Blog Archive

vendredi 24 mai 2013

Et si Marx était de droite, en fait ?




By some minds, government is conceived as strictly a practical art, giving rise to no questions but those of means and an end. Forms of government are assimilated to any other expedients for the attainment of human objects. They are regarded as wholly an affair of invention and contrivance. Being made by man, it is assumed that man has the choice either to make them or not, and how or on what pattern they shall be made. Government, according to this conception, is a problem, to be worked like any other question of business. The first step is to define the purposes which governments are required to promote. The next, is to inquire what form of government is best fitted to fulfill those purposes. Having satisfied ourselves on these two points, and ascertained the form of government which combines the greatest amount of good with the least of evil, what further remains is to obtain the concurrence of our countrymen, or those for whom the institutions are intended, in the opinion which we have privately arrived at. To find the best form of government; to persuade others that it is the best; and, having done so, to stir them up to insist on having it, is the order of ideas in the minds of those who adopt this view of political philosophy. They look upon a constitution in the same light (difference of scale being allowed for) as they would upon a steam plow, or a threshing machine.To these stand opposed another kind of political reasoners, who are so far from assimilating a form of government to a machine, that they regard it as a sort of spontaneous product, and the science of government as a branch (so to speak) of natural history. According to them, forms of government are not a matter of choice. We must take them, in the main, as we find them. Governments can not be constructed by premeditated design. They "are not made, but grow." Our business with them, as with the other facts of the universe, is to acquaint ourselves with their natural properties, and adapt ourselves to them. The fundamental political institutions of a people are considered by this school as a sort of organic growth from the nature and life of that people; a product of their habits, instincts, and unconscious wants and desires, scarcely at all of their deliberate purposes. Their will has had no part in the matter but that of meeting the necessities of the moment by the contrivances of the moment, which contrivances, if in sufficient conformity to the national feelings and character, commonly last, and, by successive aggregation, constitute a polity suited to the people who possess it, but which it would be vain to attempt to superinduce upon any people whose nature and circumstances had not spontaneously evolved it.It is difficult to decide which of these doctrines would be the most absurd, if we could suppose either of them held as an exclusive theory. But the principles which men profess, on any controverted subject, are usually a very incomplete exponent of the opinions they really hold. No one believes that every people is capable of working every sort of institution. Carry the analogy of mechanical contrivances as far as we will, a man does not choose even an instrument of timber and iron on the sole ground that it is in itself the best. He considers whether he possesses the other requisites which must be combined with it to render its employment advantageous, and, in particular whether those by whom it will have to be worked possess the knowledge and skill necessary for its management. On the other hand, neither are those who speak of institutions as if they were a kind of living organisms really the political fatalists they give themselves out to be. They do not pretend that mankind have absolutely no range of choice as to the government they will live under, or that a consideration of the consequences which flow from different forms of polity is no element at all in deciding which of them should be preferred. But, though each side greatly exaggerates its own theory, out of opposition to the other, and no one holds without modification to either, the two doctrines correspond to a deep-seated difference between two modes of thought; and though it is evident that neither of these is entirely in the right, yet it being equally evident that neither is wholly in the wrong, we must endeavour to get down to what is at the root of each, and avail ourselves of the amount of truth which exists in either.

– John Stuart Mill, considerations on representative government, chap. 1.

Sur la gauche et la droite en politique, au sens extra-clanique.


Index

  • Et si Marx était de droite, en fait ?
    • Il faut bien commencer quelque part. Donc.
      • Définition positive : progressiste = aller dans le sens de l’histoire.
      • Définition négative : le progressisme serait l’abolition des normes sociales.
    • Ordres naturels à gauche.
      • L’écologie : ne pas attenter à l’équilibre fragile de la nature.
      • Tolérance des cultures : ne pas imposer nos normes.
    • Note sur l’exception libertaire et libertarienne.
      • Le moindre mal
    • A Thrive / Survive Theory
    • Théorie finale : Weltanschauung et vision du monde : «optimiste» vs. «pessimiste»
  • Droite, gauche, des étiquettes pertinentes, au-delà des logiques de clan ?

Et si Marx était de droite, en fait ?

Là, tout le monde glapit, et les marxistes et les droitistes.
Mais ce titre veut simplement mettre au jour les contradictions que je trouve dans la définition des notions «droite» et «gauche» en politique.
Historiquement, la droite étant la place d’honneur, les royalistes allèrent se placer à celle du Roi dans la Convention, lors de la Révolution française, lors du vote du véto royal le 28 aout 1789. Par opposition, les républicains se mirent à gauche. Il fallut bien plus longtemps pour que les notions cristallisent en nos cerveaux binaires, mais c'est ainsi que le mythe nous en raconte l'origine.
Quand les royalistes eurent été chassés des assemblées en grand nombre, et que les socialistes débarquèrent, les républicains furent repoussés à la droite de l’assemblée, alors qu’ils étaient sa précédente gauche.
Certains pourraient balayer tout ça d’un revers de poignet et dire «ça n’a aucun sens, c’est une étymologie bancale qui ne relève rien de positif : la preuve les républicains étaient à gauche, puis à droite.» et rejeter tout sens historique ou positif de ces termes. De plus en plus de gens tendent à se situer «ni à droite, ni à gauche» d’ailleurs, rejetant cette alternative comme un faux dilemme. Et c’est vrai que si le seul instrument empirique d’évaluation des opinions politiques c’est un roi, on risque de tourner assez vite court.
Cependant, il apparaît, comme le dit Scott Alexander, qu’on arrive à désigner par droite et gauche des factions de façon totalement anhistorique, ainsi Sparte semblera toujours plus à droite d’Athènes.

Je pense qu’il y a également un problème dans la définition de la droite, puisqu’elle a deux pôles :
1. un pôle conservateur
2. un pôle libéral

Dans l’absolu, les deux s’opposent : si vous voulez libéraliser l’économie et les moeurs, vous allez attenter à l’organisation traditionnelle du travail, de la famille et de l’état, attentant par là à la triade patrie/famille/travail chère à de nombreux pontes de la droite.
Nous n’examinerons que les conservateurs, parce que le libéralisme semble être une pensée transversale, qui traverse les deux courants, ainsi ces diagrammes politiques qui classent les gens sur deux axes : autoritaires/libertaires et droite/gauche.
Supposons donc que le libéralisme est en dehors de cette équation, qu’il peut aussi bien reparaître à gauche, sous forme de social-démocratie.

Alors cherchons des définitions de Droite et de Gauche, au sens politique. On trouvera plein d'oppositions qui se recouvrent, libertaire/autoritaire, étatiste/libéral, conservateur/réactionnaire, mais trouve-t-on une définition logique de droite et gauche ?
Prenons en plein, pour voir.

Wikipédia :
La gauche désigne la partie gauche de l'hémicycle d'une assemblée parlementaire et les personnes et partis qui y siègent habituellement. Les partis de gauche se rassemblent généralement dans la promotion d'idéaux progressistes et d'égalité, la critique de l'ordre social et le souci d'une plus grande justice sociale.
En politique, le terme de droite désigne généralement l'ensemble des courants politiques ayant une doctrine, une tradition ou une idéologie plutôt conservatrice, économiquement libérale ou non. La droite manifeste un certain attachement à l'ordre, considéré comme juste ou comme un moindre mal, et réprouve les changements brusques, notamment sur les questions de société (toute la droite en général), les questions éthiques et sur les questions économiques (droite conservatrice, par opposition à droite libérale).

CA NOUS AIDE PAS TANT QUE CA, MERCI WIKIPEDIA QUAND MÊME.

Pour E. Mounier, c’est surtout l’opposition entre la justice, voulue par la gauche, et l’ordre, voulu par la droite, qui les différencie.

A lire Michel Onfray, c’est la différence entra l’ascétisme, bouhou la méchante droite qui veut restreindre les gens, et l’hédonisme, youpi la gentille gauche qui veut réjouir les gens. La joie.
Cette définition pue un peu du cul, mais passons.

Pour Scott Alexander, c’est la différence entre ce qui est optimal pour des sociétés en survie (droite) et ce qui est optimal pour des sociétés prospères (gauche).

Pour Deleuze, ce serait l’ordre d’importance dans lequel on considère les choses : «Être de gauche c'est d'abord penser le monde, son pays, puis ses proches puis soi. La droite c'est le contraire.» Autrement dit, altruiste versus égoïste.
La définition me semble caricaturale et bête.

Il faut bien commencer quelque part. Donc.

Commençons par la théorie Gauche = justice et droite = ordre.
D’une certaine manière, j’aime cette définition, puisqu’elle permet de rassembler à nouveau droite libérale et droite conservatrice, du moins pour le libéralisme économique.
Les libéraux veulent le laissez-faire sur le plan économique parce qu’ils croient à une harmonie des tendances, à l’équilibre des marchés laissés à eux-même. Les flux monétaires circulant de façon optimale quand on ne fait rien, il vaut mieux ne pas faire grand chose, et surtout pas laisser l’état, qui a le monopole de la violence légale, foutre le merdier. On veut respecter l’ordre naturel de l’économie.
De l’autre côté, les conservateurs veulent préserver les structures sociétales tels qu’elles existent depuis longtemps parce qu’ils imaginent qu’elles ont fait leurs preuves. Ok, c’est pas super juste de foutre la femme dans la cuisine et s’occuper des gosses, disent-ils, mais c’est une forme de séparation du travail qui semble diminuer les conflits, améliorer la résistance du tissu social, et fonctionne mieux sur le long terme que l’éclatement perpétuel des liens sociaux auquel les gauchistes vouent la plupart de leurs efforts. Au fond, on veut préserver l’ordre naturel de la société.
Il y a en commun l’idée que la raison ne peut pas élaborer de modèles fonctionnels sortis de nulle part, les appliquer et espérer améliorer le monde, alors que la gauche, elle, postulerait dès le début la capacité à améliorer le monde de façon réfléchie. Dans son projet, elle contiendrait l’idée d’intervention dans la société pour améliorer le monde.
De cette manière on peut dire que la gauche serait interventionniste («dirigiste» dirait la droite) alors que la droite aurait tendance à tenter de préserver des équilibres naturels qu’elle perçoit comme fragiles.
L’ordre contre la justice.
Bon, mais quelle différence entre les deux, dans une certaine mesure ?
Et Marx, ne serait-il pas de droite ?
Une dictature du prolétariat telle que décrite par Marx, n’exige-t-elle pas d’ordre ? Ne veut elle pas la soumission de tous au comité central ? Ne punit-elle pas celui qui vend des asperges à un prix indécent ou qui permettra la réintroduction de l’exploitation ?
En outre, Marx, ne décrit pas un projet de société.
Il décrit, d’après lui, le mouvement même de l’histoire.
Il n’a pas inventé le matérialisme, ni la lutte des classes. Il suffit de lire ce qu’il écrit à Weydemeyer en 1852 :
«Maintenant, en ce qui me concerne, ce n'est pas à moi que revient le mérite d'avoir découvert l'existence des classes dans la société moderne, pas plus que la lutte qu'elles s'y livrent. Des historiens bourgeois avaient exposé bien avant moi l'évolution historique de cette lutte des classes et des économistes bourgeois en avaient décrit l'anatomie économique. Ce que j'ai apporté de nouveau, c'est :
1. de démontrer que l'existence des classes n'est liée qu'à des phases historiques déterminées du développement de la production ;
2. que la lutte des classes mène nécessairement à la dictature du prolétariat ;
3. que cette dictature elle-­même ne représente qu'une transition vers l'abolition de toutes les classes et vers une société sans classes


«La lutte des classes mène nécessairement à la dictature du prolétariat.»
Marx ne décrit pas un projet qu’il veut mettre en oeuvre, il ne dit pas «hé, j’ai trouvé la faille dans le système, faisons ça», non, il dit que c’est ce qui va arriver de toute façon, que c’est une loi de l’histoire et que s’y conformer, c’est juste suivre le courant.
Quelle différence entre Marx, qui veut accélérer l’application de lois historiques qu’il prétend inéluctables, et les conservateurs, qui veulent réintroduire des modèles archaïques qu’ils prétendent éprouvés par le temps et donc conformes aux lois de la nature ou de l’histoire ?
Après tout, son remède contre le capitalisme, c’était juste d’exploiter encore plus les masses pour faire arriver la révolution : donc quelle différence entre lui et le patron moyen ? Tous deux collaborent à l’avènement du Grand Soir !
Si notre définition de la droite se compose de trois volets.
1) L’exigence d’autorité.
2) Le respect d’un ordre naturel transcendant nos limitations, qu’il ne faudrait pas mettre en péril ou amoindrir par nos travers.
3) La réplication de l’ordre social en cours.
Force est de constater que Marx est de droite.

Ce qui pose problème à absolument tout le monde, marxistes et droitistes frémissant d’avoir été un instant mis en contact par le concept. Brrr.

Qu’est-ce qui pourrait nous faire dire que Marx n’est pas de droite ?
On pourrait rajouter un axe conservateur (orienté vers le passé) et progressiste (vers le futur) mais ça exigerait deux définition de «progressiste»

Définition positive : progressiste = aller dans le sens de l’histoire.

Pour commencer, Marx ne veut pas vraiment le respect d’un «ordre» naturel. Il décrit simplement une loi de l’histoire, qui va aboutir à un ordre ultérieur et inaltérable, la fin de l’histoire dans une société sans classes. (puisque l’histoire n’est que la lutte des classes, la disparition de celles-ci signifient nécessairement la fin de l’histoire)
Il ne s’agit pas de dire «faisons cela comme avant» mais «cela va arriver et il faudrait s’y préparer».
Il n’y a pas exigence de réformes, d’ailleurs il hait la social-démocratie. Il suffit de laisser le capitalisme continuer tout seul comme un grand et il va juste s’auto-détruire, puisqu’il est constitué d’impératifs antagonistes : d’un côté il veut maximiser son profit et donc la part de plus-value qu’il amasse, et de l’autre diminuer sa «part variable» donc le nombre d’ouvriers, que Marx décrit comme la seule source de plus-value, puisque seule source du travail. (Le Capital, ed. de la Pléiade, t.1, p.841.)
Et ces contradictions sont le seul moyen de progresser. C’est la contradiction et la tension entre la possession du pouvoir symbolique et militaire par les nobles, et des instruments de production pour les bourgeois, qui aboutit à la fin de la féodalité, au début du capitalisme, et au règne attenant de la bourgeoisie.
Exemple d’endroit où Marx analyse cette dialectique de inexorable :
«La bourgeoisie qui, en créant pour ses fils les écoles polytechniques, agronomiques, etc. ne faisait pourtant qu’obéir aux tendances intimes de la production moderne n’a donné aux prolétaires que l’ombre de l’enseignement professionnel. Mais, si la législation de fabrique, première concession arrachée de haute lutte au capital, s’est vu contrainte de combiner l’instruction élémentaire, si misérable qu’elle soit, avec le travail industriel, la conquête inévitable du pouvoir politique par la classe ouvrière, va introduire l’enseignement de la technologie, pratique et théorique, dans les écoles du peuple. Il est hors de doute que de tels ferments de transformation dont le terme final est la suppression de l’ancienne division du travail, se trouvent en contradiction flagrante avec le mode capitaliste de l’industrie et le milieu économique où il place l’ouvrier. Mais la seule voie réelle par laquelle un mode de production et l’organisation sociale qui lui correspond marchent à leur dissolution et leur métamorphose est le développement historique de leurs antagonismes immanents.» (Le Capital, éd. de la Pléiade, t.1, p.992)
Par conséquent, si on prend la notion de «sens de l’histoire» et qu’on l’admet comme un fait, si on admet que l’histoire se dirige effectivement quelque part, par une nécessité soit cosmique (E.g. les stoiciens, les chrétiens, Hegel) soit matérielle (E.g. Marx) alors se référer au passé et au futur, ce n’est pas du tout la même chose. D’un côté vous avez celui qui veut s’opposer au «sens de l’histoire» et de l’autre, celui qui veut simplement y contribuer. Réinstaurer des modèles caduques, tels que par exemple la féodalité, n’aurait aucun sens, ça ne servirait à rien, puisqu’il a été montré que la féodalité, justement, évoluait en capitalisme et que le capitalisme, Marx pensait l’avoir prouvé, se transformait en société sans classes !
Tous les chemins mènent à Rome et toutes les sociétés mènent à la société sans classes, donc inutile de faire demi-tour, ou plutôt, ceux qui font demi-tour sont négligeables parce qu’ils seront emportés par le courant.
Cependant, puisque nous rejetons l’idée d’une autodestruction du capitalisme, consentons-nous vraiment à la notion de «sens de l’histoire» ? Qu’est-ce à dire ?
Imaginons qu’on abolisse l’esclavage, qu’on dise qu’on a bien fait d’abolir l’esclavage, que tout le monde est libre, nait libre et égal, etc. On le répète sur tous les tons, à l’école surtout, et on explique à quel point on avait raison d’abolir l’esclavage. Il est fort probable que les prochaines générations trouveront cela normal, que cela ne leur manquera plus. Dès qu’on abolit une norme sociale, elle ne peut plus exercer son rôle social, et donc contraindre les esprits en son sens. Du coup, il est normal d’être anti-esclavage.
Mais va-t-on pour autant dire «Hé, regarde, dans vingt ans les gens sont tous d’accord avec moi, ils sont tous anti-esclavage, c’est la preuve que j’ai raison d’être anti-esclavage puisque je vais dans le sens de l’histoire !» ? Ce serait plutôt idiot, puisque le fait même qu’on abolit l’esclavage fait que ce sera plus tard considéré comme normal qu’il soit aboli, mais ça peut être le cas pour n’importe quelle mesure. Insérez ici l’expression «prophétie auto-réalisatrice» que je trouve trop utilisée ces temps-ci.
Si je prends le pouvoir en République Démocratique du Peuple de Corée du Nord et que je décide d’interdire les sucreries et de laver le cerveau de tout le monde pour qu’on les trouve maléfiques, pourrais-je me dire dans le sens de l’histoire, puisqu’il était évident que l’histoire coréenne se dirigeait vers l’interdiction des sucreries ?
Oui ? Alors c’est que tout ce qui arrive va dans le sens de l’histoire.
Cette définition ne nous aide pas.
Marx avait des lois historiques pour appuyer son «progressisme», mais si vous n’avez pas de plan de l’avenir sous les yeux vous ne pouvez prétendre être dans le sens de l’histoire et donc progressiste dans sa définition positive. La notion de progrès et donc de progressisme est absconse puisque rien ne dit que l’évolution est 1) prévisible et 2) unilatérale, et cette notion s’auto-valide.

 

Définition négative : le progressisme serait l’abolition des normes sociales.

Autrement dit, l’homme étant libre, et puisqu’il n’y a pas de sens de l’histoire, le progressisme, c’est simplement abandonner nos coutumes, nos racines qui nous entravent et nos normes dérangeantes. Il s’agit simplement de l’augmentation de liberté dans la société, et de moins de contrainte.
Problèmes de cette définition :
ça s’oppose clairement à l’impératif «dirigiste» de la gauche et sa volonté d’organisation rationnelle du réel par l’homme tout comme à l’impératif d’«ordre» de la droite et son respect de l’autorité.
Cette deuxième définition nous ramène donc aux tendances libérales et libertaires, qu’on avait pourtant classées hors de l’axe gauche/droite. Si elles resurgissent ici, ça nous montre que c’est un travail de définition difficile, mais si on fait de l’abolition des normes l’apanage exclusif de la gauche, la droite libérale n’est plus de droite, puisqu’elle souhaite la diminution de l’intervention de l’état dans l’économie, et donc l’abolition d’une norme.
Sur un registre plus commun et plus actuel que la dictature du prolétariat, c’est à la mode d’attaquer les «complexes industriels», les «marchés financiers» et les «requins de la finance», mais qu’exigent les jeunes socialistes sinon de l’ordre et le respect de celui-ci quand ils veulent interdire la spéculation sur les denrées alimentaires ? Que font les jeunes socialistes sinon regretter «l’évolution récente» de la «finance moderne» ? Tout ce qu’ils veulent, c’est retourner à une «économie réelle» faite de betteraves et de pulls à cols roulés, pas de méchants produits financiers. On dit cette initiative de gauche, alors qu’elle veut simplement supprimer quelque chose qu’elle considère comme une innovation, une mutation dans le capitalisme.

En outre la gauche a, elle aussi, des ordres transcendants qu’elle protège :

Ordres naturels à gauche

L’écologie : ne pas attenter à l’équilibre fragile de la nature

Nombre de gens considèrent les écologistes comme étant de gauche, et les Verts comme souvent plus à gauche que le PS, du moins en Suisse, mais historiquement, l’écologie a toujours été un mouvement conservateur : on veut moins d’industrie, moins de pollution, moins d’emprise de l’homme sur la nature, alors que le machinisme était vu comme un moyen de se débarrasser du travail, de libérer l’homme. Certes, au prix d’énergies fossiles, mais bon, qui se soucie de ces connards d’ours polaires au bout de la chaîne alimentaire ? Il suffit de lire Tolkien et ce qu’il dit des machines que Saroumane installe dans la Comté, son rejet de l’industrie lourde.
Si leur priorité est le respect des équilibres naturels, on peut dire sans peine que du coup, les écologistes seraient à droite, ce qu’ils ont été historiquement.
C'est le résultat d'une agglomération lente et d'une mutation des mentalités, mais ma foi, c'est ça aussi la politique.

 


Tolérance des cultures : ne pas imposer nos normes.

Certes, cela participe de l’abolition des normes, on ne veut plus les imposer aux autres et ils sont donc libres de promouvoir les leurs, de les faire valoir et d’en être fiers.
La droite fustigera ici le méchant «multiculturalisme» qui est bien entendu la cause de la mort de l’europe, de la décadence, etc. (on reparle plus bas de la décadence)
Mais quand on dit qu’il faudrait respecter «l’autre» à tout prix, ne pas kui arracher son voile islamique ou ses minarets, le laisser manger sa nourriture comme il veut et l’égorger comme il veut, est-ce qu’on n’est pas en train de promouvoir un autre ordre ? De dire qu’il ne nous appartient pas de modifier les cultures des autres ?
Entendez-moi : nous avons convenu que la gauche se démarquait pas sa volonté d’organiser le réel, et du coup de s’affranchir des limitations arbitraires. On comprend qu’elle ne fasse pas bon ménage avec la religion catholique. Et si on interroge des gauchistes, souvent on se rendra compte qu’ils sont assez fiers d’être athées, et qu’ils considèrent l’athée comme plus éclairé et libre que le croyant, ou du moins qu’ils préfèrent un type de «foi éclairée» indépendante des institutions religieuses.
Mais dès lors, pourquoi cette hiérarchie disparaît dès qu’on s’approche d’un musulman ? Parce que la droite tape dessus, soit, et qu’on défend ce que la droite tape, d’accord, mais encore ? Si un individu libéré de la religion vaut mieux qu’un individu qui y est soumis, en quoi le christianisme est-il pire que l’islam ?
Il semble que le principe de respect des autres cultures soit justement le respect d’un ordre auquel il ne faut pas toucher. Dès qu’il s’agit de défendre la liberté d’action des musulmans on voit les gauchistes défendre des thèses que des identitaires ne nieraient pas : il faut les laisser avoir leurs traditions, c’est ce qui marche pour eux, ils sont libres de choisir, etc.
Certes, me dira-t-on, on laisse également les traditionnalistes chrétiens faire leurs affaires (quoiqu’on ait l’air de vouloir beaucoup leur taper dessus) ce qui ne serait donc au fond qu’un avatar de plus de notre tendance libertaire, d’émancipation de l’individu et de liberté des moeurs, qu’on avait dit transversale et pas forcément liée à la définition de la droite et de la gauche.

Note sur l’exception libertaire et libertarienne.

Les deux peuvent sembler très proche, notamment dans leur volonté d’abolition de l’état, ou du moins de restriction de son pouvoir, vu comme quelque chose de très nuisible. Cependant, demandez à n’importe qui, ils vous diront qu’un anarcho-communiste punk à chien, ça leur semble plus à gauche qu’un hacker libertarien pirate, qu’on tendrait à classer à droite.
Pourquoi ? Le nom a l’air pareil, d’ailleurs les américains ont bien de la peine à faire la nuance, et le programme à peu près le même : organisons-nous entre nous, autogestion, et envoyons l’état au diable. Si nous lisons Marx :
«A la vieille société bourgeoise avec ses classes et ses oppositions de classe, se substitue une association dans laquelle le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous.» (Marx, le manifeste communiste, chap. II)
Tout libertarien serait a priori d’accord avec cette sentence.
La différence c’est que l’anarcho-communisme et les mouvements dits libertaires tendent souvent à combattre toute forme d’oppression, y compris les oppressions économiques, qui ne sont vues ni comme anodines, ni dispensables, ni légitimes. On est forcé de travailler pour manger, ce qui est mal. Pour le libertarien, la belle affaire, rien ne t’empêche de cultiver des patates, ou de changer de travail. Le libertarien hausse les épaules, le libertaire tend à s’ulcérer. Toujours Marx :
«Le royaume de liberté commence seulement là où l’on cesse de travailler par nécessité et en raison d’une finalité extérieure ; il se situe donc par nature au-delà de la sphère de production matérielle proprement dite. De même que l’homme primitif doit lutter contre la nature pour pourvoir à ses besoins, se maintenir en vie et se reproduire, l’homme civilisé est forcé, lui aussi, de le faire, et de le faire quelle que soit la forme de société et le mode de production. Avec son développement s’étend également le domaine de la nécessité naturelle, car les besoins augmentent ; mais en même temps s’élargissent les forces productives qui permettent de les satisfaire. En ce domaine, la seule liberté possible est que l’homme social, les producteurs associés règlent rationnellement leurs échanges matériels avec la nature, qu’ils la contrôlent ensemble au lieu d’être dominés par sa puissance aveugle et qu’ils accomplissent ces échanges en dépendant le minimum de force, dans les conditions les plus dignes, les plus conformes à leur nature humaine. Mais cette activité constituera toujours le royaume de la nécessité. C’est au-delà que commence le développement des forces humaines comme fin en soi, le véritable royaume de la liberté, qui ne peut s’épanouir qu’en se fondant sur le royaume de la nécessité, qui en constitue la base.» (Marx, Le Capital, Livre III, chap. 48)
D’où leur opposition : les libertaires ne veulent pas abolir l’état pour laisser les coudées franches au capital, mais parce qu’ils le voient comme une aide précieuse du capital, les libertariens, eux, ne veulent que le libre échange et qu’on les laisse tranquille avec leur propriété. Les libertaires ne veulent pas forcément l’abolition de la propriété, mais généralement l’abolition de la propriété qui permet d’aliéner d’autres travailleurs, donc du capital. D’où les libertaires qui s’opposent à la réduction des allocs, par exemple : pas qu’ils aiment l’état, mais ce serait encore pire.

La gauche veut la justice. Mais si elle s’en donne les moyens, et qu’elle l’obtient, c’est pour que cette justice soit ensuite respectée. Une fois parvenue dans un monde qu’elle estime à peu près juste, elle va défendre ces acquis avec autant de force que les plus conservateur des conservateurs, il suffit de voir la France, chaque fois qu’on parle de réformer les retraites.
Le terme «conservateur» me paraît d’ailleurs trompeur.
Personne ne veut garder des choses juste pour les garder. On veut simplement garder ce qu’on estime bien et abolir ce qu’on estime mal.
Ce qui fait la nuance c’est la promotion d’un modèle soi-disant éprouvé par le temps pour minimiser le mal.

Donc résumons jusqu’ici ce qu’on trouve de la dichotomie ordre vs. justice pour parler de la gauche et de la droite.
Que la gauche veuille de la justice, de l’égalité, etc. d’accord, mais quand elle s’en donne les moyens étatiques, il y a aussi rigorisme et exigence d’obéissance, on ne peut pas juste dire que la droite se démarque par l’exigence d’autorité.
A cet impératif de justice, il s’ajoute parfois des impératifs écologiques, ou de respect des cultures, on ne peut pas dire que la droite se démarque par la volonté de respecter des «ordres naturels» venus du passé.
Mais malgré tout, ça nous permet de saisir les grandes lignes.

Le moindre mal

Beaucoup de gens tiqueraient sur cette définition qui oppose ordre et justice, notamment parce qu’ils essaient ‘imaginer une société qui concilie les deux, voire fait découler l’un de l’autre.
Après tout, la justice ne peut-elle être organisée, structurée, ou l’ordre juste ?
Disons simplement que la définition marche dans l’opposition de ces deux termes : quand on préfère l’ordre à une possibilité de justice, on serait de droite et quand on préfère la justice à une possibilité d’ordre, on serait de gauche.
Ainsi à droite émerge une politique de moindre mal : oui, il est possible que les femmes au foyer souffrent un peu, mais c’était un système qui marchait très bien, maintenant elles travaillent, ont des gosses, doivent faire deux fois plus, et si elles ont le malheur de négliger une de leurs obligations, la société leur tombe dessus. Est-ce vraiment mieux ?
Là, des égalitaristes divers diraient que c’est le but, justement, des les émanciper des invectives de la société, de permettre que chacun soit libre de faire ce qu’il veut sans récupérer de mépris de la part de tous, mais le droitiste outrepasserait : il ne demande pas ce qu’est le but, mais ce qui s’est passé. Quel résultat ? Pire. On aurait mieux fait de rester à l’ordre précédent.
Pareil pour le libéralisme économique : pauvre de nous qui devons travailler pour vivre, si on avait le Revenu de Base ?
Le libéral n’aura qu’à croiser les mains derrière sa nuque en se balançant en arrière et à dire : oui, mais non, parce que l’inflation due à l’afflux monétaire va faire que tout coûtera plus cher, et au final vous ne serez pas plus riche que maintenant, l’état devra galérer pour vous le payer et ce faisant il négligera ses devoirs importants qu’il accomplissait parfaitement sans RdB par manque de ressources. Bref, le libéral a la ferme conviction que tout va toujours s’équilibrer, à moins d’actions à l’ampleur disproportionnée, e.g. n’importe quoi fait par l’état. Il n’y a pas de magie. Pour un libéral, l’enrichissement suprême de certains est une nécessité économique, une simple relation de cause à effet, et pour eux ça avantage tout le monde, donc autant traiter cela comme un moindre mal et accepter cet ordre.
La révolution française ? Oui, c’est sympa, l’égalité, tout ça, mais on a tué des gens dans le processus, on aurait mieux fait de rester couché.
Et la gauche, ce serait l’inverse.
On ne se satisfait pas d’un ordre, même s’il est confortable.
Dans cette perspective là, oui, je trouve la droite et la gauche bien définies.
Mais j’ai quand même l’impression que Marx reste à droite, défini ainsi. Les souffrances du prolétariat sont ainsi vues comme un marchepied vers la société parfaite, un moindre mal également.


A Thrive / Survive Theory

Passons à la deuxième théorie, sociétés prospères vs. sociétés en danger de mort.
Je cite Scott Alexander :

Before I explain, a story. Last night at a dinner party we discussed Dungeons and Dragons orientations. One guest declared that he thought Lawful Good was a contradiction in terms, very nearly at the same moment as a second guest declared that he thought Chaotic Good was a contradiction in terms. What’s up?
I think the first guest was expressing a basically leftist world view. It is a fact of nature that society will always be orderly, the economy always expanding. Crime will be a vague rumor but generally under control. All that the marginal unit of extra law enforcement adds to this pleasant state is cops beating up random black people, or throwing a teenager in jail because she wanted to try marijuana.
The second guest was expressing a basically rightist world view. The prosperous, orderly society we know and love is hanging by a frickin’ thread. At any moment, terrorists or criminals or just poor management could destroy everything. It is really really good that we have police in order to be the “thin blue line” between civilization and chaos, and we might sleep easier in our beds at night if that blue line were a little thicker and we had a little more buffer room.
I propose that the best way for leftists to get themselves in a rightist frame of mind is to imagine there is a zombie apocalypse tomorrow. It is a very big zombie apocalypse and it doesn’t look like it’s going to be one of those ones where a plucky band just has to keep themselves alive until the cavalry ride in and restore order. This is going to be one of yourlong-term zombie apocalypses. What are you going to want? [Une dizaine de réactions qu'il identifie à des positions de droite, allez voir c'est marrant]
In other words, “take actions that would be beneficial to survival in case of a zombie apocalypse” seems to get us rightist positions on a lot of issues. We can generalize from zombie apocalypses to any desperate conditions in which you’re not sure that you’re going to make it and need to succeed at any cost.
What about the opposite? Let’s imagine a future utopia of infinite technology. Robotic factories produce far more wealth than anyone could possibly need. The laws of Nature have been altered to make crime and violence physically impossible (although this technology occasionally suffers glitches). Infinitely loving nurture-bots take over any portions of child-rearing that the parents find boring. And all traumatic events can be wiped from people’s minds, restoring them to a state of bliss. Even death itself has disappeared. What policies are useful for this happy state? […]

Autrement dit, dans un monde en danger, il est optimal d’insister sur la hiérarchie, peu importe laquelle, de faire des sacrifices, de se restreindre, de rester à sa place, de courir quand on te le dit, etc. tout comme avec des zombies.
Alors que la gauche promeut des choses optimales pour des sociétés déjà prospères, où les impératifs de production sont largement respectés et que les gens font des travaux de plus en plus inutiles, ici par des machines magiques.
La mesure ultime, à cet égard, pour la gauche, serait le revenu de base et pour la droite, eh bien, on trouverait leurs meilleurs avatars, non chez les royalistes, mais chez les survivalistes, qui croient la fin du monde venu. Mais ça trouve son écho dans les fantasmes de décadence bien plus prononcés qu’on trouve chez les droitistes en général.
Cette théorie me semble intéressante, même si elle ne définit pas rationnellement le type d’idées gauche/droite en les faisant remonter à des axiomes, mais en regardant plutôt leurs causes finales.

Théorie finale : Weltanschauung et vision du monde : «optimiste» vs. «pessimiste»

Pourtant, nous avons des gens persuadés que la droite est meilleure que la gauche, et vice-versa, la preuve, ils votent différemment. Pourtant, ils vivent dans la même société, non ? Si nous sommes d’accord que la droite est optimale pour les sociétés en danger et la gauche pour les sociétés prospères, on devrait quand même parvenir à accord sur ce qu’il convient de faire, non, si notre société est prospère ou en danger, non ?
C’est là, à mon avis, qu’on peut faire la différence entre les deux : dans la vision du monde.
Les gauchistes ont une vision optimiste du monde, à savoir, il peut être changé, modifié, amélioré. Il ne le sera pas forcément, mais il est possible de faire un plan et de dire «voilà ce qu’on va faire» et espérer l’atteindre. Cela classe aussi les écologistes, puisqu’ils ne cèdent pas forcément au catastrophisme et espèrent encore une rédemption pour l’humanité, du moins certains.
Tandis que les droitistes, pessimistes, voient le monde comme un relais de conséquences trop complexes, trop ancestral pour qu’on puisse les manipuler sans s’en prendre plein la gueule. D’où la tentative renouvelée de s’accrocher à des «acquis», des «donnés», de se construire des mythes de compulsion pour s’imaginer traverser les aléas et les tempêtes, puisqu’on les a déjà vaincu parle passé avec les mêmes remèdes.
La différence me semble là, et pas tant dans les mesures politiques prônées.
Ainsi Marx, lui, croit à l’amélioration du monde, à la fin du capitalisme, et reste donc dans cet «optimisme» de gauche, ouf, Marx ne serait pas de droite, finalement.
Mais si on prouvait que la société sans classes retombait forcément dans le capitalisme, que le capitalisme ne s’auto-détruira pas, et qu’il était la fin de l’histoire, alors que penser ? Là, on tomberait dans la social-démocratie par dépit, tentant d’améliorer le sort du prolétariat sans pouvoir rien faire de mieux.
Question piège, d’ailleurs : la social-démocratie. Elle reste volonté d’améliorer le monde, mais puisqu’elle garde en tête nombre de principes, notamment économiques, à ne pas heurter, est-elle de gauche suivant cette définition ?
Je sais pas et j’en ai un peu marre de cet article, alors je vais conclure.

Droite, gauche, des étiquettes pertinentes, au-delà des logiques de clan ?

En politique, les drapeaux sont très importants. Il faut faire très gaffe à ce qu’on ne vous prenne pas pour les mecs d’en face.
Par conséquent, ces étiquettes droite et gauche sont débattues constamment. Il suffit de voir le sinistrisme français : des partis de gauche «extrême» émergent et chassent du coup les «traditionnels» au centre. Est-ce l’addiction de la gauche au «changement» au point d’en avoir fait le slogan de François Hollande sans préciser dans quel sens aurait lieu le changement ni comment, qui la condame à toujours mitoser d’elle-même, se fractionner à force de vaincre, quand elle finit par faire partie du paysage et à défendre ses acquis elle aussi ?
Certains vont jusqu’à dire «si on se prétend ni de droite ni de gauche, on est de droite» et je pense qu’avec cette définition, ça fait sens, puisque tous ceux qui pensent que le monde ne peut être amélioré par la raison seraient forcément classés à droite.
Pour moi ces catégories sont utiles, en tant qu’elles permettent de se situer.
Mais dans l’absolu une mesure n’est jamais à approuver ou à rejeter juste parce que quelqu’un d’étiqueté gauche ou droite le promeut, puisqu’on voit justement que la politique est affaire de travestissement et de mouvement, les députés abandonnant leurs idéaux premiers au bout d’un certain temps.
Je pense qu’on peut juger des actions politiques en dehors de ces catégories.
Cette théorie me semble relever plus du tempérament des gens que de leurs réelles opinions politiques, puisqu’il semble qu’on puisse, avec des perspectives opposées, défendre les mêmes mesures.
Ce qui explique peut-être leur désaffection, et la revendication du «ni ni».
E. Mounier me semble très pertinent là-dessus sur le «ni droite ni gauche» :

"C'est ce que nous avons exprimé à notre départ avec la formule ni droite ni gauche. Elle ne signifiait pas pour nous je ne sais quelle impartialité inhumaine, encore moins une affectation d'intégrité, car, nous venions les uns et les autres à l’œuvre nouvelle tout embarrassés encore des expériences diverses de notre adolescence. Elle était l'affirmation d'une bonne nouvelle politique. Ni droite ni gauche, ni grecs ni juifs, nous ne reniions pas nos sangs divers, mais, les uns par vocation, les autres par décision, nous prenions notre point de départ et placions notre ligne de visée sur un plan radicalement transcendant au politique, bien que recoupant aussi le plan politique. A notre manière, nous disions au monde des politiciens : "Notre royaume n'est pas de votre monde. L'homme, ses problèmes, sa civilisation, sa vérité métaphysique aussi bien que son histoire la plus engagée, l'actualité comme vous dites, tout cela est à une distance dont vous n'avez pas la moindre idée de ces idéologies contradictoires, de ces volontés brouillonnes et de ces instincts déguisés que vous classez en droite et en gauche."
En ce sens nous assumons encore la formule ; elle n'est qu'une manière particulière de définir notre position essentielle. Il faut ajouter que c'en est le seul sens précis, honnête et sans danger. L'expérience l'a montré depuis.
Son emploi, en effet, se généralisa à tel point pendant les années 30-35 que l'on put croire, autour d'elle, à quelque unanimité nouvelle de la jeunesse française.
Mais il apparut bientôt qu'elle n'était pour certains qu'une manière neuve de se situer à droite. (Si d'autres s'en étaient avisés, elle eût pu être aussi bien une nouvelle manière de se situer à gauche : mais le sinistrisme immanent montait garde…)
"Formule fasciste" disaient alors les communistes. C'était généraliser pour les besoins de la polémique, mais il est certain que, dans plus d''un cas, la formule porte le germe de l'esprit fasciste, le complexe fasciste naissant d'une désaffection de la droite traditionnelle aussi bien que de la vieille gauche. La volonté de puissance, l'argent, la haine, l'esprit de caste, les impérialismes ne sont en effet pas plus de droite que de gauche. Mais quand, se proclamant indépendant des mythiques périmées, on refuse de se prononcer clairement à leur endroit, on ne fait alors que couvrir par une symétrie mensongère un parti pris dont la partialité éclate, qu'elle soit consciente ou confuse.
Pour une autre catégorie de gens l’expression satisfait, par un équilibre dialectique et une sorte de gravité morale, leur impuissance radicale de choisir et de s'engager ainsi que bien souvent, à son origine, chez les plus idéalistes, une ignorance complète de la réalité historique et politique. Ni droite ni gauche, ni fascisme ni communisme, ni capitalisme ni collectivisme, ni nationalisme ni cosmopolitisme, ni tyrannie ni anarchie, on allonge sans fin la liste des couples discrédités. Les consciences moyennes et les imaginations faibles y trouvent l'assurance qu'elles tiennent la ligne de crête du bons sens avec leurs comportements à courte vue et leurs sagesses confortables. La méthode nourrit aussi l'ivresse iconoclaste des dévots de la négation, de l'opposition et de l'excommunication, qui ne sont heureux que là où ils sont persuadés d'être seuls et trouvent dans cette lutte contre deux horizons conjurés, un moyen indéfini d'écouler leurs humeurs chagrines. La formule tente enfin des hommes plus scrupuleux, qui se guident par le souci de l'indépendance spirituelle et de la bonne information, et ont un certain sentiment que les extrémités logiques, sinon les vraies folies du cœur et les vraies audaces de la pensée, ont toujours tort. Mais le problème se présente-t-il à leur esprit, qu'il s'engage dans la machine à trois leviers. Aux difficultés précises, elle substitue un schématisme abstrait, à la résolution progressive et à l'effort direct, une solution-minute, laquelle semble sortir d'un de ces appareils à dévoiler l'avenir qui dans les foires distribuent aux foules le sens du mystère. Une certaine manière de dénoncer partout les "pseudo -dilemmes" aboutit ainsi, sous prétexte de police intellectuelle, à ne relever des attitudes complexes qui se pressent autour d'un problème vivant, que des symétries déplaisantes, dont on chercherait en vain la réalité hors des exposés d'école. Le procédé arrives à jeter une suspicion de principe sur l'acte même du choix : car lui aussi se présente comme une alternative, exige des engagements violents et exclusifs. Des esprits peu formés et de bonne volonté, à force de se méfier des alternatives inhumaines, viennent à penser par là que l'abstention est la seule vertu sans mélange. Ils se fixent sur des valeurs moyennes, et ce n'est pas par médiocrité originelle d'inspiration ; ou bien on les voit louvoyer de droite à gauche, et ce n'est pas par duplicité de doctrine ni par défaut de courage. Le remède a tué le malade.
On comprend la méfiance qu'inspire une formule riche de ces malentendus à ceux dont la fidélité de gauche , avec toutes les erreurs que l'on voudra, comporte plus que des réflexes partisans : l'attachement à certaines valeurs politiques, voyer plus ou moins explicitement spirituelles, qu'ils tiennent pour fondamentales, et la fraternité avec certaines causes abandonnées auxquelles tant d'hypocrites impartialité, d'abstentions distinguées, de doctrinarisme obtus ou de velléités incertaines semblent insulter plus durement que l'opposition directe et intéressée. (…) Mais les méfiances que nous convoquions à l'instant ont une signification bien plus acceptable, lors même qu'elles ne seraient pas toutes dégagées de préjugé. Elles sont un avertissement contre l'automatisme d'une dialectique abstraite, contre un conformisme du non-conformisme. Dans cet usage qui, étant le plus paresseux, est devenu les plus fréquent, la formule "ni droite ni gauche" retombe au niveau qu'elle voulait transcender, elle introduit un "tiers-parti" aussi sommairement politique, aussi intellectuellement confus, aussi spirituellement indigent que les partis pris de droite et de gauche. Elle n'a déconcerté le jeu abstrait des politiques qu'en y entrant à son tour, et le compliquant d'un nouveau rôle. Son principal effet aura été d'y ramener, sous la bannière même qui devait les affranchir, ceux qui commençaient d'en découvrir la vanité."

E. MOUNIER, Communisme, Anarchie et personnalisme, chap. 1, court traité de la mystique de gauche, pp. 20-23.

Pour autant, elles ne remplissent parfois aujourd’hui qu’une logique de clan, qui me semble nuisible.

Les oppositions autoritaire/libertaire, libéral/étatiste, conformiste/libertin, etc. me semblent bien plus utiles quand on discute politique. Plus claires, moins chargés émotionnellement. Il suffit d’un glissement pour qu’on vous dise que vous n’êtes pas digne d’être de gauche et donc qu’on ne prendra plus la peine de vous parler. Utiliser des termes moins connotés, et qui ne sont pas devenus des drapeaux, me semble générateur de moins de friction.

Quant à Michel Onfray, sur l’hédonisme et l’ascétisme, il me semble particulièrment pas-pertinent sur absolument tous les plans, puisque ces deux tendances peuvent se retrouver absolument n’importe où.
La citation de Deleuze me parait aussi du dernier ridicule.


J’attends maintenant qu’on me dise qu’on a déjà théorisé tout ça, en moins chiant, et que tout le monde le savait déjà. Mais bon, j'avais besoin de m'exprimer un peu à voix haute, par écrit.

P.S. 11 juillet
Je découvre ce post issu d'un libéral.
Il recommande d'affamer l'état, de demander toutes les allocations possibles, toutes les subventions, et même si ça marche pas on aura participé à "gripper la machine" en ralentissant les fonctionnaires qui doivent traiter les demandes.
Comme Marx disait qu'il fallait encourager le capitalisme, puisqu'autophage, ici, on encourage l'état à l'hypertrophie. Dans les deux cas, on estime qu'on va vers l'effondrement, l'autodestruction des problèmes, donc on encourage le problème, on promeut l'assistanat.
Je ne sais pas si Marx est de droite, mais ce dont je suis sûr, c'est que voici quelqu'un d'autre qui dit "voilà le développement historique inéluctable dela situation" et qui recommande de le suivre, comme Marx.
Cocasse.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

"As-tu vérifié si ce que tu veux me dire est vrai ?
Ce que tu veux m'apprendre, est-ce quelque chose de bien ?
Est-il utile que tu m'apprennes cela ?
Dans le cas contraire, pourquoi tiendrais-tu à me le dire ?"
- une poétesse victorienne moraliste, à peu près.