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mercredi 15 mai 2013

"Mon père gardez-vous ni à droite ni à gauche"


N.b. "Mon père gardez-vous ni à droite ni à gauche" est le titre de cette section du chapitre d'E. Mounier, référence à la Bataille de Poitiers (1356) et la célèbre sentence attribuée alors au futur Philppe II de Bourgogne, s'adressant à Jean le Bon.

"C'est ce que nous avons exprimé à notre départ avec la formule ni droite ni gauche. Elle ne signifiait pas pour nous je ne sais quelle impartialité inhumaine, encore moins une affectation d'intégrité, car, nous venions les uns et les autres à l’œuvre nouvelle tout embarrassés encore des expériences diverses de notre adolescence. Elle était l'affirmation d'une bonne nouvelle politique. Ni droite ni gauche, ni grecs ni juifs, nous ne reniions pas nos sangs divers, mais, les uns par vocation, les autres par décision, nous prenions notre point de départ et placions notre ligne de visée sur un plan radicalement transcendant au politique, bien que recoupant aussi le plan politique. A notre manière, nous disions au monde des politiciens : "Notre royaume n'est pas de votre monde. L'homme, ses problèmes, sa civilisation, sa vérité métaphysique aussi bien que son histoire la plus engagée, l'actualité comme vous dites, tout cela est à une distance dont vous n'avez pas la moindre idée de ces idéologies contradictoires, de ces volontés brouillonnes et de ces instincts déguisés que vous classez en droite et en gauche."
En ce sens nous assumons encore la formule ; elle n'est qu'une manière particulière de définir notre position essentielle. Il faut ajouter que c'en est le seul sens précis, honnête et sans danger. L'expérience l'a montré depuis.
Son emploi, en effet, se généralisa à tel point pendant les années 30-35 que l'on put croire, autour d'elle, à quelque unanimité nouvelle de la jeunesse française.
Mais il apparut bientôt qu'elle n'était pour certains qu'une manière neuve de se situer à droite. (Si d'autres s'en étaient avisés, elle eût pu être aussi bien une nouvelle manière de se situer à gauche : mais le sinistrisme immanent montait garde…)
"Formule fasciste" disaient alors les communistes. C'était généraliser pour les besoins de la polémique, mais il est certain que, dans plus d''un cas, la formule porte le germe de l'esprit fasciste, le complexe fasciste naissant d'une désaffection de la droite traditionnelle aussi bien que de la vieille gauche. La volonté de puissance, l'argent, la haine, l'esprit de caste, les impérialismes ne sont en effet pas plus de droite que de gauche. Mais quand, se proclamant indépendant des mythiques périmées, on refuse de se prononcer clairement à leur endroit, on ne fait alors que couvrir par une symétrie mensongère un parti pris dont la partialité éclate, qu'elle soit consciente ou confuse.
Pour une autre catégorie de gens l’expression satisfait, par un équilibre dialectique et une sorte de gravité morale, leur impuissance radicale de choisir et de s'engager ainsi que bien souvent, à son origine, chez les plus idéalistes, une ignorance complète de la réalité historique et politique. Ni droite ni gauche, ni fascisme ni communisme, ni capitalisme ni collectivisme, ni nationalisme ni cosmopolitisme, ni tyrannie ni anarchie, on allonge sans fin la liste des couples discrédités. Les consciences moyennes et les imaginations faibles y trouvent l'assurance qu'elles tiennent la ligne de crête du bons sens avec leurs comportements à courte vue et leurs sagesses confortables. La méthode nourrit aussi l'ivresse iconoclaste des dévots de la négation, de l'opposition et de l'excommunication, qui ne sont heureux que là où ils sont persuadés d'être seuls et trouvent dans cette lutte contre deux horizons conjurés, un moyen indéfini d'écouler leurs humeurs chagrines. La formule tente enfin des hommes plus scrupuleux, qui se guident par le souci de l'indépendance spirituelle et de la bonne information, et ont un certain sentiment que les extrémités logiques, sinon les vraies folies du cœur et les vraies audaces de la pensée, ont toujours tort. Mais le problème se présente-t-il à leur esprit, qu'il s'engage dans la machine à trois leviers. Aux difficultés précises, elle substitue un schématisme abstrait, à la résolution progressive et à l'effort direct, une solution-minute, laquelle semble sortir d'un de ces appareils à dévoiler l'avenir qui dans les foires distribuent aux foules le sens du mystère. Une certaine manière de dénoncer partout les "pseudo -dilemmes" aboutit ainsi, sous prétexte de police intellectuelle, à ne relever des attitudes complexes qui se pressent autour d'un problème vivant, que des symétries déplaisantes, dont on chercherait en vain la réalité hors des exposés d'école. Le procédé arrives à jeter une suspicion de principe sur l'acte même du choix : car lui aussi se présente comme une alternative, exige des engagements violents et exclusifs. Des esprits peu formés et de bonne volonté, à force de se méfier des alternatives inhumaines, viennent à penser par là que l'abstention est la seule vertu sans mélange. Ils se fixent sur des valeurs moyennes, et ce n'est pas par médiocrité originelle d'inspiration ; ou bien on les voit louvoyer de droite à gauche, et ce n'est pas par duplicité de doctrine ni par défaut de courage. Le remède a tué le malade.
On comprend la méfiance qu'inspire une formule riche de ces malentendus à ceux dont la fidélité de gauche , avec toutes les erreurs que l'on voudra, comporte plus que des réflexes partisans : l'attachement à certaines valeurs politiques, voyer plus ou moins explicitement spirituelles, qu'ils tiennent pour fondamentales, et la fraternité avec certaines causes abandonnées auxquelles tant d'hypocrites impartialité, d'abstentions distinguées, de doctrinarisme obtus ou de velléités incertaines semblent insulter plus durement que l'opposition directe et intéressée. (…) Mais les méfiances que nous convoquions à l'instant ont une signification bien pulsa acceptable, lors même qu'elles ne seraient pas toutes dégagées de préjugé. Elles sont un avertissement contre l'automatisme d'une dialectique abstraite, contre un conformisme du non-conformisme. Dans cet usage qui, étant le plus paresseux, est devenu les plus fréquent, la formule "ni droite ni gauche" retombe au niveau qu'elle voulait transcender, elle introduit un "tiers-parti" aussi sommairement politique, aussi intellectuellement confus, aussi spirituellement indigent que les partis pris de droite et de gauche. Elle n'a déconcerté le jeu abstrait des politiques qu'en y entrant à son tour, et le compliquant d'un nouveau rôle. Son principal effet aura été d'y ramener, sous la vannier même qui devait les affranchir, ceux qui commençaient d'en découvrir la vanité."

E. MOUNIER, Communisme, Anarchie et personnalisme, chap. 1, court traité de la mystique de gauche, pp. 20-23.

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"As-tu vérifié si ce que tu veux me dire est vrai ?
Ce que tu veux m'apprendre, est-ce quelque chose de bien ?
Est-il utile que tu m'apprennes cela ?
Dans le cas contraire, pourquoi tiendrais-tu à me le dire ?"
- une poétesse victorienne moraliste, à peu près.