estime bien et abolir ce qu’on estime mal.
Ce qui fait la nuance c’est la promotion d’un modèle soi-disant éprouvé par le temps pour minimiser le mal.

Donc résumons jusqu’ici ce qu’on trouve de la dichotomie ordre vs. justice pour parler de la gauche et de la droite.
Que la gauche veuille de la justice, de l’égalité, etc. d’accord, mais quand elle s’en donne les moyens étatiques, il y a aussi rigorisme et exigence d’obéissance, on ne peut pas juste dire que la droite se démarque par l’exigence d’autorité.
A cet impératif de justice, il s’ajoute parfois des impératifs écologiques, ou de respect des cultures, on ne peut pas dire que la droite se démarque par la volonté de respecter des «ordres naturels» venus du passé.
Mais malgré tout, ça nous permet de saisir les grandes lignes.

Le moindre mal

Beaucoup de gens tiqueraient sur cette définition qui oppose ordre et justice, notamment parce qu’ils essaient ‘imaginer une société qui concilie les deux, voire fait découler l’un de l’autre.
Après tout, la justice ne peut-elle être organisée, structurée, ou l’ordre juste ?
Disons simplement que la définition marche dans l’opposition de ces deux termes : quand on préfère l’ordre à une possibilité de justice, on serait de droite et quand on préfère la justice à une possibilité d’ordre, on serait de gauche.
Ainsi à droite émerge une politique de moindre mal : oui, il est possible que les femmes au foyer souffrent un peu, mais c’était un système qui marchait très bien, maintenant elles travaillent, ont des gosses, doivent faire deux fois plus, et si elles ont le malheur de négliger une de leurs obligations, la société leur tombe dessus. Est-ce vraiment mieux ?
Là, des égalitaristes divers diraient que c’est le but, justement, des les émanciper des invectives de la société, de permettre que chacun soit libre de faire ce qu’il veut sans récupérer de mépris de la part de tous, mais le droitiste outrepasserait : il ne demande pas ce qu’est le but, mais ce qui s’est passé. Quel résultat ? Pire. On aurait mieux fait de rester à l’ordre précédent.
Pareil pour le libéralisme économique : pauvre de nous qui devons travailler pour vivre, si on avait le Revenu de Base ?
Le libéral n’aura qu’à croiser les mains derrière sa nuque en se balançant en arrière et à dire : oui, mais non, parce que l’inflation due à l’afflux monétaire va faire que tout coûtera plus cher, et au final vous ne serez pas plus riche que maintenant, l’état devra galérer pour vous le payer et ce faisant il négligera ses devoirs importants qu’il accomplissait parfaitement sans RdB par manque de ressources. Bref, le libéral a la ferme conviction que tout va toujours s’équilibrer, à moins d’actions à l’ampleur disproportionnée, e.g. n’importe quoi fait par l’état. Il n’y a pas de magie. Pour un libéral, l’enrichissement suprême de certains est une nécessité économique, une simple relation de cause à effet, et pour eux ça avantage tout le monde, donc autant traiter cela comme un moindre mal et accepter cet ordre.
La révolution française ? Oui, c’est sympa, l’égalité, tout ça, mais on a tué des gens dans le processus, on aurait mieux fait de rester couché.
Et la gauche, ce serait l’inverse.
On ne se satisfait pas d’un ordre, même s’il est confortable.
Dans cette perspective là, oui, je trouve la droite et la gauche bien définies.
Mais j’ai quand même l’impression que Marx reste à droite, défini ainsi. Les souffrances du prolétariat sont ainsi vues comme un marchepied vers la société parfaite, un moindre mal également.


A Thrive / Survive Theory

Passons à la deuxième théorie, sociétés prospères vs. sociétés en danger de mort.
Je cite Scott Alexander :

Before I explain, a story. Last night at a dinner party we discussed Dungeons and Dragons orientations. One guest declared that he thought Lawful Good was a contradiction in terms, very nearly at the same moment as a second guest declared that he thought Chaotic Good was a contradiction in terms. What’s up?
I think the first guest was expressing a basically leftist world view. It is a fact of nature that society will always be orderly, the economy always expanding. Crime will be a vague rumor but generally under control. All that the marginal unit of extra law enforcement adds to this pleasant state is cops beating up random black people, or throwing a teenager in jail because she wanted to try marijuana.
The second guest was expressing a basically rightist world view. The prosperous, orderly society we know and love is hanging by a frickin’ thread. At any moment, terrorists or criminals or just poor management could destroy everything. It is really really good that we have police in order to be the “thin blue line” between civilization and chaos, and we might sleep easier in our beds at night if that blue line were a little thicker and we had a little more buffer room.
I propose that the best way for leftists to get themselves in a rightist frame of mind is to imagine there is a zombie apocalypse tomorrow. It is a very big zombie apocalypse and it doesn’t look like it’s going to be one of those ones where a plucky band just has to keep themselves alive until the cavalry ride in and restore order. This is going to be one of yourlong-term zombie apocalypses. What are you going to want? [Une dizaine de réactions qu'il identifie à des positions de droite, allez voir c'est marrant]
In other words, “take actions that would be beneficial to survival in case of a zombie apocalypse” seems to get us rightist positions on a lot of issues. We can generalize from zombie apocalypses to any desperate conditions in which you’re not sure that you’re going to make it and need to succeed at any cost.
What about the opposite? Let’s imagine a future utopia of infinite technology. Robotic factories produce far more wealth than anyone could possibly need. The laws of Nature have been altered to make crime and violence physically impossible (although this technology occasionally suffers glitches). Infinitely loving nurture-bots take over any portions of child-rearing that the parents find boring. And all traumatic events can be wiped from people’s minds, restoring them to a state of bliss. Even death itself has disappeared. What policies are useful for this happy state? […]

Autrement dit, dans un monde en danger, il est optimal d’insister sur la hiérarchie, peu importe laquelle, de faire des sacrifices, de se restreindre, de rester à sa place, de courir quand on te le dit, etc. tout comme avec des zombies.
Alors que la gauche promeut des choses optimales pour des sociétés déjà prospères, où les impératifs de production sont largement respectés et que les gens font des travaux de plus en plus inutiles, ici par des machines magiques.
La mesure ultime, à cet égard, pour la gauche, serait le revenu de base et pour la droite, eh bien, on trouverait leurs meilleurs avatars, non chez les royalistes, mais chez les survivalistes, qui croient la fin du monde venu. Mais ça trouve son écho dans les fantasmes de décadence bien plus prononcés qu’on trouve chez les droitistes en général.
Cette théorie me semble intéressante, même si elle ne définit pas rationnellement le type d’idées gauche/droite en les faisant remonter à des axiomes, mais en regardant plutôt leurs causes finales.

Théorie finale : Weltanschauung et vision du monde : «optimiste» vs. «pessimiste»

Pourtant, nous avons des gens persuadés que la droite est meilleure que la gauche, et vice-versa, la preuve, ils votent différemment. Pourtant, ils vivent dans la même société, non ? Si nous sommes d’accord que la droite est optimale pour les sociétés en danger et la gauche pour les sociétés prospères, on devrait quand même parvenir à accord sur ce qu’il convient de faire, non, si notre société est prospère ou en danger, non ?
C’est là, à mon avis, qu’on peut faire la différence entre les deux : dans la vision du monde.
Les gauchistes ont une vision optimiste du monde, à savoir, il peut être changé, modifié, amélioré. Il ne le sera pas forcément, mais il est possible de faire un plan et de dire «voilà ce qu’on va faire» et espérer l’atteindre. Cela classe aussi les écologistes, puisqu’ils ne cèdent pas forcément au catastrophisme et espèrent encore une rédemption pour l’humanité, du moins certains.
Tandis que les droitistes, pessimistes, voient le monde comme un relais de conséquences trop complexes, trop ancestral pour qu’on puisse les manipuler sans s’en prendre plein la gueule. D’où la tentative renouvelée de s’accrocher à des «acquis», des «donnés», de se construire des mythes de compulsion pour s’imaginer traverser les aléas et les tempêtes, puisqu’on les a déjà vaincu parle passé avec les mêmes remèdes.
La différence me semble là, et pas tant dans les mesures politiques prônées.
Ainsi Marx, lui, croit à l’amélioration du monde, à la fin du capitalisme, et reste donc dans cet «optimisme» de gauche, ouf, Marx ne serait pas de droite, finalement.
Mais si on prouvait que la société sans classes retombait forcément dans le capitalisme, que le capitalisme ne s’auto-détruira pas, et qu’il était la fin de l’histoire, alors que penser ? Là, on tomberait dans la social-démocratie par dépit, tentant d’améliorer le sort du prolétariat sans pouvoir rien faire de mieux.
Question piège, d’ailleurs : la social-démocratie. Elle reste volonté d’améliorer le monde, mais puisqu’elle garde en tête nombre de principes, notamment économiques, à ne pas heurter, est-elle de gauche suivant cette définition ?
Je sais pas et j’en ai un peu marre de cet article, alors je vais conclure.

Droite, gauche, des étiquettes pertinentes, au-delà des logiques de clan ?

En politique, les drapeaux sont très importants. Il faut faire très gaffe à ce qu’on ne vous prenne pas pour les mecs d’en face.
Par conséquent, ces étiquettes droite et gauche sont débattues constamment. Il suffit de voir le sinistrisme français : des partis de gauche «extrême» émergent et chassent du coup les «traditionnels» au centre. Est-ce l’addiction de la gauche au «changement» au point d’en avoir fait le slogan de François Hollande sans préciser dans quel sens aurait lieu le changement ni comment, qui la condame à toujours mitoser d’elle-même, se fractionner à force de vaincre, quand elle finit par faire partie du paysage et à défendre ses acquis elle aussi ?
Certains vont jusqu’à dire «si on se prétend ni de droite ni de gauche, on est de droite» et je pense qu’avec cette définition, ça fait sens, puisque tous ceux qui pensent que le monde ne peut être amélioré par la raison seraient forcément classés à droite.
Pour moi ces catégories sont utiles, en tant qu’elles permettent de se situer.
Mais dans l’absolu une mesure n’est jamais à approuver ou à rejeter juste parce que quelqu’un d’étiqueté gauche ou droite le promeut, puisqu’on voit justement que la politique est affaire de travestissement et de mouvement, les députés abandonnant leurs idéaux premiers au bout d’un certain temps.
Je pense qu’on peut juger des actions politiques en dehors de ces catégories.
Cette théorie me semble relever plus du tempérament des gens que de leurs réelles opinions politiques, puisqu’il semble qu’on puisse, avec des perspectives opposées, défendre les mêmes mesures.
Ce qui explique peut-être leur désaffection, et la revendication du «ni ni».
E. Mounier me semble très pertinent là-dessus sur le «ni droite ni gauche» :

"C'est ce que nous avons exprimé à notre départ avec la formule ni droite ni gauche. Elle ne signifiait pas pour nous je ne sais quelle impartialité inhumaine, encore moins une affectation d'intégrité, car, nous venions les uns et les autres à l’œuvre nouvelle tout embarrassés encore des expériences diverses de notre adolescence. Elle était l'affirmation d'une bonne nouvelle politique. Ni droite ni gauche, ni grecs ni juifs, nous ne reniions pas nos sangs divers, mais, les uns par vocation, les autres par décision, nous prenions notre point de départ et placions notre ligne de visée sur un plan radicalement transcendant au politique, bien que recoupant aussi le plan politique. A notre manière, nous disions au monde des politiciens : "Notre royaume n'est pas de votre monde. L'homme, ses problèmes, sa civilisation, sa vérité métaphysique aussi bien que son histoire la plus engagée, l'actualité comme vous dites, tout cela est à une distance dont vous n'avez pas la moindre idée de ces idéologies contradictoires, de ces volontés brouillonnes et de ces instincts déguisés que vous classez en droite et en gauche."
En ce sens nous assumons encore la formule ; elle n'est qu'une manière particulière de définir notre position essentielle. Il faut ajouter que c'en est le seul sens précis, honnête et sans danger. L'expérience l'a montré depuis.
Son emploi, en effet, se généralisa à tel point pendant les années 30-35 que l'on put croire, autour d'elle, à quelque unanimité nouvelle de la jeunesse française.
Mais il apparut bientôt qu'elle n'était pour certains qu'une manière neuve de se situer à droite. (Si d'autres s'en étaient avisés, elle eût pu être aussi bien une nouvelle manière de se situer à gauche : mais le sinistrisme immanent montait garde…)
"Formule fasciste" disaient alors les communistes. C'était généraliser pour les besoins de la polémique, mais il est certain que, dans plus d''un cas, la formule porte le germe de l'esprit fasciste, le complexe fasciste naissant d'une désaffection de la droite traditionnelle aussi bien que de la vieille gauche. La volonté de puissance, l'argent, la haine, l'esprit de caste, les impérialismes ne sont en effet pas plus de droite que de gauche. Mais quand, se proclamant indépendant des mythiques périmées, on refuse de se prononcer clairement à leur endroit, on ne fait alors que couvrir par une symétrie mensongère un parti pris dont la partialité éclate, qu'elle soit consciente ou confuse.
Pour une autre catégorie de gens l’expression satisfait, par un équilibre dialectique et une sorte de gravité morale, leur impuissance radicale de choisir et de s'engager ainsi que bien souvent, à son origine, chez les plus idéalistes, une ignorance complète de la réalité historique et politique. Ni droite ni gauche, ni fascisme ni communisme, ni capitalisme ni collectivisme, ni nationalisme ni cosmopolitisme, ni tyrannie ni anarchie, on allonge sans fin la liste des couples discrédités. Les consciences moyennes et les imaginations faibles y trouvent l'assurance qu'elles tiennent la ligne de crête du bons sens avec leurs comportements à courte vue et leurs sagesses confortables. La méthode nourrit aussi l'ivresse iconoclaste des dévots de la négation, de l'opposition et de l'excommunication, qui ne sont heureux que là où ils sont persuadés d'être seuls et trouvent dans cette lutte contre deux horizons conjurés, un moyen indéfini d'écouler leurs humeurs chagrines. La formule tente enfin des hommes plus scrupuleux, qui se guident par le souci de l'indépendance spirituelle et de la bonne information, et ont un certain sentiment que les extrémités logiques, sinon les vraies folies du cœur et les vraies audaces de la pensée, ont toujours tort. Mais le problème se présente-t-il à leur esprit, qu'il s'engage dans la machine à trois leviers. Aux difficultés précises, elle substitue un schématisme abstrait, à la résolution progressive et à l'effort direct, une solution-minute, laquelle semble sortir d'un de ces appareils à dévoiler l'avenir qui dans les foires distribuent aux foules le sens du mystère. Une certaine manière de dénoncer partout les "pseudo -dilemmes" aboutit ainsi, sous prétexte de police intellectuelle, à ne relever des attitudes complexes qui se pressent autour d'un problème vivant, que des symétries déplaisantes, dont on chercherait en vain la réalité hors des exposés d'école. Le procédé arrives à jeter une suspicion de principe sur l'acte même du choix : car lui aussi se présente comme une alternative, exige des engagements violents et exclusifs. Des esprits peu formés et de bonne volonté, à force de se méfier des alternatives inhumaines, viennent à penser par là que l'abstention est la seule vertu sans mélange. Ils se fixent sur des valeurs moyennes, et ce n'est pas par médiocrité originelle d'inspiration ; ou bien on les voit louvoyer de droite à gauche, et ce n'est pas par duplicité de doctrine ni par défaut de courage. Le remède a tué le malade.
On comprend la méfiance qu'inspire une formule riche de ces malentendus à ceux dont la fidélité de gauche , avec toutes les erreurs que l'on voudra, comporte plus que des réflexes partisans : l'attachement à certaines valeurs politiques, voyer plus ou moins explicitement spirituelles, qu'ils tiennent pour fondamentales, et la fraternité avec certaines causes abandonnées auxquelles tant d'hypocrites impartialité, d'abstentions distinguées, de doctrinarisme obtus ou de velléités incertaines semblent insulter plus durement que l'opposition directe et intéressée. (…) Mais les méfiances que nous convoquions à l'instant ont une signification bien plus acceptable, lors même qu'elles ne seraient pas toutes dégagées de préjugé. Elles sont un avertissement contre l'automatisme d'une dialectique abstraite, contre un conformisme du non-conformisme. Dans cet usage qui, étant le plus paresseux, est devenu les plus fréquent, la formule "ni droite ni gauche" retombe au niveau qu'elle voulait transcender, elle introduit un "tiers-parti" aussi sommairement politique, aussi intellectuellement confus, aussi spirituellement indigent que les partis pris de droite et de gauche. Elle n'a déconcerté le jeu abstrait des politiques qu'en y entrant à son tour, et le compliquant d'un nouveau rôle. Son principal effet aura été d'y ramener, sous la bannière même qui devait les affranchir, ceux qui commençaient d'en découvrir la vanité."

E. MOUNIER, Communisme, Anarchie et personnalisme, chap. 1, court traité de la mystique de gauche, pp. 20-23.

Pour autant, elles ne remplissent parfois aujourd’hui qu’une logique de clan, qui me semble nuisible.

Les oppositions autoritaire/libertaire, libéral/étatiste, conformiste/libertin, etc. me semblent bien plus utiles quand on discute politique. Plus claires, moins chargés émotionnellement. Il suffit d’un glissement pour qu’on vous dise que vous n’êtes pas digne d’être de gauche et donc qu’on ne prendra plus la peine de vous parler. Utiliser des termes moins connotés, et qui ne sont pas devenus des drapeaux, me semble générateur de moins de friction.

Quant à Michel Onfray, sur l’hédonisme et l’ascétisme, il me semble particulièrment pas-pertinent sur absolument tous les plans, puisque ces deux tendances peuvent se retrouver absolument n’importe où.
La citation de Deleuze me parait aussi du dernier ridicule.


J’attends maintenant qu’on me dise qu’on a déjà théorisé tout ça, en moins chiant, et que tout le monde le savait déjà. Mais bon, j'avais besoin de m'exprimer un peu à voix haute, par écrit.

P.S. 11 juillet
Je découvre ce post issu d'un libéral.
Il recommande d'affamer l'état, de demander toutes les allocations possibles, toutes les subventions, et même si ça marche pas on aura participé à "gripper la machine" en ralentissant les fonctionnaires qui doivent traiter les demandes.
Comme Marx disait qu'il fallait encourager le capitalisme, puisqu'autophage, ici, on encourage l'état à l'hypertrophie. Dans les deux cas, on estime qu'on va vers l'effondrement, l'autodestruction des problèmes, donc on encourage le problème, on promeut l'assistanat.
Je ne sais pas si Marx est de droite, mais ce dont je suis sûr, c'est que voici quelqu'un d'autre qui dit "voilà le développement historique inéluctable dela situation" et qui recommande de le suivre, comme Marx.
Cocasse.