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lundi 13 mai 2013

Pensée sur la "Politique du Rebelle" de Michel Onfray.



N.b. : pas fini de lire le livre, je dois être environ à la moitié, article plus long suivra.
Une fois, quelque part dans l'univers, un barbu borgne et maigre a dit : la guerre ne change jamais. On ne voudrait pas le vexer mais il a tort. La guerre change tout le temps. D'abord comment définir ce que c'est ? « Un groupe d'individus rattachés à un territoire qui veulent contraindre d'autres individus rattachés à un autre territoire à faire quelque chose en usant de violence » ? Dans ce cas une guerre civile n'est pas une guerre ? Mais un match de rugby le serait ?
La guerre changeait sans cesse. Même dans les temps les plus anciens et les plus fictifs de la guerre de Troie, il y avait des règles. Même ce demi-dieu, Achille ne pouvait pas juste attacher les entrailles d'Hector à son char et le dérouler derrière lui comme une pelote. Il y avait des limites. Il y avait le champ des morts et la pause pendant la nuit. Il y avait le roi encapuchonné qui venait récupérer de nuit le corps de son fils, réduit à un cercle de chair étalée autour de Troie. Tout ça semblait dire : vous pouvez tuer nos fils et nos frères, pas de problème, par contre s'en prendre à des morts, pourchasser l'ennemi dans l'au-delà, c'est de l'acharnement ! Il fallait bien qu'on récupère les corps, qu'on leur mette des pièces sur les yeux et qu'on les brûle proprement. Les lois de la guerre commençaient là. Protéger les morts. Bien plus tard, on s'est soucié des vivants.
Les Philosophes, partie 3, roman. (par moi) 












Niveau «je suis emporté par ma phrase», je crois que celle-ci remporte la palme :

«Dans le trou noir où ont sombré tant de personnes depuis Antigone jusqu’à Primo Lévi, tous soucieux de faire primer la vie contre la mort (…)»(p.60)

Passons sur Primo Lévi, suicidé, et regardons le cas d’Antigone, suicidée elle aussi.

Rappelons ce qu’il s’est passé : après le départ d’Oedipe de Thèbes, Etéocle et Polynice, ses deux fils, se partagent le pouvoir, devant le céder une année sur deux à l’autre. Mais Etéocle refuse de céder le pouvoir à Polynice. Ce dernier lève une armée et marche sur Thèbes, à la suite de quoi ils s’entretuent.
Créon, leur oncle, frère de Jocaste, décide, une fois au pouvoir suite à leur mort, de faire de grandes funérailles à Etéocle, défenseur de la cité, mais de laisser le corps de Polynice pourrir, lui refusant l’accès aux enfers.
Antigone refuse la punition dans l’au-delà et va donc jeter des poignées de terre sur le corps, à plusieurs reprises. Elle est condamnée à être emmurée vivante, et se pend. Puis, le fils de Créon, Hémon, fiancé à Antigone, se suicidera, par dépit et pour attrister son père. Puis la mère d’Hémon et femme de Créon, Eurydice se suicide aussi.
La rébellion pour défendre les droits humains les plus fondamentaux, c'est ce qu'il baptise "le syndrome d'Antigone", prompt comme tout philosophâtre – y compris moi, vous aurez noté si vous me lisez régulièrement – à prendre une anecdote, littéraire, mythique ou historique, et en faire une règle, un syndrome, une loi, à regrouper une multitude de phénomènes sous le chapiteau sémantique ainsi improvisé, sans empirisme. (Voir ce qu'Onfray fait du "syndrome d'Hécaton" également)
Je rappelle la phrase d’Onfray.
«tant de personnes depuis Antigone jusqu’à Primo Lévi, tous soucieux de faire primer la vie contre la mort (…)» (p.60)



La vie contre la mort.

Antigone, afin de garantir à son frère mort une sépulture et un traitement juste dans l’au-delà, met en péril la sauvegarde de la cité, provoque son emprisonnement et sa mort, la mort de son fiancé, et la mort de sa belle-mère, laissant Créon seul.
En quoi est-ce qu’elle a défendu la vie ?
Sans déconner, elle défend l’âme de son frère dans l’au-delà, elle défend un mort. Là Onfray, jusnaturaliste opportuniste salue les «lois divines» (p.60) alors que c’est le genre de type à critiquer ad infinitum la "pulsion de mort" des religions et leur tendance à provoquer la mort et à encenser les arrière-mondes qui dévalorisent le monde vivant, en bon nietzschéen.
Mais là, non, comme Antigone c’est kro une rebelle, pouf pouf, c’est bien de mettre en péril la stabilité politique de la ville, juste pour pouvoir enterrer un mec proprement, pour des raisons extra-mondaines.
Pour moi, c’est faux.
Ce n’est pas Antigone qui défend la vie contre la mort, c’est Créon, qui pour le salut de Thèbes, met un des frères dans du marbre et donne l’autre aux vautours, qui choisit un symboles fédérateur, quitte à trahir l’histoire.
«Oui mais l’oubli c’est pire que la mort» dira-t-il.
Bon.
Mais si la vérité cause des morts, c’est que la vérité est une pulsion mortelle, contre la vie.
C’est bien ce que dit Nietzsche d’ailleurs : que l'instinct de vérité est contre nature, qu'il conduit à la mort, qu'il nous amoindrit, à force de vouloir la vérité à tout prix, il suffit de voir Socrate.

"Nous ne voyons pas dans la fausseté d’un jugement une objection contre ce jugement ; c’est là, peut-être, que notre nouveau langage paraîtra le plus déroutant. La question est de savoir dans quelle mesure un jugement est apte à promouvoir la vie, à la conserver, à conserver l’espèce, voire à l’améliorer, et nous sommes enclins à poser en principe que les jugements les plus faux (et parmi eux les jugements synthétiques a priori) sont les plus indispensables à notre espèce, que l’homme ne pourrait pas vivre sans se rallier aux fictions de la logique, sans rapporter la réalité au monde purement imaginaire de l’absolu et de l’identique, sans fausser continuellement le monde en y introduisant le nombre. Car renoncer aux jugements faux serait renoncer à la vie même, équivaudrait à nier la vie. Reconnaître la non-vérité comme la condition de la vie, voilà certes une dangereuse façon de s’opposer au sens des valeurs qui a généralement cours, et une philosophie qui prend ce risque se situe déjà, du même coup, par-delà bien et mal." 

— Par-delà bien et mal, §4.



Est-ce que le grand ponte du «Nietzschéisme de gauche» qu’on nous distille ici ou là ne devrait pas aller dans son sens ?

A vrai dire, je ne comprends pas l'invocation répétée de Nietzsche, toujours HS, toujours rappelé à notre souvenir par une citation déliée, étirée loin de son contexte.

A lire Politique du Rebelle, si Onfray est nietzschéen, alors je suis Onfrayiste, et c'est beaucoup dire.



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"As-tu vérifié si ce que tu veux me dire est vrai ?
Ce que tu veux m'apprendre, est-ce quelque chose de bien ?
Est-il utile que tu m'apprennes cela ?
Dans le cas contraire, pourquoi tiendrais-tu à me le dire ?"
- une poétesse victorienne moraliste, à peu près.