Blog Archive

mercredi 5 juin 2013

Morceaux choisis de Madeleine Pelletier



Madeleine Pelletier (1874-1939)
Source de l'image : Wikimédia[lien]

Je découvre, je connaissais pas, et c'est intéressant, bien écrit, et toujours pertinent. Surtout quand on songe que ça a été écrit au début du XXe.

Madeleine Pelletier disait que "La société communiste devra[it] résoudre parmi beaucoup d'autres le problème sexuel", à propos de la prostitution. "La société future ne comportera pas ce véritable bataillon sacrifié de la prostitution, il faudra cependant que l'harmonie puisse s'établir sans que personne ait souffrir." prônant ensuite la réforme des moeurs plutôt que la révolution. (De la prostitution, in L'Ouvrière, 8 mars 1924) [lien] notamment dans son manuel d'enseignement féministe, L'éducation féministe des filles. [lien] (Un cas de Primum non nocere ?)
Si elle avait souscrit au communisme (dès 1917, apparemment) elle n'y voyait pas la panacée sociale que d'aucuns décrivent, eux qui clament que toute lutte axée sur une autre notion que la classe n'est que divisive et inventée par le patronat pour scinder le prolétariat et mieux régner.
Ensuite, elle disait même, dès 1908 donc avant l'émergence de ses convictions communistes, que le collectivisme, même mené à terme, aurait un effet plus négatif que positif sur la condition des femmes, puisqu'il mettrait au pouvoir des prolétaires, moins éduqués que la classe dominante :
"Avec le progrès des sociétés, les notions de justice acquièrent plus d’importance, mais surtout la notion de force se transforme. Chez les barbares, on est fort lorsqu’on a des muscles ; chez nous, la force est de plus en plus l’intelligence et l’argent. C’est par suite de cette transformation de la notion de force que la femme cesse et cessera de plus en plus d’être la plus faible, et son émancipation intégrale en résultera.
Quant à l’avènement du collectivisme, on peut presque affirmer que, s’il se produisait tout de suite,  il constituerait relativement à la condition sociale de la femme un recul. Ainsi que nous l’avons dit plus haut, bien qu’inférieure encore à celle de l’homme, la condition de la femme des classes cultivées est de beaucoup, abstraction faite même de la vie matérielle, est de beaucoup supérieure à celle de la femme prolétaire. L’avènement du prolétariat au pouvoir généraliserait donc à toutes les femmes la situation morale que le prolétaire fait à la sienne, car les quelques velléités plus larges des socialistes cultivés seraient vite noyées dans les volontés contraires de la masse. La femme médecin, la femme professeur de sciences ne seraient plus qu’un souvenir. Certes, la femme pauvre gagnerait au socialisme en bien-être matériel, elle n’aurait plus faim et froid comme aujourd’hui ; mais le joug du mâle s’étendrait sur toutes, en dehors de l’amour et la maternité, il n’y aurait plus de place pour la femme dans la société.
Il est donc indispensable que l’émancipation de la femme se réalise dans l’état social actuel, car ainsi la société de l’avenir se trouvera en présence du fait accompli." 
(La prétendue infériorité psychophysiologique des femmes, La Revue socialiste, pp. 45 à 51, Janvier 1908) [lien]

Je trouve intéressant, parce que la plupart du temps, on affirme que la bourgeoisie hétéro-patriarcale est l'épicentre du mal, que le patriarcat leur profite majoritairement, et que le sexisme des pauvres n'est qu'un effet secondaire, mais Pelletier semble plutôt considérer que, puisque la force physique est moins importante dans la bourgeoisie, étant donné que les métiers manuels n'y sont pas légions, la différence homme/femme tend à s'atténuer, alors que dans le prolétariat, la physiologie importe beaucoup plus aux hommes, puisque travailleurs :
"L’ethnographie nous montre, en effet, que chez les peuples sauvages et barbares, la femme est traitée à peu près comme un animal domestique ; dans les pays civilisés, sa condition est meilleure, quoi que son affranchissement intégral soit encore loin d’y être réalisé.
Si, cessant de considérer l’ensemble des peuples, on s’attache à étudier la condition de la femme dans les diverses classes sociales d’une nation civilisée, on voit que la même loi se vérifie. Dans les couches sociales les plus inférieures, celles d’où sortent les criminels et les prostituées, la femme est traitée à peu près comme elle l’est chez les peuples sauvages. L’homme est son maître absolu : lorsque la prostituée n’a pas rapporté à son souteneur une somme jugée par lui suffisante, il la frappe sans pitié. Il faut dire, d’ailleurs, que l’état psychique de ces femmes se rapporte à leurs tristes compagnons et que, loin de se rebeller, elles trouvent juste et naturel, le traitement qu’elles subissent.
Dans la classe ouvrière, la condition de la femme est également très malheureuse. Là encore, l’homme se considère comme son maître absolu : elle est la servante qui remplit auprès de lui les fonctions de cuisinière, de femme de ménage, de raccommodeuse. Dès qu’elle montre la velléité d’émettre une opinion sur une idée générale, sur la politique, par exemple, son mari lui fait entendre très durement que son intelligence est trop inférieure pour comprendre cet ordre de choses et il la renvoie à son ménage avec le plus grand mépris.
C’est dans les classes élevées que la condition de la femme est la meilleure. Si l’ouvrier interdit la politique à sa ménagère, dans son salon, la maîtresse de maison parle de tout et nul ne lui conteste le droit de d’élever jusqu’aux généralisations les plus hautes. Certaines femmes arrivent même à posséder dans la politique une influence incontestable, quoique officieuse. C’est également dans les classes supérieures, où le plus souvent qui sortent ces femmes qui fréquentent les universités et y gagnent par leur travail les grades les plus élevés de la science et des lettres." 
(La prétendue infériorité psychophysiologique des femmes, La Revue socialiste, pp. 45 à 51, Janvier 1908)[lien]


En effet, Pelletier rejette toute inégalité entre hommes et femmes, sauf la différence de force physique ("Au point de vue anatomique, par exemple il est incontestable que, par son squelette et sa musculature, la femme présente, comparativement à l'homme, une infériorité évidente", op. cit. La prétendue infériorité psychophysiologique des femmes[lien]) qu'elle estime négligeable étant donné l'évolution de nos sociétés, où la force ne prime plus, voire où la déliquescence de la force est signe d'évolution par rapport aux sauvages 
"En ce qui concerne le crâne, au contraire, les anthropologistes en sont arrivés à des conclusions tout à fait contraires à la vérité. Ils ont prétendu, en effet, que le crâne de la femme rappelait pas sa morphologie le crâne simien ; or, c’est précisément tout le contraire qui est vrai. Loin de se rapprocher du singe, la femme s’en éloigne beaucoup plus que l’homme. Le crâne masculin a, comme le singe, la gabelle et les arcades sourcilières proéminentes, sa mandibule est forte, les crêtes qui donnent insertion aux muscles sont fortement accusées. Sur le crâne féminin, on remarque, au contraire, tous les caractères qui sont aussi ceux des races supérieures ; la gabelle n’est que virtuelle, les arcades sourcilières sont planes et leur bord est tranchant, les crêtes d’insertion sont à peu près nulles. Tout cela, je me hâte de l’ajouter, afin de ne pas tomber dans le parti pris opposé à celui que je critique, que la femme soit supérieure à l’homme. Si le crâne féminin est phylogénétiquement supérieur, c'est que les caractères de la supériorité évolutive sont aussi ceux de la faiblesse musculaire et cela, pour des raisons sur lesquelles le peu de place qui m’est réservé ne me permet pas de m’étendre."
op. cit. La prétendue infériorité psychophysiologique des femmes. (A noter que Pelletier étudiait la craniométrie dès 1900)

La grossesse n'est même pas un obstacle à la vie politique des femmes sinon "dans l’esprit de quelques médecins, qui comptent sur leurs parchemins pour donner de l’autorité à leurs opinions réactionnaires."
(Obstacles physiologiques, La Suffragiste, Mai 1911)[lien]

Ses autres textes sont présents ici et j'invite à les lire, notamment Les suffragettes anglaises se virilisent, où elle attaque Mrs Pankhurst et son féminisme essentialiste qui vise à raviver l'essence de la femme en tant que mère et épouse, Du costume, sur son choix de porter le costume traditionnellement masculin. Sur le droit à l'avortement, voir le chapitre trois de L'émancipation sexuelle de la femme. Et sur la nécessité d'investir les cafés et l'espace public masculin plutôt que de créer des safe spaces  qui prolongent la timidité des femmes, le premier chapitre de ce même texte :
"Je m’attends certainement à encourir le blâme des « honnêtes gens », en revendiquant pour la femme, la liberté du café. Ils s’ écriront que je réclame le droit à la débauche ; cela m’est égal. Aller au café ne signifie pas nécessairement être un débauché ou un ivrogne. Tant que l’on n’aura pas trouvé un autre lieu où l’on puisse voir du monde, lire les journaux, écouter de la musique, se rencontrer avec des gens sans qu’il soit besoin d’en venir aux formalités compliquées d’une invitation, le café aura son utilité. 
Si les hommes sont en général mieux informés que les femmes, c’est en partie grâce au café qui leur permet de se frotter les uns aux autres ; la femme, si intelligente soit-elle est dans l’état d’infériorité d’une isolée. Mais il est évident que la liberté au café ne peut faire l’objet d’une loi ; c’est aux femmes elles-mêmes de se l’assurer en rejetant le préjugé qui leur interdit de s’y rendre. Pendant longtemps certes, les femmes n’y seront pas à leur aise, mais on ne triomphe de l’hostilité du public qu’à force de courage. Les hommes d’ailleurs commencent à s’habituer à voir des femmes venir s’y désaltérer ; peu à peu, ils cesseront de s’étonner lorsqu’ils les verront s’y réunir comme ils le font eux-mêmes. C’est dans cette voie que les féministes devraient aller ; elles serviraient mieux la cause qu’en installant, comme elles le font, des « homes » féminins qui ne servent qu’à les maintenir dans leur timidité originelle."

Bien entendu, vous l'aurez compris, (presque ?) tous ses textes peuvent être trouvés ici.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

"As-tu vérifié si ce que tu veux me dire est vrai ?
Ce que tu veux m'apprendre, est-ce quelque chose de bien ?
Est-il utile que tu m'apprennes cela ?
Dans le cas contraire, pourquoi tiendrais-tu à me le dire ?"
- une poétesse victorienne moraliste, à peu près.