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lundi 31 mars 2014

Comment ne pas dessiner de personnage féminin

N.b. : Encore une prise de tête où je chouigne "c'est difficile de s'extraire de nos modes de penser". Déjà fait en deux occasions :
 Ce n'est pas une critique de qui que ce soit, c'est juste que je ne sais jamais quoi faire quand je dessine, et que le dessin est intrinsèquement lié aux clichés, en ce qu'on choisit toujours ce qui finit sur la page, on ne peut pas y mettre la réalité entière, on doit forcément s'appuyer sur des conventions.
De toute évidence, c'est coton.
 
 
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Les clichés sont le marteau et le tournevis de la boîte à outils de l'esprit.
- Terry Pratchett




C'est pas dur du tout, de dessiner un personnage féminin.
Bon y'a des clichés à éviter, mais c'est pas dur.
Quelles sont nos options pour qu'on voit que c'est une femme ?

a) Marqueurs artificiels
Quand j'ai fait mes illustrations pour la République je causais avec un autre dessinateur et mon ex-prof de philo, et il me disait qu'un des pièges de dessiner les femmes c'était de se contenter de leur faire des hanches, des seins et d'ajouter des cils. Sur ce dernier exemple, il citait Bambi où l'on voyait que les lapins étaient pratiquement pareils si ce n'était le mascara de la femelle.
Lui disait au contraire qu'il fallait saisir la féminité dans le trait même, dans la façon de dessiner même, ce que j'appellerais "l'école mystico-sensuelle".

Pourquoi c'est pas bien ?
Aujourd'hui Myroie parlait de ce dessin, disant que c'était tant mieux que ces animaux antropomorphes n'aient pas de maquillage pour distinguer la renarde du renard, contrairement à, par exemple la BD Blacksad où Guarnido y va à la truelle. Et c'est bien parce qu'on peut représenter une femme sans artifices, quand voir des femmes constamment maquillées aux longs cils et rouge à lèvre nous fait considérer ça comme l'image féminine par défaut, et donc l'absence de maquillage comme une carence. Si la femme en tant qu'icône devient synonyme de maquillage il faut s'attendre à ce que la demande que les femmes portent du maquillage s'intensifie (et le rejet de celles qui n'y adhèrent pas).
C'est donc bien de s'en passer.

Mais à quel prix ?
En l'occurence, la féminité de Scully nous est communiquée par d'autres traits physiques.
Vous me direz, un dessin ne représente que des traits physiques, mais c'est faux : pour être efficace, il doit aussi renvoyer à des choses symboliques ou iconiques. Le dessin est toujours une lutte entre l’œil, la main et la tête ; entre la vision, l'exécution et l'idée.
Le character design doit toujours communiquer quelque chose, en s'appuyant sur l'un ou l'autre paradigme, et comme toute tentative de communication, il s'appuie sur ce que le public connait.

b) Marqueurs biologiques

Ici c'est la petitesse de certaines parties de son corps qui signifient que c'est une femme (en plus du contexte, qui identifie les deux personnages de x-files) ses yeux légèrement plus grans, son museau bien raccourci, sa tête globalement moins grande, ses mains TRÈS menues. (Le fameux syndrome "mon oeil est plus gros que mon poignet" fort cultivé par Disney dernièrement. Et bien sûr les cheveux longs et la coupe de son costard.
Or, déjà, les mains petites ne sont pas l'apanage des femmes, et la grandeur n'est pas celle des hommes. Sans doute nous parlera-t-on pour la douzième fois de dimorphisme et nous montrant que les hommes sont en moyenne plus grands. Ça ne justifie pas d'avoir des mains si petites (encore plus que celles de Mulder, déjà atrophiées) et d'avoir en général des persos féminins fins et menus, et des hommes barraqués, épais, grands. Il y a des gens, des deux sexes, qui dérogent à ces stéréotypes, quand bien même souscririez-vous à cet essentialisme biologique, vous devriez l'admettre.
Et puis, la construction sociale n'aide pas. Si on allaite toujours en moyenne moins les filles. si on leur file moins à manger, si on les incite moins à faire du sport ; ça va pas aider à réduire l'écart-type.

Pourquoi c'est pas bien ?
Déjà, oui, ça entretient l'idée que la force physique, la grandeur et le muscle sont l'apanage des hommes, toujours.
Ensuite, si on considère, comme il est décent, les femmes trans* comme des femmes et les hommes trans* comme des hommes, il n'est que normal d'enfoncer encore plus ce déterminisme biologique : si on admet (comme Myrole et moi-même) que c'est ce qui est en votre esprit qui détermine votre genre, ce n'est pas dans leur corps qu'on va déceler les signes de leur genre, mais bien dans les marqueurs dont ils/elles se sont parés.
Il y a aussi l'école suscitée qui dit que l'important c'est la sensualité du trait ou je sais pas quoi, tu devrais, avec ton pinceau, entrer en contact avec l'essence du féminin ultime et je suis pas sûr que ça change grand chose : le genre est perçu par l'apparence, c'est comme ça, en général, qu'on l'attribue aux gens, certes, ça n'empêche pas qu'il n'y a pas de qualités absolument féminines ou d'autres absolument masculines sur le plan du corps nu, et souvent, on s'appuie sur des vêtements, du maquillage, etc.
Dans les deux cas, c'est transphobe de lier genre et types de corps.

Nota bene
On voit là deux combats.
L'un contre l'association entre les femmes et les marqueurs féminins.
L'un contre l'association entre le genre et le sexe biologique.
Certains pensent ces combats antinomiques : soi-disant que les trans* (omettant bien sûr les genderqueer) investissant les genres, ils renforcent ces stéréotypes en les arborant.
Je ne pense pas qu'il y a opposition, mais il y a clairement tension, entre le museau du renard et le maquillage. D'un côté, s'appuyer sur le corps, ça présente une femme hors des modèles qu'on a l'habitude de voir, MAIS s'appuyer sur les marqueurs (team lapine) ça admet que la féminité est labile et constituée, dans son apparence, uniquement de ces marqueurs ce qui est bien moins essentialiste ?

c) N'en avoir rien à foutre
Je suppose que c'est mon côté privilégié qui ressort, mais parfois on se dit OH ET PUIS ZUT j'ai réfléchi 30secondes je suis un parangon de vertu, je vais faire nimp et tout ira bien, de toute façon personne ne me lit.
Des fois, je fais mes personnages féminins n'importe comment. Je mets un nez, des oreilles, des cheveux, des vêtements, et au final on me dit "ah, c'est une fille ?" Et je dis "ben oui".
Ce qui n'est pas très efficace, convenons-en.


Pourquoi c'est pas bien ?

Parce que ça invisibilise ?
Parce que dans un média visuel, si on ne voit pas que ce sont des femmes, c'est comme s'il n'y avait pas de femmes ?
Nous sommes habitués à percevoir le neutre et le vide comme masculin, la féminité étant le genre marqué, donc si on ne mets pas de marqueurs et qu'il n'y a pas de contexte, on verra un homme. Si on veut être compris directement, on mettra des yeux doux, des cheveux longs, un menton mince, et tant pis pour les meufs à menton carré, à cheveux rasés, aux yeux chassieux.
Mais est-ce qu'on va vraiment "démarquer" la féminité en jonglant entre les marqueurs cités ci-dessus ?



Comment parvenir à faire ça quand tout le monde est capable dans nos sociétés de déterminer des deux bonhommes-bâtons ci-dessous lequel est homme ou femme ?
Source : xkcd
Je ne sais vraiment pas. J'essaie de varier. Je sais pas si on peut faire grand-chose de plus.
Et bien sûr c'est un grand jeu de renvois, et il est difficile de critiquer l'un sans tomber dans le piège d'un des deux autres. Sans fin.

6 commentaires:

  1. c'est ce qui est en votre esprit qui détermine votre genre,

    C'est nettement plus compliqué que ça.

    Prenons d'abord le plan biologique : il y a un sexe génétique et un sexe phénotypique. Et si j'ai bien compris les explications de la transsexualité que j'ai lues, il y aurait un troisième sexe, le sexe mental : le cerveau est ou serait sexué d'une certaine façon.

    La question à cent mille balles c'est "Si l'un des deux est en conflit avec les autres, lequel prime ?"

    Imaginons que les progrès de la pharmacie permettent de créer un médicament qui fasse disparaître les symptômes du trouble de l'identité sexuelle en changeant le sexe mental. Je suppose que pour beaucoup de gens ça paraîtrait violent d'imaginer qu'un simple médicament puisse changer radicalement la perception de soi-même et de son corps, et, in fine, son identité, mais est-ce que c'est vraiment si différent d'un antidépresseur ?

    Cette façon de faire serait-elle moins bonne que de changer le sexe phénotypique via les hormones ou la chirurgie ? En quoi ?

    ( je sais, je sais, je schématise à fond un phénomène psychologique extrêmement compliqué, mal cerné et que je ne prétend pas comprendre véritablement. Évidemment, ce n'est certainement pas aussi simple qu'un interrupteur dans le cerveau avec les positions mâle et femelle voire éventuellement genderqueer)

    Mais quand même, pourquoi tenir absolument à cette idée selon laquelle "ce qu'on est vraiment" c'est ce qu'on a dans la tête ?

    Toute cette sophistication autour du genre, et on n'arrive même pas à se débarrasser de la perception selon laquelle on est d'abord un esprit détaché de tout, dont le corps serait un véhicule. Cette idée qu'on "est" un esprit et qu'on "a" un corps.

    C'est paradoxal que cette idée persiste alors même que la société se base sur des caractéristiques immédiatements perceptibles (i.e : le sexe phénotypique, mais aussi et surtout les artefacts genrés comme l'habillement ou le maquillage) pour assigner des rôles et ipso facto des identités.

    When you look in the mirror do you see yourself ?

    Typhon



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    1. Bien sûr que c'est plus compliqué, et justement, cette identité se traduit par des actes.
      Il y a peu de chances que si je m'identifie à l'instant comme femme je garde ma barde, mon pantalon crasseux, mes poils, etc. C'est possible, après tout, il y a des trans "dans le placard".

      est-ce que c'est vraiment si différent d'un antidépresseur ?

      Admettons que non, et ce serait suffisant à le critiquer, vu la complexité de l'usage des antidépresseurs ?
      Ensuite, oui, quand un médicament (mettons un antidépresseur) change pratiquement l'identité d'une personne, le fonctionnement de son esprit, etc. ça risque d'être un problème. C'était d'ailleurs l'ordalie d'un épisode de Dr House sur deux.

      Cette façon de faire serait-elle moins bonne que de changer le sexe phénotypique via les hormones ou la chirurgie ? En quoi ?
      Alors dans l'absolu ce n'est pas à moi de le dire. Dans les faits, elle est moins bonne parce que si les processus hormonaux sont complexes, on les comprend un minimum. Changer le "sexe mental" par administration médicamenteuse me semble relever de la fiction.
      Ensuite "c'est ce qui est en votre esprit qui détermine votre genre" est de ma part une phrase ambigue en ce qu'elle tient mi-partie de la description et mi-partie du slogan : certes pour ne nombreuses personnes cis comme moi, le genre n'est pas quelque chose de douloureux, on est né avec certaines caractéristiques physiques, élevés suivant certains standards sociaux et yadda yadda. Difficile dès lors de dire que ce n'est pas lié à notre corps(puisque c'est celui-ci qui détermine comment on sera éduqué, perçu et façonné, comme tu le dis), et si on est matérialiste, de toute façon, tout ce qui est du domaine de l'esprit doit se traduire matériellement.
      Néanmoins, la primauté de ce qui est en l'esprit me semble surtout un principe utile lorsqu'on considère les trans, parce qu'il permet à chacun de se définir par rapport à son expérience. Si on met la psyché au second plan, ça laisse encore un mot à dire aux médecins, à la société, etc. qui ont certes leur pertinence quant au "sexe social" (comment on est perçu) et au sexe phénotypique (qui médicalement reste un minimum pertinent) mais qui persistent plus probablement à ramener les trans au sexe dont ils ne veulent pas.

      Typiquement j'ai vu qu'on devrait cesser d'insister sur la dichotomie sexe/genre :
      12. Stop Stressing “Sex vs. Gender”

      This is often a way for cis people to try to bring some simplicity and rationality to that confusing thing that is Trans People. They say that “Gender is in your mind, and Sex is in between your legs” and think that since that makes sense to them, that is a good way to describe trans people. However, if you really listen to what you’re saying, you’re claiming that although you are okay saying that a trans woman’s gender is “woman,” her sex is still “male.” When you say that a trans woman’s sex is male, even though you call her a trans woman, you’re still misgendering her. This is a not a good way to be an ally and it makes it seem like you don’t see trans men as fully being men and trans women as fully being women. Repeatedly pointing out that sex and gender aren’t the same thing just ends up othering trans people and actually pushes them away while you’re acting like you’re including them. Saying that sex=genitals reinforces the idea that pre or non-op trans people aren’t as “real” as trans people who have had surgery. I know you’re trying to help, but this isn’t the best way to do it.

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    2. Autrement dit parler du sexe phénotypique c'est mal.
      Je suppose que je vois ce qu'ils veulent dire, il y a un tel écart-type entre telle identité sexuelle et telle anatomie que ça n'a pas de sens, et donc que lier les deux d'une certaines façon est transphobe. Sauf que du coup je vois mal comment on définit "trans". Le terme cis signifie après tout la normalité (enfin l'immobilité) et trans le déplacement. Les deux termes supposent qu'une des identités est associée avec le phénotype et l'autre pas, ce me semble.
      Je pense que ça vient aussi de l'ambiguité de "male" et "female" qui désignent certes surtout des corps de par leur application à la gent animale, mais qui par extension dans un paradigme cis désignent forcément hommes et femmes et leurs attributs.

      J'avais trouvé un article qui disait que le terme trans était transphobe, je ne l'ai plus sous la main. Etonnamment, il n'a pas rencontré un succès fou.
      Pour moi, toutes les explications sont inadéquates, mais certaines aident des gens, et n'ont pas d'impact plus avant sur le monde comme plein d'autres trucs, donc je vois mal pourquoi les délaisser. C'est surtout une tension entre ce qui est pratique pour tout le reste du monde, en biologie, etc. et ce qui est pratique pour une minorité de personnes à l'identité difficile.

      Bref, I don't have a fucking clue.
      Et j'ai l'impression que mes potes trans/queer sont moins difficiles que tous ceux qu'on trouve sur internet, mais je doute justement que c'est plus facile d'exiger mieux ici qu'IRL.

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    3. Je te remercie pour ce lien qui me permet de trouver la conclusion que je n'ai pas trouvé à trois heures du matin :

      L'auteur de l'article dit : « Trans women are women. End of sentence. »

      Mais au vu de toute la complexité de ces questions, que j'essayais d'évoquer dans mon message précédent, on en arrive à la conclusion que, finalement, dire :
      "X est une femme", c'est n'avoir encore rien dit.

      Qu'est-ce que ça veut dire ? C'est quoi "être une femme/un homme" ?

      Pourquoi cette insistance véhémente à dire "ce sont des femmes", alors qu'au fond, compte tenu de toute la complexité inhérente à ces questions, on n'a plus vraiment de réponse tranchée à ces questions ?

      J'ai l'impression d'une incohérence, ici, ou dans un premier temps il faut remettre en cause profondément nos conceptions naïves sur le sexe parce qu'elles échouent à rendre compte de ce qu'éprouvent les personnes trans, et ou dans un second temps, on retombe exactement sur ces mêmes conceptions en disant "les femmes trans sont des femmes, point, fin de la discussion, y a rien à dire de plus, c'est une évidence", alors même que le concept de "femme" a subi une remise en question telle qu'il mérite au minimum une petite définition.

      En résumé, je trouve curieux de fétichiser à ce point les étiquettes "homme" et "femme" quand on est porteur d'un discours qui montre à quel point elles sont volatiles et réductrices.

      ( Tout ça me fait un peu penser aux gens qui râlent parce qu'on ne classifie plus Pluton comme une planète. )

      Typhon

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    4. Le moteur de recherche de Twitter est une usine à gaz alors je le retrouve pas mais tu disais en gros dans un tweet : "Les gens fondent leur identité sur des choses arbitraires, c'est néanmoins déplacé de les attaquer en temps de crise"
      Enfin, je crois que c'était toi.
      Je suppose que ça rejoins ce qu'on dit ici.

      Reste que tout ça est un débat en sous-main, puisque le dessin ne traite que de l'apparence.

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    5. https://twitter.com/TyphonBaalAmmon/status/429235083766005760
      https://twitter.com/TyphonBaalAmmon/statuses/429235416454029312

      « le dessin ne traite que de l'apparence. »

      Est-ce que l'identité est autre chose qu'une question d'apparence ?

      Typhon

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"As-tu vérifié si ce que tu veux me dire est vrai ?
Ce que tu veux m'apprendre, est-ce quelque chose de bien ?
Est-il utile que tu m'apprennes cela ?
Dans le cas contraire, pourquoi tiendrais-tu à me le dire ?"
- une poétesse victorienne moraliste, à peu près.