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dimanche 7 juillet 2013

Critique : The Philosophers


Putain, mais pas étonnant que le NIFFF l'ait classé comme science-fiction, en fait : ils ne l'ont simplement pas vu, et se sont basé sur le marketing, qui laisse entendre que le monde apocalyptique a une quelconque réalité, alors que non, même pas, ce n'est qu'une expérience de pensée. Mine de rien, ce poster est cool, mais N'A ABSOLUMENT RIEN À VOIR avec le film. Mais la tagline est super conne. "What if you had to kill to survive ?" serait bien plus pertinente, mais ce serait le message de Raze et tous les autre simili-Battle Royale.

The Philosophers

réalisé par
John Huddles


C'est dommage parce que la bande-annonce fait super envie.



J'ai tenté d'abordé le film sous un angle philosophique, malheureusement c'est douloureux.
Alors partons du principe que ce n'est pas un film qui a un message philosophique.
Certes, c'est un prof de philo et des élèves de philo dans un film intitulé The Philosophers, on name-drop Wittgenstein, Aristote (et sa logique maléfique de nazi, bien sûr) et Descartes au début, tout comme les expériences de pensée du Trolley Problem, et d'ailleurs la page Facebook de ce film passe son temps à balancer des citations "philosophiques" éparses, mais passons outre.
Cela n'est qu'un déguisement.
Tout ça n'est en fait que la pire partie de Donjons et Dragons jamais vue, sous l'égide d'un Straw Vulcan qui vous explique que pour augmenter la productivité, il faut tuer des bébés chiots, et des élèves de philo qui disent que non, l'amour, les poèmes et la musique c'est important quand même.
Mais n'empêche que c'est très très très mal fait.
Entendez moi, je ne vais pas dire d'un ton snob "ce n'est pas de la philo". Il y a un message, une tentative de l'expliciter, mais à ce compte-là, quasiment tout film en est. Ainsi la saison 2 de Supernatural, ou même, oui, Kiss Of The Damned.
Ce que je veux dire c'est que c'est de la putain de mauvaise philo, faite par des cochons.
Donc oui, si on éteint son cerveau, on pourra rire quand le film nous pousse et bien se marrer, et j'avoue que de ce côté-là c'était bien.
C'aurait été un épisode de Community ou des Simpsons, pourquoi pas. Mais là, c'est 1h40 avec des longueurs insupportables.

Index

  1. L'inculture des personnages
  2. L'expérience de pensée détraquée
  3. Ces gens ne savent pas faire de jeu de rôle
  4. Straw Vulcan : la logique c'est mal
  5. Manque des occasions de critiquer des trucs intéressants, e.g. l'interdépendance humaine, par sa stupidité
  6. Aspect moral traité sans l'aspect politique
  7. La solution finale n'est pas mieux sous prétexte qu'elle est fantasque, hédonisme vs. utilitarisme.
  8. Balancer la morale.
  • Comment sauver le film pour moi.


Mais si on veut tout de même considérer ça sur le plan du message, on va se faire mal.
J'ai ressenti ça comme la saison 4 de Community : quelqu'un saccageait quelque chose avec lequel j'ai établi un lien intellectuel pour le simple plaisir de déclencher des rires bas-de-gamme.

Ce machin pourrait s'intituler How To Badly Rid A Thought Experiment.
On ouvre sur deux personnes qui baisent, Petra et James, Petra s'enfuit en lui disant de ne pas se rendormir, il se rendort et arrive à la bourre en cours, donc il nous est sympathique parce que le prof lui reproche d'être en retard, yay.
Le prof dit, bravo, vous êtes en terminale, vous allez vous introduire dans la société avec vos diplômes, mais si ils n'avaient plus aucune valeur ? Si le monde finissait ? L'apocalypse ? Faisons une expérience de pensée.

1. L'inculture des personnages

Ils citent des expériences de pensée dont ils se rappellent, dont le paradoxe du singe savant et le trolley problem.
Pour mémoire, un train fonce à toute allure vers une intersection. Il peut partir sur deux voies et vous avez en main le levier qui vous permet de le dévier. Sur la voie droite est attachée une personne, et sur l'autre, quatre. Il y a des variantes.
Soit le train fonce sur la voie à une seule personne et vous ne faîtes rien, parce que ça ne ferait qu'empirer.
Soit le train fonce sur la voie à quatre, et vous prenez la décision de le dévier sur la voie ne contenant qu'une personne, parce que quatre vies valent mieux qu'une. Certains disent qu'ils ne veulent pas, parce que c'est commettre un meurtre que d'intervenir. Les utilitaristes et autres conséquentialistes arguent que le résultat est le même : un mort pour quatre sauvés, alors que si on ne fait rien, ça fait quatre morts pour un sauvé.
Une fille dit d'ailleurs que d'un point de vue utilitariste quatre vies valent mieux qu'une. Bien joué.
Mais là quelqu'un cite la version ultime du Trolley Problem : la seule chose que vous avez pour arrêter le train de tuer 4 personnes, c'est un obèse, dont vous êtes sûr qu'il arrêterait le train par sa corpulence.
Là, la fille dit "aah c'est pas bien aah", sauf que d'un point de vue utilitariste, c'est pareil : un tué pour quatre sauvés. Seul le résultat compte. Et si elle a utilisé le mot "utilitarian" dans la minute c'est probablement qu'elle doit le savoir, alors bordel de merde, pourquoi est-elle choquée de la suite de l'argument ?
Le premier problème est celui-ci : on ne croit pas du tout que ces gens sont philosophes, et ont subi des cours pendant un an. A croire que ces questions sont inédites pour eux, alors même qu'ils ont eu des mois de cours dessus, on s'attendrait à des pensées plus construites que "philosophy is not morality and even logic has boundaries". (sic)
Je veux bien qu'on nous montre de la philosophie à l'anglo-saxonne avec un manuel en main plutôt que de taper dans les oeuvre mêmes, à grands coups d'opuscules, mais quand même, vous allez me dire que des gens qui ont étudié la philo au moins un an n'auront pas de référence plus poussées ?

La "philosophie" quotidienne de la page officielle de The Philosophers. La citation poétique comme méthode.
Quand James dévoile le stratagème du prof, ce dernier lui dit qu'il est comme dans la caverne de Platon, sauf qu'il y voit les "ombres et échos du succès" dans les "chaînes de la chance et de ses privilèges". C'est pas du tout le contexte de la caverne, et ça ne fait même aucun sens dans le film, mais voilà, c'est classe alors on laisse cette réplique.
Me montrer des philosophes qui ne se comportent pas comme tels, quel intérêt ?
(De même le prof, qui explique qu'il faut faire des sacrifices pour maintenir la vie humaine semble se suicider à la fin, juste parce qu'il a perdu l'amour d'une étudiante, déçu qu'elle parte avec un mec "moins intelligent", mais qui "écrit des poèmes" alors c'est mieux parce que "l'intelligence ne fait pas tout, Eric". Que le partisan de la logique et de la rationalité n'en soit pas un empêche toute conclusion au film : on a juste des débiles qui s'affrontent avec leurs faibles moyens intellectuels. Un combat d'infirmes philosophique)

2. L'expérience de pensée détraquée

Un des élèves dit avoir lu cette phrase : "La philosophie est à la vraie vie ce que la masturbation est au sexe". Autrement dit, quelque chose de stérile, de vain.
Hé bien posons-nous la question dit le prof, est-ce que la philosophie change notre façon de vivre notre vie ?
Après ça commence l'expérience de pensée de l'apocalypse proprement dite : il y a un bunker, vous êtes 20, mais il n'y a des la place que pour 10, pour cause de… retraitement de l'oxygène ? Bon. Lesquels mettre dedans, lesquels laisser mourir ? Ils tirent tous un métier et doivent ensuite voter sur qui doit ou ne doit pas aller dans le bunker pour repeupler ensuite l'humanité.
On voit dont alternativement la salle de classe, et le monde du Bunker, où on voit ce qu'ils font en roleplay.
Alors bien sûr on dit qu'on va peut-être foutre les menuisiers, les ingénieurs en structure, les médecins à l'intérieur, avec un certain équilibre homme/femme comme on doit repeupler l'humanité. Soit. La morale étant donc qu'on bute les poètes, les chanteurs, les soldats (parce que c'est bien connu rien de ce que connaissent les soldats ne peut être utile après l'apocalypse) etc.
On comprend bien l'intérêt de l'expérience : nous montrer que dans des situations de survie, nos jugements moraux sont bien différents. Si on vise la survie, on doit être prêt à faire des sacrifices, se taper n'importe qui, etc. Pourquoi pas.
Sauf que le prof a décidé d'avoir un personnage "joker". Autrement dit, ils ne savent rien de lui, mais doivent décider quand même si il a un savoir qui peut être utile ou non. Ils décident de ne pas prendre le risque de se taper un inutile, ce qui est compréhensible, et suit la logique. Le prof révèle ensuite que son personnage connaissait en fait le code de sortie du bunker, puisque c'était son métier d'en aménager, et que donc, sans lui, ils sont coincés à l'intérieur.
Et là il les accuse : ils ont cédé à l'émotion et l'irrationnel.
Je hais, vous le savez, quand la morale énoncée contredit ce qui se passe dans l'histoire.
Déjà, comme le disent les personnages : pourquoi les bunkers auraient un code ? Pour empêcher qu'on l'ouvre avant échéance, sous peine de se prendre des radiations ? Soit. Mais pourquoi ne pourraient-ils pas l'entrer eux-mêmes, ou, comme dans les bunkers suisses, simplement, ça n'existe pas et la commande de sortie est manuelle.
En quoi ça correspond à une situation plausible ?
Le Trolley Problem fonctionne parce que les trains tuent des gens, que les leviers font tourner les trains, etc. C'est un problème cohérent. A l'aube de l'apocalypse, il y a un type qui refuse formellement de dire en quoi il serait utile, son métier, ou même, simplement, le code du bunker, à supposer que les bunkers aient un putain de code ? Ca n'a aucun sens. Comment les accuser d'avoir agi irrationellement. C'est basiquement le Pari de Pascal : il y a un type qui vous dit qu'il a les moyens de vous sauver sans vous donner de preuve et il faudrait les accepter comme ça, pouf. Si un type se pointe vers vous avec un interrupteur et vous dit de lui donner votre porte-monnaie, sinon il fera exploser une bombe atomique sur Taiwan, vous n'allez pas le faire. La perte de votre argent est minime par rapport au risque d'une explosion nucléaire, pour autant, vous n'allez pas le donner, parce que c'est improbable.
Là, c'est pareil, avec l'information qu'ils avaient, ils ne pouvaient pas faire mieux. Créer une situation sans possibilité de victoire rationnelle, ce n'est pas prouver que des gens ne savent pas réfléchir, c'est prouver que le Maître de Jeu est un connard.
Le fait que le bunker s'ouvre avec un putain de code connu par un mystérieux personnage qui ne veut absolument pas le révéler aux autres n'a rien à voir avec le problème d'enfermer des gens dans un bunker. C'est de la putain de triche, c'est comme jouer à feuille-caillou-ciseaux et balancer "puits".
Un des élèves dit que c'est un sacré hasard, le prof répond que pour Einstein le hasard c'est la manière de Dieu de faire les choses incognito. Mais ta gueule, ça n'a absolument rien à voir.
Ils refont l'expérience de pensée une deuxième fois, chaque personnage se trouvant doté d'une nouvelle caractéristique, en plus de son métier. Ainsi James était agriculteur bio, et pouf, il est gay en plus. La doctoresse a peut-être contracté la fièvre ébola. Un autre a une maladie qui fait qu'il va s'ossifier progressivement, etc.
Mais parmi ça, des trucs impossibles à savoir. Un mec dit avoir tiré le gros lot à la loterie génétique : il vivra jusqu'à 103 ans. La chanteuse d'opéra parle 7 langues, mais aura un cancer de la gorge dans 3 ans et sans médecin, ne retrouvera jamais la parole. Or, le médecin ayant ébola, ils doivent s'en passer. Mais comment ils peuvent savoir ça ? Comment, dans l'expérience, peuvent-ils savoir l'année de leur mort ou leur maladie future ? Et comment les gens dans le bunker auraient-ils ce genre d'information ?

Cette fois, ils prennent le prof dedans, qui à chaque début d'expérience de pensée, fonce dans le bunker, prend des flingues, entre autres pour abréger les souffrances des rejetés, rajoutant au déséquilibre.
Sauf que l'expérience est vraiment truquée en définitive : le prof s'est démerdé pour que James tire forcément une carte agriculteur bio/gay.
Mais ça on s'en fout, c'est le concept du roleplay : jouer des gens que tu n'es pas. Les conditions sont censées être aléatoire, et vous vous démerdez avec, alors quel intérêt qu'il l'ait truqué ? Au final, c'est parce qu'il se tapait la copine de James et donc qu'il voulait "le rendre utile puis lui faire perdre cette utilité".
On s'en fout que James joue l'agriculteur gay, la question c'est que faire de lui.
Le fait que des savoirs impossibles à découvrir en temps et en heure soient en jeu et retenus à charge contre les joueurs me semble bien plus grave, niveau falsification.
Cette expérience ne permet pas de jauger nos actions à l'aune de l'apocalypse ou de la vie quotidienne, elle est donc fondamentalement inutile.

3. Ces gens ne savent pas faire de jeu de rôle.

Là, ils font des couples pour faire des enfants. Le gay qui disait qu'il pouvait bien engrosser une femme dit que ça le fait chier finalement, merci James. Alors la combinatoire fait que le musulman du coin (je crois) qui ne peut coucher qu'avec des filles pures ne peut pas se taper Petra, et qu'un autre doit se taper une meut parce qu'elle a un faible pour lui, et donc elle finit avec le prof et va baiser avec pour tomber enceinte.
Là, la mise en scène devient très lourde.
Parce que James, qui se la tapait au début du film, lui court après en criant "ce n'est pas parce que je ne peux plus coucher avec toi que je ne t'aime plus".
Pourquoi ?
Etait-ce dans la vraie vie qu'il lui disait cela, ce qui ne ferait aucun sens puisqu'il couche encore avec ? Etait-ce en roleplay, ce qui ne ferait aucun sens parce que son personnage est gay et considère le fait de coucher avec une femme comme non-naturel, donc il n'a jamais couché avec ?
C'est complètement con dans les deux cas.

4. Straw Vulcan : la logique c'est mal

The underlying moral of all dystopian fiction is that radical attempts to improve society using science and reason will in fact create horrible societies that lack everything good about being human. Anyone familiar with the Straw Vulcan trope - the idea that anyone who's good at science or analytical thought must speak in a monotone all the time, condemn music and humor and love as "illogical", and suggest improving efficiency 28% by killing puppies since they have no productive function - will recognize dystopian literature as basically Straw Vulcanism as applied to cultures rather than individuals.
Scott Alexander, Against Dystopias, pt.1.
La logique c'est mal, c'est bien connu.
Après, les couples font l'amour dix semaines, et pas de femme enceinte, donc ça ne marche pas. Le prof dit qu'il faut améliorer le rendement et donc que les filles aient des partenaires multiples. Une des filles dit qu'elle fait ce qu'elle veut avec le seul homme qu'elle choisit et que si le prof veut la forcer à coucher avec d'autres, elle le tuera.
Le prof prend un flingue, chasse tout le monde et braque la fille, lui disant qu'il ne la laissera pas mettre en péril l'humanité en refusant de coucher avec des hommes.
…Ce qui est complètement con.
Si refuser de coucher avec d'autres hommes met l'humanité en danger, la tuer est encore pire. Scoop : en couchant avec un seul homme elle peut bien tomber enceinte, en mourant, non. La menace ne tient pas, il ne PEUT PAS tirer, suivant sa propre logique.
A plus forte raison, on peut bien dire que si notre but c'est de repeupler l'humanité, oui, une grosse partouze est un moyen d'optimiser les échanges de gonades. Cependant, menacer quelqu'un avec un flingue, ce qui résultera à s'aliéner la totalité du bunker que le prof va devoir supporter pendant un an, ce n'est pas logique, ce n'est pas une bonne solution. Il va juste se faire égorger dans son sommeil.
Après ça, un gars qui s'était caché dans la salle se jette sur le prof, ils se battent, il lui plante un crayon dans l'oreille. Blessé, il se traîne jusqu'à l'entrée et entre le code de sortie, ce qui pulvérise tout le monde sous les radiations.
…Ce qui est complètement con.
Le mec dit "je ne vais pas te laisser anéantir l'humanité", mais son prochain geste, c'est d'anéantir l'humanité parce qu'ils ont eu le malheur de le contrarier ! C'est putain de complètement con, ce n'est pas logique, ce n'est pas rationnel, ce n'est pas philosophique, c'est de la merde.

5. Manque des occasions de critiquer des trucs intéressants, e.g. l'interdépendance humaine, par sa stupidité.

Par exemple la technocratie.
Typiquement, là, on pourrait se dire que le problème de l'expérience, c'est que le prof fout absolument tout en l'air en laissant les gens s'enferment dans le Bunker #1 et en les tuant tous, littéralement et sans raison dans le Bunker #2.
Le problème c'est que le prof a des connaissances qui lui donnent accès a) à des flingues et b) à la sortie de tous les habitants du Bunker. Il n'a aucun intérêt à révéler le code, parce que sans ça, il n'a rien de plus que les autres et perd l'ascendant sur eux. Sa survie en dépend.
Donc le gros problème du film, pour moi, ce n'est pas la logique qui est méchante et qui tue les poètes, les musiciens et les handicapés, non. C'est la question de la dépendance totale à une seule personne qui possède l'alpha et l'oméga de la survie, et qui ne correspond pas à une situation réelle, qui occulte le problème.
Certes, c'est la même question que l'utilité des gens. On doit maintenir les menuisiers en vie, parce qu'on aura besoin de maisons dans un an, des médecins, parce qu'on veut être soigné, etc. etc. Mais le coup du prof qui a le rôle ultime, c'est purement fabriqué, et ça n'a de réalité que dans le cadre de l'expérience.
On présente un personnage qui trimballe de l'or, des diamants avec lui "qui ne perdent pas de valeur, même après des guerres ou des famines". Sauf que, si, ces trucs changent de valeur et surtout, on parle pas de famine ou de guerre, là, mais de l'anéantissement de toute l'humanité hors des bunkers. Donc qu'acheter avec ces diamants ?
De même à quoi bon avoir une ingénieur en structures si on n'a pas de bétons ou de poutres de fer en quantités, ni les ouvriers pour les utiliser ? Ils vont pas construire un barrage dans la génération qui succède, ils n'en auront simplement pas les moyens.
Momentanément, le menuisier se sert de son talent pour construire des huttes, mais n'importe qui dans Koh-Lanta peut faire de même, surtout qu'il n'a pas d'outils, donc qu'il peut difficilement travailler le bois. Est-il indispensable ?
Une morale sur l'interdépendance ultime des êtres humains aurait pu être extrêmement fertile : montrer que même des professions "utiles" deviennent absconses quand elles sont privées de l'arrière-plan qui les rend efficace. Sans clous, marteau, scies, à quoi bon avoir un menuisier ? Sans scalpels, médicaments, anesthésiants, bloc opératoire, à quoi bon un chirurgien ? Idem pour le docteur en physique et l'ingénieur électrique : leur utilité est-elle réelle, sans produits chimiques ou réseau électrique d'envergure ?
Rebâtir ça serait impossible sans élan.
Les harpistes, les danseurs ne sont utiles que dans une société construite, avec des backups, de quoi s'appuyer de la marge, en somme, pour pouvoir se relaxer, mais ça vaut aussi pour les chirurgiens et les ingénieurs. Peu de professions au delà du chasseur-cueilleur peuvent se targuer d'être indépendantes.
On aurait pu conclure que la dangerosité du prof pourrait être canalisée s'il y avait échange, si les autres joueurs pouvaient se rendre utiles à son égard, et au fond dire que c'est notre dépendance mutuelle qui empêche des rapports de pouvoir unilatéraux.
Mais non, on n'a même pas eu ça.
Parce que les métiers sont ici considérés comme des magiciens, à l'instar des travailleurs dans Age of Empire : en tapant à coup de marteaux sur un château, ça le fait émerger du sol et des bâtiments abstraits transmutent bois, pierre et or en armées en deux-trois clics.
"L'ingénieur en structures" n'aura jamais les moyens de construire des barrages, des ponts ou des immeubles, mais il est considéré intrinsèquement utile, ce qui rate quand même beaucoup d'ingrédients essentiels à cette critique de (ou de ce plaidoyer pour) la technocratie.
*escapes

Au fait, comment les élèves le battent dans la dernière simulation, le Bunker #3 ? Dans le jeu, Petra fait un câlin au prof pour lui voler le flingue. Sisi, un câlin. Et James vole le flingue que celui-ci avait caché derrière un radiateur. Après ils l'envoient chier avec un flingue et une balle et il se planque dans une grotte. Un an plus tard, ils sortent et voient que les bombes ne sont jamais tombées, en fait, et qu'ils vont juste mourir de faim sans pouvoir construire de bateau, puisque le leur a été pris par ceux qu'ils ont rejeté et qu'ils sont incapables d'en construire un.
Une bombe dotée d'un joli bouton rouge tombe à leur pied et ils pensent à l'activer parce que tu vois ils acceptent la mort sans sourciller, pensant qu'il y a un "plus grand dessein". Le prof le pointe avec un flingue, genre ne fais pas sauter cette bombe sinon je te tue. Euh.
C'est la menace la plus con du monde : ils veulent mourir, comment peux-tu les menaces ?
Là, au moins on montrait l'opposition fondamentale entre hédonisme pur et utilitarisme : si on n'a pas envie de sauver l'espèce humaine, alors la plupart des arguments engagés ici n'ont aucune importance.
Mais justement, le concept de l'expérience c'est "Voici des conditions de départ, sauvez l'espèce humaine, bisoux." Changer les termes de la question ce n'est pas y répondre, c'est botter en touche.
(Sinon, grosse marrade, ils connaissent le code parce qu'il y a une meuf qui dit qu'elle a une mémoire eidétique, donc qu'elle se rappelle quand le prof l'a entré dans la précédente simulation. Alors qu'ils y mouraient tous.)

6. Aspect moral traité sans l'aspect politique

Le prof est donc omnipotent et n'est détrôné que par une fantaisie et une tricherie égale à la sienne.
Retirez-le, et le problème du politique vient se superposer au moral.
Jusque là, on se demandait simplement qui mettre dans le Bunker. A aucun moment on ne se pose la question de comment se ferait le tri, en roleplay. Comment on enverrait certaines personnes à la mort, comment elles se débattraient, comment on les gérerait ? On les convainc ? On les contraint ? Comment on contraint un soldat, qui par définition est entraîné à se battre ?
On dit juste la solution morale à un problème ("voilà le meilleur des mondes") et on ne dit pas comment y aboutir en pratique, ce qui serait pourtant l'intérêt d'une expérience de pensée. Est-ce qu'on va s'allier le soldat pour faire triompher son opinion, mais du coup on doit se coltiner le soldat ? Ça poserait la question du pouvoir, évacuée ici parla mise en scène.
Le fait que le prof ait le code de l'abri et les flingues lui confère l'autorité ultime dans le jeu, permettant d'enjamber ces questions, mais elles ne sont pas traitées pour autant.
Et puis il se fait détrôner dans toutes les expériences, puisque ce film tient plus de "comment faire chier son prof" que "comment philosopher".

7. La solution finale n'est pas mieux sous prétexte qu'elle est fantasque, hédonisme vs. utilitarisme.


Des betteraves ou des poèmes ? – Il y a des gens qui diront que l'important c'est la matière, d'assurer les conditions d'existence, de faire manger les gens, de les maintenir en vie et que le reste vient après. Il y a des esthètes, par contre, qui disent que ça, c'est pas terrible, on aurait aussi bien pu rester au stade animal. L'important c'est de faire des poèmes, c'est d'écrire des opéras, c'est de faire ce que seul l'homme peut faire, la nourriture n'est qu'un carburant.

Il y a un début de réflexion sur l'utilité relative des gens en situation de crise, et c'est le concept : nous avons une société de danseurs, nous pouvons tolérer des métiers qu'on foutrait au feu en cas d'urgence, c'est une simple question de priorités. Ça ne veut pas dire qu'il faut buter les musiciens, au contraire, dans notre société, ils sont utiles, ils ont la latitude pour l'être. Ca nous appelle simplement à dire que la morale dépend de la société, et des objectifs qu'on lui fixe, point.
Comme faire chier son prof est devenu le but, Petra choisit tous ceux qui vont dans l'abri, à savoir tous les inutiles, s'acharnant à dire "bouh la méchante logique, faisons une société uniquement constituée de poètes, de harpistes autistes et de faiseurs de glace", plutôt que de simplement considérer une forme de relativisme moral qui serait le but de ce genre d'expérience. Dans le genre, le cannibalisme c'est pas terrible, mais en temps de crise, ça peut se justifier, quoi. Mais non, on veut aire chier le prof.
Mais, dans l'absolu, en quoi sacrifier des menuisiers, des médecins et des soldats pour préserver des harpistes, chanteurs et joueurs de poker est-il plus moral que l'inverse ?
On a simplement changé les objectifs. Plutôt que de repeupler l'humanité on se contente de vouloir un peu de fun. L'hédonisme plutôt que l'utilitarisme. Mais pour autant, le sacrifice des autres au profit de certains reste exactement le même. On tue toujours dix personnes, mais plutôt que de le faire pour sauver l'humanité et repeupler le monde, on le fait pour que dix couillons puissent fumer des joints et boire du vin.
C'EST COMPLÈTEMENT CON ET N'IMPORTE QUEL ETUDIANT DE PHILO DEVRAIT LE SAVOIR.
Petra dit que "dans son apocalypse tout le monde a la même valeur", mais c'est faux : elle ne sauve que ceux qui peuvent divertir les autres.
On remplace un but par un autre, mais le fait de considérer les gens comme des moyens plutôt que des fins, reste. L'amusement du harpiste devient légitime, tout simplement parce qu'il est capable d'amuser les autres, alors que le soldat peut crever la bouche ouverte.
Oh, et moment magnifique, quand Petra dit qu'elle veut garder la "différence" du gay de service dans le "bassin génétique" ("genetic pool") entendant donc que l'homosexualité est génétique.
Merci putain de connard de film.
Philosoraptor est presque plus profond que ce film, en moyenne, c'est dire.
Tout comme dans Superman : Red Son, on est censé agréer sans mot dire, juste parce que ce sont des artistes, forcément dans le camp du bien.

8. Balancer la morale.

Au final, un des cons dit que "hé ben en fait, la philo c'est peut-être comme de la masturbation mais des fois on voudrait bien se masturber et faire l'amour dans la même journée, lalala" et on fait comme si on avait conclu la question.
Et ça n'est pas traité du tout. Alors qu'on ouvrait là-dessus, la question de l'utilité de la philo et son influence sur la vie n'est pas là, parce qu'il n'y a pas de philosophe dans le bunker. S'il y en avait un il mourrait aussi facilement que le poète, abattu avant même de tirer les équipes, parce que la philo ne sert à rien face à l'apocalypse.
Et ça, ce serait une question intéressante. A-t-on besoin de connards de philosophes à la fin du monde ? Probablement pas.
Mais pas abordé du tout.
On met Shakespeare, le cannabis, le vin et l'or sur le devant de la scène (une société exclusivement constitué de luxe, quoi) mais quoique ça soit aussi dispensable, ce n'est pas de la philo. C'est de l'art et des drogues. Et c'est en faveur de ça que se conclut le film. Pas en faveur de la philo : ils n'en font pas dans le Bunker.
De même, on ne parle pas de ce que veulent faire les personnages. On sait que James fait des poèmes, mais sinon on ne connait pas les rêves des autres personnages. Aucun ne se dit que la profession à laquelle il se destine est inutile à la société. Donnez-moi quelque chose. On ne voit aucun remettre en cause ce qu'il va devenir à cause de cette expérience, simplement parce qu'on ne sait pas ce qu'ils veulent, à part Petra, qui veut se taper James, le prof qui aime pas James et qui veut se taper Petra et James qui veut se taper Petra. Tous les autres sont définis en coup de vent.
Et tout ce que veulent les autres, apparemment, c'est faire chier le prof.

A la fin on sous-entend qu'il se suicide, peut-être, il a un flingue dans son tiroir et on entend un coup de feu mais on le revoit après, sans doute parce que voilà c'est trop philosophique cette incertitude.
Le film veut nous faire croire que c'est par amour déçu, mais il me semble évident que c'est d'avoir parfaitement échoué à enseigner la philosophie qui le pousse à cet acte.

Je dirais 4/10, parce que malgré un scénario indigent, des personnages insupportables et une tendance à ramener la philosophie à une pluie de citations pseudo-spirituelles, c'est plutôt bien fait, sur le plan technique. Niveau photographie et montage, pas grand chose à dire.

Comment le film pourrait être sauvé pour moi.

  • Les élèves remettent beaucoup plus vite en cause le statut omnipotent du prof. Ils le torturent pour récupérer le code de sortie du bunker, par exemple, afin de montrer que la fin justifie vraiment les moyens.
  • Les simulations changent. Là on a trois fois de suite "fin du monde" avec pour les deux dernières le but supplémentaire de foutre des meufs enceinte d'ici la fin de la quarantaine.
  • Un schéma à la Jumanji. On rajoute du fantastique. Ce n'est pas qu'une expérience de pensée, ils sont réellement projetés dans un monde apocalyptique, et leurs morts et choix ont des conséquences sur leur vie.
  • Ou alors un schéma à la Darths&Droids, où les interactions dans le jeu et hors du jeu se chevauchent de manière plus intelligente.
  • Plus de conflits entre les élèves, des luttes politiques. Des scissions. Pas seulement d'accord/pas d'accord avec le prof, mais d'autres camps, d'autres opinions, et soutenues philosophiquement, argumentées.
  • La romance Petra/Eric supprimée, pas besoin d'un concours de bites James/Eric.
  • Vraiment traiter les oppositions utilitarisme/hédonisme, vie intellectuelle/vie pratique et pas juste s'échapper avec ce final de hippie en faveur des drogues et de l'art, bref, du luxe.

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"As-tu vérifié si ce que tu veux me dire est vrai ?
Ce que tu veux m'apprendre, est-ce quelque chose de bien ?
Est-il utile que tu m'apprennes cela ?
Dans le cas contraire, pourquoi tiendrais-tu à me le dire ?"
- une poétesse victorienne moraliste, à peu près.