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jeudi 11 juillet 2013

Critique : Stoker (2013)


Stoker

de
Park Chan-Wook
vu au NIFFF 2013, après la moitié du monde mondial.

N.b. Attention, je révèle une part de l’histoire. En fait toute l'histoire.



Famille Stoker. Le père vient de mourir dans un terrible accident de voiture, complètement legit et tout. La mère éplorée et la fille stoïque sont à l’enterrement. La fille, India, perçoit une silhouette sur l’horizon qui observe les funérailles de loin. Son oncle, Charlie, dont elle ignorait jusqu’à l’existence. Celui-ci va s’immiscer dans leur vie, restant à leur villa et révélant à India quelques secrets de famille…
Charlie.


La réalisation est proprement excellente (très bon montage, très bon rythme), et les acteurs, quoiqu’un peu sous-utilisés, sont merveilleux, si l’on fait exception de « la bande d’adolescents harceleurs sexuels lourdingues » accompagnée bien sûr du « Nice Guy Therefore Worse Than Hitler ©» qui est gentil avec India et la défend juste pour pouvoir la baiser, qui, eux, étaient d’une prévisibilité encombrante. Tous les personnages semblaient réels, bien ancrés, mais eux avaient été découpé dans le carton dont on fait les clichés.
Le scénario est, dans ses grandes lignes, très bien amené. Je ne veux pas dire prévisible, mais il arrive à préluder ce qui va se produire. On a les morceaux qui suffisent à compléter le schéma : l’inquiétude de la tante, les disparitions, etc.
Ce que je veux dire, c’est que tout est fait pour qu’on s’inquiète de Charlie. On s’attend à découvrir que c’est un vampire ou un fantôme, ou au minimum un tueur en série. Bien entendu, bingo : c’est du Park Chan-Wook, vous pensiez tout de même pas qu’on s’en sortirait sans meurtre.
Ma théorie pendant les ¾ d’heure du début ? Charlie est le fantôme de Richard,  tels les fantômes des légendes celtiques ou de la matière de Bretagne, où il arrive que « frère/oncle » soit un euphémisme pour « fantôme », ainsi Bran et Méliant de Lis dans les continuations de Perceval sont textuellement frères mais tout laisse penser que Bran est le spectre de Mélian. Ou, dans un autre registre, le Roi Pêcheur, la figure paternelle du Conte du Graal, qui donne une épée à Perceval et a souffert d’une blessure « parmi les cuisses » comme le Père de celui-ci. Toutefois, on le décrit comme son oncle maternel ce qui nuit à cette théorie.)
Les revirements sont néanmoins très bien gérés. Les lettres, puis leur adresse d’expédition ; « What kind of family is family you can’t bring home ? » et la scène de la douche, par exemple, quand on voit en deux parties ce qui arrive à Whip. (Le Nice Guy Therefore Worse Than Hitler©)
Un problème majeur, c’est que les thrillers doivent jouer sur les motivations des personnages. Or, si elles nous aparaissent par endroits, elles sont malgré tout très floues. On peut parler de pulsions plus que de motivations, pour ce qui est de Charlie et d’India. Pourquoi les chaussures, au-delà de dire que les talons c’est pour les vraies de vraies meufs et les baskets pour les filles ? Pourquoi la gouvernante s’est faite l’entremetteuse de Charlie, surtout quand elle connaissait son passif ? Pourquoi Charlie écrivait à India alors qu’elle était un bébé ? Savait-il que le père garderait les lettres dans son bureau, et que la gouvernante en donnerait la clé à India ? Ou alors ne les a-t-il jamais envoyées au père d’India et a-t-il demandé à la gouvernante de les glisser dans le bureau du père à son insu et de subtiliser la clé ? Dans ce dernier cas, c’est dommage, parce que 
La mise en scène et le symbolisme sont parfois lourdingues, par contre.
Ainsi la mort de la tante, pendant qu’on voit sur Discovery Channell un vautour qui bouffe un membre de sa famille, c’est bon, on a compris.
1.     La transition en dégradé cheveux brossés/champ de blé ou œuf/œil pour India.
2.     Le fait que Charlie ne mange rien, écho à ce que dit India des parties de chasse avec son père : « rester immobile, sans manger, sans boire, et juste observer » qui colle d’ailleurs avec l’attitude de Charlie.
3.     Je dois dire Kudos pour l’érotisme du film, pour une fois bien géré. Je dis pour une fois, parce qu’il est tellement simple de romantiser les pulsions de mort, de meurtres ou de violence, de foutre du sang et du cul et voilà n’importe qui peut ensuite analyser sans peine la super symétrie Eros/Thanatos, la mort/le sexe, wouh c’est profond de foutre ensemble de la violence et du sexe, les deux trucs les plus vendeurs du monde. Tout le monde le fait, jusqu’à Kiss Of The Damned, mais là, c’est plutôt bien fait. La mort de Whip, notamment.
a.     A la limite de la pesanteur, ce qui tourne autour de la ceinture de Richard, que porte Charlie – à laquelle on porte forcément attention à cause du prologue –  avec laquelle il étrangle et énuque les gens.  Ainsi on voit Whip enlever sa ceinture pour violer India, qui vient de lui mordre la langue et de le faire saigner (KISS OF THE DAMNED !) et en arrière-plan, s’amène Charlie qui enlève sa ceinture pour le ligoter. J’entends, enlever la ceinture pour violer, pour tuer, voilà, c’est limite lourd, parce que c’est un parallèle qui n’a pas de signification plus avant. Il tue des gens avec sa ceinture, on enlève sa ceinture pour enlever son pantalon, c’est tout.
b.     La scène de la douche, qui aurait pu être ratée d’un milliard de manières imaginables me semble par contre fonctionner à la perfection. J’entends, on la voit gémir dans la douche, on peut penser qu’elle pleure, remords, la mort de Whip qu’elle avait tout de même envisagé comme partenaire de batifolage avant qu’il ne tente de la violer, me fait d’avoir tué quelqu’un, tout ça, mais en fait non, ELLE SE TOUCHE. Et elle jouit en repensant à la nuque de Whip qui se casse.
c.      En outre, l’érotisme ne sort pas de nulle part, on avait déjà eu la jolie scène du piano pour préluder cela.
d.     La concurrence entre India et sa Evelyn, sa mère, pour se taper Charlie n’ajoute pas des masses. Ok, tueur charismatique qui se tape des meufs, mais bon.
e.     L’araignée, par contre, j’ai du mal à saisir.
4.     La mort de Johnatan.
a.     Charlie bat des bras et des jambes sur le sable dans lequel il a enterré Johnathan, comme pour dessiner un ange. On voit India refaire la même chose sur son lit, sans connexion.
b.     Charlie dit de lui qu’il avait commencé à gravir « toutes sortes d’escaliers » et il semble que Charlie le tue parce qu’il le prive de l’affection de Richard. On fait vaguement le lien avec les scènes dans les escaliers d’India et Charlie,
5.     Le passage à l’âge adulte.
a.     Les chaussures, remplacées par des talons hauts.
b.     L’amourette avec Whip. La masturbation dans la douche.
6.     Par contre, sur les questions d’héritages, je dois sourciller.
a.     Le chemisier de sa mère : que représente-t-il ?
b.     Les talons, passage à l’âge adulte, d’accord.
c.      Mais la ceinture de son père ? Ce qu’elle a fait de plus signifiant, c’est tuer des gens, et ceindre les reins de Charlie. Côté symbolisme, dans une ceinture, il y a l’idée de contrôle, de maîtrise, d’enserrement. Ainsi l’éducation d’India à l’aide de la chasse pour l’aider à maîtriser ses pulsions ? Whatever, c’est pas vraiment traité.
7.     Je passe sur le reste, genre Evelyn fout le feu au mobilier en tournant autour, on croirait presque qu’elle va sauter dedans.


Bref, beaucoup de symbolisme, trop de liens laissés pendants, ou à rattacher nous-mêmes, ça va en agacer pas mal.
L’aspect fantastique du film se trouve dans les capacités hypersensorielles d’India et de son oncle (elle entend jusqu’aux plus petits bruits, elle dessine le motif de l’intérieur du vase). Il est sous-entendu que c’est lié à leur pulsion meurtrière commune. On ne peut s’empêcher de penser, bien sûr, à des vampires.
Ces deux personnages semblent liés, Charlie semble y croire (d’où ses lettres amoureuses à India alors qu’il ne l’a apparemment jamais rencontrée) et le père également, vu que la maxime qui préside à l’éducation chasseresse de sa fille c’est « Sometimes, you need to do something bad, to prevent you from doing something worse » sous-entendant que la chasse c’est pas joli, mais mieux vaut des perdrix qu’un deuxième Johnathan.
Sauf qu’India ne fait jamais montre de pulsions morbides actives. Si elle plante d’un coup de crayon un des types qui la harcèle, c’est parce qu’il l’a frappée. Littéralement, elle tient le crayon devant son visage, et lui il cogne dessus. Quand elle taille la pointe poisseuse de sang, on peut imaginer l’attirance, mais les seuls meurtres qu’elle commet sont des meurtres utiles 
  • Pour empêcher Charlie de tuer sa mère.

a.     On pourrait penser que c’est dû à la compétition entre les deux femmes et et qu’elle serait simplement jalouse de ce que Charlie propose à nouveau à sa mère de venir avec lui et veuille coucher avec – encore. Mais elle se rend bien compte que ce sont des mensonges que Charlie lui dit, et c’est quand il lui crie de venir voir sa mère mourir, même mode opératoire que Whip, qu’elle l’abat, calmement, avec flashbacks de quand elle faisait de la chasse.
b.     Si c’était une question de compétition, probablement qu’elle laisserait sa mère mourir ou la tuerait après. Or non.
  • Le flic, à la fin
a.     Il était sur la piste des précédents meurtres, et c’est d’ailleurs pour ça qu’elle décide de s’enfuir. Le tuer semble un moyen logique de mettre fin à l’enquête.
                                               i.     …A ceci près qu’il n’y a pas besoin d’être un génie pour retrouver le corps de Charlie, déjà, étant donné le trou de balle dans le carreau, la tache de sang sur le mur, et la trainée comique d’hémoglobine qui imprègne le parquet de là jusqu’à l’entrée du jardin,  où on trouve de la terre meuble, fraichement retournée, de taille et de forme adéquates pour planquer un corps.
                                              ii.     En outre, pourquoi ne pas foutre tous les meurtres sur le dos de Charlie et plaider pour la légitime défense, étant donné qu’il a déjà tué, qu’il sort d’un institut psychiatrique et que BORDEL c’est effectivement lui qui a tué tous ces gens ?
                                            iii.     Certes, difficile de ne pas faire le lien entre le frère psychotique, les disparitions et les trous dans le jardin, ce qui place India et Evelyn comme complices passifs, ou comme extrêmement débiles, mais même.
Le problème restant pour moi qu’India doit se faire conduire sur la voie de la sexualisation par son oncle, qui lui maîtrise bien ses pulsions et tout, et qui commet tous les meurtres pendant qu’India l’aide juste à creuser et après ils baisent ensemble pour compléter le côté initiation.
Mais bordel, elle semble pardonner extrêmement facilement la mort de son père à Charlie et semble lui pardonner quand il lui fournit un alibi pour la mort de Whip, mais même bordel, c’est ton père, on raconte en permanence à quel point il est proche de toi, c’est pas uniquement parce qu’on te titille le bouton que tu vas oublier ça.
Au final, elle tue Charlie, quoique les causes composites de cet acte, comme je le dis, sont bizarres.

Et c’est ça le truc, avec les personnages psychotiques, c’est qu’ils sont extrêmement pratiques pour faire n’importe quoi. Et c’est le beauté de la deuxième moitié du film : il pourrait se passer n’importe quoi, ça nous surprendrait pas. Chan-Wook suspend vraiment son film dans une incertitude prolongée. Les motivations des personnages étant encore floues, on ne peut pas vraiment prédire ce qu’ils font. India pourrait tout autant tomber enceinte de Charlie et accoucher d’un démon, tuer et manger Charlie ou dépecer sa mère, rien ne nous suprendrait.
Il semble donc qu’on a voulu faire un scénario avec symbolisme à tous les étages et que pour amener les personnages de scène en scène on ait profité de n’avoir pas à filer logiquement tout de A à B avec des motivations, des moyens, etc. Un régal pour réalisateur, par contre, et de belles images.

Gros problèmes par contre sur l’intro/conclusion – qui ressemble d’ailleurs à la fin de Memories of Murder, avec le soleil, le champ, la route isolée et l’air vibrant, mais bien dûr sans la signification de celle-ci, ne regardez pas en entier si vous n’aimez pas les Spoilers – où India dit que dès qu’on comprend qu’on n’est pas responsable de notre génèse, on peut être pleinement libre, et qu’elle est faite de plusieurs choses composées, du sucre des épices et des tas de bonnes la ceinture de son père, des chaussures de son oncle (ce qui m’a d’ailleurs interrogé, puisque c’étaient des talons haut, je pensais son oncle travesti) et le chemisier de sa mère. Mais justement, on ne voit pas ce qu’elle devient. Elle tue le shériff, pour se sauver et supposément mettre à l’abri sa mère qu’elle vient aussi de sauver, ce qui est positif.
Mais on ne sais pas ce qu’elle devient.
Et si elle devient une tueuse aussi.
Bref.










Je recommande ce beau film, tout en maintenant que l'histoire n'est pas très originale et le symbolisme appuyé renforce cette impression de l'avoir déjà vu plein de fois. 

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