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mardi 24 décembre 2013

contribution au pseudo-Tétynons Ogma

Ceci est ma contribution au pseudo Tétynons Ogma, concours d'éloquence qui tente de renaître des cendres du Tétynons Ogma proprement dit et compterait comme TO 55 je crois. Typhon a lancé, donnant thème et contrainte :
Thème : L'histoire que vous raconte une musique, qui vous vient à l'esprit quand vous écoutez spécifiquement une certaine musique. Incluez la musique avec votre contribution.
Contrainte : Faites des propositions (pas des phrases, des propositions) d'au moins sept mots

Le Créateur Fou a relevé le défi : sa contribution est ici musique y comprise.
Il donna ensuite le sujet que j'ai traité (ci-contre) :
Thème : Le détail. Une situation apparemment normale, un détail qui cloche, la normalité qui s'effondre.
Contrainte : Vous alternerez le récit entre le point de vue de deux personnages.
Puis finalement, j'ai donné le dernier sujet, que Typhon a traité lui-même, faute d'autres challengers :
Thème : Un mythe cosmogonique qui relate la naissance de Tetynons Ogma (solution optionnelle : l'invention de l'écriture).
Contrainte : Écrire trois versions du mythe, similaires mais subtilement contradictoires. 
Barnabé courut pour attraper le dernier bus 15 de la journée, et même de la nuit. Après cela, aucune liaison avec la Roncière. La compassion des transports publics pour les noctambules avait des limites, et après minuit se transformait en une forte incitation à la marche à pied, bonne pour la santé et tout.
Essoufflé, il s’écrasa sur un siège et sentait soudain que ses vêtements, s’ils étaient adaptés au temps rude à l’approche du solstice, le faisaient beaucoup trop transpirer. Il s’en défit un peu en se félicitant d’avoir attrapé le bus de minuit, alors qu’il se savait déjà en retard.
Il s’étonna que le bus soit vide, d’ailleurs. A cette heure-ci, tous les fêtards de la Roncière  et alentours devraient être là.
En outre, il était minuit 18.
Aucun bus ne devrait circuler, se dit-il, alors que le moteur se lançait.
***

Le conducteur du bus bailla et amorça le virage de la montée pour sortir du village. Il resassait vaguement la ronde des bourgs qu’il devait faire. Ce n’était pas régulier, mais bien souvent, il demandait simplement quelles destinations ses passagers visaient, puis prenait des raccourcis, plutôt que le serpentin usuel au milieu du néant campagnard. Certes, en sautant des arrêts, il ne pouvait embarquer ceux qui y attendaient, mais ma foi, la pauvre âme qui devait faire Meurthe-la-Verte/Breuze-sur-Meurthe à minuit un samedi ne lui inspirait que peu de compassion. Le mec n’a aucune  conscience des déniers publics dépensés et du rythme de sommeil des chauffeurs perturbé par son putain d’égoïsme, sa volonté d’avoir un bus à minuit au milieu de que dalle, pour son petit cul de merde. Qu’il marche, l’enfoiré.
Il allait se retourner pour procéder à ce buffet des itinéraires, quand il vit qu’il n’y avait qu’un seul passager, seul, au milieu de la banquette arrière.

***

Le sentiment diffus que ce bus ne devrait pas exister commençait à imprégner Barnabé.
Usuellement le chauffeur demandait où aller, mais là, rien. Il avait commencé à conduire sans parole et sans se retourner. Il n’arrivait pas à voir son visage dans le rétroviseur. Il lui semblait seulement voir une silhouette noire, immobile, devant le volant.
Il commença à transpirer abondamment. Et enleva encore un pull.
Il recommença à neiger et les traînées blanches battaient les fenêtres trop noires. Le bus tremblait vers sa destination. Mais quelle était-elle ? Il regarde plus attentivement le bled qu’ils passaient. Il ne le reconnut pas, il ne vit d’ailleurs aucun panneau pour baptiser cette terra incognita, pas une seule plaque numérotée aux murs, ni de rue. Pas une lumière allumée, pas un lampadaire d’ailleurs…
Il transpira avec une vigueur nouvelle quoiqu’il soit déjà en t-shirt.
Ils n’étaient plus sur le parcours du 15.

***

Le chauffeur tenta de se calmer.
D’accord, respire. Ils ne peuvent pas t’avoir retrouvé. Tu as trop bien couvert tes traces. Tu as tué et brûlé tous ceux qui savaient. Tu as toujours craint ce jour, mais ce n’est pas ce soir : tu n’es qu’un bête chauffeur de bus. Il savait ce qu’il allait faire : il allait conduire n’importe où. Si c’est un bête paysan rentrant dans sa ferme en lambeaux, il s’exclamerait bien vite que quelque chose ne va pas et viendra se renseigner, benoitement. Dans le cas contraire, hé bien, il aviserait. Ses pouvoirs lui suffiraient sans doute à s’échapper.

***

C’était manifestement un rêve. Rien ne collait. Et son corps se sentait... transparent ? Il se pinça pour vérifier qu’il était éveillé, mais il se rappela avec amertume qu’il avait toujours rêvé avec une foison de détails, son esprit poussant la mimesis jusqu’à le pourvoir en fausse douleur dans le songe. Il ne savait jamais quand il rêvait. Mais il avait glané quelques astuces. Il sentit son t-shirt froid.
De toutes façons je finis toujours mes rêves à poil, pour le meilleur comme pour le pire. Autant y aller franchement.

***

Le chauffeur tentait de se ragaillardir et de zyeuter discrètement l’unique usager du bus, pour se confirmer son innocuité. Il vit qu’il était en train de… Enlever son t-shirt ? Il étouffa un gargouillis. Et son pantalon. Oh oh.
D’accord, d’accord, calme-toi. Ce n’est pas parce que les Rôdeurs ont tendance à enlever leurs vêtements avant de se transformer qu’un exhibitionniste de passage signifie forcément que oh mon dieu il a le tatouage il va te buter.

***

Barnabé gratta son superbe tatouage tête-de-mort à l’épaule à travers la sueur. Les démangeaisons maintenant.
Le bus poursuivait son périple et était désormais sur une trop grosse route, bordée, les flancs brodés, seulement de sapins noirs sur le ciel gris de la nuit. Où irait-elle, dans quel mer se jetterait-elle ?
Depuis ses treize ans sa vie lui avait semblé une longue routine sans attaches et il attendait une grande aventure, un appel à l’aide. Il ne doutait pas qu’il rêvait, mais peut-être était-ce différent cette fois. Peut-être était-ce un de ces grands rêves, comme celui, à six ans, où il vainquait une grande mygale de feu. Il s’était réveillé en sursaut, mais le rêve se poursuivait dans sa chambre. Sur sa table de chevet, la fée qui l’avait aidé à battre l’arachnide lui remettait un crâne marqué de la lettre W pour le récompenser. Il sauta du lit et s’enfuit, appelant ses parents. Au retour, bien sûr, rien sur la table de chevet qu’un verre renversé et rien dans le lit que des draps humides.
L’idée du tatouage lui venait de là. Ce n’était pas spécialement original, un crâne, aussi sa lubie passa-t-elle pour un manque d’imagination.
Nu, au fond de la caisse de fer, il sentait que c’était encore trop optimiste. Il savait comment finissaient ces histoires. Le véhicule enchanté était trop souvent une métaphore pour la mort, il le savait bien.
Est-ce donc ça ? Suis-je donc un de ces idiots qui meurent sans le savoir ? Ce nautonier sombre m’emmène-t-il vers quelque terre de jugements et d’auréoles ?
Il remarqua la vapeur que faisait son souffle dans le bus froid et se dirigea vers le Charon en tête du bus, avide de réponses.

***

Il se dirige vers toi. Tu n’en as plus affronté depuis longtemps, tu ne veux plus en affronter depuis, oh, si longtemps, mais tu peux le faire. Tu peux en sortir victorieux, et partir. Tu as déjà le bus. Tu vas simplement le briser, l’incinérer, puis tu partiras à l’horizon.
Tu génères une illusion d’ombre. Tu sais que tu y laisses un fragment d’âme, mais elle a été trop morcelée pour que tu t’en soucies.
Il s’approche de ce qu’il pense être toi. Tu te plaques dans l’ombre du toit et glissant comme de l’eau. Tu attends, la peur au ventre, si tu avais un ventre.

***

Barnabé, nu, mais plus surpris pour un centime, toucha gentiment l’épaule du conducteur.
Rien ne se produisit. Il resta à fixer la route mal éclairée, et dont tout relief avait disparu. Les deux ovales blanches des phares et le reste noir, gris pour le ciel. Plus de décor, même.
“Monsieur ?”
Tu le touches à nouveau avec plus d’insistance. Là, tu vois que ton esprit, d’habitude prolixe en détail, a oublié de générer le sens du toucher du manteau du conducteur, tu sembles passer à travers.
Après un instant, tu te rends compte que tu passes vraiment à travers le conducteur. Il n’a aucune substance. Mais tu ne peux prêter aucun intérêt supplémentaire à cette illusion, un éclat blanc attire ton attention au coin de ton œil. Les phares sont à court de route à éclairer et atterrissaient désormais sur les rangées de sapin après le virage.

***

Tu sautes du plafond en déployant des longues griffes de ténèbres, visant la nuque de celui dont tu ne sais pas qu’il s’appelle Barnabé.
Au moment où tu allais le toucher, il sembla projeté en avant et ta patte lui frôle à peine l’échine.
Le bus acheva de culbuter dans le ravin dans un grand bruit de tôle froissée, de branches cassées et de verre brisé.
Puis il n’y eut plus que le silence et un phare orphelin pointant les cimes.

***

Barnabé se concrétisa aux côtés du bus détruit. Il fut surpris des dégâts dont étaient capables quelques conifères, immobiles de surcroît. Son corps brisé, empalé à moitié sur le pare-brise, le surprit moins. Il était déçu que la fin de ce périple soit si évidemment la mort. Un léger mystère, un clin d’oeil, aurait bien passé.
Il voulut regarder ses mains fantômes, mais il n’en avait bien sûr plus. Contrairement à son esprit, la réalité post-mortem n’avait pas le sens du détail. Il n’avait plus d’yeux non plus.
Par contre il voyait toujours. Mais les arbres alentours, il lui semblait voir leur surface de l’intérieur, ainsi qu’ils étaient coulés en verre.
Il s’était toujours dit que l’esprit humain c’était quelque chose. Et ma foi, si c’est quelque chose, il doit bien en rester, non ?
Ce qui restait marcha à travers les bois enneigés, sans but, suivi par quelques chouettes qui tourbillonnaient.

***

Ce qui avait eu un temps la forme et la fonction d’un chauffeur de bus se posa sur la branche d’un haut sapin. Il ne s’enquit même pas de placer un faux corps : le sort d’illusion lui avait coûté trop cher. Il aimait cette existence, jusque là, jusqu’à se plaindre intérieurement des deniers publics mal utilisés. Malheureusement, il semble que son espèce ne puisse vivre en paix. Au moins cette fois, personne n’était mort dans le feu croisé, juste le rôdeur, soupirait-il.
Il s’envola, les ailes insoupçonnées.
Une large forme noire masqua un instant les étoiles et disparut à une vitesse qui n’était pas naturelle.

2 commentaires:

  1. J'en profite pour réexprimer ici à quel point ton texte m'a plu.
    Je suis en train d'écrire ma propre contribution (enfin, j'essaie) sur le sujet que tu as donné, mais je ne sais pas si je suis la meilleure ou la pire personne pour faire ça, compte tenu de ce que tu demandes.

    Typhon

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    1. Merci, c'est gentil.
      Je suis moi même satisfait, voire étonné, du résultat.
      Pour le thème, j'avoue que je l'imaginais tomber sur quelqu'un d'autre.

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"As-tu vérifié si ce que tu veux me dire est vrai ?
Ce que tu veux m'apprendre, est-ce quelque chose de bien ?
Est-il utile que tu m'apprennes cela ?
Dans le cas contraire, pourquoi tiendrais-tu à me le dire ?"
- une poétesse victorienne moraliste, à peu près.