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jeudi 5 septembre 2013

Les alternatifs : Moins !

Je n'ai rien contre les "alternatifs", si ce n'est leur prolifération verbale et leurs alliances contre-nature.

Leur prolifération, en verbe du moins, n'a rien d'exceptionnel : tout le monde proclame être une minorité opprimée, oppressée par un pouvoir quelconque, indépendamment du niveau d'oppression réel subi. Les progressistes plaindront leur "pays de fachos", les traditionalistes hurleront au sinistrisme ("Cthulhu may swim slowly. But he only swims left."Moldbug) tous se verront comme les derniers défenseurs de la vertu, tous nos combats nous sont Thermopyles.
On évite ainsi le jugement, on n'est responsable de rien, tous nos échecs sont à mettre sur le compte de nos ennemis et des divers complots nous assaillants.
Les alliances contre-nature procèdent de cela aussi : l'establishment, la classe dominante étant vile, on va s'allier avec d'autres martyrs, d'autres rejetés. D'où la tendance des minoritaires à se faire parasiter par d'autres opinions, souvent plus minoritaires, plus virulentes et aux conclusions plus fortes, voire plus fausses.
Ainsi Etienne Chouard, en collusion permanente avec Meyssan et autres sympathiques parce qu'ils s'opposeraient tous à la méchante oligarchie, à la vile union Européenne ; ainsi les conspirationnistes de tous poils qui infiltrent tout mouvement militant et lui donnent une teinte martyr, en lutte contre un système monstrueusement oppresseur ; ainsi cet article dans le numéro 7 (septembre-octobre 2013) de Moins ! magazine de la décroissance édité en Suisse Romande.

L'élection crée une aristocratie, le sort organise une démocratie.
par Michel Simonin, démocrate décroissant, Nancy.

Notez que sa prose vient de la contrée lointaine et étrangère de Nancy, le magasine doit manquer de contributions.
Il nous fournit ce mois-ci un dossier conséquent ("Faut-il sauver la démocratie ?") pour nous expliquer que la démocratie, c'est mal, trompeur ou carrément superflu. Comme tout minoritaires persuadés d'avoir le plan parfait pour la société et déçu que les urnes ne sanctionnent par leur apostolat méritoire, ils tentent désormais d'expliquer ce qui ne va pas avec les élections parce que quand même, les classes inférieures elles sont pas élues, et nos idées sont pas au pouvoir, c'est mal.
Bien entendu, on nous explique que les vilains médias contrôlés par l'argent contrôlent le peuple, qui est bien entendu trop con pour s'en rendre compte, à l'exception des prophètes de la décroissance de Moins ! seul îlot de lumière dans un monde de ténèbres. L'élection est biaisée, parce que dit-il, seuls l'emportent ceux qui sont
"les plus connus (contrainte cognitive), ceux qui paraissent les meilleurs (contrainte de choix), ceux qui disposent de temps, d'argent ou de relations (contrainte de temps), ceux qui disposent de traits psychologiques particuliers, susceptibles de plaire à leur concitoyens(…)" (§5)
Les parenthèses n'aident pas du tout, et on n'explique pas vraiment en quoi c'est mal, je suppose qu'on est censés considérer que la richesse c'est mal, et voilà.
Mais quel remède pour la démocratie ?
La démocratie directe, le référendum permanent ? Non  ! Ca prendrait du temps :
Les procédures dites de "démocratie participative souffrent toutes d'un déficit de légitimité sauf le référendum, mais celui-ci pose la question du temps nécessaire à l'information et à la réflexion (…) [§6]
Autrement dit : nous, le peuple, sommes trop cons pour ça, remettons nos destins à la Décroissance.

Quel remède dès lors ?
…Le tirage au sort, pardi !
On nous rappelle qu'aux temps anciens c'était une "évidence partagée" que l'usage du tirage au sort était démocratique. Parmi ceux qui défendaient cette définition, on note Aristote (Politique, III, chap. 9) et Montesquieu (Esprit des lois, II, chap. 2). Cependant, jamais on ne s'interroge sur le fait que la définition de la démocratie par des gens peu démocrates n'est pas pertinente : ils imaginaient et vivaient dans des régimes d'égalité bien différents des nôtres, et leurs définitions politiques de l'existant ou l'inexistant s'adaptaient à iceux.
Le sort chez Simonin n'est plus simplement le hasard pur, qui prend n'importe quel citoyen, on lui prête des vertus statistiques : celle de réussir un carottage de population parfaitement représentatif :
Cette benoite évidence, qui justifie l'absence d'explications des anciens a dû être disséquée, face à l'incrédulité des "modernes" par l'allemand Peter Dienel, père de la théorisation des conférences du consensus dans les années 1970, à l'aide de la métaphore du pot de confiture : "si vous touillez bien dans le pot avec la cuillère, le contenu prélevé avecla cuillère a exactement la même composition que le contenu du pot." (§8)
Or, s'il est loin de ma pensée de m'attaquer à la courbe de Gauss, ça ne serait qu'une representativité probable. Le concept même du hasard, c'est que n'importe quel tirage peut advenir. Vous vous rappelez de la prose malsaine de l'Auditoire ?
"Pour avoir une vraie représentation il faut sélectionner un corps qui représente réellement le peuple, pas seulement qui prétende être en accord avec ses idées. Les progrès récents et aujourd'hui bien acceptés de la statistique sont là pour cela : il suffit de tirer un échantillon représentatif de la population, suffisamment grand et de le prendre pour agir comme minipeuple." (Stochocratie : addendum)
J'ai déjà parlé du tirage au sort en démocratie, contre Chouard, et j'ai tenté de montrer que ce n'était pas le remède contre la richesse qu'on nous présentait. J'ai montré qu'il s'agissait alors d'élire des fonctionnaires non des représentants et qu'il s'agissait dès lors de diminuer le pouvoir du peuple et l'ôter de ses mains avec ce moindre mal du tirage au sort et des nomothètes plus que de lui rendre le pouvoir. En outre, j'ai montré que c'était une procédure conservatrice au possible, dans la mesure où aucune révolution athénienne n'eut lieu comme ça et que les tirés au sort n'avaient pas de pouvoir législatif. Pour répartir des tâches, ça marche, mais toutes les réformes d'envergures furent accomplies par des monarques temporaires ayant le peuple derrière eux : Solon, Dracon, Ephialtès, Clisthène, Périclès(et encore, les réformes de Périclès sont mineures).

L'idée de tirer au sort un "mini-peuple" pour lutter contre le poids de la richesse ne peut être entretenue que par une mauvaise lecture historique d'Athènes, Bâle et les diverses cités italiennes ou le tirage au sort était pratiqué, et où la richesse a toujours conféré un pouvoir énorme et légitimé.
Autre contre-vérité et méconnaissance historique : les citoyens grecs antiques consacraient "la plupart de leur temps à la politique" (p.21) ! C'est parfaitement faux, putain !
Et c'est également lié au travail des esclaves et des femmes à Athènes, qui leur libéraient le temps, comme le dit Hansen :

  1. La grande majorité des athéniens travaillaient
  2. Un très grand nombre participait à la vie politique
  3. Mais très peu de temps. Rares sont ceux qui pouvaient se permettre d'y consacrer de longues périodes de temps, et donc de détenir du pouvoir.
  4. La plupart des athéniens possédaient au moins un esclave.
  5. La question du travail des femmes est tout aussi importante.
(La démocratie à l'époque de Démosthène, p.362)



Autre chose, Dimonin nous prend encore pour des cons. A l'image de l'auditoire…
«[le tirage au sort était une idée considérée comme démocratique dans l'antiquité] Depuis elle est restée soigneusement enfermée dans un coin poussièreux de la bibliothèque des alternatives politiques, bibliothèque elle-même soigneusement enfermée dans une pièce sombre par les apôtres du gouvernement représentatif.» (Stochocratie : addendum)
…Il s'imagine être une sorte de découvreur ultime de ce principe, que personne d'autre ne connaîtrait :
(…) on reste stupéfait des sommes d'éruditioin et des tonnes d'énergies déployées depuis eux siècles autour d'une "bonne" démocratie, sans jamais évoquer ces évidences. Comment avons nous pu oublier le sort, nous qui nous proclamons démocrates ? (§9)
Oui bravo, bande de cons, vous êtes les seuls êtres humains à avoir lu Platon, Aristote, Montesquieu ou à avoir une connaissance minimale de la démocratie Athénienne ces deux mille dernières années, vous êtes les seuls à connaître ces savoirs enfouis que le méchant gouvernement veut dissimuler.
La bêtise du complot transparaît ici aussi.
On a beau avoir Anne-Catherine Menétrey-Savary, ancienne conseillère nationale (bigre ! Une élue ! Une membre de l'aristocratie !) nous expliquer en page 14 que s'il
est habituel de fustiger la politique et les politiciens et de faire de ces derniers de marionnettes dont les puissances de l'argent tirent les ficelles […] la réalité est plus nuancée. Ni le complot machiavélique, ni le hasard obscur ne déterminent les processus de décision. (§7)
Que ce commentaire est triste, quand on y pense !
Parce que quatre pages plus tard, Simonin défend le hasard obscur pour sauver la démocratie, et sur absolument toutes les autres pages, on nous décrit le méchant complot ploutocrates des forces de l'argent !
Cela montre encore une fois qu'ils n'ont une ligne éditoriale que fluctuante.

Par pur intérêt morbide, quels autres remèdes que le tirage au sort, pour la démocratie ?
Remèdes vagues. "S'investir", créer une démocratie "hors des institutions"(p.13), avec des mouvements de lobbys populaires comme en Amérique du sud (p.15) développer des économies locales, pour qu'elles soient indépendantes et permettent l'autonomie vis-à-vis des autorités centrales (pp.20-21)…

On nous explique que les classes inférieures ne se consacrent pas à la politique :
Les travaux sociologiques montrent que la propension à s'intéresser à la politique et à participer par le biais minimal du vote n'est pas naturelle et ne découle pas d'une simple volonté appuyée sur un choix idéologique raisonné, mais est d'abord liée aux ressource sosciales culturelles et scolaires des personnes. Plus l'on est doté et plus l'on participe ; inversement plus l'on est situé aux bas de la hiérarchie sociale, plus on est susceptible de s'abstenir. (P. Gottraux, Démocratie : le mot, la chose, les questions, p.12, §3)
Si les pauvres sont privés de pouvoir uniquement parce que ça les fait chier de comprendre l'objet des votes et de voter, le problème m'intéresse bien peu.
S'il ne dépend que d'eux de se sortir les pouces et de cocher deux cases, alors il faut arrêter de brandir le méchant complot oligarques. Et si on les prétend trop cons pour prendre des décisions de société, il faut cesser de se prétendre démocrate.
Point.

C'est ce que font certains décroissants.
Convaincre les gens c'est fatiguant, et puis la démocratie, pfouh, tous des pourris, alors on dit qu'on ferait une dictature et on impose le bien. Ainsi sobrement nommés les démo-sceptiques, voilà les despotes de l'ascétisme :
Et si la démocratie n'était pas un régime politique à même de faire face aux urgences écologiques provoquées par l'obsession de la croissance à tout prix ? C'est la conviction entre autres, du philosophe allemand Hans Jonas, longtemps conspué pour avoir osé douté de la capacité de la démocratie à prendre en charge, dans son fonctionnement actuel les enjeux écologiques. D'après [lui] le seul espoir de parvenir à un changement radical des modes de vies et de consommation ainsi qu'à un contrôle drastique de l'innovation scientifique serait à chercher auprès d'une "tyrannie bienveillante, bien informée et animée par la juste compréhension des choses." (…) "Seule une élite peut éthiquement et intellectuellement assumer la responsabilité pour l'avenir"* (Objections de croissance et institutions démocratiques, pp. 19-20)
Suit un gloubi-boulga, qui dit qu'il ne s'agit pas de faire une dictature éco-fasciste, mais de s'emparer du pouvoir sans légitimité. Voilà, voilà.
Magnifique. Une page, on pleure la perte de pouvoir du peuple, la page d'après on reconnait que notre dessein requerrait des élites plénipotentiaires.
Une page on t'explique que les gens sont trop cons et pas assez formés pour participer à la démocratie parce qu'ils sont pauvres, et dix pages plus loin on t'explique qu'il faudrait les sortir du système scolaire parce qu'il ne fait que "préparer les enfants à la société de consommation" ! (pp.24-25)
Aussi chiant que ces gens qui t'expliquent qu'il faudrait reconnaître la notion de "terrain" en médecine (concept ad hoc forgé par les médecines alternatives pour expliquer aux gens que leur maladie est de leur faute) et que les vaccins ROR rendent autistes, telle Françoise Berthoude, pédiatre homéopathe. (p.7)

Rah.






*Citations issues de Pour une éthique du futur de Jonas.

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"As-tu vérifié si ce que tu veux me dire est vrai ?
Ce que tu veux m'apprendre, est-ce quelque chose de bien ?
Est-il utile que tu m'apprennes cela ?
Dans le cas contraire, pourquoi tiendrais-tu à me le dire ?"
- une poétesse victorienne moraliste, à peu près.