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mercredi 1 octobre 2014

Définition cruciale et méta-éthique

Si vous avez recours au dictionnaire, vous avez perdu. Principalement parce que vous ne décidez pas du contenu du dictionnaire.
Parfois je vois des gens trancher un débat en changeant simplement une définition, rendant donc leur paradigme supérieur par la modification de la question posée.
 
Ainsi en morale : vaut-il mieux une morale déontologique(fondée sur des règles, des maximes élémentaires), une morale des vertus ou une morale conséquentialiste (fondée sur l’amélioration du monde, les conséquences des actes) ?
Si je définis la morale comme l’ensemble des thèses visant à améliorer le monde, par définition, l’approche conséquentialiste part avec une certaine avance. Si ne sont morales que les propositions indiquant quoi faire pour améliorer le monde, eh bien, l’école qui dit que la morale doit améliorer le monde n’a plus grand chose à faire pour prouver sa supériorité.
Si on dit par contre que la morale doit former des individus, on penchera plus vers des vertus, et si on dit que la morale doit fournir des règles de conduite, on penchera plus pour les déontologistes.
Dans les faits l’avantage des conséquentialistes vient aussi de ce que si on presse un peu les virtuistes ou les déontologistes, ils admettront que leurs vertus ou leurs règles de conduite sont les meilleures EN CE QUE elles améliorent le monde. Et si elles n’améliorent pas le monde, à quoi bon ?
Il me semble en l’occurrence que jouer sur les définitions n’est pas ici une manière fallacieuse de remporter un débat, mais plutôt une affaire de cohérence méta-éthique, autrement dit : quelle morale est-elle morale ? Et seule une approche qui regarde les conséquences de la morale permet d’avoir des critères extérieurs pour répondre à cette question. Sinon on peut simplement se perdre dans une axiomatique déconnectée.

Ça ne veut pas dire que les vertus sont inutiles ou que les maximes ne nous aident jamais, simplement que c’est leur portée qui détermine ultimement leur moralité.
Ce genre de définition cruciale me semble mériter un traitement particulier.

Ainsi on parlait avec Typhon Baal Hammon de la labilité des genres : être une femme ou un homme, fondamentalement, c’est très dur à délimiter, surtout si on veut y déceler une essence. Par conséquent de multiples définitions pourraient tout aussi bien être utilisées, à tour de rôle, suivant les contextes et les buts de la discussion.
Par conséquent Typhon arguait que dire «Les femmes trans sont des femmes , point.» n’aidait pas beaucoup si on ne définissait pas plus avant ce que c’était être une femme.

J’arguais en retour que si on prend une définition qui exclut les femmes trans, cela va perpétuer leur souffrance et leur exclusion, déjà fort lourde.
Tandis qu’une définition qui les inclut n’aura pas sur le reste des gens des conséquences fondamentalement nocives.

Par conséquent d’un simple regard sur les conséquences d’inclusion ou d’exclusion des femmes trans dans la catégorie «femmes» on voit que moralement on a tout bénéfice à les inclure. Si on veut éviter de faire souffrir (ce que j’imagine une des bases de l’idée générale d’amélioration du monde) on prendra la définition qui cause le moins de mal.

En cela, certains débats sont remportés en dérivant leurs axiomes à rebours de leurs conséquences.

Nietzsche parlait de vérité au sens extra-moral (das Philosophenbuch), là c’est clairement de vérité au sens intra-moral qu’il est question.

D’où j’imagine la pléthore d’articles qui expliquent que le racisme antiblanc n’existe pas parce que le racisme est par définition le fruit d’un système d’oppression d’un groupe sur les autres (basé sur l’attribution de significations aux corps et aux lignées)*.

All of these sources make the same argument: racism means structural oppression. If some black person beats up some white person just because she’s white, that might be unfortunate, it might even be “racially motivated”, but because they’re not acting within a social structure of oppression, it’s not racist. As one of the bloggers above puts it:
Inevitably, here comes a white person either claiming that they have a similar experience because they grew up in an all black neighborhood and got chased on the way home from school a few times and OMG THAT IS SO RACIST and it is the exact same thing, or some other such bullshittery, and they expect that ignorance to be suffered in silence and with respect. If you are that kid who got chased after school, that’s horrible, and I feel bad for you…But dudes, that shit is not racism.
I can’t argue with this. No, literally, I can’t argue with this. There’s no disputing the definitions of words. If you say that “racism” is a rare species of noctural bird native to New Guinea which feeds upon morning dew and the dreams of young children, then all I can do is point out that the dictionary and common usage both disagree with you. And the sources I cited above have already admitted that “the dictionary is wrong” and “no one uses the word racism correctly”. (Slate Star Codex, Social Justice And Words Words Words)
On voit même encore plus succinct : le racisme antiblanc est impossible puisque le racisme favorise les blancs, par définition. Forcément.

Une fois que vous avez convaincu les gens que ces concepts ne pouvaient aller que dans votre sens, vous n’avez plus grand chose à faire.



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*Cette dernière parenthèse dénote l’approche de Paul C. Taylor, que tout le monde peut prétendre réfuter en l’affirmant «trop américaine» sans jamais expliquer plus avant.

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"As-tu vérifié si ce que tu veux me dire est vrai ?
Ce que tu veux m'apprendre, est-ce quelque chose de bien ?
Est-il utile que tu m'apprennes cela ?
Dans le cas contraire, pourquoi tiendrais-tu à me le dire ?"
- une poétesse victorienne moraliste, à peu près.