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jeudi 21 août 2014

Totem et Tabou

Totems de la Brigade de Montbenon et du Groupe des Quatre-Vents. Notez Merlin (moi), Nain de Jardin, Meiko, Mushu et Pumba.

J'ai lu plusieurs fois que la totémisation scout était de l'appropriation culturelle.
Je suis loin d'être d'accord.

L'indianisme est nuisible et risible, et effectivement, certains groupes scouts pèchent encore de ce côté-là. (e.g. Order of the Arrow)

« Je prétends qu'un garçon pour devenir un vrai scout, suivant l'idéal tracé par le chef, n'a nullement besoin de recevoir un nom. Il n'est pas indispensable qu'il s'appelle Tigre Bleu ou Loup Vert, ni qu'il porte une robe bigarré au lieu de la chemise scoute et des plumes dans les cheveux... Rêver que vous êtes un scout me paraît contenir plus d'idéal et de romanesque, plus de pensées pratiques de dévouement et de bonheur que de rêver que vous êtes Peau-Rouge. » Robert Baden-Powell, Headquarters Gazett, novembre 1919.  

J'admettrai également que c'est bien l'indianisme du début du XXème siècle qui inspira (en partie) les pratiques de totems scouts, probablement à travers le mouvement Woodcraft de Seton. D'ailleurs il y aura des gens qui quitteront le scoutisme pour s'orienter vers des mouvements de revival indianistes plus poussés. L'autre partie, par contre, viendrait plutôt de ce que les Ndébélés et Ashantis que Baden-Powell avait affrontés ou encadrés en servant l'empire colonial britannique lui auraient donné moult surnoms, soulignant sa bravoure. S'il y a appropriation, elle a été faite envers les Ndébélés, et non les amérindiens. 
Ce totem est sujet à caution, dans la mesure où BP l’aurait reçu des Matabelés lors de sa lutte contre eux. En fait Impisi en Ndebele, signifie la créature qui rôde furtivement la nuit - la hyène - (fisi en swahili). BP a d’ailleurs reçu d’autres surnoms dont « Mhala Parzi » ce qui d’après lui voulait dire : « Celui qui tire des plans avant de viser ». Lors de sa campagne contre les Ashantis en 1895, les soldats indigènes qu’il avait formés pour combattre aux côtés des Anglais le désignèrent sous le nom de Kanatankis ou « l’homme au grand chapeau ». (Wikipédia )
Cependant, si ça l'a jamais été (BP ne parlant pas explicitement de totémisation au sens où on l'entend dans ses écrits) ce n'était que très lâchement inspiré des réelles pratiques amérindiennes et plus proche par exemple de l'onomastique Toussian du Burkina Faso  http://www.toponymiefrancophone.org/DivFranco/pdf/elements_sociolinguistiques.pdf
Il était certes courant dans certaines tribus amérindiennes de donner un nom d'usage qui vient se superposer au premier nom (parfois secret) de l'individu, le deuxième nom faisant plus figure d'épithète qui pouvait varier à mesure que le baptisé accomplirait d'autres exploits. Enfin, si c'était un homme : les femmes gardaient généralement le même nom.
D'ailleurs je remarque souvent qu'on blâme l'appropriation, mais de quelle culture ? Dans la variété des pratiques amérindiennes, qui a-t-on volé ? Quels rites onomastiques a-t-on dérobé ? On le tait. On assume simplement, avec autant d'ignorance du sujet que les indianistes susnommés, que les amérindiens s'appelaient tous Loup Preux ou Canard Agile, et donc qu'il y a vol de culture, sans s'interroger sur quelles tribus pratiquaient cela avec quelles modalités, et surtout si cela n'avait pas son origine ailleurs.

Le terme totem vient des Algonqkins, où le totem est une entité naturelle (arbre, animal, etc.) lié à un groupe d'individus et qui entretient un rapport d'homologie avec eux (parfois à travers un lien ancestral : le clan de la Grue descend vraiment d'une Grue). C'est le totémisme décrit entre autres par Lévi-Strauss dans le cadre de rapport d'exogamie : les différents clans s'imaginent issus de divers animaux afin d'entériner leur séparation culturelle, qui devient, dans le langage mythique, une séparation naturelle.
Le rapport d'homologie créé entre groupes culturels et espèces naturels permet de soutenir le schéma d'échange de femmes (et d'hommes) entre les groupes en interdisant les mariages internes.
Cependant, on aurait tort de voir un rapport d'analogie entre les clans et les espèces, entre le clan de la grue et la grue. Il s'agit plutôt d'une analogie entre d'une part les rapports entre les clans, et de l'autre, les rapports entre les espèces.
Ce n'est pas que le clan du bœuf ressemble au bœuf, c'est plutôt que le clan du bœuf diffère du clan du loup de la même manière que le bœuf diffère du loup.
Ce que je veux souligner, c'est que ce type de totémisme n'insiste que très peu sur la similarité entre les "totémisés" et le totem : cela peut arriver qu'on dise du clan de la taupe qu'ils vivent sous terre, du clan du loup qu'ils mangent la viande crue, mais sur le ton de la raillerie, et Levi-Strauss doute que ce mimétisme soit très fonctionnel.
Et effectivement, Baden-Powell s'en est inspiré, mais pour les animaux de patrouille : patrouille Puma, patrouille Vautour, patrouille Lynx… Et de même manière, l'identification au totem de patrouille est très faible : les pumas ne se sentent que très peu pumas, pareil pour les lynx. On aperçoit par contre un certain mimétisme de la part des Vautours, qui tendent à devenir des crevards, et tirer fierté de voler de la nourriture (sans doute un effet collatéral d'avoir choisi un animal à la connotation symbolique si forte).
Il arrive apparemment que les individus soient nommés d'après leur totem de clan, devenant leur nom de famille en quelques sorte, mais ce n'est pas par identification avec ce totem.

Mais la totémisation scoute où l'on prend un individu qu'on baptise Belette Agile, au contraire, s'appuie entièrement sur la ressemblance entre une personne et un animal, ce qui n'a pas grand chose à voir avec le totémisme Algonquin.
Il y avait une pratique onomastique Algonquin de nommer des individus d'après des phénomènes naturels ou des animaux, mais ce n'étaient pas exclusivement des animaux, parfois des adjectifs, et deuxièmement le fait de nommer des gens d'après des éléments naturels est une pratique quasiment universelle.

Arthur est annoncé dans l'historia regum britanniae comme étant le Sanglier de Cornouailles, le nom Arthur lui-même viendrait de la racine germanique pour "Ours", de même que Bernard. Arnaud voudrait dire "aigle". Dans le monde arabe, on trouve par exemple mon nom [ليث] qui veut dire lion. Et autres lions, certains autocrates ont fait de ce surnom animal leur nom qui est également un prénom. Pareil pour Oussama, qui signifie "lionceau". Côté grec, Mélissa veut dire abeille, Lara veut dire mouette. Et si on regarde côté plantes, on trouvera Laure(nt), Rose, Rosa, Hyacinthe, Garance, Iris, Violette, Yasmine, Capucine…
Bref, même en occident, c'est courant de se tourner vers la nature pour nommer les gens.

On pourrait aussi dire que c'est le fait de donner plusieurs noms changeant qu'on emprunte, mais c'est aussi une pratique établie de longue date : les surnoms circonstanciels prenant le pas sur les noms de famille ("Cicéron" est un cognomen, rappelons-le), les empereurs, les rois et les papes choisissant un nom de règne

Le fait de traiter la culture amérindienne comme un costume qu'on enfile pour les cérémonies de l'Order of the Arrow ou pour jouer le samedi après-midi, ça c'est nocif, stupide et irrespectueux.
Le fait de donner un nom animal ou végétal à quelqu'un, de l'inscrire dans la sphère de symboles dont on a imprégné la nature, au contraire, on ne m'ôtera pas de l'idée que 
  1. C'est une pratique quasiment universelle
  2. Ça n'a pas sa source chez les amérindiens, malgré qu'on l'ait voulu croire dans une tentative romantique d'ancrer la pratique.
Totems 2014 : Baribal, Fennec, Sapajou, Caméléon, Colvert.

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"As-tu vérifié si ce que tu veux me dire est vrai ?
Ce que tu veux m'apprendre, est-ce quelque chose de bien ?
Est-il utile que tu m'apprennes cela ?
Dans le cas contraire, pourquoi tiendrais-tu à me le dire ?"
- une poétesse victorienne moraliste, à peu près.