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samedi 30 août 2014

Absences

Nouvelle, fortement amputée pour passer sous la barre des 12'000 signes, pour le concours littéraire de Meyrin. Peu de choses sont essentielles à une histoire et malheureusement, c'est celles-ci qui restent.
Comme pour le pseudo-Tétynons Ogma j'ai voulu alterner entre deux points de vue, paragraphe par paragraphe, un passez muscade qui hébète le lecteur suffisamment pour avoir l'air intelligent.
Si je finis le Troisième Testament, ça fera trois nouvelles.


***


Absences

Une terrasse.
Mélissa n’avait pas de métier depuis qu’elle avait compris qu’un salaire c’était de l’argent qu’on vous jetait pour que vous ne bougiez pas. Elle avait décidé qu’à la place elle serait riche.
Tous se demandait : comment saviez-vous pour le développement du solaire ? D’où investir autant en Ouzbékistan ? Cherchant malfaisance, délit d’initié, complot, derrière ce qui était jusqu’ici un talent infaillible à accumuler des opportunités. La richesse, elle, en découlait.
Nul ne savait pourquoi. Pas même Félix, qui l’abreuvait de parlote.
Elle recopiait un texte :
sang vert contient du cuivre. Le champ électromagnétique génère le charme qu’ils exercent sur les autres espèces. Peau toujours sous tension. Ils sont donc sensibles aux métaux à haute conductance (cuivre, argent, lithium) qui leurs font 3 + D5 dégâts/3secondes…

Une silhouette monstrueuse dans la pénombre d’un donjon, armure luisante de runes incandescentes.
Il résume un grimoire marqué «TEЯRA» avec une petite plume :
conquit rapidement les puits du Nord-Ouest, renforçant le monopole pétrolier kurde…
Au bas, une armée. Victorieuse.
Le soleil se couche.

Pétrole Kurde, nota Melissa. Son stylo continua :
1483[III] : Découverte de l’Orcanie par Visarion [navire d’argent]
1500-1700[III] : Orcs discriminés ds la communauté elfique (farfadets, nains, elfes, gnomes). Corresp. pas aux standards de beauté elf. Très sensibles au charme
1685[II] : 10% les plus pauvres = 95% d’Orcs
1692-6[III] : Révoltes orques
Melissa s’interrompit en prenant une gorgée de café.

«Maître ?
Hm.
Vous… dormiez.
En effet, Sycorin.»
De l’encre biffait ses écrits mêlés sur le cours du pétrole et les révoltes orques. Il confondait de nouveau. Peu importe, maintenant qu’il avait vaincu.
S’accoudant au balcon, le Seigneur de la Foudre et du Feu contempla ses troupes, dans leurs armures fraîchement forgées.
C’était facile de haïr un orc.
Des siècles d’écrasement. Mais il les avait coalisé Il avait convaincu les Farfadets, les Gnomes — sans peine — que les Elfes étaient causes premières de leur mal.
Au milieu des hallebardes, le défilement des vaincus, dans leurs carcans de cuivre. Et malgré la distance et la foule, un regard elfe fut assez haineux pour accrocher celui du Seigneur.
«Sycorin ?»
Facile de haïr un orc.
Mais haïr un elfe, encore plus facile, songea-t-il en regardant l’Archimage.
«Qu’on me l’amène

«Mélissa ? Mélissa ?»
La tasse de Melissa s’était arrêtée à mi-chemin. Elle se secoua et regarda l’heure : deux minutes manquées. Du café avait versé sur ses genoux. Elle avait bavé, aussi.
«Encore une de tes absences ?
Oui.»
Tapotement sur la table.
Félix était préoccupé, comme souvent. C’était un garçon foncièrement orienté, aimanté, se déversant tout entier dans la discussion ou dans le souci.
«J’en ai toujours eu. Si j’évite de conduire des bulldozers ou jongler avec des tronçonneuses…»
Le café était calme. Félix rassembla une poignée de monnaie blanche sur l’addition. Mélissa aurait payé d’un gros billet, plus par flemme que par charité. Elle empaqueta les feuillets.
«Il faut que tu saches, Sycorin, je ne t’ai p

La cellule brillait de cuivre verdi, enserrant l’elfe. Sa peau crépitait.
«J’ai gagné
J’ai remarqué, Maître.» dit l’elfe. Nouvelle salve d’étincelles quand il frotta contre sa laisse.
«Qu’est-ce que je dois faire maintenant ?
Ce que vous voulez, Maître.
Non, c’est ce que vous faisiez. Que dois-je faire avec toute cette magie ?
Votre magie ? Du bricolage.
Quand on a été vaincu par ces «bricolages», on se tait.»
Silence.
«Je crois qu’on a deviné la source de votre chance, maître… Ou Mélissa, si ça peut simplifier.»
Le Maître pâlit et courut hors de la prison aussi vite que lui permettait son armure pleine de pointes et de plaques.
Dans le cachot, les étincelles, au lieu de mourir au sol, rebondissent sur les murs, se rassemblent, tourbillonnent, forment une sphère de lumière qui se contracte en un point avant d’exploser, puissant éclair traversant les plafonds vers la bibliothèque.
Où se trouve le Maître.
«Il faut que je trouve…» dit-il, avant que l’éclair ne le fauche.

as tout dit.» aurait-elle voulu dire. Mais elle tombait, tombait.
Blancheur. Ciel. Effondrée sur la route elle fixait les nuages entre les immeubles. Loin, comme de derrière ses oreilles, la voix de Félix, flou.
Jamais avant. Pas de crises avec ses absences. Un liquide tiède — sang ? — coulait de son nez et de ses oreilles et expliquait peut-être pourquoi elle peinait à entendre Félix.
«…elle m’a appelé Sycorin…»
Dans l’ambulance, elle commença à discerner.
«Melissa ? Tu me reconnais ?
Bien sûr, ce serait le comble que je t’oublie, toi qu

Heureusement pour le Maitre, plutôt que des ambulances trimballant les malades, les orcs avaient des mages thaumaturges qui rendaient des points de vie
Entasser du cuivre sur l’archimage jusqu’à le dissimuler l’avait calmé. S’il recommençait pareil coup, on le coulerait dans un bloc du métal tout en (si possible) le gardant vivant.
«Vous jouez à TEЯRA ? demanda Sycorin en voyant le manuel carbonisé.
Un peu. Je m’intéresse aux loisirs des troupes.
Pas très revigorant. Il y a des jeux plus… adaptés à l’entraînement.»
Défaut orc, ne voir que l’utilité directe. Défaut elfique, à vrai dire.
«Dis, Sycorin. Crois-tu qu’on peut jouer à un jeu de rôle dans un jeu de rôle ?
Eh bien, maître, on joue pour s’amuser pas pour se casser la tête. Quand je joue un secrétaire qui a un patron et que je décide de ne pas aller au bureau, dit Sycorin en articulant les termes exotiques, Ca n’a pas de sens sur TEЯRA mais ça fait rire autour de la table. Si vous jouez un joueur, faut amuser quelqu’un que vous êtes en train d’inventer.
Et ça n’est pas drôle ?»
Sycorin réfléchit.
«Non. Quand on comprend, on ne rit pas.
Je suis surpris que tu comprennes. C’est de la haute magie.
Maître, je ne suis que votre hum

i a toujours été là pour moi.» aurait-elle dit, mais l’hôpital était moche et ils ne trouvèrent rien. Saignement mystère.
«On traite drôlement bien le néant.» nota Melissa devant son ordonnance, que l’absence de diagnostic n’empêchait pas de prescrire moult pilules.
Quand ils furent en sécurité, ils reprirent leurs plans de voyage, complexes vu leurs préférences pour les crises sanitaires, territoriales ou culturelles qui durent un demi-siècle et tuent en permanence, mais pas trop, sinon la partie s’arrêterait , faute de joueurs et qu’ils s’amusaient à résoudre.
Question de ressources, et Mélissa en avait moult. Elle se concentrait dès lors sur

ble serviteur.»
Ca devenait pesant.
Les transitions arrivaient en dormant. Là, c’est toujours au milieu d’une phrase.
Mais pas n’importe quelles phrases.
Il inscrivit :

Il faut que tu saches…
qu’on me l’amène…
que tu comprennes…
Il faut que je trouve

saches, amène, comprennes, trouve.
Il prit une feuille sur laquelle il avait griffonné de mémoire les runes étranges qu’il utilisait en tant que Mélissa. Il avait tellement de mal à les lire. Tellement de mal à faire passer quoi que ce soit d’un monde à l’autre. Mais c’était comme ça qu’il était où il — ou elle — en était.
Sur le sol de la cellule, l’archimage vit le papier atterrir devant lui :
Le subjonctif est un mode grammatical exprimant un fait pensé ou imaginé (opinion, fait irréel, incertain ou simplement envisagé)
Il sourit.
«C’est ça qui me fait changer de monde ?»
Sourire, toujours.
«Ce n’est que du…langage.
Dans ce temps verbal il reste… beaucoup de puissance. Cristallisée quand le monde n’était que langage. Ca amincit les parois entre les mondes, ça suffit à faire basculer.
Vers le monde des hommes ?
Oui.
Ca s’est déjà produit ? Des gens… Comme moi ?
Oui.
Visarion.» devina l’orc. «C’est pour ça : il connaissait l’Orcanie avant d’y venir.
Oui. Tu n’es pas seul à faire le saut…

Félix il faut que je te parle de ce que
Quand j’ai
tombé
Oui
Il faut que
tombé une campagne de jeu de rôle
te parles Sycorin

«Félix !» Mélissa bondit.
Il arriva de la salle de bain, elle se jette dans ses bras. Où on est ? Mais, en Jordanie. Le train magnétique, tu sais, contre le truc chiite.
«On devait pas faire ça avant septembre !
On est en septembre.»
Un mois entier loin.
«Félix, mes «dons»… Je peux pas mourir sans te dire.» Elle pleurait.
Il était de marbre.
«Est-ce que ça concerne des des elfes, le seigneur du Feu ?
Comment tu…
Tu m’as déjà raconté.»
Il la prit délicatement dans un taxi vers l’aéroport.
«Et je t’ai dit : tu es surmenée, il ne faut pas prendre ça au sérieux. Le monde réel, c’est celui qui a des conséquences. Ici. Avec moi. Je t’ai laissé faire ton armure pour te rassurer, mais la vie continue…»
Mélissa soupira. Il avait raison. Les orcs, les elfes étaient plus fictifs que les humains. Les elfes étaient partout dans notre culture, tandis que les elfiques n’avaient pas vraiment de…
Ce chauffeur de taxi avait des oreilles drôlement pointues.
La stupeur de Mélissa prévint Félix, qui dévia le canon que l’elfe brandit.
La voiture sortit de la route, défonça une balustrade et puis plus rien.
Enfin, quelques instants de rien, avant que le toit ne s'enfonce de quarante centimètres quand le sol vint le frapper.

Toutes les chaînes du mage volèrent en éclat.
«Non. Le cuivre…
picote vaguement, à mon niveau.»
Un quart de la tour fut pulvérisé par le blast suivant.
Dans les débris, les rares survivants, dont Sycorin, virent le Maître et l’Archimage lutter au corps à corps.
Sans pitié.

«Ils m’ont envoyé un putain d’assassin»
Les roues tournaient comiquement dans les airs..
Félix s’était cassé les deux jambes et refusait de croire ce qu’il voyait.
Mélissa tira la lèvre de l’elfe mort pour montrer les crocs métalliques. Il crut subitement toute l’histoire.
«Il faut t’amener à l’hôpital.
Mélissa…
J’ai toujours cru que ce monde-ci était calme. Ca a changé. Plus d’assassins vont venir. Vais avoir besoin de muscles.»
Elle avait mis l’armure.
«Je suis désolée. Je sais pas si ça va…»

le Maître tente d’écraser le crâne…
Mélissa étend le bras…
Les deux mains se joignent
«Qu'il en soit ainsi !» crient-ils ensemble, subjonctifs conjugués.
Puis la foudre détruit tous les planchers, tous les murs.

Félix gisait, sans alternative.
A la place de son amie, un géant vert muni d'une armure très… pointue. Il en enleva une épaule pour mettre Félix dessus sans l’empaler.
Il courut plusieurs kilomètres, vers la ville, vers l'hôpital.
Du sang verdâtre dans son sillage.

Melissa émergea en scaphandre des restes de la bibliothèque.
«Toi.»
L’elfe avançait dans les débris.
«Tricheuse qui n'est là que parce que tu as lu les règles. Mais tu n'es plus un problème, surtout sous cette forme.»
Il l'attrapa par les épaules et la foudroya.
«Je n’ai pas vaincu en trichant.»
L’elfe regardait ses mains brûlées.
Une gemme de Lithium aiguisée le planta au cou. Sang et lumière en jaillirent alors qu'il reculait sur les poutres dénudées de la tour.
«Supraconducteurs» dit-elle. Son gant carbonise le bras elfique enserré.
«Les manuels aident. Mais sur terre j’ai vaincu en pensant «orc». Et pour t’écraser ?»
Il tenta de la tacler, sa peau se disloqua contre les protections.
«En étant humaine.»
Coup dans le ventre.
«Nos organismes ne sont pas si solides. Nos sociétés pas si stables.»
Ses pouces crèvent les yeux du mage.
«Pas de points de vie qui s’ôtent régulièrement jusqu’à ce qu’on meure. Une artère, le mauvais os, un pillage c’est tout ce qu’il faut pour revenir au néant.»
A coups doublés, elle l’envoya tituber jusqu’aux escaliers intacts.
«Alors on invente des structures irrationnelles. L’armée. La famille. Tant de sacrifices : on ne peut plus ouvrir sa gueule dans les rangs.»
Elle le poussa dans les marches.
«Mais qu’est-ce qu’on est efficace quand on doit se taire.»

Aveugle, l’elfe ne pouvait voir les reflets du cuivre qui fondait dans l’énorme cuve mais il sentit la fonderie.
«Tu renverses ça, tu meurs avec moi. Sans toi ils ne sauront pas quoi faire. Ils détruiront ton monde… Tu vas te sacrifier pour… pour…
Oh non.» Elle sourit. «C'est toi qui n'a qu'un seul corps.»
La cuve culbuta dans un grand «GLOUB» sourd.

Félix plâtré, l'orc vint le chercher à l'hôpital.
«Mélissa ?
Oui.»
Et ça lui suffisait.

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- une poétesse victorienne moraliste, à peu près.