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jeudi 26 septembre 2013

Libéral devant l'éternel

J'ai vu plusieurs posts de libéraux/libertariens/anarchistes qui affirmaient vivement que l'étatisme était une forme de religion. C'est un lieu commun relativement courant. (très courant en fait)


Cette sentence a plusieurs facettes – comme d'habitude, hurle mon public lassé – la première étant que ces individus, libres comme l'air, libre d'esprit, souhaitant être libres financièrement et vis-à-vis de l'état, sont rarement du tempérament qui va avec l'acceptation inconditionnelle des dogmes religieux. Pour les anarchistes, cela vient de la tendance plus ancienne à combattre la religion comme norme oppressante, ni Dieu, ni maître.
Pour les libéraux, vient l'idée que leur doctrine lumineuse devrait montrer la voie à tous. Seuls ceux qui se sont fourvoyés hors du sentier de la raison peuvent donc être rétifs au libéralisme. On compare donc l'étatisme aux religions, ces dernières étant comprises comme des systèmes de foi aveugle, exigeant de multiples sacrifices, responsables de milliers de morts et de violence, comme le seraient les états :
"While the so-called “New Atheists” are spending their energies warning of the violence that is justified by religious belief, they miss the most dangerous, the most irrational, and the most pervasive religion on the planet: statism. Modern-day government is a god and statism is a religion that is responsible for 260,000,000 deaths in the last century alone. Join us today on The Corbett Report as we commit the heresy of denying the statist religion and disproving the government god."

Voire, position plus forte, que l'étatisme est le condensé de tous les problèmes de la religion :

Washington ne vaudrait pas mieux que Moloch-Baal et Obama ne serait qu'un grand-prêtre parmi d'autres, exigeant toujours plus de sacrifices. Le Capitole est un temple, la constitution est une Bible, etc. etc.
A ce que je comprends, on accuse les partisans du gouvernement d'être aveuglé par leur foi et d'être incapable de discernement, tout comme on considère leurs théories comme des fictions : la religion ne saurait pas être bénéfique, c'est une arnaque, un mensonge.

Je pense que ça a beaucoup à voir avec l'idée libérale que "tous les échanges sont mutuellement bénéfiques" sinon ils n'auraient pas lieu. Je ne trouve pas forcément l'idée naïve, après tout, si un échange a lieu, c'est bien qu'à un instant donné, les deux parties y ont trouvé leur compte. Premier sens : les échanges sont bénéfiques, puisqu'ils émanent de l'accord des deux parties et que les gens peuvent s'enfuir en hurlant s'ils flairent l'arnaque. L'idée me parait naïve quand elle estime que tout échange effectué est automatiquement et indiscutablement juste.
Quand des gens n'ont pas le choix, néanmoins, des échanges auront lieu sans alternative. S'il y a un monopole pour un bien de première nécessité, alors l'échange sera "mutuellement bénéfique", mais l'une des deux parties pourra extorquer ce qu'elle veut.
Les libéraux diront bien sûr que le libre-marché, la concurrence, mettrait fin aux monopoles et ferait baisser les prix. Comme d'habitude, le libre-marché étant deux boulevards plus loin que la Jérusalem Céleste, on ne manquera jamais d'excuses pour expliquer quand ça ne marche pas, et on ne manquera pas de rejeter la faute sur l'état.

L'étatisme serait une religion dans la mesure où, comme les religions, il demande au gens des sacrifices insensés, qui les peinent et nuisent au monde, et auquel ils obtempèrent sans discuter.
Aux Etats-Unis, cela semble biaisé dans la mesure où l'Etat, effectivement, s'est construit une sorte de socle chrétien : ce qu'on a appelé la religion civile (Bellah a popularisé ce terme de Rousseau dans un célèbre essai de 1967). Aucune religion n'était suffisamment forte sur le sol américain pour l'emporter, alors le président s'est contenté de dire God Bless America, et In God We Trust sans bien sûr préciser de quel Dieu il s'agissait ni de l'interprétation du livre d'Esdras ou du Deutéronome.
De la même manière que les cultes particuliers, à domicile, dans l'Empire Romain, participaient à la grandeur de l'empereur. Comme il était vénéré comme un Dieu, l'adoration des autres dieux le grandissait par procuration.
Certains furent exclus de cet espèce de "dénominateur commun, les catholiques, par exemple, puisqu'ils n'usaient pas de la King James Bible qui s'imposa dans les écoles . (Voir mon mémoire "La religion au tableau")
Aussi, le sacrifice de Lincoln et des soldats tombés pendant la Guerre de Sécession a été profondément associé à celui de Jésus, et Lincoln lui-même dit que la Guerre de Sécession n'était qu'une grande ordalie durant laquelle Dieu déciderait du sort de l'esclavage.
De la même manière, certains assimilent le comportement des "sauvages" aux fous ou aux enfants, mais dans la mesure où il y a des sauvages enfants, des enfants fous, et des sauvages fous, l'analogie a ses limites.
De même, il y a des états religieux, et des religions d'état, d'où une certaine confusion de ma part quant à cette comparaison.

Sacrifice et impôts


Mais telle que je la comprends, l'idée "d'échange mutuellement bénéfique" doit fonder cette aversion pour Dieu et également pour les impôts. Elle n'est pas qu'une simple coïncidence.

Beaucoup, pas forcément libertariens agréeront pour dire que les impôts sont un sacrifice. A savoir, on se prive d'une part de notre pouvoir financier pour que l'Etat puisse fonctionner comme il le fait.
Etant donné les nombreux liens entre sacrifices, au sens premier, et religion, on pourrait sans peine tisser un lien et dire que le lourd fardeau combiné de l'ISF, de la TVA de l'impôt sur le revenu, etc. n'est pas plus intelligent que le sacrifice d'Abraham : on nous demande de nous saigner sans raison, pour un maître éminent et indiscutable. Et on n'a pas le choix !

(on m'accusera d'attaquer un homme de paille, puisque personne ne prétend que l'impôt est un sacrifice, cependant j'ai moi-même soutenu le parallèle et vais continuer à le faire avec plus de subtilité. Je ne trouve néanmoins plus le post original qui m'avait fait écrire, navré. La plupart des exemples que je trouve sont ambigus et ne font pas montre de la dimension religieuse du sacrifice, mais de son sens figuré, qui n'a émergé que bien tardivement et que ne possède pas l'hébreu biblique korban ou minchah, mais que possède désormais l'hébreu actuel : à savoir le sacrifice est un renoncement pour un plus grand bien, plus une offrande rituelle.)

Ici tombe le premier sens des échanges mutuellement bénéfiques : on déteste les impôts parce qu'on ne peut pas y échapper, on ne peut pas choisir de ne pas échanger avec l'état. De même diront-ils qu'on ne peut rien refuser à Dieu. Impôts et sacrifice, kif-kif.

Je crois que c'est profondément méconnaître la nature du sacrifice.
Certes, je pense qu'il y a un parallèle intéressant : on payait à l'époque le cens au prince (e.g. Neuchâtel avant l'avènement de la République) parce qu'il possédait en dernière instance la terre et qu'on n'en était que locataire. Berdiaev dira ainsi que la Russie était un terrain de choix pour le socialisme, puisque le droit romain n'y ayant pas été loi, l'idée de l'appartenance individuelle de la terre était peu courante. Même les koulaks qui avaient l'usufruit de leur terrain savaient qu'en dernière instance, la terre était à Dieu. On donne au prince comme on donne à Dieu : parce qu'un être infiniment plus puissant que nous nous a laissé prospérer on lui rend une part du fruit de notre travail. Si on parle encore de Neuchâtel avant 1848, c'est évident : les vignerons payaient la dix-septième gerle et les paysans la dîme (qui désignait en fait le onzième, non le dixième, de la récolte) souvent en nature d'ailleurs, mais les professions libérales et commerciales étaient épargnées d'impôts. 
Mais l'Etat présente les impôts comme un échange mutuellement bénéfique. Pas choisi, mais bénéfique : tu donnes ton argent, on rend des services qui bénéficient à l'ensemble de la communauté. Certains libéraux reconnaissent ainsi l'utilité de certains services en ce qu'ils peuvent garantir la propriété et la sécurité des marchés.
Le sacrifice est tout autre. Sans nous lancer dans les généralisations, ce sera le fruit d'un autre article qui parlera de la conception de Hubert&Mauss, ainsi que de la falsification qui fut faite de ce modèle trop simple et trop beau, prenons pour l'heure le sacrifice biblique.
Cela nous suffira, étant donné qu'on conçoit clairement la religion comme une adoration déplacée, concept monothéiste s'il en est.
Premier sacrifice : celui de Caïn et Abel (Gén. 4:2-5). Dieu répondit à l'offrande de viande d'Abel, mais détourna son regard de celle de Caïn, faite de fruit. Le caprice – aucune raison n'est donnée – résulte dans la jalousie de Caïn et le meurtre de son frère. Cependant, c'est plus que de la jalousie de n'avoir pas été récompensé par Dieu.
Ensuite, la relation homme/Dieu est par essence inégalitaire. Non seulement Dieu n'a besoin de rien, et donc on ne saurait rien lui offrir de bénéfique, mais en plus, tout ce qu'on possède, on le tient de lui. On de fait que lui rendre une part infîme de ses bienfaits.
Ainsi Massenzio analyse cette dialectique et la présente de façon simple : le monde est sacré. La pluie tombe, le champ pousse, on sait pas trop comment ça marche. Manger comporte donc une part de profanation. On ne sait pas ce qu'on a le droit de consommer, ni si on va contrarier quelqu'un en meulant le blé. Aussi on en sacrifie une partie, en espérant concentrer le "sacré" dans cette partie, ce qui permet de libérer le reste de la récolte, de la rendre profane et consommable. De la même manière le temps sacré de la fête permet de libérer le reste du temps.
Le sacrifice est donc une propiciation censée relancer un échange de dons. Mais ce que souligne l'échec de Caïn c'est qu'il est toujours possible que ça échoue. C'est le concept d'une offrande, ce n'est pas un échange sur un marché, elle n'est pas contraignante, elle est seulement propiciatoire.
Et quand on regarde le mythe de Promethée arnaquant Zeus on voit l'aveu évident que la partie sacrifiée nous est la moins utile : os et graisses. Car si on devait rendre aux Dieux tout ce qu'on tient d'eux on ne pourrait simplement pas vivre.
Ainsi Jacob, lorsqu'il s'enfuit de son frère Esaü qui veut le tuer, prie et promet à Dieu de lui rendre une part de ce qu'il lui donnera :
"Et cette pierre que j’ai dressée en stèle sera la maison de Dieu; et de tout ce que tu me donneras, je t’en donnerai la dîme." (Gén. 28:22)
…Loin d'être un échange mutuellement bénéfique. Donne-moi des choses, Seigneur, et je t'en rendrai une partie.

Mais les Dieux sont capricieux et parfois, ils exigent de prendre la totalité de ce qu'ils ont donné.
Prenons Abraham.

Remarquons la bêtise d'accuser la Bible de promouvoir cette pratique alors que précisément ce récit parle de la fin des sacrifices humains et de leur prohibition, et passons.
Dieu donna à Abraham des fils alors même qu'il était très vieux. Comment Dieu pouvait-il être sûr que l'adoration de cet homme ne venait pas des multiples cadeaux qu'il lui avait fait ? (Il est pas vraiment omniscient) Autrement dit, Dieu est dans la position de quelqu'un qui veut être aimé pour lui, pas pour sa prodigalité, ainsi qu'un riche qui veut qu'on passe outre sa fortune. Le même genre d'épreuve est à l'oeuvre autour de Job : Dieu l'indique à Satan comme un bon croyant, et Satan persifle. Sans sa fortune, sera-t-il aussi fidèle ?
[3] L'Éternel dit à Satan: As-tu remarqué mon serviteur Job? Il n'y a personne comme lui sur la terre; c'est un homme intègre et droit, craignant Dieu, et se détournant du mal. Il demeure ferme dans son intégrité, et tu m'excites à le perdre sans motif.
[4] Et Satan répondit à l'Éternel: Peau pour peau! tout ce que possède un homme, il le donne pour sa vie.
[5] Mais étends ta main, touche à ses os et à sa chair, et je suis sûr qu'il te maudit en face.
[6] L'Éternel dit à Satan: Voici, je te le livre: seulement, épargne sa vie. (Job 2:3-6)
Demander de rendre un de ses fils à Abraham est donc la solution logique. Si ton adoration persiste mais que tu peux renoncer à ton fils, c'est que tu m'adores vraiment, pense le Seigneur. Hannah, mère de Samuel du livre éponyme, reçoit la même exigence : elle demande un fils, priant, et disant qu'elle le dédiera à Dieu si il vient à naître
27 C'est pour cet enfant que je priais, et l'Éternel m'a accordé la demande que je lui ai faite.
28 Aussi, je le dédie à l'Éternel; il sera dédié à l'Éternel pour tous les jours de sa vie. Et ils se prosternèrent là devant l'Éternel.
(1 Samuel 1:27-28)
Elle l'amène ensuite au temple, où il reste toute sa vie dédié à l'éternel. Elle aura par contre de multiples enfants, relançant donc le cycle de Don.

Dîtes autant que vous voulez que l'étatisme est une religion si ça peut vous faire plaisir, mais les impôts ne sont donc en aucun cas un sacrifice.
  1. Le sacrifice doit être délibéré, pas coercitif. Il est une épreuve pour le libre-arbitre.
  2. Il est fait à un être qui n'a besoin de rien, or l'état ne nie pas le besoin vital qu'il a des impôts.
  3. Il fait partie d'un cycle de dons, non d'un échange, or l'Etat prétend bien qu'il s'agit d'un échange. Les impôts donnent droit à des prérogatives.

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- une poétesse victorienne moraliste, à peu près.