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jeudi 13 mars 2014

"La liberté, pas l'anarchie" pensées sur les Libres Enfants de Summerhill de A. S. Neill


Un des conseils les plus précieux qu'il me fut donné en cours d’histoire des religions c’est qu’il faut se méfier des modèles voraces, qui englobent absolument tout et l’expliquent. Il est simplement improbable qu’un modèle unique parvienne à expliquer au moyen d’une seule causalité la totalité de la variation du phénomène religieux.
Le fait est que ces modèles recueillent le plus de publicité et de lauriers. On les baptise «systèmes» de par leur complétude, on chie sur ceux qui veulent simplement étudier des choses au cas par cas, blâmant leur mentalité de petit chimiste. Non ! L’humain n’est pas fait que d’expériences séparées ! Il y a une nature humaine au-delà, un modèle secret et transcendant dont nous devons percer les mystères.
En histoire des religions on trouve ainsi Frayer, Mircea Eliade et bien sûr, j'en parlerai puisque c'est la saison du freudisme débile, Joseph Campbell.
Freud est dans ce cas. Il fait un usage fréquent de logique circulaire ou simplement de raisonnement indémontrables, et par conséquent irréfutables. Quelle ne fut pas ma peine dès lors de découvrir que l’école de Summerhill, bien connue pour son aspect libertaire, était en fait nourrie jusqu’à la moelle de vulgate freudienne !
Petit rappel : l’école de Summerhill est une expérience visant à laisser aux enfants le plus de liberté possible. La présence aux cours est facultative, ne viennent que s’ils sont intéressés. Il s’agit de tenter de sortir la contrainte de l’éducation. L’intention semble louable.
Toutes les références sont faites conformément à la pagination de


Les Libres Enfants de Summerhill
par
A. S. Neill
Traduction de l'anglais par M. Laguilhomie.
François Maspero, 1980 [1960]


Nicolas Bouvier parlait du "virus pédagogique" des Helvètes, et effectivement, on semble accueillir les pupilles étrange(r)s, tels Kim Jong-Un, et j'inclurais, infecté, quelques commentaires issus de mon expérience en tant que chef louveteau(janvier-décembre 2013).

De la nuisance des adultes-dieux

"La voix du Père que l'enfant a entendue à l'âge de cinq ans est la voix de Dieu tout-puissant." (p.201)
Au commencement de la réflexion, plusieurs principes intéressants.

Par exemple, le fait est que si un adulte réprimande un enfant et tente de lui inculquer un principe, il risque de lui faire beaucoup plus de mal que si l’enfant l’avait appris de lui-même au contact du monde, et le vœu n’en vaut pas forcément la chandelle : on force un gosse à se laver les mains. Il refoule son envie d’être sale, et pouf, dix ans plus tard, il est scatophile.
«Sous la férule de l’adulte, l’enfant devient haineux. Comme il ne peut exprimer sa haine aux adultes impunément, il se venge sur les plus faibles ou les plus petits que lui.» (p. 57)
Le père et la mère ayant un ascendant sans pareil sur l'enfant, véritables dieux vivants de le jargon des mauvais psychologues – je doute qu'un enfant capable de penser le concept de Dieu y voie la semblance de ses parents – chacune de leur brimade signifiera beaucoup plus que si elle venait d'un inconnu, ou d'un autre enfant. Jusque-là rien de particulier.


Commandement et refoulement

Mais alors, vous exclamez-vous, comment inculquer à un gosse le respect des autres si quand on lui dit "respecte les autres" ça le pousse à ne pas les respecter ? Il ne faut pas l'inculquer, dit Neill. Parce que si vous essayez de le faire, il va refouler ses pulsions malsaines et elles vont ressortir pires. Il faut laisser l’enfant devenir bon naturellement, position infâme de rousseauisme.
«Les manières ne peuvent pas s’enseigner car elles ont leur siège dans l’inconscient.»(p.174)
«Je crois que c’est l’instruction morale qui rend l’enfant mauvais. J’ai découvert que quand je démolissais l’instruction que l’enfant avait reçue, il devenait bon.» (p. 222)
«Ma longue expérience des enfants m’a convaincu qu’il est absolument inutile d’enseigner à l’enfant comment il doit se conduire. Il apprend en temps voulu ce qui est bien et ce qui est mal, à condition qu’on n’exerce aucune pression.» (p.225)
L’enfant est une toupie qu’il ne s’agirait pas d’effleurer.

En outre, puisque son modèle est total (généralement, un abruti dit totalitaire), il imagine que la psyché est seule source du vol :
L’adolescent qui cambriole une maison est conscient qu’il désire acquérir de l’argent ou des biens matériels, mais il ne connaît pas le mobile profond qui le pousse à les acquérir de cette façon plutôt que de la façon sociale qui consiste à les gagner. Ce mobile est enseveli et c’est pourquoi les remontrances et les punitions ne peuvent le guérir […] (p.259)
Personne ne vole par nécessité, sans doute.

La seule manière de remédier à une pulsion, c'est d'y céder

Mais alors comment faire pour les guérir, alors ? Aller dans leur sens !
C’est pourquoi les sermons de la religion ne le touchent pas profondément. Mais si, un soir le curé partait avec lui pour cambrioler, un tel acte entraînerait la dissolution de la haine du moi qui est la cause de la conduite antisociale. Ce geste de solidarité amènerait l’adolescent à réviser son attitude. La guérison de plus d’un jeune voleur a commencé lorsque je l’ai accompagné pour aller voler les poules du voisin ou lorsque je l’ai aidé à barboter dans la petite caisse de l’école. L’action atteint l’inconscient où les mots n’ont aucun effet. C’est pourquoi l’amour et l’approbation guérissent souvent un enfant de ses problèmes. (ibid.)
En gros, quand un de mes louveteaux tirait les cheveux d’une louvette, j’aurai dû aller dans son sens ! J’aurais dû aller persécuter ces filles avec lui, histoire de briser sa «haine du moi» ! Mais quel tas de conneries, et si Neill est réputé pour aller casser des carreaux avec les nouveaux arrivants de l’école, je crois qu’il attribue une puissance trop profonde à ces actions. Les adultes qui traitent avec les enfants sur un pied d’égalité ont certes de grandes chances d’avoir leur sympathie, et donc d’être plus réceptifs à leur conseils, moins effrayés de leurs réprimandes. On le remarque aux scouts, souvent le défouloir des enfants, loin de leurs parents. R. et M. embêtaient ainsi Y., louvette de son état, jusqu'à la porter à une fureur extrême. Y. c'est un peu Calvin de Calvin&Hobbes en fille, qui aime mariner dans des flaque de boue en en lançant partout, qui vit un peu dans son monde, qui a une voix brisée à force de crier, qui mordait les gens en se prenant pour un raptor. Mais elle ne vint pas se plaindre de ce que les deux autres, plus âgés, la harcelaient. Elle prit sur elle de saisir une grosse branche et de courir après les deux plaisantins pour les rosser. Quoique je fus tenté de laisser Y. exprimer ses sentiments, je tentai de la décourager, lui ôtant sa branche, afin qu'elle ne crève pas les yeux desdits. Une autre louvette essayait d'apaiser ses pulsions meurtrières, mais elle était inflexible : elle voulait leur cogner dessus.
Elle partit bouder. Et quitta d'ailleurs la meute. Je ne crois pas qu'elle y soit revenue.
R. et M. y sont par contre toujours, ces petits cons.
Peut-être que j'aurais dû les tabasser avec Y, afin de dissoudre sa haine du moi ? Qui sait, peut-être qu'elle serait restée.

Avoir une forme d’autorité moins contraignante, moins puissante aussi, aide à cadrer les gens. Si les enfants sont loins de leurs parents et s'ils savent qu'on n’a qu’une autorité relative sur eux, qu’on ne caftera pas, etc. ils seront donc forcément plus réceptifs. Mais c'est un argument pour les camps scouts (#personalbranlinge) pas forcément pour l'école, de façon permanente, parce qu'il me semble que cette sorte de chose est plus dure à maintenir en un foyer avec un enfant que dans une ruche telle que Summerhill.
Maintenant je doute que la malfaisance s’éteigne d’elle-même sous les poutous. Il avoue :
«Je ne dis pas que l’amour guérira un cas de claustrophobie ou un cas de sadisme marqué mais généralement il guérit presque tous les jeunes voleurs, les jeunes menteurs et les jeunes destructeurs.» (ibid.)
Le problème c’est qu’un enfant qui en embête un autre, qui le cogne, qui le harcèle ce n’est pas un cas de «sadisme marqué» pour nos contemporains. La plupart des gens l’imaginent propre à l’enfance, et inévitable.
Neill ne semble parler que des actes antisociaux des enfants qui impactent la société adulte (mensonges, vols, destruction de biens) sans doute parce que ce sont les seuls qui gênent et que les gosses se martyrisant parmi n’est pas si grave.
«Nous avons eu un professeur, une femme, qui était très susceptible et les filles la taquinaient toujours. Elles ne pouvaient taquiner personne d’autre puisqu’elles n’obtenaient de réaction de personne d’autre. On ne peut taquiner que ceux qui se drapent dans leur dignité.» (p.34)
Et quand je me faisais emmerder à l’école on me disait de pas réagir et que ça passerait. Mais quelle morale de connard satisfait. Passants, abandonnez toute dignité, sinon oulalah vous risquez de traumatiser les enfants.
Si un gamin chope un complexe d’une engueulade résultant de ce qu’il nuisait aux autres, tant pis pour sa gueule, j’ai envie de dire. Je préfère prendre le risque de «refouler» les pulsions violentes d’un bully que de laisser s’installer un traumatisme plus évident et certain chez ses victimes.

Vaudou freudien

Il n'y a pas seulement croyance dans une nature humaine bonne, mais dans une nature humaine pratiquement omnisciente.
«Quand les enfants ont un régime équilibré, les bonbons qu’ils achètent avec leur argent de poche ne leur font pas de mal. Les enfants aiment les bonbons parce que leur corps a besoin de sucre et on doit leur en donner.» (p.163)
Je n’y connais pas grand chose en nutrition, je suis le Socrate des régimes, mais je suis à peu près certain que les bonbons n’ont absolument aucun intérêt nutritionnel.
"Un autre cas insoluble fut celui de la petite Florence. Elle était illégitime et ne le savait pas. L'expérience m'a démontré que tout enfant illégitime sait inconsciemment qu'il l'est." (p. 50)

Voilà.
Sinon bien sûr, l'hagiographie freudienne habituelle : on évoque la cause d'un trouble mental, le traumatisme initial et pouf, ça guérit.
Il répète énormément aux gosses que la masturbation c'est bien et d'où viennent les enfants.
Ainsi l'interdit de la masturbation avait créé un pyromane (p. 199) un gosse détestable (p. 201) une petite fille qui voulait "se pelotonner" mais qu'on lui empêchait de le faire en classe (p.202,surprenant)
Et bien sûr le moment que je rêve de voir joué par Tom Hanks, dans le rôle du thérapeute, je vois déjà le garçon blond ronchon en salopette, les pupitres martelés par les ans, avec encore les réceptacles à encriers – mais plus les encriers ; le tout baigné dans la lumière de la fin d'après-midi, irisant les cheveux de Tom Hanks d'une crête blanche, les poussières dansant dans la salle de classe vide.
Une semaine après l'arrivée de Billie, la montre en or d'un membre du personnel disparut.
Je demandai à la surveillante si elle avait vu quelque indice.
"J'ai vu Billie avec les pièces d'une montre", dit-elle. "Quand je lui ai demandé où il les a trouvées il m'a répondu qu'il les avait trouvées chez lui, dans un grand trou dans le jardin."
Je savais que Billie mettait dans sa malle fermée à clé tout ce qui lui appartenait. J'essayais la serrure avec une de mes clés [LYMF: putain avoue que tu sais crocheter] et réussis à ouvrir la malle. J'y trouvai des morceaux de la montre en or qui, apparemment, avait été ouverte avec un marteau et des ciseaux. Je refermai la malle et appelai Billie.
"As-tu vu la montre de monsieur Anderson ?", demandai-je.
Il leva vers moi de grands yeux innocents. "Non", dit-il, et il ajouta "Quelle montre ?"
Je le regardai pendant un moment [LYMF:JE SENS LE TOM HANKS AAAA] "Billie", dis-je, "Sais-tu d'où viennent les enfants ?"
Il me regarda avec intérêt. "Oui", dit-il, "Du ciel."
 "Oh ! Non", dis-je en souriant. "Tu as d'abord grandi dans le ventre de ta maman, puis quand tu es devenu assez gros, tu en es sorti." Sans un mot, il se dirigea vers la malle, l'ouvrit et me tendit la montre cassée. Son besoin de voler était guéri, car ce qu'il volait, c'était la vérité."(p. 224)

Je.
Je ne peux pas mettre en doute la véracité du témoignage, ce serait de mauvaise foi, mais tout de même. Même lui semble avoir du mal à y croire :
Le lecteur peut être tenté de penser que sa cure fut magique.(ibid.)
C'EST DU VAUDOU FREUDIEN BRÛLEZ LE
Mais elle n'eut rien de magique. (ibid.)
MENSONGE MENSONGE SORCIER SORCIER
Quand un enfant parle d'un grand trou à la maison, il est vraisemblable qu'inconsciemment il songe à la caverne dont il est sorti. Je savais que le père de Billie avait plusieurs chiens dont Billie devait savoir d'où venaient les chiens et en réfléchissant il avait deviné d'où lui-même était venu. Un mensonge timide de sa mère l'obligea à refouler ce qu'il avait deviné et son désir de connaître la vérité prit la forme d'une gratification symbolique. Symboliquement, il ouvrait des mères pour voir ce qu'elles avaient à l'intérieur. (ibid.)

VOILA.
Sinon ça guérit le nazisme, parce que ce genre de trucs c'estdu saisque refoulé aussi. Ca m'aurait étonné.
[citation à venir quand je la retrouve]

Et bien sûr, la clause de non-responsabilité. Pas forcément fausse, mais ironique de la voir accolée à tant de panacées :
"Guérir dépend du malade plus que du thérapeute." (p.253)
C'est de votre faute bande de gros nuls.

La haine de la morale


Il va falloir être clair.
Lors d’une discussion avinée avec des (apprentis) philosophes, on vint à dire qu’il y a trois types de propositions.
  1. Des propositions ontologiques, sur ce que le monde est.
  2. Des propositions morales, sur ce que le monde devrait être.
  3. Et des propositions métaphysiques, qui ne concernent aucun des deux.
Cependant, toute proposition qui vise à améliorer le monde est morale. Il faut arrêter de prétendre que juste parce que vous ne parlez pas de «bien», de «principes», de «règles» ce n’est pas de la morale. Il faut arrêter de prétendre que l’éthique est quelque chose de différent.
«Je me réclame de l’éthique pas de la morale.» Taubira
Bref, la morale ça pue les règles en bois sur le bout des phalanges, et les méchants curés contraignants, alors on ose plus s’en réclamer, voire on s’en distancie dans une espèce d’entrechat argumentatif grotesque.
On voudrait améliorer le monde, mais en aucun cas on ne prétend être moral. On peut en résumer l’absurdité dans les termes «le bien et le mal c’est mal». Pour considérer qu’un système de valeur est mauvais, il faut avoir un autre système de valeur.
Il faut séparer morale et contrainte morale. Le rejet de la seconde semble assez évident dans l'optique de Neill, on va éviter de culpabiliser les enfants, mais est-ce que ça veut dire qu’on va éviter à tout prix de leur conseiller l’amélioration du monde ?
"On peut apprendre à un enfant à être propre sans amener dans son esprit un intérêt fixé ou refoulé pour ses fonctions naturelles. Ni le chaton, ni le veau ne semblent avoir de complexes quant à leurs excréments. Le complexe chez l'enfant est amené par l'éducation qu'il reçoit. Quand la mère dit vilain ou sale ou même simplement tut tut, l'idée du bien et du mal apparaît. La question devient morale, alors qu'elle devrait rester physique." (pp.158-159, italique original)
Dire à un enfant de pas se chier dessus, pouf, la question devient morale, c'est horrible.
«Il est vrai qu’il n’est pas toujours facile de décider de ce qui est une punition et de ce qui n’en est pas. Un jour, un garçon emprunta ma meilleure scie. Le lendemain je la trouvais abandonnée sous la pluie. Je dis au gamin que jamais je ne la lui reprêterais. Ce n’était pas une punition, car la punition implique un jugement moral.» (p.)

Interdire l’accès à des objets à quelqu’un de peu consciencieux est aussi un jugement moral putain, arrête de te trouver des excuses tu fais de la morale comme tout le monde.
"Je passai, un certain printemps, des semaines à planter des pommes de terre ; lorsqu'en juin je découvris qu'on m'en avait arraché huit plants, j'entrai dans une grande colère. Cependant il y avait une grande différence entre ma colère et celle d'un homme imbu de son autorité. Ma colère était motivée par la disparition de mes pommes de terre alors que celle de l'home imbu de son autorité eût été prise au nom de la morale – du bien et du mal. Je ne fis pas du vol de mes patates une question de bien et de mal, j'en fis une question de patates. C'étaient mes patates et on aurait dû les laisser tranquilles. J'espère que la distinction est claire." (p. 25)
NON
Tu te bases sur des droits de propriété mais ça reste de la MORAAAAAALE
Et si un gosse est affamé ou malfaisant au point de voler des patates juste lui dire "PATATE" ne va pas beaucoup l'aider.

"Un garçon de dix-sept ans [et] une fille de seize ans […] tombèrent amoureux l'un de l'autre et on les voyait toujours ensemble. JE les rencontrai un soir tard et les arrêtai."(p. 64)

Les "arrêtai" alors qu'ils étaient en train de faire quoi ?
Ah non, ok dans le sens de interpeller.
Do go on.

"Je ne sais pas ce que vous faîtes tous deux", dis-je "et moralement cela m'est égale car ce n'est pas une question morale du tout. Mais économiquement parlant, cela ne m'est pas égal. Si toi, Kate, tu as un enfant, c'est la fin de mon école." (p. 64)
Économiquement.

"Nuh, Romeo on peut pas faire l'amour, des gens vont mourir et économiquement, ce serait pas terrible."
Bon.
Je laisse tomber.
Je crois qu'il est à cours de périphrases pour se dire amoral aussi.
«chaque individu est libre de faire ce qui lui plait aussi longtemps qu’’il ne viole pas la liberté des autres» (p. 143)
Ah, encore un de ces fameux principes qui n'aide qu'à mettre quelques mots sur des instincts moraux, jusqu'à ce que ça ne soit plus utile et qu'on dise "mais il faut du bon sens !".


Le bon sens


Revenons au principe premier. La morale devrait émerger naturellement. Tenter de l’inculquer est nuisible.
«Une question impie se pose : pourquoi un enfant devrait-il obéir ? Ma réponse est la suivante : pour satisfaire la soif de pouvoir de l’adulte. Autrement pour quelle raison devrait-il le faire ?» (p. 143)
Bien sûr vous serez tentés de dire «mais si on est au bord d’une voie ferrée et que les enfants courent dans tous les sens ? Si c’est une urgence médicale ? Si les enfants jouent avec des explosifs ? Il faut bien qu’on les remette en place»
«Vous me direz «Il peut avoir les pieds mouillés s’il n’obéit pas quand on lui dit de mettre ses chaussures. Il poeut tomber de la falaise s’il n’écoute pas les ordres de son père» (p.143)
Et bien sûr Neill dira «Bien sûr ! Il faut faire preuve de bon sens, enfin !»
«L’enfant doit obéir quand il s’agit d’une question de vie ou de mort. Mais combien de fois un enfan est-il puni parce q’il désobéit quand il s’agit d’une telle question ? Rarement, probaglement même jamais. Dans in tel cas, généralement on le serre dans ses bras et on dit : «Mon Dieu ! Tu es sauf !» C’est pour les petites choses qu’un enfant est généralement puni.» (p.143)
Cela semble une constante : les gens haïssent la morale, et prétendent pouvoir se contenter d’une série de principes simples (sans qu’ils soient conscients qu’il s’agit d’une morale déontologique) et quand on pointe des exceptions à ces principes, ils crient au «bon sens» ! Revenons au principe de "ma liberté s'arrête là où commence celle des autres" et aux patates.
En quoi est-ce que les enfants qui déterrent tes plans empiètent sur ta liberté plus que tu n'empiète sur la leur ? S'ils veulent courir au milieu du jardin, de quel droit interposerais-tu des patates ?
La bonne réponse c'est que les patates fructifiant, elles amènent un meilleur monde et que courir est possible en d'autres endroits de la pelouse, sans sacrifice. Pas qu'en piétinant ils empiètent sur ta LIBERTAY.

Le «bon sens» est une manière de se défausser sur le lecteur. Plutôt que d’admettre que le système moral présenté a un problème, on dit que c’est de la faute du lecteur s’il ose appliquer ledit système. C’est la garantie ultime. Mettez «mais il faut avoir un peu de bon sens, tout de même» à la fin de Mein Kampf et vous pourrez blâmer tout «débordement» sur l’enthousiasme d’un lecteur sans bon sens.

«La liberté à Sumerhill ne signifie pas pour autant l’abrogation du bon sens. Nous sommes très soucieux de la sécurité des enfants. Ils ne peuvent se baigner, par exemple qu’en présence d’un surveillant pour six élèves ; aucun enfant en dessous de 11 ans ne peut rouler seul à bicyclette sur la route. Ces réglements ont été établis par les enfants eux-mêmes et votés au cours d’une Assemblée Générale. Mais nous n’avons pas de lois en ce qui concerne grimper aux arbres. […] Nous défendons à nos élèves de grimpers sur les toits, de même que nous prohibons les carabines à plombs et toutes les armes qui peuvent blesser. Je suis toujours anxieux quand la mode à Sumerhill est aux sabres en bois. Je demande qu’on en recouvre les bouts avec du caoutchouc ou du tissu et même après cela je suis ravi quand cette toquade passe. Il n’est pas toujours facile de tracer la ligne de démarcation entre la prudence et l’anxiété.»(p. 35)
«On ne devrait pas demander à un enfant de faire face à des responsabilités pour lesquelles il n’est pas prêt, pas plus qu’on ne dervait lui demander de prendre des décisions pour lesquelles il n’est pas assez mûr. Il faut agir avec bon sens.» (p.142)
«Seul un idiot permettrait que dans une pouponnière les fenêtres n’aient pas de barres d’appui, ou que la cheminée reste sans garde-feu. Pourtant, trop souvant, de jeunes enthousiastes de l’autonomie viennent nous rendre visite et sont surpris par notre manque de liberté parce que nous enfermons les fioles marquées «poison» dans un placard du laboratoire ou parce que nous défendons aux élèves de jouer dans l’escalier de secours de l’école. Le mouvement en faveur de la liberté est gâché et rendu détestable parce qu’un trop grand nombre de ses adeptes n’ont pas les pieds sur terre.» (p.106)

You don’t say.

Quelle différence ontologique entre ces principes et ceux que n’importe quel parent impose à ses enfants ? Si un gosse veut se baigner à 3h du mat’ que faîtes-vous ? Si un enfant de 8 ans roule sur la route ? Si une carabine à plomb pénètre l'école ? Utilise-t-on la force, la confiscation ? Est-ce que ça ne risque pas aussi de complexer ces pauvres enfants que vous les contraigniez ? En couvrant de caoutchouc le bout de leur symbole phallique en bois, ne castrez-vous pas ces pauvres petits ? Pourquoi est-ce que ces interdits ne seraient pas potentiellement nuisibles ?
«[un enthousiaste] protesta parce que j’enguirlandais sévèrement un garçon de sept ans qui flanquiat des coups de pieds dans la porte de mon bureau. Il pensait que j’aurais dû sourire et tolérer l’enfant jusqu’'à ce que celui-ci ait épuisé son désir de taper dans la porte.» (p.106)
OUI PARCE QUE C’EST UN PEU CE QUE TU RÉPÈTES PENDANT 200 PAGES?
«Si je suis en train de peindre et que Robert jette de la terre sur ma peinture fraîne, je tempête contre lui parce qu’il est chez nous depuis longtemps et ce que je lui dis n’a pas d’importance. Mais supposez que Robert vienne d’arriver d’une école qu’ildétestati et que jeter de la erre sur la porte soit une façon d’exprimer sa haine de l’autorité ; je prendrais de la terre moi aussi et la jetterais sur la porte parce que son salut est plus important que la porte.» (p.116)
Il faut donc faire preuve de mesure et de réflexion et de compromis, c’est intéressant dans la mesure où il écrit ailleurs en mode Rorschach "No Compromise" :
«Pour défendre la jeunesse,il faut se déganter. Aucun d’entre nous ne peut rester neutre. Nous devons choisir : l’autorité ou la liberté ; la discipline ou l’autodétermination. Il ne peut y avoir de demi-mesure. La situation est trop urgente.» (p.259)
Mais bon.
«… Il est certain que j’ai passé des années à tolérer la conduite destructive d’enfants difficile, mais je ne l’ai fait que lorsque je le jugeais nécessaire en tant que thérapeute. […] Je me souviens d’un ballet à Covent Garden auquel j’assistais avec un ami. Durant la première partie, un enfant devant nous parlait à haute voix à son père. A l’entracte je nous trouvais d’autres place.s Mon compagnon me dit : «Que feriez vous si un de vos élèves se conduisait de cette façon-là ?»
«Je lui dirais de la fermer.» dis-je.» (p. 106)

I.e. quand ça me fait chier, j’engueule. Que de tolérance. Heureusement que son vaudou freudien lui permet de détecter quand c’est un refoulement et quand c’est simplement un connard de gosse. Bien joué.
Le problème ce n'est pas que Neill dise qu'il y a des degrés de gravité des afflictions anti-sociales et qu'il y a un temps et un lieu pour la tolérance, tandis qu'ailleurs il est permis de se montrer strict, c'est même logique et raisonnable, cependant, le problème vient de ce qu'il affirme pratiquement tous les problèmes enfantins issus de tels refoulements pour ensuite nous dire que parfois ce n'est pas grave.
Les parents sont lâchés devant ces choix : être des salauds oppressifs et manquer de faire refouler l'âme de leur môme, ou être des "idiots" suivant les mots de Neill, à trop lâcher la bride, alors que le "bon sens" est pourtant évident.
Je crois que je viens de résumer la totalité de la pédagogie moderne.

Là, Neill pourrait dire que c’est parce que les parents règnent sur la vie de l’enfant sans partage que leurs décisions ont autant d’impact. Mais une fois l’autorité dissoute dans l’Assemblée des Enfants, et les Enfants y participant, le blâme ne pèse plus aussi lourd.
Ce qui amène notre prochain point.

Le problème de l’autorité face à l'individu

«J’ai observé que les élèves se corrigent mutuellement.» (p.175)
Il faut savoir qu’il y a quand même des règles dans cette école. Simplement elles sont votées par l’assemblée des élèves. L’école est démocratique plus qu’anarchiste. Neill ne s’empresse pas de répéter à tout va que «la liberté n’est pas l’anarchie» (p.107, p.133 et tant d’autres).
Pas grand chose à dire, c'est même quelque chose que je trouve sympa.
En camp louveteau on a ce qu'on appelle la Charte, qu'on fait ensemble. On demande aux louveteaux quelles seront les règles de la cabane et on attend qu'ils aient énoncé les plus logiques (pas courir dans les escaliers, pas taper les autres, respecter le sommeil des autres) on l'inscrit ensuite au mur.

Jouer le Grand Frère ou le Grand-Père

Encore une fois, je crois qu’il se méprend. Il a créé avec son école une position confortable.
C’est pratiquement un camp de vacances ouvert toute l’année, en ce qu’il ne traite pas directement avec les parents contrairement au prof usuel. Les enfants se sentent en sécurité, et libres.
De même, même quand un louveteau déploie l’attitude la plus chiante (et limite autistique) par exemple s’enfuir dans la forêt, se planquer dans les buissons, manger des feuilles, je ne le dis pas à ses parents. Parce que s’il se fait engueuler chez lui à cause de moi, je perds la relation privilégiée (dans un certain sens) que je pourrais avoir. Ou peut-être qu’il mangera des feuilles pendant 5 ans en continuant de galoper comme un chien en aboyant (c'est arrivé). Sans doute parce qu’il ne peut pas le faire chez lui. Difficile à encadrer. Difficile de l'intégrer au groupe ou de savoir ce qu'il fait là.
Mais la distance qu’on a avec ces enfants fait qu’on peut leur laisser cette marge, on n’a pas d’objectifs définis pour eux, pas de plan quinquennal, alors ça va, au pire il s’améliorera en entrant aux éclais.
Autre exemple mieux connu : les grand-parents sont souvent bien plus indulgents envers leurs petits-enfants qu'envers leurs enfants, laissant tout passer, pour la simple et bonne raison qu'ils n'ont pas à les supporter tout le temps jusqu'à leur majorité en étant responsable de tout ce qu'ils font.
Vous savez qui ne peut pas avoir le même détachement vis-à-vis des enfants ? Leurs parents.
Les parents de gosses pyromanes, menteurs, voleurs, destructeurs, drogués, qui tentent désespérément de les caser dans un avenir jouable, qui ne peuvent pas juste espérer que peut-être, plus tard, leurs gosses vont se calmer et ne pas finir en prison ou mort d’une overdose, parce qu'ils ne seront pas parvenus à "épuiser leurs habitudes".
Du haut de son trône de mansuétude, Neill a le beau rôle, il peut là rejeter entièrement la faute sur les parents, d’avoir mal implémenté la jeunesse de leur môme :
«Quand une mère m’écrit pour me demander que faire quand ses enfants font des bêtises pendant qu’elle prépare le dîner, je ne peux que réoondre que sans doute elle les a élevés d’une façon qui les pousse à se conduire ainsi.» (p.108)
«On devrait afficher dans toutes le crèches cette vérité fondamentale : On ne doit pas laisser crier un bébé. Ses désirs doivent être satisfaits en tout temps.
Avec un horaire fixe, la mère est toujours prête avant l’enfant. Eocmme un expert de l’efficacité, elle sait toujours àl’avance ce qu’elle va faire. Mais elle élève un bébé mécanique, un bébé fait au moule. Un tel bébé, il est évident, donnera un minimum de soucis aux adultes, aux dépens de son développement personnel. Par contre, avec un bébé autonome, chaque jour — chaque minute — est une nouvelle découverte pour la mêmem. Parce q’alors la mère est toujours un peu en retard sur le bébé et apprend continuellement par l’observation approfondie de son enfant. Ainsi si le bébé crie une demi-heure après la tétée, la jeune mère devra résoudre le problème par sa propre intuittion sans s’occuper de l’avis des «mécanistes» de l’horaire fixe.» (p.162)
J'entends d'ici la mère tourmentée, occupée devant son fourneau -  pendant que bébé court à quatre pattes et fait du désordre - demander avec irritation : "Qu'est-ce que c'est que cette histoire d'autonomie pour les enfants ? Tout cela est très bien pour les femmes riches qui ont une gouvernante, mais pour moi cela n'est que mots et remue-ménage" (p.113)
Voilà, c’est de ta faute, démerde-toi. T’avais qu’à être disponible 24/7 pour tes gosses, putain de prolétaire. Et si tu les torches pas à l’instant, ils développeront un complexe, seront des pyromanes ou des voleurs…
«Les pauvres types qu’on arrête pour des actes sexuels infantiles — comme de montrer des cartes obscènes aux écolières ou d’exhiber leurs parties génitales en publi — sont des hommes qui ont eu des mères moralisatrices.» (p.223)
…Ou des criminels sexuels.
Parce que c’est la faute aux mamans, bien entendu, encore une fois.

Il est impossible de garder la trace de tous les accidents qui pourraient traumatiser les enfants, parce que bien souvent eux-mêmes ne s'en rappellent pas.
Baissez la tête. Respirez. Toussez. Vous n’êtes jamais tombée d’une échelle, étant petite ?
– Je ne me souviens pas.
– Vous n’avez jamais mal ici le soir en vous couchant ? Une espèce de
courbature ?
– Oui, des fois.
– Essayez de vous rappeler. Ça devait être une grande échelle.
– Ça se peut bien.
– C’était une échelle d’environ trois mètres cinquante, posée contre un mur. Vous êtes tombée à la renverse. C’est la fesse gauche, heureusement, qui a porté.
– Ah oui !
(Knock, Jules Romains)

De la même manière que Knock dans la pièce de Jules Romains, parvient à convaincre la dame, Freud et son disciple Neill peuvent inventer des causes fantômes aux problèmes d'un patient, et, partant, des remèdes aussi efficaces et solides.

L’enfance défouloir.

Un des problèmes principaux, c’est que toute cette tolérance est une tolérance feinte, dans la pire acception du terme, dans le rechignement intérieur contenu du pédagogue.

Neill n’en a rien à foutre des attitudes qu’il défend chez les enfants. Il considère simplement que les laisser s’exprimer est le meilleur moyen qu’elles s’épuisent et s’éteignent, afin d’avoir enfin des adultes sains.
Prenons le bruit, par exemple.
Les enfants sont bruyants.
Non, je sais qu'ils sont physiquement capables de fermer leurs caquets, mais enfant + pluriel = bruyant.
"Les enfants sont naturellement bruyants et les parents doivent accepter ce phénomène et apprendre à vivre avec. Un enfant, pour grandir sainement doit avoir le droit de faire du bruit. [...] C'est un peu comme si je vivais dans une fabrique de cuivres ; on s'habitue au son perpétuel des marteaux. [...] la différence c'est que le bruit du marteau [est] toujours le même, tandis que celui des enfants est varié et strident. Le réfectoire de Summerhill est un lieu bruyant. Les enfants, comme les animaux sont bruyants à l'heure des repas.  [...] Quand un grand s'insurge contre le bruit que font les petits,ceux-ci protestent bruyamment et sincèrement car les grands sont tout aussi bruyants." (p.172)
Et de conclure :
"Le bruit et le jeu vont de pair mais ils ne sont vraiment appropriés qu'entre sept et quatorze ans" (p.173)

«homosexualité et perversions»

Ce serait terrible de retenir à charge sa vision de l'homosexualité, quand ce livre a un demi-siècle.
Faisons ça.
Comme chez Freud, l'homosexualité est une perversion de la sexualité normale hétéro bien comme il faut.
"La masturbation, le don juanisme, l'homosexualité sont improductifs parce qu'ils sont asociaux. L'homme moral nouveau découvrira qu'il doit remplir les deux fonctions de la sexualité, c'est-à-dire qu'àmoins d'aimer il ne trouvera pas le plaisir extrême dans l'acte sexuel." (p.198)
QUI EST MORALISATEUR, MAINTENANT ?
QUI, MAINTENANT ?



«Une Suissesse de quinze ans [disait] à une autre [élève] âgée de dix ans : «Je sais depuis longtemps comment naissent les enfants. Ma mère me l’a dit. Et elle m’a dit beaucoup d’autres choses encore
Je lui demandai ce qu’elle savait et elle me parla de l’homosexualité et des perversions. Il n’était pas utile de lui expliquer tout cela. Le résultat c’est que la fillette était névrosée.» (p.196)

Il ne dit d’ailleurs pas en quoi elle l'était. Sans doute que parler de «perversions» et d’homosexualité, de ne pas être enfin «sain» à quinze ans suffit au qualificatif.
«Je me demande à quel point l’impuissance et la frigidité chez les adultes ne sont pas dues à la première interférence dans une relation hétérosexuelle infantile. Je me demande aussi jusqu’à quel point l’homosexualité si répandue ne provient pas de ce qu’on tolère les activités homosexuelles dans l’enfance et qu’on condamne les activités hétérosexuelles.»
Attendez, je croyais que quand on laissat s’exprimer une tendance elle s’épuisait.
Or, il dit qu’on laisse l’homosexualité s’exprimer dans l’enfance.
Pourtant les enfants homo resteraient homo ? Il prétend soigner le racisme, le nazisme, la pyromanie, tout, mais l’homosexualité, par contre, résisterait aux assauts de la liberté ?
Pas étonnant qu'il l'ait en si basse estime, cette perversion.
 C'est parce que les enfants de Summerhill ne souffrent pas de complexe de culpabilité quant à la masturbation qu'ils ne réagissent pas d'une façon malsaine à la phase d'homosexualité latente. […]
L'homosexualité découle en quelque sorte de la masturbation. Vous vous masturbez avec un autre afin qu'il partage votre culpabilité, rendant ainsi plus léger votre fardeau […]
Je ne sais pas quels refoulements de l'enfance mènent à l'homosexualité, mais il semble certain qu'ils prennent racine dans la prime enfance. Summerhill, de nos jours, ne prend plus d'enfants de moins de cinq ans, par conséquent nous avons affaire à des petits qui n'ont pas tous été éduqués sainement dans les premières années. Néanmoins, en trente-huit ans, l'école n'a produit aucun homosexuel. La raison en est que la liberté produit des enfants sains. (p. 209)

Certes, je tacle à un demi-siècle de distance, mais tout de même.


Le conformisme masqué

Il semble parfois qu'une pointe de conformisme transparaisse dans la glose libertaire.
«Ce qui est impardonnable c’est d’habiller un enfant d’une façon qui le distingue des autres. Mettre un grand garçon en culottes courtes quand ses camarades ont des pantalons longs est cruel.» (p.169)
Le fait est que Neill est persuadé que tous les gosses peuvent devenir de bons petits travailleurs hétérosexuels ordonnés et polis. C’est son but.
Que deviennent les élèves de Summerhill, quatrième chapitre de la première partie s'occupe d'ailleurs de convaincre les gens du bien-fondé de sa démarche : créer des petits balayeurs, garçons de caf, cow-boys ou ouvriers heureux. Et pour ça, bien sûr, pas besoin de cours ! Alors y'a aucun problème qu'un gosse reste 10 ans dans l'école et en sorte sans savoir lire.
Il parle ainsi d'un ancien élève de Sumerhill qui a appris à flatter un contremaître de l'usine dans laquelle il bosse.
Jack me dit : "Ce n'était pas de la lèche de ma part. C'était de la psychologie. Le gars me faisait de la peine.
- Quel fut le résultat ?
- Oh, dit Jack. J'étais le seul type de l'usine avec qui il était courtois."
J'appelle cela un excellent exemple des manières que la vie collective donne aux jeunes  penser aux autres et à ce qu'ils ressentent. (p.177)
Son idée de la moralité spontanée peut être trouvée en d'autres occasions, dans un passage rappelant le Supplément au Voyage de Bougainville de Diderot, notamment :
« Tous ces [criminels] sont malheureux. Voler c'est être détesté par les autres et l'instinct grégaire est puissant. Etre bien vu de ses voisins est un objectif normal dans la vie. L'être humain n'est pas antisocial par nature. Seul un facteur plus fort que l'égoïsme peut rendre une personne antisociale. Quel est ce facteur ? Quand le conflit entre les deux "moi" - le moi naturel et le moi façonné par l'éducation - est trop violent, l'égoïsme retourne au stade infantile. L'opinion publique prend alors une place secondaire. Ainsi le cléptomane connaît la honte affreuse de voir son nom dans les journaux, mais la peur de l'opinion publique n'est pas aussi forte que le désir infantile. La cléptomanie, au fond, n'est qu'un désir de trouver le bonheur, mais parce que le geste symbolique ne peut jamais satisfaire le désir originel, la victime répète constamment ses efforts.»(p.223)
«A Summerhill, quand un enfant de sept ans ennuie tout le monde, la communauté exprime sa désapprobation. Comme l’aprobation des autres est quelque chose que chacun désire, l’enfant apprend à bien se conduire.»(p. 146)
En parlant de Little Commonwealth, centre de rééducation du début du XXème, précurseur de Summerhill: «Lorsqu’un nouveau garçon entrai au Little Commonwealth, il recherchait l’approbation de ses compagnons, uitlisant la technique en usage dans les bas quartiers : il se vantait de ses méfaits, de son adresse pour voler aux étalages, de ses ruses pour échapper à la police. Quand le nouveau venu s’apercevait qu’il se vantait devant des jeunes qui avaient abandonné ce genre d’approbation sociale, il était désorienté et souvent délaissait avec mépris ses compagnons comme de pauvres types. Graduellement, son désir naturel d’approbation le forçait à rechercher celle-ci dans son nouveau milieu. […] En quelques mois, il devenait un être sociable.» (p.117)

Oui, quand on a une horde de gosses vertueux, rejointe par un roublard, il rentrera dans le rang. Mais si justement la socialisation positive se fait suivant «la technique en usage dans les bas quartiers», ça ne va qu’empirer la pulsion antisociale du groupe.
Il admet bien que ce désir d’approbation sociale peut être nuisible, mais apparemment sa foi en la NATURE HUMAINE est trop forte pour s'inquiéter de si peu.
«Quand Willie fait des pâtés avec de la boue, sa mère s’inquiète de ce que les voisins critiqueront l’état de ses vêtements. En ce cas, le besoin d’approbation sociale — le qu’en dira-t-on — prend le pas sur le besoin d’approbation individuelle — le besoin de s’épanouir dans l’action.»(p. 168)

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Le sexe


Comme bien sûr on ne refoule rien du tout, les relations entre genres sont tout ce qu’il y a de plus sain. Même pas d’orgies comme on s’en imaginait remplies les pensionnats de jeunes filles.

A Summerhill on laisse les garçons et les filles tranquilles. Les relations entre les deux sexes semblent y être très saines. Ni l’un ni l’autre des deux sexes ne grandira avec des illusions sur l’un ou sur l’autre. (p. 66)
Néanmoins certains indices laissent penser que c’est pas si différent de partout ailleurs :
«[en parlant de théâtre] Les garçons et les filles de quatorze ans refusent les rôles d’amoureux, mais les jeunes enfants jouent n’importe quel rôle. Les élèves de plus de quinte ans accepteront des rôles d’amoureux si la pièce est une comédie. Seuls un ou deux grands acceptent des roles d’amoureux sérieux.» (p.73)

Il semble y avoir le même cortège de ricanements gênés entourant la chose amoureuse. CLAIREMENT DU REFOULEMENT.
/prend un bloc note
/griffonne "probablement sexuel"
/griffonne "penser à parler de masturbation et de comment on fait les bébés"

Sexualité infantile et Lannisters


«Si l’activité sexuelle entre frère et sœur à l’âge de cinq ans était accecptée comme un phénomène naturel, chacun trouverait librement l’objet de son choix sexuel en dehors de la famille.» (p.191)
Neill fait plusieurs fois référence à une rosse qu'il se serait prise lors d'une partie de  sororal.
La plupart des personnes que je connais qui ont eu une «activité sexuelle» à cinq ans voudraient protester. Neill semble arguer que sorties des rapports d’autorité, le sexe entre enfants est sain. Le souci c’est que le gambit Lannister, i.e. des faux jumeaux garçon et fille, et donc de même age, est rare. Les viols émergent souvent aux conflans des rapport d’autorité : père, mère, chef scout, prêtre, ce ne sont pas des hasards répétés, et le fait est qu’un frère aïné peut tout à fait faire ce mal.
Autre moment quand il parle du cas fictif de John Smith :
"Sa curiosité des origines de la vie rencontre des mensonges maladroits et si efficaces qu'elle disparut. Les mensonges sur les origines de la vie se combinèrent avec la peur qu'il avait eue de sa mère, à cinq ans, quand elle l'avait trouvé avec sa sœur, ou sa petite voisine, s'explorant mutuellement le sexe."(pp. 98-99)
Il dit d'ailleurs que cela vient de son vécu, mais je ne retrouve point la citation.

Patriarcat et non sequitur


«A Summerhill, par temps chaud, les garçons et les professeurs viennent à la salle à manger le torse nu. Personne n’y prête attention. Summerhill relègue les petites choses à leur place, les traitant avec indifférence.»(p. 169)
Que d'audace.
Ce serait peut-être plus impressionnant si il n'y avait pas quelques relicats, disons de rôles genrés, dont il prétend que la tension disparait avec l'autonomie :
«Naturellement je suis le symbole paternel pour tous nos élèves et ma femme, elle, le symbole maternel. Dans la vie de notre groupe, ma femme est moins favorisée que moi, car elle hérite de toute la haine inconsciente contre la mère que les filles lui portent, alors que moi, j’ai leur affection. Les garçons, au contraire, expriment leur amour filial à ma femme et leur haine du père à moi. Mais les garçons n’expriment pas leur haine aussi facilement que les filles. Cela est dû à ce qu’ils peuvent plus aisément s’occuper de choses, alors que les filles s’occupent plutôt de gens. Un garçon en colère donne un coup de pied dans un ballon alors qu’une fille jette des invectives à un symbole maternel.»(p.52)
«Il se peut que je trouve les jeunes garçons plus imaginatifs parce que notre école est mieux équipée pour servir les garçons que les filles. Les fillettes d’une dizaine d’années ne s’intéressent pas à la ferronerie ou à la menuiserie. Elles n’ont aucun penchant pour le rafistolage des moteurs, nonn plus que pour l’eléctricité ou la radio. Elles ont bien leur travail manuel qui compren la poterie, le découpage du linoléum, la peinture et la couture, mais pour certains ce n’est pas suffisant. […] Les filles paraissent aimer le laboratoire de chimie tout autant que les garçons. L’atelier est le seul endroit qui n’intéresse pas les filles de plus de neuf ans. Les filles sont moins actives dans leur participation aux Assemblées Générales de l’école et je ne suis pas encore parvenu à savoir pourquoi.» (p.31)
Je me demande bien. Regardons peut-être ce qu'il dit dans le portrait de Mary, sœur fictive de John Smith.
Son environnement répressif est le même que celui qui étouffe son frère. Elle a, cependant, des handicaps spéciaux que John n'a pas. Dans une société patriarcale elle est nettement inférieure et elle est dressée pour le savoir. Elle doit aider au ménage de la maison pendant que son frère lit ou joue. elle apprend rapiement que lorsqu'elle aura un emploi elle sera moins bien payée qu'un homme.
Mary, de coutume, ne se rebelle pas contre son statut inférieur, dans une société masculine. L'homme veille à ce qu'elle reçoive des compensations du genre clinquant. Devant elle, on restera debout en sa présence si elle n'est pas assise. On enseignera subtilement à Mary que sa fonction première est d'être aussi jolie que possible, le résultat étant qu'on dépense des millions en vêtements et en cosmétiques plutôt qu'en livres et pour les études. (p.100)

Mais chacun sait que seuls les pédants croient qu'on s'instruit dans les livres.

Ce qui m'impressionne c'est qu'il développe la notion de patriarcat, que les filles sont élevées vers un rôle passif, mais le fait qu'il ne trouve pas de cause sexuelle et refoulée, il se sent obligé de dire "je me demande ce qui fait que les filles sont moins attirées par les métiers manuels et moins actives en Parlement".

Conclusion

"On est de son enfance comme on est d'un pays" – Bachelard
Et tout ceci nous rappelle que le freudisme, quoique fondateur, est une longue entreprise xénophobe contre cedit pays, s'acharnant à le montrer source de tous nos maux.
"Je ne sais pas quels refoulements de l'enfance mènent à l'homosexualité, mais il semble certain qu'ils prennent racine dans la prime enfance." (p.209)
Contrée lointaine, l'enfance, où on peut imaginer trouver la cause de tout, sans preuves.

Au moins, il avoue ses échecs :
"Il faut tout de même que je vous parle de nos échecs. Barbel, une Suédoise de quinze ans, resta chez nous pendant un an. Elle ne trouva rien qui l'intéressât. Elle était venue trop tard à Summerhill. Pendant dix ans e sa vie des professeurs avaient pris les décisions à sa place. Quand elle vint à Summerhill elle avait déjà perdu toute initiative. [...]
J'eus aussi deux jeunes Yougoslaves de onze et quatorze ans. Summerhill ne réussit pas à les intéresser. elles passaient la plus grande partie de leur temps à faire des remarques grossières sur moi en croate." (p. 45)
Et il inclut le rapport de l'inspecteur de Sa Majesté qui note d'ailleurs :
«L’impossibilité de s’isoler. «Summerhill est un lieu où il est difficile d’étudier.» La phrase est du Directeur. C’est une ruche active où mille choses captent l’attention et l’intérêt. Aucun enfant n’a une chambre pour lui seul et il n’exite aucune pièce désignée pour étudier dans le calme. Une personne résolue pourrait sans doute toujours trouver quelque endroit, mais le degré nécessaire de détermination est rare. Peu d’enfants restent à l’école après seize ans quoique rien ne les en empêche. Il y a, et il y eut, par le passé à Summerhill, quelques enfants extremement intelligents et capables, mais il est douteux que sur le plan académique, ils aient trouvé ce dont ils avaient besoin.» (p.83)
Ce n'est clairement pas l'école pour qui aime les études, mais pour qui veut juste devenir heureux, je suppose que c'est pas mal.
A condition qu'avoir un haut niveau d'éducation ne soit pas dans vos plans.
Basiquement, il s'est dit qu'on forçait les gens dans une morale débile qu'ils apprennent de toute façon tout seul, si on les lâche dans la nature,
Mais ça les laisse soumis à cette morale. Ça reste des gens en usine ou balayeurs, mais heureux et enfin soumis. Ça reste une norme freudienne tragiquement hétérosexuelle (et pas le droit de masturber, rappelle-toi, c'est pour les gosses).
Il disait avec mépris d'une autre méthode progressiste (Caldwell Cook) qu'il avec mépris être sans but :
Le jeu n'est ainsi envisagé que comme un moyen, pour arriver à une fin, mais quelle fin, je n'en sais vraiment rien. (p.41)
Et sa fin à lui, je ne l'ai perçue qu'en filigrane : le conformisme. L'instinct grégaire.
Ce n'est pas très haut, ni beau, ni fondé sur des principes logiques, ou même forcément sain, mais ce qui est triste c'est que cela fonctionnerait sans doute mieux que pas mal de nos écoles.
Et ça nous fournira même en balayeurs illettrés, mais joviaux. Que demander de plus ?

Autre, chose, vous voyez quand je disais qu'il était plus facile de faire cela avec les enfants des autres ? Il se trouve que l'actuelle directrice, sa fille, Zoe Readhead a, dans son enfance, été envoyée dans un pensionnat en Suisse à cause d'une période difficile où elle fumait et tout.
Neill, who was 63 when Readhead was born in 1946, sometimes found his daughter too lively. Her mother told Croall that, at 12, her daughter became involved with a group of troublemakers at Summerhill, who were "never going to a lesson, smoking, swearing … breaking bedtime laws, pinching". She was sent to a school in Switzerland, which Neill imagined to be "progressive" in the Summerhill sense, but in fact required children to rise at 6.30 for a cold shower, take long mountain walks and go to bed at 8.30. She hated it, threatening "sueside" in a letter home and persuading Neill to take her away in her second term.
Tiens mec, facile de brader des conseils, mais quand ça devient trop dur, on catapulte ses mômes à l'étranger.
Que dit-elle d'ailleurs sur l'école actuellement, et pourquoi elle en a abandonné de nombreux principes ?
Indeed, Readhead says, "Summerhill often now finds itself in a disciplinarian role because many children today don't have boundaries set in their homes." It's a far cry from the days when, as she puts it, "my father was breaking windows with them to show adults weren't to be feared". 
Cela montre bien à quel point cela a changé, mais le monde aussi a changé. Nos plaintes sur les enfants, par contre, et leur indisciplines, restent. On les bat moins, remarque, donc tant mieux.
Neill semble avoir persuadé que l'idée de son école était plus importante que celle-ci. Il a bien raison, en bien ou en mal.
Sic transit.

1 commentaire:

  1. « Mettez «mais il faut avoir un peu de bon sens, tout de même» à la fin de Mein Kampf et vous pourrez blâmer tout «débordement» sur l’enthousiasme d’un lecteur »

    Mais exactement, c'est ça le fascisme ! Un débordement d'enthousiasme, une grande fête exubérante ! menant à quelques regrettables extrémités...

    Il y a du vrai dans cette éducation : prenons mon cas. Toute mon enfance, ma mère m'a empêché de lire au lit sous prétexte qu'il y avait école demain et qu'il fallait que je dorme. Résultat, aujourd'hui, je suis une loque humaine qui commente des blogs passé trois heures du matin pour y répandre mes balivernes.

    Typhon

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"As-tu vérifié si ce que tu veux me dire est vrai ?
Ce que tu veux m'apprendre, est-ce quelque chose de bien ?
Est-il utile que tu m'apprennes cela ?
Dans le cas contraire, pourquoi tiendrais-tu à me le dire ?"
- une poétesse victorienne moraliste, à peu près.