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vendredi 28 mars 2014

The Deed of Charity



N.b. Il semble que ce titre ait déjà été donné à un chapitre d'une fanfiction de My Little Pony : Friendship is Magic, écrite en pentamètres iambiques. Il faut que je lise ce truc.
Illustration trouvée ici, représentant Daniel touché par l'ange.
Article écrit mêlant expérience de bénévolat à la Soupe Populaire et quelques expériences personnelles. Attention : je parle de scoutisme, je suis un vil fascistoïde.

Prolégomène aux prolégomènes à la charité

Dans les rayons de la BCU j’ai dû récemment ranger un livre intitulé «prolégomènes à la charité». Il m’a profondément marqué, enfin, profondément, c’est relatif, si on considère que je n’ai pris connaissance que du titre. N’empêche je suis resté à le fixer quelques bonnes minutes avant de me souvenir que j’étais payé sur deniers étatiques pour arranger ces étagères.
J’ai tenté de le lire mais c’était très très chiant, alors on va simplement garder le titre, pardon Marion.
(pour les intéressés : Éditions de la Différence, 1986.)

Ces derniers temps, bon ou mauvais boyscout en manque de B.A., et peut-être ayant envie dans le cadre de ma vie d'accomplir des bienfaits pour des gens qui les apprécieraient, pour une fois, plutôt que de perdre des heures à faire des BDs sur le marxisme et les poneys dont nul n’a à foutre, ou une émission de radio qui n’a même pas réussi à garder ses chroniqueurs, encore moins attirer des auditeurs, je me suis décidé à aller filer avec quelques amis un coup de main à la Soupe Populaire, gérée à Lausanne par la Fondation Mère Sofia.

Je ne savais alors pas ce que le bénévolat là-bas impliquait. Servir la nourriture ? La faire, supposais-je ? Faire la vaisselle ? Faire la tournée des invendus, une carte en main, recevant sur le siège passager d’une camionette cabossée les appels à l’aide de vendeurs paniqués que leur nourriture se perde, et fulgurant dans les emboutillages pour s’assurer de leur sauvetage ?

Dans les faits, je commençai par la vaisselle et le café.

Location


Les locaux de la Soupe sont miteux, si tant est que les mites puissent manger à travers le béton. C’est un ancien garage, comme le montre la porte — qui pouvait auparavant coulisser en l’air pour laisser passer des automobiles — et le linoléum, solide, mais irrémédiablement creusé ici ou là. Des tables couvertes de nappes cirées multicolores, une bougie posée dessus, s’alignent à droite de l’entére jusqu’à un bar, où des gens s’affairent.

A gauche de l’entrée, un autre bar feint de clore la salle, mais il n’en fait que la moitié de la largeur. A droite, un mur de bois chétif, après un espace pour passer derrière : en effet, c’est là que la vaisselle se trouve. Un escalier permet de passer à l’arrière où se trouve j’imagine la compta et tout, ainsi que des casiers où les bénévoles et salariés posent leurs affaires. Des WC pour ceux-ci également. (mais pas pour les usagers, j’y reviens)


Principe


Les «usagers» comme on les nomme pour éviter de dire «la plèbe» ou «les rejets de la société» passent le long du bar de droite, pour récupérer de la nourriture, qui leur est servie par un ou deux bénévoles à chaque fois. On trouve d’abord un morceau de papier portant la date du jour (ça sert à compter le nombre de participants et limiter le resquillage : beaucoup tentent de prendre 3 desserts) et une serviette ; puis un petit pain, mais qui peut être remplacé par un taillé aux greubons, ou du pain aux lardons; s’ensuivent les sandwiches, invendus des diverses boulangeries lausannoises qui collaborent (les autres, j’imagine, foutent juste de la javel dans leurs containers de déchets, pour éviter de se faire chaparder ça par des renards, ou pire, des clochards) ; suit un repas chaud (sauf le vendredi, il est froid, salade de pâtes ou de riz) préparé par des bénévoles durant la journée généralement des pâtes, du riz ou de la purée, avec des légumes ; puis de la salade. Généralement il y en a au moins deux, une salade verte, et une caisse où on mélange toutes les salades invendues de Manor. Pour finir, les desserts, qui viennent aussi des invendus des boulangeries et pâtisseries de l’agglomération.

Vous êtes peut-être surpris, si vous êtes du genre à vous imaginer cette institution comme un concentré de paupérisme, ou scandalisé si vous êtes un gros con, que pareil luxe garnisse la Soupe Populaire. Quoi ! Salade, dessert, un sandwich pour la route, mais c’est n’importe quoi, ça ne devrait être que de la Soupe, car comme chacun sait c’est un plat calorique qui devrait suffire à ces pouilleux.

Il y a en effet de la soupe, un bac à part, et généralement délicieuse. Du pain est donné là également. A part de la chaîne nourricière sandwich-repas-salade-dessert se tient le bar à gauche de l’entrée. Ici se trouvent d’autres invendus : les pains entiers, des salades/taboulés empaquetés à part et des légumes des marchés. Certaines personnes ne viennent d’ailleurs pas manger mais simplement prendre du pain et des légumes pour améliorer le quotidien de leur famille. Cette section n’est pas toujours garnie, par exemple le dimanche, les magasins ouverts étant rares, il n’y a généralement que du pain. Derrière ce bar, une machine à café et à thé (généralement une tisane que je trouve infâme) permet de garnir les usagers de boissons chaudes, là des caisses de Fayrouz (soda ultra sucré aux fruits) et de Plan B (fausse boisson énergétique) sont là pour les boissons froides, également invendus et qui ont généralement périmé depuis 10 mois.


L’expérience fut intéressante. C’est de la charité bourgeoise au fond : je donne de la nourriture qui ne m’appartient pas. Je vois pas comment on peut faire plus bourgeois.


Vivre de restes


Il y a chez les usagers une peur terrible de la flétrissure.

Sans doute se rendent-ils compte qu'il s'agit principalement d'invendus, et dès lors qu'ils ont largement eu le temps de faisander. Ainsi certains aliments provoquent une méfiance accrue, lorsqu'il s'agit de biens rapidement périssables comme des desserts à la crème ou lorsqu'il n'est pas possible d'évaluer directement leur fraîcheur. On préférera un sandwich au jambon qu'au pâté, la viande hachée pouvant contenir n'importe quoi, et de provenances diverses. On préfère une laitue entière, feuilles encore rassemblées, qu'une salade mêlée faite de rampon (Valerianella locusta en Vaudois), de feuilles déchiquetées, de dent-de-lion. En effet, toutes les feuilles de la salade entière sont à peu près dans le même état, on peut l'évaluer d'un seul coup oculaire, mais là, dans la mêlée, impossible de se prononcer, d'où refus massif de la part des usagers, deux caisses pleines de végétation parfaitement comestible ne trouvèrent souvent pas preneur.

De même, les sandwichs au saumon, diablement orangés, trouvèrent moins preneur que la truite fumée, peut-être parce que la truite ressemble plus à l’idée qu’on se fait du poisson, et donc provoque moins de méfiance quand on proclame “fish” en l'agitant.

De même, il y a un micro-onde dans le dos de ceux qui donnent les sandwichs. En effet, on a aussi des tranches de pizza à donner et le fromage coagulé n'est pas forcément agréable, on peut donc réchauffer pour ceux qui le veulent. Sauf que beaucoup demandent aussi à réchauffer des sandwichs et le pain qu'ils ont reçu. On donne un coup de 20 secondes du feu nucléaire sortant de cette bouche de l'enfer et on doit servir 100 personnes, donc forcément, on n'a pas forcément le temps de chauffer à mort ton taillé aux greubons.

D'ailleurs certains des usagers sont précieux comme des princes de conte.

Oui, je n'ai aucune compassion pour le mec qui retient toute la file d'attente, voire la remonte, parce qu'il veut son morceau de pain aux lardons chauffé à précisément 80°C ; ni pour le mec qui demande à ce qu'on réchauffe son sandwich au fromage à trois reprises. Bien sûr, le fromage dégoulinait ensuite sur l'assiette de carton qui soutenait l'en-cas. Ce connard pris soin de prendre l'assiette, de remonter toute la file pour aller jeter le sandwich, puis revint continuer à récupérer de la nourriture.

Aucune compassion pour tous ces délicats qui ne veulent rien manger d'autre que du boeuf. Au début, j'étais surpris. Certes, il y a des musulmans, des végétariens, des allergiques, mais c'est généralement quelque chose de précis qu'on évite : C'est du porc ? Non ? Bon je prends. Mais ceux qui demandaient chaque soir avec avidité des sandwichs au boeuf, à réchauffer, mais qui ne veulent rien d'autre m'intriguaient. N'ont-ils pas vraiment faim ? Un sandwich c'est presque l'équivalent d'un repas, pas une quantité négligeable ou un apéritif dispensable. Et s'ils demandent à le chauffer c'est qu'ils veulent le manger immédiatement et non l’emporter comme certains font.

Je découvris bientôt la solution de ce mystère : ils jettent salade, assaisonnement et pain, ne gardant que la viande et ils l'ajoutent aux pâtes ou au riz servi ce jour, comme agrément. Pas bête, mais sacrément chiant vis-à-vis de ceux qui auraient pu vouloir le sandwich en entier ou qui par exemple n’en peuvent pas emporter parce qu’il ne reste ensuite, après ces précieux, que du porc…

Aucune compassion pour ceux qui n’ont apparemment pas envie de s'exprimer correctement sur leurs désirs, et demandent simplement "show me", "montre-moi", on doit ensuite ouvrir et montrer le contenu de douze sandwichs jusqu'à ce qu'ils daignent en accepter un comme pitance, ou, qu'au terme de cette danse, hochent dédaigneusement la tête et tout ça pour rien.

Certains usagers ont un souci avec le concept de quantité ou de finitude d'ailleurs. On donne le dernier sandwich au poulet à qui les précédait. Ils veulent la même chose. On leur dit qu'il n'y en a plus. MAIS LE TYPE AVANT MOI IL EN A EU UN. Parce que c'était le dernier. DONNEZ M'EN UN. On ne peut physiquement pas. VOUS ÊTES RACISTES.

Durim ricana et passa au suivant. Mais qui sait ? Peut-être les structures de domination sont telles qu'on a inconsciemment compté dans la file le nombre de sandwich au poulet qu'il faudrait concéder juste pour opprimer l'en-cas de ce monsieur en particulier.

Pendant ce temps y'a 50 personnes derrière qui attendent.

Et pas un caprice pour rattraper l'autre.

Après que j'aie tenté de convaincre un musulman en anglais que la mousse de canard ne contenait pas de porc, il hésita longuement, demanda à voir plusieurs des autres sandwichs (il ne restait que du jambon, du jambon de dinde, du salami, bref que des chairs suspicieuses), puis décida finalement qu'il ne pouvait pas faire confiance à ces mixtures rosâtres.

Agacée par le va-et-vient et mes tentatives infructueuses de suppléer à son appétit la récipiendaire suivante, qui le zyeutait hargneuse, lâcha ce cri du coeur : "Mais vous savez, les musulmans, ils sont pas meilleurs que nous ! Toujours à faire des manières !"

Et après, en bonne Suissesse ayant assimilé une morale calvino-luthéro-ascétique, elle accepta sans broncher le premier sandwich qu'on lui donne, histoire de montrer sa supériorité ? Non, elle me casse le cul pendant 10 minutes parce qu'elle veut du JAMBON DE PARME et que je sais pas à quoi ça ressemble bordel, tiens du jambon cru, non c'est pas ça, tiens, non ça c’est pas de Parme, ad libidem. Également cette autre dame qui prit trois fois des sandwichs au saumon le premier janvier. Certes, on en avait largement assez, et "vous m'en voulez pas je mange que l'intérieur", dit-elle en remisant le pain dans une poubelle à proximité.

Oui, je vous en veux un peu, j'ai fait ces sandwichs, putain. (pas d'invendus le 1er janvier au soir, férié, on doit donc faire nous même les en-cas) Et j’aurais préféré qu’ils aillent à qui les consommerait, pas qu’on jette le pain.

Il y en a bien sûr qui n'en ont rien à foutre, qui ont très faim, qui acceptent tout, qui sont extrêmement reconnaissants des longueurs auxquelles on va pour tenter de plaire à leurs préférences.

Mais c'est la soupe populaire, sangdieu, à l'origine c'était de la soupe et du pain. Tant mieux que ça se soit amélioré, mais c'est extrêmement dérangeant que 90% des efforts et problèmes viennent de ce que monsieur et madame sont absolument intransigeant sur le parfum de leur tartelette ou l'assaisonnement du pâté de leur sandwich, sans aucun égards pour les suivants.

Pourquoi est-ce que je n’ai pas de compassion ? Pourquoi est-ce que je les traite comme des louveteaux capricieux ? Biaisé comme une flûte, je considère, intérieurement, que si ça va pour moi, ça devrait aller pour tous, terrible travers. Car je vis chauffé et nourri. Les gens défilent devant moi, l’étudiant à la vie si confortable que tous les futurs qu’il imagine pour lui le mènent à des professions misérables, qui hésite quant à quelle sucrerie intellectuelle se vouer : philosophie, étude des religions ou bande dessinée ? Ils défilent et me voilà, rechignant intérieurement quand ils font des manières, alors qu’ils ont vécu des choses que je ne peux imaginer, qu’ils ont perdu des choses dont l’absence me détruirait, tendant des mains abîmées, tremblantes, voire amputées.

Et si j’ai effectivement un problème de compassion, je pense qu’on devrait faire le bien indépendamment de nos émotions ou de notre humeur, parce qu’elles fluctuent beaucoup trop pour baser ma moralité.

Alors ma foi je continue.


Licences et libéralisme

Tous mangèrent et furent rassasiés, et on emporta douze paniers pleins des morceaux qui restaient. (Mathieu 14.20)

Les responsables de l’établissement me confiaient que si le soutien de la ville pourrait être un peu augmenté, il était tout de même heureux que la Soupe ne soit pas directement gérée par l’Etat. Il y a fort à parier que pareille étatisation aboutirait à des standards d’hygiène bien supérieur. L’approvisionnement pourrait être contesté (produits périmés ?) tout comme le service. On porte des gants, mais on est bien les seuls. Le père Claude, boulanger donnant ses invendus, s’était présenté devant nous pour une assiette. Alors que je mettais des gants, il s’était exclamé à mon encontre “tu crois que le boulanger il a mis des gants pour pêtrir la pâte ?” et effectivement, on n’en sait rien. Peut-être que les employés de Manor qui transmettent leurs salades à la Soupe s’amusent à éjaculer dedans avant, on n’en saurait rien, tout le système fonctionne sur tellement de confiance.

Le fait est que les législations étatiques ne semblent justifiées qu’aux gens en bloc. Les foules semblent accepter de multiples règles dans leur peur d’elles-mêmes, mais prenez les gens individuellement et ils trouveront tout règlement stupide.

(Parenthèse : ça s’est profondément fait sentir dans les milieux scouts d’ailleurs. On est toujours tendus entre la roublardise aventureuse voire je-m’en-foutiste et le besoin évident de sécurité.)

Qu’on dise à d’honnêtes quinquagénaires que l’on n’a pas le droit de dormir dans notre cabane parce qu’on n’a pas d’escalier externe au deuxième étage, qu’on n’a pas le droit d’aller se baigner dans le lac avec nos gosses parce qu’on n’a pas de brevet de secouriste (le truc qui coûte 300 boules et 20h de cours), que faire des tyroliennes devient difficile, on reçoit des soupirs exaspérés, ahlala, notre époque obsédée par la sécurité, mais n’importe quoi, de mon temps on allait tous au lac et on avait 4 ans, et pis au pire, en cas d’incendie, vous sautez sur le talus, y’a qu’un étage…

Fort à parier que si c’était leur gosse qui se viandait d'une tyrolienne ou simplement d’une falaise, ils ne diraient rien quand le chef serait condamné ensuite à 300 jours amende à 120 francs. [bis]

Après coup on cherche les licences et les diplômes. As-tu bien fait ta licence A Jeunesse&Sport ? Y avait-il le bon nombre de chefs sur le camp ? Le dossier de camp avait-il bien prévu qu’on mangerait la bonne quantité de légumes à midi ? Tout était-il sécurisé dans la mesure du prévisible ? Peut-être. Au final un mousqueton en aluminium aura cédé. On sera pourtant bien content quand on démontrera que la procédure x ou y peu importe son degré de causalité sur l’accident, a été mal respectée. Après Oetwi, un ami me confia que ça devait être des branquignoles, une photo montrant une chaîne tendue directement sur un arbre, ce qui tend à lourdement abîmer ces végétaux. Haha ! On a déniché le coupable, on peut recommencer à prétendre nos institutions efficace, la mort ne frappant pas au hasard, mais bien les impies qui ont oublié de protéger les arbres, ce qui a bien entendu causé l’accident.

J’ai donc l’impression qu’il est heureux que pareilles institutions n’aient pas encore été investies de la mesquinerie bureaucratique qui accompagne l’encadrement étatique. Du genre, vous demandez à l’Ecole d’aider votre gamin qui a un problème de coordination (apraxie) et vous vous retrouvez accusé de l’avoir aggressé sexuellement, puisque ces troubles sont pris comme des compulsions masturbatoires. Il y a fort à parier que l’Etat chargé de faire tourner la Soupe, dans un grand désir de pureté finirait par la fermer parce que non mais ho l’hygiène, vaut mieux ne pas donner de nourriture que prendre le risque de rendre des gens malades. Peut-être qu’on aurait même un scandale de Salmonellose bien au carré dans les journaux, avec des démissions et tout avant le rideau, et après les gens pourraient s’en retourner à leur confort.

Ce ne serait qu’une application de plus de la croyance démesurée dans le pouvoir des bonnes intentions. Les prisons sont mauvaises. Donc ne construisons plus de prisons ! Pourtant les sentences continuent de frapper, et du coup les prisons sont bondées, et encore pire.

Certes, beaucoup de gens méritent mieux que la Soupe, mais le réclamer sans plausible remplacement, c’est mesquin.

Et puis comme disait un des responsables, on reçoit généralement des gens qui ont un système immunitaire solide.
Dormir dehors confère pareille qualité, ou plutôt, tue ceux qui ne l’ont pas.

Autre chose sur le libéralisme : on peut bien le critiquer pour ses problèmes de répartition des ressources, mais je crois qu’en terme d’approvisionnement il se débrouille pas mal, il déborde même un peu. Certes, le problème de l’appariement reste : certains n’ont pas les moyens de se payer ces nourritures. Mais ma foi, quand on produit, il est pratiquement impossible de prévoir la quantité parfaite de nourriture pour un temps donné, soit on ne produit pas assez, soit on produit trop. Entre pénurie et surproduction, si on souhaite un minimum de prospérité et, trivialement, que les surplus puissent alimenter la Soupe, on choisit un minimum de surproduction.

C’est précisément parce que les ressources sont affreusement mal réparties, qu’on fait beaucoup plus de pains au chocolat ou de sandwiches que n’en mangent les Lausannois que cette institution peut exister et en redistribuer le fruit au bord de la pourriture.

Bien sûr, cela demande la complaisance des marchands, qui tels le Père Claude donnent le fruit de leur travail, plutôt que la poubelle-javel contre les renards-clochards qui erreraient dans le coin comme font certains supermarchés suisses bien connus, et qui cherchent par après la rédemption via quelque simonie.

Maintenant que les sacs poubelle sont taxés, je suppose que ça coûte moins cher d’être généreux et surtout je pense qu’il convient de rappeler que c’est une forme d’aide palliative, certes relativement efficace, mais intrinsèquement liée à l’économie qui a en premier lieu créé la situation qu’elle veut résoudre.
(enfin, pas mal d’usagers seraient sans doute plus autonomes économiquement si on arrêtait cinq minutes de rajouter des entraves à l’emploi pour les étrangers aussi Oh oui des quotas, on avait besoin de ça)

Et dans une économie centralisée, en général on doit aussi payer pour sa bouffe, sauf qu’en plus on se fade des pénuries régulièrement. [bis]

Liberalités et licence

The black brothers began to pass out food. They'd brought slab of hard salt beef, dried cod, dried beans, turnips, carrots, sacks of barley meal and wheathen floor, pickled eggs, barrels of onions and apple.
"You can have an onion or an apple" Jon heard Hairy Hal tell one woman. "But not both. You got to pick."
The woman did not seem to understand. "I need two of each. One of each for me, t'others for my boy. He's sick, but an apple will set him right."
Hal shook his head. "He has to come and pick his own apple. Or his onion. Not both. Same as you. Now is it an apple or an onion ? Be quick about it, now, there's more behind you.
"An apple" she said, and he gave her one, an old dried thing, small and withered.
"Move along, woman, shouted a man three places back. "It's cold out here."
The woman paid to the shout no mind. "Another apple," she said to Hairy Hal. "For my son. Please. This one is too little."
Hal looked to Jon. Jon shooked his head. They would be out of apples soon enough. If they started giving two to everyone who wanted two, the latecomers would get none. (George R. R. Martin, A Dance With Dragons, pp. 315-6)
Un des problèmes à être là c’est que souvent on y est pour aider des gens, et que chaque récipiendaire a le potentiel de nous apitoyer infiniment.

C'est un problème simple : on ne peut pas servir tout le monde parfaitement, alors on envoie chier des gens. Pourquoi ne pas tout mettre en libre-service ? Parce qu'à chaque fois qu'on le fait, les trois premiers arrachent 20 croissants chacun et y'a plus rien pour le 10ème, ce n'est clairement pas une répartition optimale. Typiquement, on sert toujours moins de pâtes qu'ils ne voudraient, pour la simple raison qu'ils arrivent affamés et tendent à surestimer leur capacité stomacale. Par contre il y a un deuxième service, sans problème, pour qui a encore faim.

C'est l'effet Tetris. Dans le feu de l'action, trouver une solution parfaite nuit à tout le monde et à la file d'attente. Tu voulais du pain blanc avec des noix, MAIS de moins de 800gr. ? Tant pis. Le mieux est l'ennemi du bien.

Mais on fait tout ce qu'on peut pour satisfaire les désirs présentés.

Les gens demandent plus.

La mesquinerie est courante : on décrie souvent l'appétit illimité des pauvres, ces sales profiteurs.
Je devais avoir 12 ans, un ami me mettait en garde contre une de ses connaissances, de par ses talents de manipulations : "Ah mais lui tu le connais pas. Des crevards, y'en a, tu leur tend le doigt, ils te prennent la main, tu leur tend la main, ils te prennent le bras. Mais lui, lui, tu lui tend le doigt, il te prend la jambe."
En arrivant à la Soupe je m'étais dit que c'était un mode de pensée nocif, et forcément quand on est là, et qu'on a des trucs à donner on se dit "shit let's be Santa" et on joue au roi du pétrole, jusqu'à ce qu'en fin de soirée, il n'y ait plus de croissants.
Certains m'ont dit qu'il n'y avait qu'à mettre la bouffe en libre-service. Je doute qu'on aboutisse à beaucoup, si on excepte des batailles de couteau de cette façon. Tous les gens qui viennent se servir ont généralement un rapport assez à cran avec la nourriture, on s'en doute, ils sont souvent attendu l'ouverture dehors dans le froid, fait la file pendant une demi-heure en salivant et ont donc les crocs.
Cependant si on leur servait à tous la quantité de nourriture qu'ils désirent, on n'en a simplement pas assez pour tous, pour la simple raison qu'ils se rassasient plus tôt qu'ils pensaient, et finissent par jeter le surplus. Tant pis pour le suivant. Parce qu'ils n'ont pas envie de refaire la queue ou simplement peur de manquer, ils prennent toujours plus. J'ai vu certaines personnes engranger des quantités de pain phénoménales, qu'il ne me semblait pas possible de consommer dans un délai normal, même pour une dizaine de personne, en même temps tant mieux, on a généralement beaucoup trop de pain (ou plus exactement, tout le monde veut des baguettes parisienne ou de la tresse).
Du coup on donne des portions plus petites. On rationne. Parfois on s'en écarte, donnant un coup d'oeil alentours, pour voir si cet instinct généreux ne nous sera pas imputé, mais le fait est qu'on donne de petites portions, tout en offrant un deuxième voire troisième service pour les plus affamés. Les desserts et les sandwichs sont limités par contre.
Parfois, on a vraiment trop, et avant la fermeture, on distribue croissants et desserts ou sandwichs, en posant une caisse sur le comptoir. Le premier précipité se saisit de tout ce qu'il peut porter, et après lui le Déluge. Ce n'est vraiment pas un mode de distribution optimal.
Donc en disant cela, ne propage-je pas le cliché classiste du pauvre avide et insatiable ? Peut-être mais je ne le pense pas foncièrement infondé.
Ces attitudes ne sont pas des caprices, ce sont des stratégies de survie. Ce que nous sommes prompts à taxer d'égoïsme, c'est souvent le seul moyen pour ces gens de saisir des opportunités. La civilité n'a cours qu'entre gens assurés de leur rapport au monde continu.
On observe aussi des gens très civils, patients, parcimonieux, mais c'est bien simple, il n'y a pas qu'une seule pauvreté, et pas qu'une seule réaction à celle-ci. Simplement, plutôt que de prétendre que tout irait bien en self-service parce que les pauvres ils sont tous gentils, je préfère rappeler que ces empressements sont normaux, et que les usagers ont entre eux l'indulgence que confère l'empathie, tâchons de les imiter.

La charité sacrifice

"A fair bargain leaves both sides unhappy" (G.R.R. Martin, ADWD, p. 816)
Est-ce vraiment de la charité ? Quand la vie vous met entre les mains le pouvoir d’améliorer sans efforts le quotidien de son prochain, est-ce de la charité de concéder cela d’un geste de main ? Les commerces donnant leurs excédents, les bénévoles transvasant la nourriture, aucun de ces êtres ne fait des efforts exceptionnels, ça devrait être normal, tous ont leur protocole à suivre, la charité a ici été décomposée en de multiples petites corvées. En définitive, cela aide, une chose à la fois, sans exploits, mais au fond de nous ne nous semble-t-il pas que la charité doit être plus que ça ?

Quand j’avais 12 ans je me suis fait attraper à voler de la bière, audace doublement condamnable. Le négociant, sachant que j’habite dans le quartier, plutôt que de convoquer la police comme il serait de coutume, me dit simplement d’aller quérir ma mère. Il lui expliqua sa clémence, et ma mère ne manqua pas de me réprimander. Enfin, pas beaucoup étonnamment, je soupçonne que mes parents concevaient toujours une joie secrète à chacune de mes frasques, de même que ma sœur cadette, non seulement parce que ça leur révélait les dessous de ma vie, gardée majoritairement secrète, mais aussi parce que ça leur permettait d’affirmer leur utilité, étant manifeste que malgré nos bonnes voire très bonnes notes à l’école, nous avions besoin d’eux pour nous remettre sur le droit chemin. Mon parcours fut encore cahoteux en tant que EHP, i.e. “surdoué”, ma sœur, elle, l’Hermione de la famille n’eut même pas ces accidents, elle se contenta d’enchaîner le bons résultats, ayant pour loisir la lecture et le tricot, ayant montré un désintérêt profond pour les drogues, alcool et tabac compris, et la plupart des interactions sociales festives de son âge.

C’est tellement insupportable, heureusement qu’il y a mon frère encore cadet pour faire crasse sur crasse en écoutant du rap.

Mais bref, le responsable du magasin se retint de lâcher sur moi les chiens de l’autorité, et tel Jean Valjean recevant des candélabres, cela me fit avoir extrêmement honte de moi-même. Aujourd’hui encore, quand je ne ferais qu’envisager de mettre la main sur ce qui ne m’est pas offert, ce souvenir vient malaiser le fantasme. S’il n’était pas normal de dénoncer les vols à la justice, le geste n’aurait pas le même impact.

Le pouvoir ce n’est pas d’accomplir les tâches qu’on nous prescrit , le pouvoir, c’est de pouvoir s’en écarter. Il réside dans l’exception.

De même il semble que la charité se définisse spontanément en ce qu’elle dépasse l’automatique, qu’elle enfreint le protocole.

Vient ensuite la question évidente : cette notion de charité n’est-elle pas immorale ?
Je veux dire, si on admet qu’une institution agençant des zombies fatigués dans mon genre, sans espoir sur la nature humaine et sociale, améliore néanmoins le monde mais qu’on la dénigre parce que quand même si ça pouvait être un sacrifice héroïque et émouvant, ce serait mieux, est-ce qu’on n’est pas immoral ? Est-ce qu’on ne crache pas sur un meilleur monde, simplement pour des raisons esthétiques, au fond, pour rendre le monde plus dramatique ?
Peut-être est-ce pour ça que ça me blase : je ne fais pas grande différence. Si je décide de me faire porter pâle quand vient le vendredi soir, les bénévoles restant se répartiront la charge de travail. Je ne fais pas une différence majeure. Le service sera moins efficace, la file d’attente plus longue et sans doute le staff plus fatigué, mais dans l’ensemble le résultat sera à peine différent.
Une étude a montré que certaines gens étaient offusquées que certains veuillent tirer un bénéfice personnel d'une entreprise de charité, peu importe à quel point elle réussit, ils voudraient que celle-ci soit parfaitement désintéressée. C'est instinctif.
Autrement dit, vendre des beignets, c'est honnête, si tu deviens billionnaire tant mieux, le monde aura plus de beignets, des gens auront des emplois de merde dans tes usines à beignets, mais malgré tout on se dira que tu n'es qu'un de ces vils capitalistes usuels. En revanche, si tu as le malheur de faire de l'humanitaire, par exemple, et de toucher le moindre centime pour toi, tu es un salaud qui exploite la générosité des gens pour faire son beurre. Pourtant, tout le monde sera d'accord qu'un type qui s'est enrichi en fournissant de l'eau potable à des populations défavorisées vaut mieux qu'un type qui s'enrichit en vendant des beignets, en terme d'amélioration apportée au monde.
Néanmoins, peut-être parce qu'on voudrait simplement que les ONG transmutent nos déniers en bonnes actions sans intermédiaires, mais d'où est-ce que ça vient ?
Je suppose que ça vient d'une morale centrée sur l'intention plus que le résultat, d'une part, et de l'autre de notre perception de l'argent.
Une bonne action, faite pour de l'argent apparaît pervertie, parce qu'être vénal, c'est mal. Ainsi entend-on parler des vils artistes qui devraient accepter de se faire pirater parce qu'ils font de l'art pour l'art, et dans d'autres domaines, la prostitution et la vente d'organes.
Certes il faut séparer la critique "La vente de services sexuels/organes, en l'état actuel de clandestinité est extrêmement dommageable aux gens très pauvres qui font ça parce qu'ils n'ont pas d'autres alternatives" et la critique "vendre un organe/faire l'amour pour de l'argent, c'est essentiellement mal". Il y a une critique de circonstance et une d'essence. On peut tout à fait soutenir que la prostitution, en principe, doit être tolérée, mais aussi que le monde n'est pas fait de principes et que cette pratique a des effets délétères.
Est-ce que l'interdiction résorbe ces effets ? C'est une autre question, mais probablement non.

Agonistique du don

Sartre disait que la générosité était une “rage de donner”.
Je ne sais pas trop dans quel contexte, probablement pour justifier son flegme, mais Sartre me gonfle. J’ai rien contre ses idées, mais si je pouvais les télécharger directement en mon esprit sans passer par le supplice de devoir lire ses livres, ce serait un progrès apprécié.

Il n’empêche que le don en tant qu’action offensive, voire violente, a été étudié longuement, au moins depuis l’Essai sur le Don de Marcel Mauss.

Saladin et Richard Coeur de Lion avaient une relation semblable. Déjà ils se foutaient pas mal sur la gueule, mais plusieurs récits attestent d’une sorte de compétition chevaleresque de générosité.
Quand Richard fut blessé, Saladin offrit le service de son médecin personnel, Moïse Maïmonide ; à Arsuf, quand Richard perdit son cheval, Saladin lui en envoya deux en remplacement.
Comme Charlemagne et quelque Suleyman qui s’envoient des éléphants histoire de montrer c’est qui le patron, on peut oppresser par le don. On signifie sa supériorité, on montre qu’on est tellement bien loti qu’on peut même bazarder à la ronde ses ressources. Les deux soeurs de ma mère ont toujours vécu une existence plus précaire, ne serait-ce que de par la séparation d'avec leurs conjoints quand mes parents sont encore mariés, pour autant, chaque Noël, elles investissaient dans des cadeaux disproportionnés, comme pour braver leur finances labiles.
Et c’est peut-être une des raisons qui me fait aller à la Soupe.
Peut-être est-ce pour ça que la clémence du tenancier sus-cité me laissa un parfum de honte : en me faisant une faveur je me sentais immédiatement redevable ? Est-ce pour ça que je suis si vite agacé en donnant, je m'attends automatiquement à de la gratitude ?

La barrière

La frontière entre usagers et bénévoles est parfois maigre.
Une bonne part de ces derniers a commencé par faire partie de ces premiers, puis un jour ils aidèrent à transbahuter les caisses de bouffe hors du camion, puis à balayer, etc. 
Il y a effectivement trafic de bons procédés. Les bénévoles ne sont pas censés tirer avantage de leur position, mais rien qu'en étant là avant l'ouverture des portes, ils peuvent piocher dans la nourriture à leur convenance, mais aussi se réserver 10 baguettes de pain, on ne dira (presque) rien, et bien sûr favoriser l'un ou l'autre récipiendaire, suivant qu'ils le connaissent, ou qu'ils partagent avec lui la langue, par exemple.
Je fais des études de lettres, de la bande dessinée, de la radio amateur, médiocre sur tous plans pour l’heure. Aucune de ces pistes ne me garantit un revenu, une carrière agréable ou même un public
Est-ce qu’aller donner de ma personne à la Soupe Populaire n’est un moyen de garantir que je suis de ce côté de la barrière et pas de l’autre ? Est-ce que c'est me donner une excuse pour découvrir ce milieu, ce filet de sécurité ? Un pied dans les sandwiches gratuits mais sans abandonner sa dignité : tout de même, je suis là pour aider. J'ai le luxe de donner de mon temps.
Est-ce que je le fais pour mieux marquer la barrière, ou pour mieux la franchir, le cas échéant ?

Foi, espérance et charité.

Les trois vertus théologales, s'ajoutant aux quatre cardinales.
Je crois que le terme de charité est profondément marqué dans notre langage par son usage chrétien, on imagine immédiatement l'aumône, et bien sûr, le rapport de ces trois vertus à la fin des temps, foi et espérance étant fortement liées à (et rendues caduques par) l'avènement du royaume de Dieu. Si le trône de Dieu fend les cieux, foi et espérance n'ont plus vraiment de sens, et la charité non plus.
Mais la charité est la seule vertu qui m'a semblé indépendante et qui n'était pas gorgée de mystères. Elle se transpose bien dans un autre système, si on veut simplement améliorer le monde suivant les critères x ou y.
Mais foi et espérance aussi bien : rester convaincu qu'il faut améliorer le monde, espérer de toute force que je suis en train de le faire et être toujours plus gentil que nécessaire.

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"As-tu vérifié si ce que tu veux me dire est vrai ?
Ce que tu veux m'apprendre, est-ce quelque chose de bien ?
Est-il utile que tu m'apprennes cela ?
Dans le cas contraire, pourquoi tiendrais-tu à me le dire ?"
- une poétesse victorienne moraliste, à peu près.